Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 33
Une grande question s'agitait en ce moment au conseil de défense, composé des généraux de division et de l'intendant général réunis chez le maréchal Saint-Cyr. Le résultat de la bataille de Leipzick était connu; la Grande Armée se retirait au delà du Rhin, et nous étions abandonnés. Le général autrichien Klenau venait d'arriver devant Dresde, pour prendre le commandement des troupes qui formaient le blocus. Il annonçait hautement l'intention de ne point nous attaquer. Il savait que les vivres allaient manquer, et il calculait d'avance le jour où nous serions forcés de nous rendre; mais, avant d'en venir là, n'avions-nous rien à tenter? Les instructions de l'Empereur prescrivaient de garder Dresde le plus longtemps possible et d'attendre que l'on vînt nous dégager. Aujourd'hui, la Grande Armée avait quitté l'Allemagne, et nous n'attendions plus de secours. Le seul moyen de conserver à la France la garnison de Dresde était de sortir et de tâcher de gagner Torgau par une des rives de l'Elbe. On se rappelle que l'Empereur avait indiqué ce mouvement dans le cas où nous serions forcés d'abandonner la ville. Prolonger la défense était impossible; il fallait choisir entre la sortie ou la capitulation. Les opinions furent partagées. Le comte de Lobau et le général Cassagne insistèrent beaucoup pour que l'on tentât une sortie. Ils avaient l'espoir de réussir. L'armée assiégeante était fort disséminée, car elle avait un grand cercle à former autour de la place. Nous comptions près de 25,000 hommes et beaucoup d'artillerie. En se portant en masse sur la route de Torgau, on pouvait se flatter de percer la ligne ennemie et d'arriver à Torgau, dont nous n'étions qu'à 18 lieues. D'ailleurs, ce parti était plus honorable, plus digne de l'armée française; et telle eût été sans doute mon opinion personnelle, si mon grade m'eût permis d'être appelé au conseil.
Le maréchal Gouvion Saint-Cyr pensa tout autrement. Il ne voyait aucun espoir de réussir. Sans doute l'armée ennemie était disséminée autour de Dresde, mais le général Klenau savait très-bien que nous ne pourrions tenter une sortie qu'en descendant l'Elbe, et c'est précisément de ce côté qu'il avait réuni ses principales forces. Il s'en fallait bien que les deux corps réunis présentassent 25,000 combattants. L'affaiblissement de nos soldats, leur découragement, dont nous nous plaignions depuis si longtemps, ne permettaient pas de risquer une tentative aussi hardie. D'ailleurs, ainsi que je l'ai dit, la guerre, aux yeux du maréchal Saint-Cyr, n'était qu'un jeu d'échecs; la partie avait été perdue à Leipzick, et il ne comprenait pas l'avantage de compromettre inutilement des soldats, de nombreux cadres d'officiers et 30 généraux, dont les services pouvaient un jour être encore si utiles. La discussion fut vive et plus d'une fois renouvelée, surtout entre le maréchal et le comte de Lobau. Les conseils de la prudence s'accordent peu avec ceux de la valeur téméraire; les uns sont accusés de déraison, les autres de faiblesse, et, quand il s'agit d'honneur militaire, la susceptibilité est permise. Cependant le temps s'avançait. Nous étions aux premiers jours de novembre et nous allions manquer entièrement de vivres. Il fallait prendre un parti. Le maréchal Saint-Cyr s'arrêta à un singulier terme moyen entre les deux opinions qui avaient partagé le conseil; ce fut de faire sortir les trois divisions du 1er corps, ainsi que les divisions Razout et Duvernet, commandées par le comte de Lobau, pendant que lui-même resterait à Dresde avec les divisions Berthezène et Claparède. Ce n'était point ainsi que nous l'entendions. Nous désirions sortir tous ensemble; nous demandions au maréchal de se mettre à notre tête, de partager notre bonne ou mauvaise fortune. Quelques jours auparavant il nous trouvait trop faibles pour percer la ligne ennemie. Prétendait-il que l'on réussirait mieux aujourd'hui avec deux divisions de moins? Je sais bien quelle était la pensée du maréchal Saint-Cyr: _Le comte de Lobau_, aurait-il dit, _a fortement exprimé le désir de sortir de Dresde, je n'ai point voulu m'y opposer; je lui ai donné toutes les troupes dont j'ai pu disposer; mais comme ce n'est point mon avis, je suis resté dans la place, et me trouvant réduit à deux divisions, j'ai bien été forcé de capituler._ Ainsi nous nous serions sacrifiés pour expliquer et justifier une capitulation que nous n'approuvions pas. Cela n'était ni juste ni raisonnable. Sortir tous ensemble ou capituler tous ensemble, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Aussi nous entreprenions cette expédition fort à contre-cœur, mais il n'en fallait pas moins obéir.
Le 6 novembre avant le jour, les cinq divisions sortirent du faubourg de Neustadt par le route de Grossenhayn; la 1re division marchait en tête, le général Cassagne conduisant la 1re brigade et moi la seconde. L'avant-garde ennemie opposa de la résistance, et nos soldats montraient quelque hésitation. Nous les enlevâmes au pas de charge, au milieu d'une grêle de balles. L'ennemi fut renversé; une vive fusillade s'établit dans le bois que traverse la route. Nous arrivâmes au pied du Drachemberg, en avant du village de Boxdorf, et nous trouvâmes la division du prince Wied-Rünkel tout entière occupant cette hauteur.
Le comte de Lobau fit reconnaître la position; elle ne pouvait être enlevée qu'avec une perte énorme. Ainsi, même en admettant le succès, nous aurions été trop affaiblis pour nous flatter de gagner Torgau. Le comte de Lobau voulut bien consulter les officiers généraux, et, d'après notre avis unanime, il se décida à attendre la nuit pour rentrer dans Dresde.
Nous perdîmes en tout près de 1,000 hommes tués ou blessés; le 36e, deux officiers tués et un blessé. Ce fut là notre dernier effort, l'hommage suprême rendu à l'honneur de nos armes. Nous manquions entièrement de vivres; prolonger plus longtemps la résistance eût été sacrifier des hommes inutilement, et exposer une ville alliée à la disette et aux dangers d'une attaque de vive force. Nous n'avions de ressource que dans la capitulation, et la nécessité en faisait un devoir.
CHAPITRE VII
CAPITULATION DE DRESDE.--DÉPART DE LA GARNISON POUR LA FRANCE.--LES SOUVERAINS ALLIÉS REFUSENT DE RATIFIER LA CAPITULATION ET DÉCLARENT LA GARNISON PRISONNIÈRE DE GUERRE.--DÉPART DES OFFICIERS POUR LA HONGRIE.--SÉJOUR À PRESBOURG.--CONQUÊTE DE LA FRANCE.--RESTAURATION.--TRAITÉ DE PAIX.--RETOUR À PARIS.
Notre dernière tentative de sortie avait eu lieu le 6 novembre, et dès le lendemain les négociations pour la capitulation commencèrent. J'ai appris plus tard que le maréchal Saint-Cyr avait eu l'idée de m'en charger. Le comte de Lobau lui représenta que c'était une triste commission à donner au plus jeune des généraux de la garnison, et j'en fus heureusement dispensé. Rien au monde ne m'eût été plus pénible que d'avoir à traiter d'une capitulation. Elle fut bientôt conclue; on était de part et d'autre pressé d'en finir. Trente-trois généraux, dont plusieurs blessés et malades, et 33,000 hommes figurent dans la capitulation de Dresde. Parmi les premiers, se trouvent, avec le maréchal Gouvion Saint-Cyr et le comte de Lobau, les généraux Borelli et Revest, chefs d'état-major, Mathieu Dumas, intendant général, Durosnel, aide de camp de l'Empereur. Dans ma brigade, le 17e ne comptait que 43 officiers et 527 hommes; le 36e, 16 officiers et 200 hommes. Cette brigade se composait de 6 bataillons au commencement de la campagne, et au bout de 3 mois, il ne restait que 120 hommes par bataillon. En calculant ainsi pour les autres brigades des 1re, 2e et 23e divisions qui composaient le 1er corps d'armée, on ne trouve pas plus de 3,500 hommes présents. La 14e avait été moins maltraitée. Je n'ai pas les états de situation, mais c'est beaucoup de porter à 300 hommes par bataillon le nombre d'hommes présents à cette époque dans les 53 bataillons qui composaient primitivement ce corps d'armée. Il n'y avait donc pas alors au 14e corps 12,000 hommes d'infanterie présents, ce qui fait moins de 15,000 pour les deux corps d'armée. Assurément les 2 brigades de cavalerie légère ne s'élevaient pas à 1,000 hommes. Et, en ajoutant également 1,000 hommes présents pour l'artillerie et le génie, on n'arriverait pas à 17,000 hommes. Il y a loin de ce chiffre à celui de 33,000. On peut donc porter à plus de 16,000 le nombre d'hommes isolés des différents corps, ainsi que des malades et blessés.
On convint que la garnison mettrait bas les armes et rentrerait en France en passant par la Suisse, sous la promesse de ne pas servir avant d'être échangée. Les officiers conservaient leurs armes, leurs chevaux et leurs propriétés particulières. Le départ devait avoir lieu en 6 colonnes; chaque colonne ayant avec elle 50 hommes armés et une pièce de canon. Les colonels cachèrent les aigles dans les fourgons; les Autrichiens les demandèrent; on répondit que la garnison se composait de bataillons détachés de divers régiments et que les aigles n'y étaient pas. Je n'ai jamais approuvé ces escamotages. C'est fort bien de défendre sur le champ de bataille le drapeau de son régiment, mais il n'y a aucun déshonneur à le rendre par capitulation, et cela vaut mieux que de le sauver à l'aide d'un subterfuge.
La capitulation fut signée le 11, et la première colonne, composée des 1re et 2e divisions, commandées par le général Dumonceau, se mit en marche le 12. Quelle triste journée! Pour la première fois nous mettions bas les armes. J'avais vu capituler Ulm en 1805, Magdebourg en 1806, Vienne en 1809; j'avais vu les garnisons ennemies défiler devant nous et déposer les armes. Qui m'aurait dit que nous serions un jour réduits au même sort, et que ma carrière d'activité, commencée par la capitulation d'Ulm, finirait par celle de Dresde? Au moins le temps était sombre, le soleil n'éclaira pas cette journée, et la tristesse du ciel semblait s'unir à la nôtre. Les généraux s'étaient donné le mot pour rester enveloppés dans leurs manteaux sans marques distinctives de leurs grades. Un général autrichien vint à notre rencontre avec quelques troupes: Je dois dire que nous fûmes comblés d'égards et qu'on ne négligea rien pour adoucir l'amertume de notre situation. Le général en chef ne parut point. Un général de brigade fut chargé de recevoir les armes et de surveiller le départ. Il n'y eut aucune pompe, point de tambours, point de musique, point de défilé. Les bataillons, formés en avant des redoutes sur la route de Freyberg, marchaient en colonne sans rendre d'honneurs, formaient les armes en faisceaux à un endroit convenu, et continuaient leur marche. Les voitures, les fourgons, les chevaux que l'on déclarait appartenir à un général ou à un colonel, passaient sans aucune difficulté. Plusieurs s'approprièrent par ce moyen des chevaux et des voitures d'artillerie.
La marche se fit avec ordre, escortée par quelques détachements d'infanterie autrichienne. Les 50 hommes armés que nous conservions dans chaque colonne servaient à la garde des généraux et fournissaient également un poste à la pièce de canon qui nous était accordée comme honneur. Le soir je visitais les logements et je ne négligeais rien de ce qui pouvait contribuer au bien-être de nos pauvres soldats désarmés.
Nous arrivâmes à Altenbourg le 17 novembre, après 6 jours de marche. La dernière colonne avait quitté Dresde le matin. Ce même jour, le général russe qui commandait Altenbourg parut fort surpris de notre arrivée, dont il n'avait, disait-il, reçu aucun avis. Il suspendit la marche des colonnes, en attendant des ordres. Bientôt une nouvelle étrange circula; personne ne voulait y croire. Le prince de Schwartzenberg refusait de ratifier la capitulation et nous déclarait prisonniers de guerre. Le maréchal Saint-Cyr invoqua la foi des traités, la parole jurée, l'honneur militaire qui devait la garantir. On répondit que le général Klenau avait outre-passé ses pouvoirs, qu'il en serait puni, mais que les souverains alliés ne pouvaient pas être liés par l'engagement indiscret pris par un de leurs généraux. Au surplus, ajoutait Schwartzenberg, _comme le maréchal Gouvion Saint-Cyr a agi de bonne foi, on lui offre de rentrer dans Dresde, on lui rendra ses armes, ses moyens de défense, et le siége commencera_. Le maréchal répondit que cette proposition était dérisoire. Pouvait-on sérieusement nous offrir de rentrer dans une place que l'ennemi occupait depuis plusieurs jours, dont il connaissait le fort et le faible, dont il avait sans doute commencé à détruire les ouvrages? Nous manquions de vivres 15 jours auparavant; en aurions-nous eu davantage alors? Nos soldats étaient affaiblis, découragés. Étaient-ce la capitulation, le désarmement, la certitude d'être bientôt prisonniers à discrétion, qui leur rendraient beaucoup d'énergie? Notre rentrée dans Dresde n'était avantageuse qu'aux alliés. Ils se seraient fait honneur d'avoir respecté la parole du général Klenau; il valait mieux leur laisser l'odieux de la violer.
Pendant cette négociation nous restâmes en cantonnement dans les environs d'Altenbourg et de Géra. Le 1er décembre on reçut l'avis officiel que, sur le refus du maréchal Saint-Cyr de rentrer dans Dresde, nous allions être conduits en Hongrie comme prisonniers de guerre.
Nous fûmes justement indignés d'un pareil manque de foi. Rien ne devrait être aussi sacré qu'une capitulation militaire. On ne consent à rendre une place qu'avec des conditions qui paraissent acceptables; autrement la défense continuerait. Comment donc qualifier la conduite de l'ennemi qui entre en possession d'une place à certaines conditions, et qui ensuite refuse d'exécuter ces mêmes conditions, sans lesquelles la place ne lui aurait pas été rendue? Cependant il y avait pour nous un grand motif de consolation. Les militaires n'aiment point à capituler; ils craignent toujours le reproche de n'avoir pas tiré tout le parti possible de leur situation, de n'avoir pas défendu assez longtemps la place qui leur était confiée, ou d'avoir traité à des conditions plus désavantageuses que celles qu'ils auraient pu obtenir. L'Empereur était sévère à cet égard; mais la violation de la capitulation prouvait assez qu'elle nous était favorable. L'injustice de l'ennemi justifiait la garnison de Dresde, et personne ne nous a blâmés d'avoir traité à des conditions que l'ennemi refusait d'accomplir. Au commencement de 1814, M. de Fontanes, dans un discours à l'Empereur, à l'occasion des négociations qui avaient lieu pour la paix, se plaignait de la mauvaise foi des alliés, qui prolongeaient les conférences pour gagner du temps. _S'ils étaient sincères_, disait-il, _s'ils voulaient sérieusement la paix, auraient-ils violé la capitulation de Dresde et fermé l'oreille aux nobles plaintes du guerrier qui commandait la garnison?_
L'ordre du prince Schwartzenberg était d'envoyer les soldats en Bohême et les officiers en Hongrie. Cette séparation me fut très-sensible. J'ai dit qu'il ne restait que 700 hommes de ma brigade; mais c'étaient les compagnons de nos dangers et de nos fatigues; tous m'avaient suivi sur le champ de bataille, plusieurs avaient été blessés. Dans les guerres désastreuses, les plus courageux résistent toujours le plus longtemps. L'énergie morale donne ou du moins remplace la force physique; et si à la fin d'une campagne un régiment se trouve réduit à 100 hommes, soyez sûr que ces 100 hommes sont de bons soldats. Leur départ m'affligea d'autant plus que je ne devais plus les revoir. Les soldats étaient usés malgré leur jeunesse, ou peut-être à cause de leur jeunesse. La rigueur de la saison, la fatigue des marches, la mauvaise nourriture, le manque de soins, en firent périr un grand nombre, et des 33,000 hommes qui figurent dans la capitulation de Dresde, bien peu rentrèrent en France à la paix.
Trois semaines s'étaient ainsi écoulées, et le 3 décembre, les officiers partirent en une seule colonne pour Presbourg. Je crois que le maréchal Saint-Cyr resta à Tœplitz. Le comte de Lobau et tous les généraux marchèrent avec les officiers du 1er corps. Le mois de décembre fut consacré à ce triste voyage. Nous arrivâmes à Presbourg le 6 janvier. Ce voyage n'eut rien de remarquable. On avait eu grand soin de nous faire éviter les grandes villes telles que Prague et Brün en Moravie. La guerre avait épargné les pays que nous parcourions, et nous fûmes assez bien accueillis. Malgré la rancune que nous gardions à la mémoire du général Moreau, je ne pus revoir à Laun sans quelque émotion la maison où il fut transporté, le lit où il rendit le dernier soupir. Je logeai dans une autre ville de Bohême chez la veuve du marquis de Favras, l'une des premières victimes de la Révolution. Sa fille avait épousé un homme de qualité du pays et fort riche. Toutes deux ne rêvaient déjà que Restauration. Elles donnèrent cependant à dîner à quelques officiers généraux présents, auxquels elles voulaient bien pardonner leur uniforme depuis qu'ils étaient vaincus.
Pendant cette marche, le comte de Lobau, qui ne nous quittait pas, observait attentivement la tenue des officiers et surtout des chefs de corps. Plusieurs ne s'occupaient que d'eux-mêmes, et mettaient à profit l'argent provenant de la vente des chevaux et des voitures qu'ils avaient pu se procurer à la sortie de Dresde. Ils voyageaient en voiture et faisaient bonne chère; d'autres partageaient avec les officiers de leur corps le peu dont ils pouvaient disposer.
On remarquait particulièrement le colonel Lafond, du 51e (division Teste), qui fit toute la route à pied, à la tête des officiers de son régiment. Le comte de Lobau notait tout cela pour en rendre compte à l'Empereur, qui, sans doute, en aurait tiré parti dans des moments plus heureux. Ce n'est point du temps perdu que celui qu'on passe avec des prisonniers de guerre. Les hommes qui ne sont plus retenus par leurs devoirs militaires se livrent davantage à leurs bons ou mauvais penchants. La distance entre les grades se rapproche; les qualités, les défauts se montrent plus à découvert; il y a des traits de courage, de faiblesse, de désintéressement, d'égoïsme; c'est une épreuve pour les autres et c'en est une pour soi-même. J'ai eu le malheur de faire deux fois partie d'une colonne de prisonniers de guerre, dans des âges divers, avec des grades bien différents, et en 1807 comme en 1813, j'ai fait de bien curieuses et quelquefois de bien tristes observations.
On assigna autour de Presbourg des cantonnements aux officiers du 1er corps. Le comte de Lobau et le général Cassagne allèrent à Œdembourg; plusieurs obtinrent la permission de rester à Presbourg, entre autres les généraux O'Méara, Chartran et moi. Mon premier soin fut de faire mon établissement dans ce lieu d'exil, car l'exil pouvait être long. J'avais pour officier d'ordonnance depuis quelque temps M. Petit, adjudant-major au 7e léger; je ne voulus abandonner ni lui ni même le soldat qui lui servait de domestique. J'avais toujours mon aide de camp Chabrand, un cuisinier et un valet de chambre. Cela faisait six personnes à nourrir; c'est beaucoup pour un prisonnier de guerre. Heureusement que tout était bon marché en Hongrie. Je trouvai un logement fort convenable pour nous tous dans une maison occupée par la haute bourgeoisie. Quant à la dépense, elle fut réglée avec la plus stricte économie, et j'espérais que mes ressources me permettraient de continuer ce genre de vie aussi longtemps que durerait notre captivité.
Mes compagnons m'offrant peu de ressource, je fis connaissance avec quelques personnes de la ville qui me plurent beaucoup, entre autres avec le baron de Braunecker, directeur de la poste, que je voyais presque tous les jours. Cette relation m'était d'autant plus précieuse que je savais exactement par lui des nouvelles de l'armée, qui chaque jour devenaient plus intéressantes et plus affligeantes. C'était un fort bon homme, aimable, obligeant. J'eus occasion de voir aussi un homme de la conduite la plus légère que j'aie jamais connu. Il avait à cette époque près de soixante ans. Séparé de sa femme depuis longtemps, il s'était fait un autre ménage à son choix, et il avait plusieurs enfants de la personne qui était établie chez lui comme femme légitime. Il avait eu de plus toutes les intrigues du monde avec beaucoup de femmes de Presbourg et des environs, et il en contait des détails incroyables. Il donna un jour une grande soirée dont sa maîtresse faisait les honneurs. Je ne fus pas peu surpris d'y voir le vicaire apostolique, la première autorité religieuse de la ville, ainsi que des personnes d'un rang élevé, des femmes d'une conduite respectable.
Le général autrichien Haddick, commandant à Presbourg, avait épousé une femme fort bien élevée. Je les voyais quelquefois; mais les autorités de la ville étaient si mal disposées pour nous qu'ils n'osaient me faire aucune politesse; on se serait compromis en donnant à dîner à un Français. Tous les huit jours, la municipalité de la ville, qu'on appelle le comitat, venait demander au général pourquoi je n'étais pas au village de Somerein, qui m'avait été assigné pour cantonnement. Il demandait si l'on avait à se plaindre de moi; on répondait que non, et il les renvoyait en leur disant: «qu'il n'y avait donc pas d'inconvénient à ce que je restasse à Presbourg.» Le général lui-même, à la paix, m'a raconté ces détails.
Il ne faut pas demander à Presbourg la tenue, la distinction, la conversation des salons de Paris; cependant on y trouve une société douce et agréable, des mœurs faciles, des hommes sans prétention, des femmes légères. On est reçu partout à toute heure sans toilette et sans cérémonie. La conversation m'amusait assez par le mélange du latin, du français, de l'allemand et quelquefois du hongrois, qui se croisaient et se répliquaient l'un à l'autre, selon que chacun de ces idiomes répondait mieux à la pensée de l'interlocuteur. J'aurais pu mieux passer mon temps. Nous étions à 12 lieues de Vienne; il y avait dans cette ville des anciens amis de ma famille, qui m'auraient obtenu facilement la permission d'y venir. Je ne m'adressai à aucun d'eux, trouvant plus convenable à ma dignité de prisonnier de guerre de rester avec mes camarades, et surtout de ne solliciter en rien nos vainqueurs, ni les émigrés, que nous appelions encore nos ennemis.