Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 6

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Nous logions, avec la huitième compagnie, dans le petit village de Unsmarck. Le soir je jouais aux cartes avec les deux officiers de cette compagnie. Une discussion sur le jeu survint entre eux, je ne sais à quel propos; mais ce que je sais, c'est qu'à la troisième phrase ils en étaient à se dire les injures les plus grossières et à se jeter à la figure tout ce qu'ils trouvaient sous la main. Il fallut me ranger, pour ne pas avoir moi-même un flambeau à la tête. M. Isch, leur capitaine, qui se chauffait tranquillement, accourut, et leur imposa silence. Le lendemain matin, comme de raison, il fut question de se battre; mais le capitaine leur défendit de sortir. Les compagnies se mirent en route, et le capitaine me témoigna sa surprise d'une pareille lubie, de la part d'officiers d'un caractère doux et vivant très-bien ensemble. Il ajouta qu'il y avait bien de quoi se battre, mais que lui ne permettrait pas à ces messieurs d'en parler en sa présence, son devoir comme supérieur étant de l'empêcher. Cet exemple aurait dû servir de leçon à des officiers d'un grade plus élevé que j'ai vus avec surprise, non-seulement permettre, mais autoriser, mais ordonner des duels. Il faut que l'autorité militaire soutienne la loi, et il est scandaleux de voir des généraux ordonner ce que le ministre de la guerre défend. On peut tolérer, fermer les yeux plus ou moins suivant les circonstances, sans jamais aller au delà. Au reste, ces messieurs ne se sont point battus; ils n'en avaient envie ni l'un ni l'autre, et je crois qu'ils ont fait sagement. Ils devaient être honteux d'un pareil accès de folie, et tous deux, également coupables, pouvaient également se pardonner.

Cette aventure m'en rappelle une autre du même genre, que j'aurais pu raconter plus tôt, mais qui trouve ici sa place. Quand j'étais caporal au camp de Montreuil, je fus témoin d'une querelle entre un sergent-major de grenadiers et son fourrier avec qui il vivait assez mal. Nous étions à boire avec le sergent-major de ma compagnie, et quand l'autre fut un peu gris, il se mit à dire à son fourrier les choses les plus désagréables en le menaçant d'une _calotte_, ce qui, dans la langue des soldats, veut dire un soufflet. L'autre l'en défia, et le sergent-major ne le manqua pas. Je suis convaincu qu'ils ne se battirent pas; car ni l'un ni l'autre n'eut une égratignure, et ils continuèrent à vivre mal ensemble. Or, dans les usages des soldats, un coup de sabre raccommode tout, et quelle qu'ait été l'irritation, on se retrouve bons amis. Rien n'est plus bizarre que les histoires de duel. On en voit pour des motifs frivoles, lorsque quelquefois les offenses les plus graves n'ont point de suite.

La paix fut signée à Presbourg le 26 décembre. L'Autriche donnait au royaume d'Italie, et par conséquent à Napoléon, les États de Venise, le Frioul, l'Istrie et la Dalmatie; à la Bavière, les Tyrols allemand et italien. Elle recevait comme dédommagement la principauté de Saltzbourg, donnée en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane, et que ce prince échangeait alors contre Wurtzbourg, que lui cédait la Bavière. L'Autriche payait quarante millions de contributions, au lieu de cent millions que l'on voulait d'abord exiger d'elle. Elle cédait deux mille canons et dix mille fusils contenus dans l'arsenal de Vienne. Ce traité de paix avait été précédé d'un traité d'alliance entre la France et la Prusse, traité qui, en ôtant à l'Autriche l'espoir d'être secourue de ce côté, l'avait forcée de souscrire à de si dures conditions.

Ainsi, au 1er septembre, nous quittions à peine les côtes de la Manche, l'Autriche et la Russie nous déclaraient la guerre; la Prusse, mal disposée, pouvait suivre leur exemple; les États d'Allemagne hésitaient encore, et à peine au bout de quatre mois, la Prusse s'alliait à nous, l'armée autrichienne tombait tout entière en notre pouvoir, l'Autriche s'estimait heureuse d'obtenir la paix en perdant quatre millions de sujets sur vingt-quatre, et quinze millions de florins de revenu sur cent trois. Enfin, ce qui était plus cruel encore, l'Autriche, par l'abandon de Venise et du Tyrol, perdait son influence en Suisse et en Italie; Bade, le Wurtemberg, la Bavière, devenus nos alliés, s'agrandissaient à ses dépens; la Russie, dont l'armée avait été détruite, se préparait à traiter elle-même. De pareils succès, obtenus en aussi peu de temps, tiennent du prodige, et l'histoire n'en offrait pas d'exemple.

La paix étant faite, nous nous arrêtâmes à Judenbourg, distant de Vienne d'environ trente-cinq lieues. Dès le 1er janvier 1806, nous rétrogradâmes pour occuper la principauté de Saltzbourg, qui d'après le traité devait appartenir à l'Autriche. Le 59e arriva à Saltzbourg le 16 janvier, en passant par Rotenmann, Ischl et Saint-Gillain; la division cantonna aux environs. Le 39e faisait partie de la garnison de la ville où se trouvait le maréchal Ney. Nous y restâmes six semaines, jusqu'au 27 février. M. Dalton vint à Saltzbourg prendre le commandement du régiment. Ce nouveau colonel n'avait servi que dans les états-majors; mais il annonçait de l'aptitude, du goût pour l'état militaire, de l'activité, du zèle; il devint bientôt un excellent colonel, et plus tard il se fit remarquer comme général par ses connaissances en manœuvres et son habileté à commander l'infanterie à la guerre. À part de ses qualités militaires, Dalton, bon, obligeant, d'une humeur facile, obtenait tout de son régiment. Dans l'état militaire, plus que partout ailleurs, la raison, la justesse d'esprit, l'égalité de caractère et la suite dans les idées sont les qualités les plus importantes. L'esprit est un avantage sans doute, mais pourvu que le caractère soit bon et que l'esprit lui-même ne soit pas trop dominé par l'imagination.

MM. Savary et Silbermann, nos chefs de bataillon nommés colonels, nous quittèrent à cette époque, et eurent pour successeurs MM. Rousselot et Beaussin, officiers de mérite, surtout le dernier. Le capitaine Renard arrivant du dépôt vint prendre le commandement de notre compagnie. C'était un _petit noir_, comme il se désignait lui-même, manquant également d'esprit et d'instruction, bon homme, quoique colère sans savoir pourquoi, quand le sang lui montait à la tête; il ne signait rien qu'avec répugnance, de crainte de se compromettre, parce que, disait-il, _les paroles sont des femelles et les écrits des mâles_.

Nous nous amusâmes beaucoup à Saltzbourg. Il y avait un bon opéra allemand et des bals par souscription. Ma nomination de juge au conseil de guerre me donna des occupations moins frivoles. Pourtant ces graves fonctions devenaient pour nous des parties de plaisir. La division occupant des cantonnements étendus, il fallait faire un voyage dans de fort beaux pays pour se rendre au lieu où siégeait le conseil. Là nous étions reçus, même fêtés par les officiers qui y logeaient, et, comme toujours, nourris et hébergés aux frais du pays.

Le 27 février, le 6e corps quitta Saltzbourg pour se rendre à Augsbourg. Le territoire autrichien se trouvait complètement évacué, et nous rentrions dans les États de la Confédération du Rhin, en nous rapprochant de la France. Nous arrivâmes à Augsbourg le 7 mars, en passant par Aibling et Landsberg. La route par Munich que nous laissions à droite aurait été plus courte, mais on voulait éviter le passage des troupes par la capitale du roi de Bavière notre allié. J'ignore quels arrangements l'Empereur avait pris avec les princes de la Confédération du Rhin; ce qu'il y a de certain, c'est que nous vivions là comme en pays ennemi, logés et nourris aux frais des habitants, usant et souvent abusant de leur bonne volonté. Le 89e régiment tint encore garnison à Augsbourg jusqu'au 24 mars. Nous partîmes le 25, et nous étions le 29 à Ravensbourg après avoir passé par Memmingen. Je crois qu'alors l'intention de l'Empereur était de ramener l'armée en France. On le disait du moins généralement, et le lendemain, nous devions partir pour Stokach. On assurait que nous passerions le Rhin à Neuf-Brisach pour tenir garnison dans les départements voisins de la rive gauche du fleuve. Quoi qu'il en soit, à peine étions-nous partis le 30 mars, qu'un nouvel ordre nous fit rentrer dans la ville et reprendre nos logements. Nous avions été reçus la veille à merveille dans cette petite ville, et jamais le régiment n'a été mieux traité nulle part. Mais quand les habitants virent que cette occupation qui ne devait durer qu'un jour allait se prolonger, ils se montrèrent un peu moins généreux; ce qui mécontenta tellement les soldats qu'il faillit y avoir une révolte.

L'état-major du régiment passa tout le mois d'avril à Ravensbourg, et les compagnies aux environs; la mienne occupait l'ancienne abbaye de Weissenau. Le 6e corps cantonna ainsi dans la Souabe méridionale pendant six mois, et jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, qui eut lieu à la fin de septembre. On s'étendit dans le pays pour ménager les habitants; et au bout de quelque temps les compagnies allaient loger dans les villages qui n'avaient point encore été occupés. L'état-major du régiment fut placé successivement à Mersbourg, Lindau, et enfin Uberlingen, sur les bords du lac de Constance. Le régiment, formant l'extrême gauche, occupait tous les bords du lac et les villages environnants. Les autres régiments s'étendaient dans la direction d'Ulm. Des cantonnements ainsi disséminés n'étaient pas favorables à l'instruction. La réunion des régiments, même des bataillons, devenait difficile. La brigade fut réunie une seule fois pour une revue. C'est alors que l'on eut la singulière idée de faire exécuter ensemble les différents mouvements de la charge à volonté, comme _passer l'arme à gauche, bourrer, porter l'arme._ Il est ridicule de faire à l'exercice ce qu'on ne pourrait pas faire à la guerre. Le nom même de _charge à volonté_ indique qu'elle doit être exécutée librement et par chaque homme comme s'il était seul.

L'instruction se bornait donc à l'école de peloton, que chaque capitaine dirigeait à sa volonté, car les chefs de bataillon nous visitaient rarement. Ce n'est que le 1er juin que les cantonnements parurent décidément fixés. Ma compagnie fut placée à l'ancienne abbaye de Salmansweiler, où nous passâmes près de quatre mois, et c'est ici le lieu d'entrer dans quelques détails sur notre établissement, sur la vie que nous menions, sur nos rapports avec les habitants.

* * * * *

L'abbaye de Salmansweiler est située à neuf lieues du lac de Constance. L'abbé, qui portait le titre de prélat, exerçait une petite souveraineté. On voit dans le cloître de l'abbaye les portraits des abbés avec une notice en latin sur leurs règnes. Le dernier s'appelait Constantin. C'était un prélat de mérite qui employa tous ses efforts à adoucir pour ses sujets les maux des guerres de la Révolution; et, par une hyperbole un peu forte, sa notice se termine par ces mots: _Hic fuit Constantinus verè magnus_. Son successeur, atteint par la sécularisation, habitait alors une ville du voisinage. L'abbaye et ses domaines appartenaient au grand-duc de Bade, et un bailli l'administrait en son nom. L'église était fort belle et l'établissement princier. On y trouvait une magnifique bibliothèque, un cabinet de physique, plusieurs corps de logis et un petit hameau pour les dépendances de l'abbaye. C'est dans ce lieu que j'ai passé quatre mois avec mon capitaine, et je dois faire connaître la famille avec laquelle j'ai vécu dans une douce intimité.

M. de Seyfried avait été chancelier des États de Souabe. Agé de plus de soixante ans à cette époque, il passait pour avoir été fort aimable, avant que la douleur de la mort de sa femme eût détruit sa gaieté sans altérer la douceur de son caractère. Ses deux fils vivaient avec lui ainsi que ses deux petites-filles, dont la mère était mariée à Ulm. Le bailli, son fils aîné, instruit et bien élevé, s'est fait remarquer depuis dans la chambre des députés de Bade. Il avait épousé sa nièce, l'aînée des deux sœurs dont j'ai parlé. M. de Seyfried le cadet, assez misanthrope, chagrin et morose, n'avait jamais voulu se marier par goût d'indépendance autant que par la mauvaise opinion qu'il avait des femmes. Il n'en connaissait pas une bonne, disait-il, et sa sévérité n'épargnait pas ses deux nièces. Catherine, la cadette, par une combinaison malheureuse, avait peu d'esprit et une grande exaltation. Ses parents contrarièrent un attachement qu'elle avait eu pour un jeune homme du pays. Le chagrin qu'elle en ressentit la rendait inégale, rêveuse, capricieuse, quoique toujours douce et bonne. Elle avait alors vingt ans, et j'ai appris depuis que sa raison s'était même altérée et qu'après quelques années de traitement elle avait fini par se marier en Bavière, où elle menait une vie triste et décolorée.

Nanette, sa sœur aînée, âgée de vingt-deux ans, avait épousé son oncle. Plus jolie et plus spirituelle que sa sœur, elle aurait pu être une femme du monde très-aimable; mais leur manière de vivre, leur manque absolu de toilette, l'isolement de toute cette famille, qui ne recevait personne et qui n'allait nulle part, tout cela déparait un peu les deux sœurs à mes yeux. Je leur ai souvent reproché tant de négligence. Les mœurs patriarcales du pays le voulaient ainsi. Le grand-père, blâmait la moindre recherche de toilette, disant qu'une femme mariée ne devait pas chercher à plaire.

Nous vivions avec eux en famille, dînant à midi et soupant le soir; les visites étaient rares et toujours en grande cérémonie. Si les chemins de fer s'établissent dans l'intérieur de la Souabe, ils en changeront bien les habitudes. Le vieux chancelier avait une fille mariée à quinze lieues de là sur les bords du lac de Constance. Elle venait voir son père deux fois par an et à époques fixes; le grand voyage se composait de trois semaines, le petit voyage de cinq jours: jamais moins, jamais plus. Les doctrines philosophiques avaient pénétré dans ce pays, et j'ai vu tel homme aller à l'église avec Voltaire pour livre de prières. Je ne puis comprendre cette conduite de la part d'un honnête homme, cette imprudence de la part d'un homme d'esprit, dont la femme avait besoin de bons conseils et de bons exemples. L'irréligion, blâmable en tous lieux, m'a toujours choqué en Allemagne plus qu'ailleurs. Elle s'accorde mal avec la simplicité de mœurs et la vie de famille qui distinguent encore ce pays.

Le long séjour de l'armée française en Souabe rompit la monotonie de leurs habitudes. Pour ménager les habitants, on avait fort étendu les cantonnements, chaque régiment occupant près de vingt-cinq lieues. Les officiers allaient se voir souvent et portaient dans les logements de leurs camarades des nouvelles de leurs hôtes. Ils se chargeaient de lettres, de commissions, de paquets, et ces voyages perpétuels entretenaient des relations entre les gens du pays. Ces rapports leur étaient agréables, et j'ai su qu'après notre départ l'isolement dans lequel ils étaient retombés leur avait semblé plus pénible qu'auparavant.

Mais le séjour prolongé de l'armée en Allemagne eut pour le pays des inconvénients de plus d'un genre. À la fin de mars, l'armée rentrait en France, lorsque l'attitude menaçante de la Prusse décida l'Empereur à la laisser en Allemagne. On vivait aux frais de ses hôtes et à peu près à discrétion. Il eût mieux valu donner aux soldats des rations, aux officiers des frais de table, et acquitter exactement la solde; ce que l'on ne faisait point. Par ce moyen, on eût pu réunir les troupes dans un plus petit espace, ce qui valait mieux pour la discipline et pour l'instruction. Au lieu de cela, les soldats mangeaient chez leurs hôtes, et l'on peut comprendre avec quelles exigences, quand on connaît le caractère des Français, leur avidité, leur gourmandise, qui n'exclut pas la friandise, leur goût pour le vin et le dédain qu'ils ont toujours témoigné aux étrangers. La dépense pour l'habillement n'était pas plus payée que la solde, afin que l'armée, en rentrant en France, trouvât des économies et des habillements neufs. En attendant, le soldat n'était pas vêtu, et l'on répondait aux réclamations des chefs de corps qu'ils devaient y pourvoir le mieux possible. Voici ce que nous fîmes à cet égard. Dans les commencements, l'habitant donnait au soldat par jour une petite bouteille de vin du pays. Les capitaines en demandèrent la valeur en argent, à la condition de faire savoir aux habitants qu'ils n'étaient plus tenus de donner de vin. L'argent fut employé à acheter des pantalons dont les soldats avaient grand besoin. Mais ils n'y perdirent rien. Quelques-uns assez tapageurs se faisaient craindre de leurs hôtes. D'autres en plus grand nombre, très-bons enfants, travaillaient aux champs, faisaient la moisson, dansaient avec les filles, et le paysan, le soir, leur donnait à boire. Nous avions donc à la fois l'argent et le vin. Les officiers trop éloignés des soldats ne pouvaient pas réprimer les abus; d'ailleurs, la plupart d'entre eux donnaient l'exemple de l'exigence et de l'indiscrétion. Quand on voulait sortir, on demandait une voiture et des chevaux que l'on ne payait jamais. On recevait des visites, on donnait à dîner à ses amis, toujours aux frais du pays. Pendant la durée des cantonnements, j'ai été faire un voyage à Constance et un autre à Schaffouse, sans autre dépense que des pourboires aux postillons. Si chacun de nous faisait l'historique de tout ce qui est à sa connaissance dans ce genre, on pourrait en remplir des volumes. Un officier d'un grade élevé voulut aussi aller à Schaffouse; il lui fallait quatre chevaux, que l'on relayait de distance en distance. Dans un de ces relais, où on le fit attendre, il envoya par punition vingt-cinq hommes de plus loger au village.

Un autre voulût donner un grand dîner le jour de la fête de l'Empereur. Il fit demander dans toutes les maisons du vin de Champagne et du vin de liqueurs. Il invita ensuite les autorités de la ville, auxquelles il offrait leur vin. Il porta lui-même la santé de l'Empereur: _Puisse-t-il vivre longtemps,_ dit-il, _pour la gloire de la France, le repos de l'Europe et la sûreté de nos alliés._ L'ironie paraîtra forte, mais il le disait bonnement, trouvant cela tout simple.

Le général Marcognet commandait en ce moment notre brigade. J'ai parlé de son originalité; en voici un exemple. Le jour de la prise du fort de Scharnitz, que sa brigade attaquait de front, il ordonna à un tambour de rester près de lui en portant une tête de chou au haut d'une perche et de l'abattre s'il était tué. Il dit ensuite à haute voix au 25e léger, qui allait escalader le rempart: _Tant que vous verrez la tête de chou, vous direz: Pierre Marcognet est là; si vous ne la voyez plus, le colonel prendra le commandement._

Je n'ai pas raconté plus tôt ces anecdotes, pour ne pas interrompre la narration de la courte campagne du Tyrol. Je reprends maintenant le récit de nos cantonnements en Souabe.

À part même des vexations pour la nourriture et pour le logement, les autorités locales étaient souvent traitées sans aucun égard. S'il survenait une discussion, le soldat avait toujours raison, l'habitant toujours tort. Un soldat de la 6e compagnie prétendit qu'on lui avait volé trente francs, et, sans examen, son capitaine exigea que cette somme lui fût rendue. Les femmes seules savaient adoucir tant de rudesse. Malheur aux habitants si le chef du cantonnement n'était pas amoureux! et le capitaine ne l'était pas.

En effet, on pense bien que la galanterie ne fut point oubliée, et qu'avec un si long séjour et une telle intimité elle devait même jouer un grand rôle. On peut dire que presque dans chaque logement il y avait quelque intrigue de ce genre; il en résulta des querelles de ménage, des scènes de jalousie. Quelques maris plus sages, plus heureux si l'on veut, ne voyaient ou ne voulaient rien voir. Ainsi l'on craignait à la fois et l'on désirait notre départ. On le craignait, parce que beaucoup d'entre nous se faisaient aimer, soit d'amour, soit d'amitié, soit quelquefois d'amitié et d'amour; on le craignait, parce que nous apportions dans ces intérieurs froids et solitaires un mouvement, une gaieté, une animation inconnue, et auxquels les femmes surtout paraissaient fort sensibles. On désirait notre départ, parce qu'au fait les habitants ne se sentaient plus maîtres chez eux, parce que nous avions émancipé les femmes, en exigeant des frères et des oncles une politesse et des égards dont ils n'avaient aucune habitude. On le désirait surtout, parce que le pays ne pouvait plus supporter une charge si lourde et si longtemps prolongée. Dans les premiers temps de notre séjour à Salmansweiler, quelques rapports donnèrent lieu de craindre un soulèvement. M. de Seyfried, le bailli, me rassura à cet égard; mais, au bout de trois mois, ce fut lui qui me témoigna de vives inquiétudes. Les paysans étaient poussés à bout; on ne pouvait les calmer qu'en les assurant que l'occupation touchait à son terme, et ce terme n'arrivait pas. L'époque des vendanges approchait, c'était la plus grande ressource du pays. Rien ne pourrait empêcher les soldats de manger le raisin, et qui oserait répondre alors de paysans réduits au désespoir?

L'Empereur n'ignorait pas cela, et il aurait peut-être pris un parti sans la déclaration de guerre de la Prusse, à laquelle il s'attendait, et qui arriva vers la fin de septembre. Nous le savions d'une manière vague, comme des gens qui ne lisent point les journaux, qui n'ont point de correspondances et qui quittent peu leurs cantonnements. L'ordre du départ arriva donc brusquement le 25 septembre pour le lendemain. Ce ne fut pas sans regret que je quittai une maison où j'avais vécu quatre mois comme dans ma famille. Nos hôtes eux-mêmes ne parurent sensibles qu'au chagrin de nous quitter. Le vieux chancelier m'embrassa comme un petit-fils, quand j'allai prendre congé de lui. Il s'enferma ensuite dans sa chambre, pour ne pas nous voir partir, _ne voulant pas,_ disait-il, _recommencer son sacrifice._ C'était assurément bien de la bonté.

Je suis resté quelque temps en correspondance avec cette famille, particulièrement avec Mme de Seyfried. Elle est morte en 1810, à vingt-cinq ans, laissant une fille. Le chancelier l'avait précédée d'un an. Son mari, qui s'était remarié, est mort lui-même longtemps après.

En partant de Salmansweiler, la 7e compagnie se rendit au cantonnement de la 8e pour se réunir à elle. Là, je fus encore témoin d'adieux mêlés de larmes. Le capitaine avait adouci pendant tout ce temps-là la fierté de son caractère. Il ménagea le pays, et sa compagnie ne donna lieu à aucune plainte. Il logeait aussi chez une baillive, et les baillives étaient toutes-puissantes.

Le premier jour de marche, le régiment se trouva pour la première fois réuni. Les moments de halte furent employés à faire le récit de ce long temps passé dans les cantonnements. Chacun voulait raconter son histoire, ses relations dans le pays, la bienveillance ou la mauvaise grâce de ses hôtes, ses bonnes fortunes vraies ou fausses, et d'autant plus suspectes qu'on en parlait davantage. En dix jours de marche nous atteignîmes Nuremberg, le 6 octobre. Ce jour fut marqué par un grand changement dans ma position.