Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 5
Qu'aurait donc pu faire le général Mack pour éviter d'être réduit aune pareille situation? Il est certain qu'en s'y prenant à temps, il aurait pu essayer de gagner le Tyrol par la rive droite du Danube, ou mieux encore la Bohême par la rive gauche. L'archiduc Ferdinand, qui commandait une division de l'armée, le voulait. Il obtint du moins la permission de sortir pour son compte; et le 14 au soir, jour de la bataille d'Elchingen, il alla joindre le général Werneck, ce qui privait le général Mack de vingt mille hommes, et le réduisait à trente mille. Murat fut chargé de les poursuivre avec la division Dupont, les grenadiers Oudinot et la réserve de cavalerie. En quatre jours il dépassa Nuremberg, en passant par Meustetten, Heidenheim, Neresheim et Nordlingen; chaque jour fut marqué par un combat, ou plutôt par un triomphe. Le général Werneck fut forcé de capituler; l'archiduc Ferdinand se sauva en Bohême avec deux mille chevaux. Jamais on ne vit une telle rapidité, jamais une suite de succès si éclatants.
Il ne restait plus au malheureux général Mack qu'à capituler avec ses trente mille hommes. Mack ne pouvait obtenir d'autre condition que celle de mettre bas les armes. Les soldats devaient être conduits en France, les officiers rentreraient en Autriche avec parole de ne pas servir. Tout le matériel était livré à l'armée française. Le général Mack conservait jusqu'au dernier moment l'espoir d'être secouru, soit par l'armée russe, soit par l'archiduc Charles, opposé en Italie au maréchal Masséna. Il ne pouvait renoncer à cette pensée, qui l'avait engagé à se tenir enfermé dans Ulm, sans essayer de se faire jour à travers l'armée française, quand il en était temps encore. À peine les assurances les plus positives et la parole donnée par le maréchal Berthier furent-elles suffisantes pour lui prouver que, d'après les positions respectives des armées, tout secours était impossible. Il fut donc convenu que la place serait remise le 25 octobre à l'armée française, si elle n'était pas secourue à cette époque; cela faisait huit jours depuis le 17, époque de l'ouverture des négociations. Mais le 19, Napoléon, ayant appris la capitulation du général Werneck, représenta au général Mack que ce délai était parfaitement inutile et ne faisait que prolonger les souffrances et les privations des deux armées. Il obtint que la place fût rendue le lendemain 20, à condition que les troupes du maréchal Ney ne sortiraient point d'Ulm avant le 25. Ce fut une coupable faiblesse et bien inexcusable, car on ne pouvait, exiger de lui que d'exécuter la capitulation; et avec un adversaire tel que Napoléon, il n'était pas indifférent de gagner quatre jours. Quoi qu'il en soit, cette clause nous a privés de l'honneur d'être à Austerlitz.
Ainsi, le 20 octobre, la garnison d'Ulm, au nombre de vingt-sept mille hommes, dont deux mille de cavalerie, sortit avec les honneurs de la guerre, et défila entre l'infanterie et la cavalerie françaises. Napoléon était en avant de l'infanterie, et assista pendant cinq heures à ce beau triomphe. Il fit appeler successivement tous les généraux autrichiens, conversa avec eux, leur témoigna beaucoup d'égards, mais en s'exprimant durement et avec menaces sur la politique de l'empereur d'Autriche.
J'ai toujours regretté de n'avoir point assisté à cette belle journée. J'avais été envoyé, deux jours auparavant, dans un village pour une réquisition de bestiaux, et c'est à peine si je pus arriver à Ulm le 22.
Tel fut le résultat de cette campagne si courte et si brillante. On croit rêver quand on pense que le 1er septembre nous étions encore au camp de Boulogne, et que, le 20 octobre, soixante mille Autrichiens se trouvaient en notre pouvoir, avec dix-huit généraux, deux cents bouches à feu, cinq mille chevaux et quatre-vingts drapeaux.
Je n'ai pas voulu interrompre ce récit très-succinct des opérations, et j'y ajoute maintenant quelques réflexions.
Cette courte campagne fut pour moi comme l'abrégé de celles qui suivirent. L'excès de la fatigue, le manque de vivres, la rigueur de la saison, les désordres commis par les maraudeurs, rien n'y manqua; et je fis en un mois l'essai de ce que j'étais destiné à éprouver dans tout le cours de ma carrière. Les brigades et même les régiments étant quelquefois dispersés, l'ordre de les réunir sur un point arrivait tard, parce qu'il fallait passer par bien des filières. Il en résultait que le régiment marchait jour et nuit, et j'ai vu pour la première fois dans cette campagne dormir en marchant, ce que je n'aurais pas cru possible; on arrivait ainsi à la position que l'on devait occuper, sans avoir rien mangé et sans y trouver de vivres. Le maréchal Berthier, major général, écrivait: _Dans la guerre d'invasion que fait l'Empereur, il n'y a pas de magasins, c'est aux généraux à se pourvoir des moyens de subsistance dans les pays qu'ils parcourent_. Mais les généraux n'avaient ni le temps ni les moyens de se procurer régulièrement de quoi nourrir une si nombreuse armée. C'était donc autoriser le pillage, et les pays que nous parcourions l'éprouvèrent cruellement. Nous n'en avons pas moins bien souffert de la faim pendant la durée de cette campagne. À l'époque de nos plus grandes misères, une colonne de prisonniers traversa nos rangs; l'un d'eux portait un pain de munition, un soldat du régiment le prit de force; un autre lui en fit des reproches, et il s'établit une discussion entre eux pour savoir s'il était loyal d'ôter les vivres à un prisonnier; le premier alléguant le droit de la guerre, nos propres misères, le besoin de nous conserver; l'autre le droit de possession et l'humanité. La discussion fut longue et très-vive. Le premier, impatienté, finit par dire à l'autre: _Ce qui arrivera de là, c'est que le ne t'en donnerai pas.--Je ne t'en demande pas, répondit celui-ci, je ne mange point de ce pain-là_. Pour apprécier la beauté de cette réponse et la noblesse de ce sentiment, il faut penser que celui qui l'exprimait était lui-même accablé de fatigue et mourant de faim.
Un autre jour, un petit soldat de la compagnie, à qui j'avais rendu quelques services, me donna en cachette un morceau de pain de munition et la moitié d'un poulet, qu'il avait enveloppé dans une chemise sale. Je n'ai de ma vie fait un meilleur repas.
Le mauvais temps rendit nos souffrances plus cruelles encore. Il tombait une pluie froide, ou plutôt de la neige à demi fondue, dans laquelle nous enfoncions jusqu'à mi-jambes, et le vent empêchait d'allumer du feu. Le 16 octobre en particulier, jour où M. Philippe de Ségur porta au général Mack la première sommation, le temps fut si affreux que personne ne resta à son poste. On ne trouvait plus ni grand'garde ni factionnaire. L'artillerie même n'était pas gardée: chacun cherchait à s'abriter comme il le pouvait, et, à aucune autre époque, excepté la campagne de Russie, je n'ai autant souffert, ni vu l'armée dans un pareil désordre. J'eus occasion de remarquer alors combien il importe que les officiers d'infanterie soient à pied et s'exposent aux fatigues aussi bien qu'aux dangers. Un jour, un soldat murmurait; son capitaine lui dit: _De quoi te plains-tu? tu es fatigué, je le suis aussi. Tu nos pas mangé, ni moi non plus. Tu as les jambes dans la neige, regarde-moi._ Avec un pareil langage, il n'est rien qu'on ne puisse exiger des soldats, rien qu'on ne soit en droit d'attendre d'eux. C'est la célèbre réponse de Montézuma: _Et moi! suis-je donc sur un lit de roses?_
Toutes ces causes développèrent l'insubordination, l'indiscipline et le maraudage. Lorsque par un temps pareil des soldats allaient dans un village chercher des vivres, ils trouvaient tentant d'y rester. Aussi le nombre d'hommes isolés qui parcouraient le pays devint-il considérable. Les habitants en éprouvèrent des vexations de tous genres, et des officiers blessés qui voulaient rétablir l'ordre furent en butte aux menaces des maraudeurs. Tous ces détails sont inconnus de ceux qui lisent l'histoire de nos campagnes. On ne voit qu'une armée valeureuse, des soldats dévoués, rivalisant de gloire avec leurs officiers. On ignore au prix de quelles souffrances s'achètent souvent les plus éclatants succès. On ignore combien, dans une armée, les exemples d'égoïsme ou de lâcheté s'unissent aux traits de générosité et de courage.
La prompte reddition d'Ulm mit bientôt fin à tant de désordres. Les soldats isolés rentrèrent à leurs corps, et quelques-uns reçurent de leurs camarades une punition militaire. J'ai même vu dans l'occasion les capitaines donner quelques coups de canne. Il est certain qu'il y a des hommes dont on ne peut pas venir à bout autrement; mais il faut être sobre de ce moyen de correction, et surtout savoir à qui l'on s'adresse: car il y a tel soldat qui se révolterait à moins; il est vrai que ceux-là n'ont pas besoin de pareilles leçons.
Le 6e corps passa six jours à Ulm en vertu des capitulations. Ce séjour, bien long pour cette époque, nous reposa de nos fatigues, en nous préparant à celles qui devaient suivre.
CHAPITRE III.
CAMPAGNE DE 1805.
IIe PARTIE.
CONQUÊTE DU TYROL.--MARCHE SUR VIENNE.--PAIX DE PRESBOURG.--CANTONNEMENTS SUR LES BORDS DU LAC DE CONSTANCE EN 1806.
Après avoir détruit l'armée autrichienne, l'Empereur se hâta de marcher au-devant des Russes. Il voulait les prévenir à Vienne, que les Autrichiens ne pouvaient plus défendre, et leur livrer ensuite bataille. On sait avec quelle rapidité il exécuta ce plan, et combien la fortune seconda encore son génie. Vienne fut occupée, et, le 2 décembre, à Austerlitz, l'armée russe détruite comme l'armée autrichienne l'avait été à Ulm. Je n'ai point à raconter de brillants succès auxquels le 6e corps ne prit aucune part, mais on va voir qu'en d'autres lieux sa coopération ne fut pas inutile.
En effet, plus l'armée dans sa direction sur Vienne s'avançait entre les montagnes de la Styrie et le cours du Danube, plus il convenait d'assurer sa marche en couvrant ses flancs. Le maréchal Ney fut donc chargé de la conquête du Tyrol. Le 6e corps ne se composait plus que de deux divisions, la deuxième (général Loison), la troisième (général Malher), la division Dupont ayant reçu une autre destination; j'ignore même pourquoi la division Loison se trouvait alors réduite à sa seconde brigade (69e et 76e). En y ajoutant cent cinquante chevaux des 3e hussards et 10e chasseurs, ainsi que quelque artillerie, le tout ne s'élevait pas à neuf mille hommes. Il fallait la confiance qu'inspirait l'audace du maréchal Ney, pour lui confier cette opération avec d'aussi faibles moyens. Vingt-cinq mille Autrichiens occupaient le Tyrol, sans compter la milice; car, dans ce pays, la guerre était nationale, les habitants, dévoués à l'Autriche, craignant d'être donnés à la Bavière, ce qui eut lieu en effet. Ils étaient commandés par l'archiduc Jean, le général Jellachich et le prince de Rohan.
Pour pénétrer dans le Tyrol, on n'avait que le passage de Fuessen, celui de Scharnitz et celui de Kufstein. Le maréchal choisit Scharnitz, point intermédiaire entre les deux autres et que traverse la route directe d'Insbrück.
Nous partîmes d'Ulm le 26 octobre, et dès le premier jour de marche, je ne reconnus plus le régiment. La capitulation d'Ulm ayant mis à la disposition de l'armée un grand nombre de chevaux, on permit aux capitaines d'infanterie d'en prendre, et ce fut un malheur. Les chevaux ne marchant pas du même pas que les hommes, les capitaines se trouvaient à la tête ou à la queue du bataillon. Un capitaine ne doit jamais quitter ses soldats; plus les marches sont longues et fatigantes, plus sa présence est nécessaire. Il soutient leur courage par son exemple; il apprend à les connaître en écoutant leurs conversations. Un mot de lui peut prévenir une querelle; la gaieté augmente si le capitaine s'en amuse. Les lieutenants et sous-lieutenants, toujours à pied, remplaçaient les commandants de compagnie, mais avec moins d'autorité.
Le 4 novembre, nous étions devant Scharnitz. Le fort qui porte ce nom est une demi-couronne taillée dans le roc, avec un large fossé appuyé à sa droite par le fort de Leutasch. On devait enlever ces deux postes pour pénétrer dans le Tyrol et les enlever promptement, afin de cacher à l'ennemi notre petit nombre et ne pas lui laisser le temps de se réunir. Le 69e régiment de la division Loison attaqua le fort Leutasch. La colonne, guidée par des chasseurs de chamois, s'engagea dans des sentiers qu'on jugeait impraticables. Surpris par cette attaque imprévue, le commandant se rendit avec trois cents hommes. Alors le général Loison envoya le 76e à Seefeld, pour tourner Scharnitz. En même temps, le 69e gravit les hauteurs presque inaccessibles du côté de Leutasch, malgré les balles et les pierres lancées par les chasseurs tyroliens. Les soldats, en s'accrochant aux arbustes, aux racines, en enfonçant les baïonnettes dans les fentes des rochers, parvinrent au sommet où ils plantèrent l'aigle du régiment. À cette vue, la troisième division commença l'attaque de front; en peu d'instants le 25e léger, soutenu par le 27e, emporta le fort d'assaut.
La seconde brigade (50e et 59e) restait en réserve. On prit dans Scharnitz mille huit cents hommes et seize pièces de canon. Le maréchal Ney se hâta d'arriver à Insbrück, où l'on trouva beaucoup de pièces d'artillerie, seize mille fusils et un grand approvisionnement de poudre. Par une heureuse circonstance, le 76e y reprit ses drapeaux qu'il avait autrefois perdus dans le pays des Grisons.
La veille de l'attaque de Scharnitz fut l'époque de la création des compagnies de voltigeurs. On en avait fait l'essai au camp de Montreuil, sous le commandement de M. Mazure, mon capitaine. À ce titre le commandement de la nouvelle compagnie lui appartenait dans le premier bataillon. On choisit les hommes les plus petits, les plus lestes, et le bataillon se trouva encadré entre deux compagnies d'élite, les grenadiers à droite, les voltigeurs à gauche. Dès les premiers instants on sentit l'avantage de cette création: aussi, tout le monde sait les services qu'ont rendus les voltigeurs, la réputation qu'ils ont acquise.
Je ne regrettai point le capitaine Mazure, dont j'avais à me plaindre et qui ne me comprenait point. Je dois dire que c'était un des meilleurs officiers du régiment. La vivacité de son caractère, son extrême activité faisaient oublier sa petite taille, son air chétif. L'étude et l'application suppléaient tant bien que mal à l'éducation qui lui manquait. Prétentieux, susceptible, jaloux des avantages qu'il n'avait pas, il ne voyait en moi qu'un jeune homme de Paris que la faveur de notre pauvre colonel avait fait nommer officier et pour lequel on devait se montrer sévère[9]. Je gagnai au change de toutes manières. M. Jacob, lieutenant, détaché depuis longtemps pour une mission, revint prendre le commandement de la compagnie. Fils d'un bourgeois de Paris, il avait fait lui-même son éducation et il portait toujours avec lui un recueil d'extraits de nos meilleurs auteurs, qu'il avait choisis avec intelligence et qu'il aimait à relire. Jacob, d'un caractère froid, sérieux, mais doux et bienveillant, me témoigna toujours une grande amitié. Son extérieur réservé cachait assez d'ambition; je le revis en 1813 très-content d'être devenu officier supérieur. Il fut tué peu après à Lutzen, à la tête du bataillon qu'il était bien digne de commander.
Les trois dernières compagnies du 1er bataillon, 6e, 7e et 8e, furent chargées de la garde des forts de Scharnitz et Leutasch. J'ai déjà dit que la 7e compagnie était la mienne. Le sous-lieutenant de la 6e Lonchamps, élevé au Prytanée, faisait partie du petit nombre d'officiers qui ne sortaient pas des rangs de l'armée (j'ai parlé de lui dans mon journal du camp de Montreuil, p. 41); son excessive paresse nuisait à son avancement, et dans un moment d'humeur il donna sa démission. Plus tard il voulut reprendre du service, et m'écrivit à ce sujet. L'Empereur, qui n'aimait pas les démissionnaires, refusa net. En 1813, à Dresde, Lonchamps s'estimait heureux d'un emploi dans les vivres. M. Isch, son ancien capitaine, alors lieutenant-colonel dans la garde impériale, l'engagea à venir me voir. Le pauvre garçon n'osa jamais se présenter chez son ancien camarade devenu général de brigade.
Chautard, sous-lieutenant de la 6e, pouvait passer pour un des meilleurs officiers du régiment. Sa belle figure, sa force et sa tournure militaire le faisaient remarquer, et chez lui les qualités morales répondaient aux avantages physiques. Il a passé dans la garde impériale, et la douleur que lui a causée la chute de l'Empereur l'a rendu fou. Je lui croyais la tête plus forte.
J'ai dit que ces trois compagnies gardèrent les deux forts que nous venions de conquérir. Les 6e et 8e à Scharnitz, la 7e à Leutasch.
Nous passâmes dix jours dans ce triste lieu, où je restai même seul à la fin avec vingt-cinq hommes. Jamais je ne me suis tant ennuyé; je n'avais pour société qu'un gardien qui pouvait à peine nous procurer de quoi vivre. Le moindre livre m'aurait paru un chef-d'œuvre; le premier ou la première venue, un homme aimable, une femme charmante. Ne sachant pas l'allemand, j'avais pour interprète un vieux sergent de la compagnie qui répondait à tout: _ma foi oui, ma foi non._ On l'eût pris pour le type de Pandore dans la chanson des _Deux gendarmes_. Toutefois j'aimais tant mon métier que je ne pouvais me trouver à plaindre, et j'écrivais à ma mère que, quelque ennui que j'éprouvasse, mieux valait commander un fort que danser une contredanse.
Le lendemain de notre arrivée au fort de Leutasch, une femme vêtue de deuil, et dont le mari, officier dans l'armée autrichienne, avait été tué dans l'attaque de la ville, vint nous demander la permission de rechercher son corps. Quelques renseignements indiquaient l'endroit où il avait été enterré. Nous lui rendîmes volontiers ce triste service, et les soldats aidèrent les paysans qu'elle avait amenés pour ce travail. Les morts étaient enterrés assez près les uns des autres et ce fut un spectacle cruel que de la voir chercher à distinguer parmi tous ces cadavres celui de son mari. Aussitôt qu'elle l'eut reconnu, elle l'embrassa, lui parla comme s'il pouvait l'entendre, et tomba évanouie en le tenant encore serré dans ses bras. Les soldats restèrent silencieux et vivement émus. Au bout d'un instant, l'un d'eux hasarda une plaisanterie sur cette tendresse si extraordinaire, et tous se mirent à rire, oubliant que l'instant d'auparavant ils étaient près de pleurer.
Je reprends le récit des opérations militaires.
Après la prise du fort de Scharnitz et l'occupation d'Insbrück, capitale du Tyrol, nous étions maîtres de la grande route de Trente, et l'ennemi se trouvait rejeté ou par sa gauche sur le Voralberg, ou par sa droite sur le Tyrol italien. L'archiduc Jean, sans attendre les autres corps, se hâta de suivre cette dernière direction. L'archiduc Charles, commandant l'armée d'Italie, commençait sa retraite sur la Hongrie par Laybach. L'archiduc Jean se joignit à lui. Le maréchal Ney manœuvra dans le Tyrol pour empêcher le général Jellachich et le prince de Rohan de prendre la même route et pour les rejeter par leur gauche dans le Voralberg, où ils allaient rencontrer le maréchal Augereau qui suivait les bords du lac de Constance. Le général Malher prit la grande route de Trente sur Brixen, et se porta ensuite sur Menan, dans la vallée de l'Adige. Le 50e régiment alla jusqu'à Landeck sur l'Inn. Le général Jellachich se retirait devant eux, et comme en ce moment le maréchal Augereau, avec le 7e corps, hâtait sa marche par Landau et Brégentz, Jellachich n'eut d'autre ressource que de se retirer dans le camp retranché de Feldkirck. Il y fut cerné par Augereau, et capitula le 16 novembre avec six cents hommes. Les troupes rentrèrent en Bohême avec promesse de ne point servir contre nous pendant un an. Au moment où la troisième division combattait avec succès le général Jellachich, la deuxième avait à son tour la mission de couper la retraite au prince de Rohan. Le général Loison, qui avait été rejoint par sa première brigade, devait porter six bataillons à Botzen, sur la route de Trente, lieu où se réunissent les grandes vallées de l'Adige, de l'Eisack, et par lequel l'ennemi devait nécessairement passer. J'ignore quelle méprise ou quelle négligence fut cause que Loison n'en envoya que deux. Le prince de Rohan, après une marche hardie autant que rapide, tomba, le 27 novembre, sur ces deux bataillons, les força de rétrograder, et s'ouvrit ainsi la route de l'Italie, en se dirigeant sur Venise.
Le maréchal Masséna, qui poursuivait l'archiduc Charles, avait laissé le général Saint-Cyr devant Venise. Celui-ci se porta au-devant du prince de Rohan, et après un combat très-vif, le fit prisonnier avec six mille hommes, sept drapeaux et douze pièces de canon. Enfin, la place de Kuffstein, qui ferme l'entrée du Tyrol à droite comme Feldkirck et Brégentz à gauche, se rendit sans combat au général bavarois Deroy. La garnison conserva ses armes et alla rejoindre l'armée autrichienne. Ainsi, en un court espace de temps, le Tyrol était conquis, les troupes qui l'occupaient faites prisonnières. La faute du général Loison troubla le bonheur que ce triomphe causait au maréchal Ney. Il ne pouvait lui pardonner d'avoir laissé échapper le prince de Rohan, et par ce moyen d'avoir procuré à d'autres l'honneur qui devait nous appartenir.
Quant à l'Empereur, sa joie fut sans mélange. Le succès était complet, et pourvu que ses ennemis fussent détruits, peu lui importait celui de ses généraux qui en avait le mérite. Un ordre du jour très-flatteur récompensa le 6e corps et son illustre chef.
Pour nous, soldats du 59e nous prîmes notre part d'une gloire qui nous avait peu coûté à acquérir: le régiment ne tira pas un coup de fusil. On a vu que nous étions en réserve à la prise de Scharnitz, nous restâmes de même en observation aux environs de Brixen pendant le reste de la campagne. Ma compagnie occupa Sterzingen du 21 novembre au 3 décembre; et sans parler de la gloire, nous aurions volontiers échangé un peu de fatigue contre tant d'ennui. Telle fut souvent la destinée du 59e. On le remarquera dans les campagnes suivantes. Il était par son rang de numéro le dernier de la dernière division; et quoi qu'on fasse pour égaliser entre les régiments les dangers comme les fatigues, ceux qui marchent habituellement les premiers se trouvent plus souvent en face de l'ennemi.
Après la conquête du Tyrol, si heureusement, si brillamment terminée, le 6e corps se rapprocha de la Grande Armée. Il prit la direction de Vienne, en passant par Insbrück, Sell, Saint-Jean, Lauffen, Rastadt, Klagenfurth et Judenbourg. Cette marche dura depuis le 4 décembre jusqu'à la fin de l'année. Par ce moyen, le 6e corps liait l'armée d'Allemagne à l'armée d'Italie, et quoique, dès les premiers jours, la nouvelle de la bataille d'Austerlitz fît juger que notre concours ne serait pas nécessaire, on n'en continua pas moins la marche, pour appuyer par des forces imposantes les négociations déjà entamées. Cette longue route n'aurait eu rien de remarquable pour moi sans un événement singulier arrivé le dernier jour de l'an.