Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 32
Nous cherchâmes du moins à utiliser le temps de repos qui nous fut accordé au camp de Gieshübel. On construisit d'assez bonnes baraques pour mettre les soldats à l'abri. Quelques distributions de vivres furent faites, et l'on mit à profit les faibles ressources qu'offraient encore les villages environnants. Rien ne pouvait empêcher les soldats de dévorer tout ce qui leur tombait sous la main, et plus de 80 hommes du 12e s'empoisonnèrent pour avoir mangé le fruit d'un arbuste nommé _rhamnus alaternus_.
Le général Cassagne, notre nouveau général de division, avait du zèle, des manières aimables, un caractère facile. Je n'ai pas pu le juger militairement, parce que depuis sa nomination nous n'avions eu presque rien à faire, mais j'ai été fort content de mes rapports avec lui. Il dirigeait particulièrement la 1re brigade, que le départ du général Pouchelon laissait un peu à l'abandon. Pour moi, je m'occupais constamment de la mienne. Le colonel Susbielle du 17e me secondait. J'étais assez content des chefs de bataillon, surtout de M. Locqueneux, nouvellement nommé. Les officiers inférieurs des deux régiments faisaient de leur mieux et donnaient aux soldats de bons exemples souvent bien mal suivis.
Le 29 septembre, la 1re division alla relever la 23e à Hollendorf, pour y faire l'avant-garde avec la cavalerie légère. Ce service fut pénible, car la surveillance de tous les instants était aussi nécessaire que difficile à obtenir. Cependant, à force de soin, le service des grand'gardes, des patrouilles et des reconnaissances se fit aussi bien que possible. La plus grande difficulté était toujours d'empêcher les soldats de quitter le camp pour chercher des vivres aux environs, même au risque d'être enlevés par les patrouilles ennemies.
Nous ne fûmes point attaqués et nous restâmes dans cette position jusqu'au 7 octobre, ainsi que je le dirai quand j'aurai parlé des opérations des autres corps de la Grande Armée.
Après avoir éloigné de Dresde l'armée de Bohême, Napoléon voulut aussi en éloigner l'armée de Silésie. Le maréchal Macdonald était à Hartau et à Stolpen, presque entouré par Blücher, qui occupait Burka, Bischofwerda, Neustadt et Barkersdorf. Macdonald reçut l'ordre d'attaquer, le 22, et de pousser l'ennemi jusqu'à ce qu'il le trouvât en position, prêt à recevoir la bataille. L'Empereur devait rester en arrière; mais il rejoignit Macdonald le 22, et dirigea lui-même le mouvement. Il savait par expérience que tout allait mal en son absence. L'attaque eut lieu; Blücher se retira sur la position de Burka et y concentra son armée. Cette position était avantageuse, et, en cas de revers, la retraite assurée par les ponts de la Sprée.
Ainsi l'armée coalisée ne voulait rien entreprendre de sérieux avant l'arrivée du général Benningsen; elle évitait seulement de se laisser entamer, et se bornait à nous harceler et à nous faire tout le mal possible dans des combats partiels. Voici quelle était à la fin de septembre la position des armées belligérantes:
Le 1er et le 14e corps gardaient les environs de Dresde, sur la rive gauche de l'Elbe, aux environs de Pirna; le 2e corps, à Freyberg, surveillait la route de Chemnitz; les 3e, 5e et 11e corps, avec les 2e et 4e de cavalerie, sur la rive droite de l'Elbe, étaient opposés à l'armée de Silésie dans les environs de Weisig; le roi de Naples, avec le 6e corps et le 1er de cavalerie, à Meissen et Grossenhayn, maintenait la communication avec Torgau, et surveillait le cours de l'Elbe jusqu'à cette place; le maréchal Ney, sur la rive gauche à Dessau, observait les mouvements de l'armée du Nord placée de l'autre côté du fleuve; le prince Poniatowski avec le 8e corps et la cavalerie légère du général Lefebvre-Desnouettes, était à Altenbourg, se liant avec le 2e corps et le 3e de cavalerie qui occupaient Leipzick; le duc de Castiglione, qui avait quitté Würtzbourg, avec son corps d'armée nouvellement organisé, s'approchait d'Iéna.
Du côté des coalisés, l'armée de Bohême occupait la plaine de Kulm, ayant sa gauche dans la direction de Chemnitz; l'armée de Silésie, placée à Bautzen, se liait à l'armée de Bohême par Stolpen, et à l'armée du Nord par Elsterwerda; l'armée du Nord occupait les bords de l'Elster depuis Herzeberg jusqu'au confluent de l'Elbe; elle assiégeait Wittemberg et s'étendait ensuite le long de l'Elbe jusqu'au confluent de la Saale.
On était dans cette position, lorsque le général Benningsen arriva à Leutmeritz le 26 septembre, et fit sa jonction avec l'armée de Bohême. Alors, le mouvement offensif des alliés fut décidé; l'armée de Bohême, marchant par son flanc gauche, devait se porter sur Leipzick; l'armée du Nord et celle de Silésie suivraient la même direction, après avoir passé l'Elbe. Ainsi Napoléon allait être enveloppé par trois armées ennemies.
L'armée de Bohême marcha lentement; le 5 octobre elle occupait Zwickau et Chemnitz. En Silésie, le général Blücher masqua habilement son mouvement; il laissa deux corps de troupes à Stolpen et Bischofwerda; il fit des démonstrations de passage à Meissen pendant qu'il portait rapidement son armée à Wartenburg, au confluent de l'Elster et de l'Elbe, où il effectua son passage les 3 et 4 octobre, malgré l'opposition du 7e corps. Le 4, l'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, passa également l'Elbe à Roslau. À cette nouvelle, l'Empereur partit de Dresde le 7 octobre pour se porter au-devant de Blücher, qui était le plus rapproché de lui. Il espérait, par une de ces manœuvres qui lui étaient si familières, surprendre les armées ennemies au milieu de leur marche et les vaincre ainsi séparément. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, avec les 1er et 14e corps, resta chargé de la défense de Dresde, et se trouva dès ce moment isolé du reste de l'armée. Je n'ai donc point à écrire en détail les opérations de la Grande Armée, puisqu'elles n'ont plus aucun rapport avec le 1er corps; je vais seulement, en terminant ce chapitre, les raconter très-sommairement, pour reprendre ensuite l'histoire du 1er corps jusqu'à la fin de cette malheureuse campagne.
Le roi de Naples reçut le commandement des troupes qui étaient en présence de l'armée de Bohême, et qui se composaient des 2e, 5e et 8e corps et du 4e de cavalerie. De son côté, Napoléon arriva le 9 à Eilenburg sur la Mülde; il avait avec lui la garde impériale et les 3e, 4e, 6e, 7e et 11e corps. La garde avait peu souffert, et, malgré toutes les pertes des différents corps d'armée, il est difficile d'évaluer la force totale à moins de 125,000 hommes. Blücher était à Düben et le prince de Suède à Dessau. L'Empereur marcha à leur rencontre, pour les rejeter sur la rive droite de l'Elbe; mais, contre son attente, ils se retirèrent sur la rive gauche de la Mülde, et bientôt même derrière la Saale, à Bernburg, Rothenburg et Halle, découvrant ainsi Berlin et toute la Prusse. On assure que Napoléon forma alors le projet d'une contre-marche bien hardie. Nous avons vu avec quelle opiniâtreté il avait défendu la ligne de l'Elbe, en ayant sa droite à Dresde et sa gauche à Magdebourg. Il se proposa alors de conserver la même ligne en faisant volte-face, la gauche à Dresde et la droite à Magdebourg, où l'on avait réuni d'immenses approvisionnements. Dans cette position, on aurait occupé Berlin et dégagé nos garnisons des places de l'Oder, en se liant avec le prince d'Eckmühl, resté à Hambourg; mais l'armée était trop affaiblie au physique et au moral pour risquer sans témérité une entreprise aussi hardie. L'armée alliée se serait trouvée placée entre nous et la frontière du Rhin. Dans de pareilles circonstances, l'interruption des communications avec la France était chose bien grave. L'habileté de l'Empereur pouvait lui procurer quelques avantages partiels sur des corps détachés de l'armée coalisée; mais, tôt ou tard, il eût été écrasé par leur supériorité numérique, et les conséquences d'une manœuvre aussi téméraire auraient peut-être été plus désastreuses encore que ne furent celles de la bataille de Leipzick.
Quoi qu'il en soit, la défection de la Bavière rendit impossible l'exécution de ce plan. Napoléon l'apprit, le 14, à Düben. Il n'était pas douteux que le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade ne suivissent cet exemple. Alors les frontières de la France se trouvaient découvertes depuis Huningue jusqu'à Mayence, et sans doute les armées autrichienne et bavaroise réunies allaient s'y porter pour nous couper la retraite. Dans cette extrémité, il fallait arriver au plus vite à Leipzick, rouvrir les communications avec la France et éviter d'être entièrement enveloppés. Napoléon concentra son armée à Leipzick le 15. Le même jour, les ennemis furent en présence. On rangea l'armée française autour de la ville, et deux sanglantes batailles eurent lieu les 16 et 18; 130,000 Français combattirent contre 250,000 ennemis. L'habileté et la bravoure finirent par céder à la supériorité du nombre; les Saxons désertèrent sur le champ de bataille; la retraite commença dans la nuit du 18 au 19; toute l'armée devait défiler sur le pont de l'Elster, et par une incroyable fatalité, un officier du génie fit sauter ce pont avant le passage de l'arrière-garde, qui fut prise dans Leipzick. Nous perdîmes 30,000 hommes tués ou blessés, 20,000 prisonniers et 150 pièces de canon. L'armée suivit la route de Weissenfels, Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et bavaroise voulut lui barrer le chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son énergie pour combattre d'anciens alliés devenus bien inopinément nos ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes tués ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ 5,000. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande Armée en Allemagne. L'Empereur passa le Rhin à Mayence le 2 novembre, et ne songea plus qu'à défendre la France.
Je reprends maintenant l'histoire du 1er corps, abandonné dans Dresde avec le 14e.
CHAPITRE VI.
COMPOSITION DU 14e CORPS.--PLAN DE LA DÉFENSE DE DRESDE.--SORTIE DU 17 OCTOBRE.--OPINIONS DU CONSEIL DE DÉFENSE.--SORTIE DU 6 NOVEMBRE.
Au commencement d'octobre, le 14e corps occupait encore Liebstadt, et le 1er corps le camp de Gieshübel, la 1re division d'avant-garde à Hellendorf, à environ 6 lieues de Dresde. Le 7 octobre, Napoléon, au moment de son départ, ordonna de replier les deux corps d'armée sur les positions de Pirna et de Dohna, en tenant la cavalerie et l'arrière-garde le plus loin possible. Si ce mouvement n'eût pas été prescrit, nous y aurions été forcés deux jours plus tard, et même il ne fut pas possible de conserver Pirna. Le général Benningsen avait relevé l'armée autrichienne devant Dresde; il commença ses opérations par une reconnaissance générale qu'il voulait pousser jusque sous les murs de la ville. Ma brigade, restée seule à Hellendorf, en partit la nuit pour se retirer à Pirna; la cavalerie légère suivit ce mouvement dans la matinée du 8, toujours harcelée par la cavalerie ennemie. Le 8 matin, soixante hommes de la 23e division furent pris dans une redoute en avant de Pirna. Les jours suivants, nous continuâmes notre retraite en tenant toujours tête à l'avant-garde ennemie. Le 10, le comte de Lobau eut un cheval tué sous lui, et ce fut bien sa faute; il s'était placé sur une chaussée fort élevée près de Grünewiese; les troupes étaient en bataille des deux côtés de la route; la chaussée servait de point de mire à l'artillerie ennemie, et il était impossible que, dans le groupe de son état-major, personne ne fût atteint. Le 11, nous rentrâmes dans Dresde, ainsi que le 14e corps, qui avait suivi notre mouvement de retraite par la droite. Le 1er corps fut placé dans le faubourg de Pirna, la 1re division en tête au Grossgarten.
Le 14e corps, réuni ainsi au 1er pour la défense de Dresde, se composait de 4 divisions; la 42e (Mouton-Duvernet), la 43e (Claparède), la 44e (Berthezène) et la 45e (Razout). On a vu plus haut que la 42e avait été souvent détachée avec nous. Mouton-Duvernet, ancien militaire, sage et expérimenté, devint plus tard une des victimes de nos dissensions politiques; on l'a fusillé en 1815 pour avoir pris le parti de Napoléon pendant les Cent-jours. Claparède, brave militaire, couvert de blessures, bon camarade et généralement aimé; il fut nommé depuis pair de France, gouverneur du palais de Strasbourg et inspecteur général permanent des troupes de la 1re division. Berthezène a fait partie, depuis, de l'expédition d'Alger, en 1830. J'ai parlé de Razout dans la campagne de Russie; il avait été bon colonel d'infanterie; malheureusement, sa vue excessivement basse l'empêchait de rien juger sur le terrain, et il ne pouvait que s'en rapporter à tous ceux qui l'entouraient. On avait à l'armée impériale l'incroyable manie de ne jamais se servir de lorgnons ni de bésicles; on ne voulait pas convenir qu'on eût la vue basse. Je n'ai connu que le maréchal Davout qui fît exception à cette règle. Parmi les généraux de brigade se trouvait Letellier, l'un des jeunes généraux de l'armée, ainsi que moi. On citait sa bravoure brillante, son caractère bizarre et susceptible, sa tenue originale comme sa conduite. Plusieurs chagrins domestiques ont depuis altéré son cerveau déjà trop disposé à l'exaltation, et sous la Restauration il a fini par un suicide. Les talents militaires du maréchal Saint-Cyr sont trop connus pour que j'aie besoin d'en faire l'éloge. Je me permettrai seulement d'ajouter qu'il avait deux inconvénients bien graves: le premier de ne point porter secours aux autres généraux dans l'occasion, ainsi qu'on l'a vu à la bataille de Kulm; le second de faire la guerre comme on joue aux échecs, en négligeant entièrement la partie morale si importante surtout pour commander à des Français. Pendant cette campagne, nous ne l'avons pas vu une fois. Il ne montait pas à cheval, ne se présentait point aux troupes, ne recevait personne. Il envoyait ses ordres, on les exécutait; c'était tout ce qu'il lui fallait, et nous ne connaissions de lui que sa signature. Le comte de Lobau ne lui ressemblait guère. Ce n'est pas qu'il fût d'un caractère aimable; ses manières étaient brusques, son écorce rude. Mais du moins on le voyait toujours à cheval à la tête des troupes. Il était ardent, un peu irascible, d'un esprit juste, d'un caractère ferme et droit. Deux pareils généraux n'étaient pas faits pour s'entendre.
Les 1er et 14e corps réunis pouvaient se monter, à cette époque, à 25,000 hommes. Il y avait à Dresde 30 généraux, des administrateurs, des employés de toute nature, des magasins de toute espèce.
On a reproché au maréchal Gouvion Saint-Cyr de n'avoir pas quitté Dresde au moment où toutes les armées coalisées marchaient sur Leipzick. Il aurait pu faire en effet une diversion utile en manœuvrant derrière l'ennemi, ou bien en descendant l'Elbe dans la direction de Torgau. Pour décider cette question, il faut d'abord voir quels ordres il avait reçus de Napoléon. L'Empereur en quittant Dresde, le 7 octobre, avait bien prévu le cas de l'évacuation de cette place. Voici l'ordre qu'il avait laissé à ce sujet: «Le maréchal Saint-Cyr fera filer sur Torgau, dans la nuit du 7 au 8 et dans la journée du 8, tous les bateaux qu'on aura chargés de blessés. Il sera prêt dans la nuit du 8 au 9, à évacuer, s'il y a lieu, la ville de Dresde, après avoir fait sauter les blockhaus, brûlé tous les affûts des pièces qui servent à la défense de la place, et avoir encloué ces pièces, brûlé tous les caissons et toutes les voitures qui seraient restés et fait distribuer tous les effets d'habillement à ses troupes, ne laissant ici que 5 à 6,000 malades trop faibles pour pouvoir être transportés. Il sera nécessaire que les deux divisions qui passeront la journée du 7 à Dresde puissent occuper en force Meissen et Nossen. Le maréchal Saint-Cyr fera garder Sonnenstein jusqu'au dernier moment. Il est convenable de laisser subsister le pont de Meissen jusqu'à ce que l'arrière-garde ait passé Meissen, puisqu'à tout événement ce pont pourra devenir utile.»
Mais le 10 octobre, à Düben, au moment où Napoléon espérait battre isolément l'armée de Silésie et l'armée de Berlin, le major général écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr:
«L'Empereur compte qu'à tout événement vous garderez Dresde. Si cependant, par suite des événements, vous ne pouviez pas conserver cette place (_et l'Empereur espère que cela n'aura pas lieu_), vous pourrez vous retirer sur Torgau par l'une ou l'autre rive. S'il y a ici une bataille et que l'ennemi soit vaincu, les Autrichiens rentreront dans leurs frontières, et l'Empereur se rapprochera de Torgau par la rive droite pour se mettre en communication avec vous. Si, au contraire, il n'y a pas de bataille, il est possible que l'Empereur manœuvre sur la rive droite de l'Elbe, pour tomber sur la ligne d'opération de l'ennemi. En somme, la suite des événements d'aujourd'hui et de demain peut être incalculable. L'Empereur compte sur votre fermeté et votre prudence.»
Enfin, le 14 octobre, près de Leipzick, Napoléon lui écrivait encore que tout allait être décidé le 15 et le 16, et qu'il pouvait calculer qu'il serait promptement dégagé.
Ainsi l'intention de l'Empereur était bien certainement que l'on défendît Dresde le plus possible. Il avait seulement indiqué la direction à suivre dans le cas où l'on serait forcé de l'abandonner. Il est vrai que le 23 octobre, après la bataille de Leipzick, l'Empereur envoya d'Erfurt au maréchal Saint-Cyr et au maréchal Davout, à Hambourg, des agents déguisés portant des instructions ainsi conçues:
«_Les maréchaux Saint-Cyr et Davout, les garnisons des places se feront jour d'un côté ou de l'autre... S'ils s'entendent, s'ils sortent de leurs murailles, ils sont sauvés; 80,000 Français passent partout..._» Mais aucune de ces lettres ne parvint. Le devoir du maréchal Saint-Cyr était donc de rester dans Dresde et de le défendre. Cependant il ne pouvait pas être question de se renfermer dans la place. L'enceinte de Dresde n'est pas susceptible de défense; c'est un pentagone sans ouvrages extérieurs et qui, à cette époque, était en mauvais état. Sur la rive droite de l'Elbe, un simple ouvrage de campagne entourait le faubourg de Neustadt; d'ailleurs, pour défendre le corps de place il eût fallu détruire les faubourgs, et Napoléon n'avait pu se résoudre à traiter si cruellement la capitale d'un roi allié, du seul qui lui fût resté fidèle. Si Dresde eût été dans les conditions d'une place de guerre ordinaire, l'Empereur se fût contenté d'y laisser une garnison, comme à Torgau et à Wittemberg.
Le second système, le seul praticable, était de défendre le camp retranché en avant de Dresde. Il se composait d'un ensemble de redoutes sur les deux rives de l'Elbe, construites avec art et qui venaient d'être complètement réparées. Nos 25,000 hommes n'étaient pas trop pour remplir une semblable tâche. Le 1er corps fut placé sur la rive gauche de l'Elbe, la gauche appuyant au fleuve et la droite à la route de Dippodiswalde. Les divisions du 14e corps défendaient le reste de l'enceinte, et le faubourg de Neustadt sur la rive droite. Les divisions du 1er corps occupaient à tour de rôle le Grossgarten. C'est un parc en forme de carré long, situé en avant de la porte de Pirna, que l'on avait mis en état de défense et qui se liait avec le système des redoutes. Nous faisions également le service de ces redoutes, et le reste des divisions était logé dans le faubourg de Pirna.
Le général Benningsen avait laissé devant Dresde le général Tolstoy avec 2,000 hommes de ses moins bonnes troupes; lui-même avait continué sa marche sur Leipzick. Au bout de quelques jours, le maréchal Saint-Cyr trouva le moment favorable pour tenter une sortie; nos ennemis étaient peu nombreux et obligés de former un long cercle autour de la place. Le manque de vivres allait commencer à se faire sentir, et cette sortie avait pour but de nous en procurer. D'ailleurs, l'ennemi construisait des redoutes devant Racknitz, et il était important de les détruire. La sortie fut annoncée trois jours d'avance; on reconnaissait dans les dispositions l'ensemble et la précision qui distinguaient les ordres du maréchal Gouvion Saint-Cyr. J'en attendais le résultat avec une impatience qui n'était pas exempte d'inquiétude. Il ne s'agissait pas seulement d'éloigner l'ennemi et de nous procurer des vivres; nous avions à rétablir l'honneur de nos armes, à prendre notre revanche, à nous relever à nos propres yeux. Je réunis les officiers supérieurs de ma brigade, qui seuls étaient dans le secret. Je leur parlai de l'importance de profiter d'une occasion, peut-être la dernière, de terminer la campagne avec gloire: tous me promirent de joindre leurs efforts aux miens, et ils ont tenu parole.
Le 17 à midi précis la division Razout marcha sur Plaüen, la division Claparède sur Racknitz, les divisions Cassagne et Dumonceau (1re et 2e) sur Zchernitz. L'attaque fut vive et couronnée de succès. Les tirailleurs ennemis voulurent défendre Zchernitz; on incendia le village pour les en chasser. Les Russes ne purent résister à la vigueur et à l'ensemble de nos trois attaques. Ils furent renversés et se replièrent sur Dohna en nous abandonnant 1,200 prisonniers, 10 canons, des caissons et un équipage de ponts. M. Locqueneux, chef de bataillon au 17e qui commandait les tirailleurs de la division, les enleva admirablement et leur communiqua sa brillante valeur. Il contribua beaucoup au succès de cette journée. Les officiers du 17e le secondèrent; deux furent blessés, plusieurs méritèrent l'honneur d'être proposés pour la croix de la Légion. J'eus besoin de mon autorité pour empêcher le colonel Susbielle de se mêler aux tirailleurs, comme un caporal de voltigeurs, au lieu de rester à son régiment.
Le général Tolstoy se retira dans la direction de Gieshübel. La 2e division, qui faisait notre avant-garde, occupa Dohna, la 1re Sporwitz et Lochwitz, la division Duvernet à notre droite. Quatre jours passés dans cette position furent utilement employés. On réunit les bestiaux, les farines, les fourrages que le pays put procurer, dans un rayon de quatre lieues en tous sens, depuis l'Elbe jusqu'à Weisseritz; on détruisit les ouvrages de l'ennemi; on prit enfin tous les moyens possibles pour prolonger la défense de la place qui nous était confiée.
Bientôt le général Chasteler, resté à Tœplitz pour couvrir la Bohême, vint au secours du général Tolstoy; tous deux reprirent l'offensive. Le 22, le général Dumonceau fut attaqué à Dohna et se retira sur Lochwitz; les deux divisions prirent position sur les hauteurs situées derrière ce village. Le 24, nous continuâmes notre retraite jusqu'à Racknitz, Zchernitz et Strehlen. Le 26, nous rentrâmes dans les faubourgs de Dresde, en laissant en avant quelques bataillons que l'ennemi fit replier le 28. La sortie du 7 octobre avait complétement réussi: c'était un fourrage général auquel l'ennemi n'avait pu s'opposer. Nous nous bornâmes alors à l'occupation des faubourgs et des redoutes qui en couvraient les approches.
Nous menions à Dresde une vie fort triste. La situation d'une ville assiégée, la misère générale qui en est la suite, ne sont pas favorables aux grandes réunions et aux plaisirs. Cependant on aurait pu entretenir des relations avec quelques personnes de la ville, et la moindre distraction nous eût été d'un grand secours. Je ne voulus m'en permettre aucune. La garde des faubourgs et des redoutes qui leur servaient d'avant-postes nous était confiée. Une attaque de vive force était peu vraisemblable; cependant nous ne devions rien négliger. Je n'ai déjà eu que trop l'occasion de montrer combien nos troupes avaient besoin de surveillance. Il est permis à la guerre d'être vaincu; il n'est jamais permis d'être surpris. Je mettais beaucoup de prix pour ma part à terminer avec honneur la tâche qui nous avait été imposée et dont le triste dénoûment ne pouvait pas se faire longtemps attendre.