Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 31

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Le maréchal Ney entreprit à regret une expédition qui ne lui inspirait point de confiance. Cette impression était de mauvais augure de la part d'un homme aussi entreprenant et que je n'avais jamais vu douter de sa fortune. Il arriva le 4 à Wittemberg; le 5, après avoir chassé l'ennemi de Zalma et de Seyda, il prit position à gauche de cette dernière ville, à cheval sur la route de Jüterbogt. Le général Tauenzien occupait Jüterbogt. Le 8 seulement, Bülow arrivait à Kunz-Lippsdorf, à trois lieues, et le prince royal de Suède à Lobessen, à sept lieues sur la droite. Le maréchal Ney avait l'ordre de se porter à Baruth, et l'occupation de Seyda lui en donnait le moyen. Il fallait, le 6, avant le jour, prendre la route de Dahne par Maxdorf, avec les 7e et 12e corps, en tournant Jüterbogt, et laisser le 4e à Gohlsdorf, pour masquer le mouvement. L'ennemi n'était point réuni et ne pouvait connaître notre direction. Le maréchal, placé à Dahne, se trouvait en communication avec l'Empereur et en mesure de marcher sur Berlin.

Au lieu de cela, le 4e corps fut dirigé, le 6 au matin, sur la route de Jüterbogt, et rencontra près de Dennewitz le général Tauenzien, qui lui opposa une vive résistance. Par une incroyable fatalité, les 7e et 12e corps ne parurent sur le terrain qu'à trois et quatre heures[65]. Pendant ce temps, le général Bülow arrivait au secours de Tauenzien, et le 4e corps soutenait seul les efforts de l'ennemi. Le plateau de Dennewitz, le village de Gohlsdorf, furent pris et repris. Le maréchal Ney donna comme toujours l'exemple de la plus brillante valeur.

Mais, au milieu de l'affaire, le 12e corps fit un mouvement de flanc que l'on prit pour une retraite. L'ennemi redoubla d'efforts. Le 4e corps, fatigué d'un combat inégal, perdit la position de Dennewitz. Le prince royal de Suède, arrivant de Lobessen sur notre gauche, menaçait de nous envelopper. Le maréchal Ney prit le parti de la retraite, que déjà peut-être il ne pouvait plus empêcher. Elle se fit d'abord en bon ordre. Bientôt, deux divisions saxonnes du 7e corps ayant lâché pied, l'ennemi lança sa cavalerie et ses masses d'infanterie entre les 4e et 12e corps. La cavalerie du duc de Padoue essaya en vain de les arrêter: les deux corps d'infanterie furent séparés et se retirèrent précipitamment jusqu'à Torgau, le 4e par Dahne, le 12e ainsi que le 7e par Schweidnitz. Le 8, le maréchal Ney réunit son armée sous les murs de Torgau.

Nous perdîmes 10,000 hommes et 26 pièces de canon. L'effet moral fut plus déplorable encore. Trois corps d'armée étaient vaincus pour la seconde fois par des Prussiens; il est vrai que ces trois corps se composaient en partie d'Allemands et d'Italiens, mais ils n'en portaient pas moins le nom d'armée française.

Arrêtons-nous ici un moment pour rechercher les causes de tant de désastres. Comment cette belle armée, dirigée par Napoléon, était-elle ainsi détruite? Comment tant de généraux expérimentés, tant d'illustres maréchaux ne paraissaient-ils plus devant l'ennemi que pour éprouver des revers? C'est que d'abord les alliés s'étaient fait un principe de ne jamais combattre Napoléon en personne. Se retirer devant lui, attaquer ses lieutenants en son absence, était leur seule tactique. On dit que Moreau et Jomini leur avaient donné ce conseil. Ainsi, en Silésie, à la reprise des hostilités, Blücher rejeta les Français de l'autre côté du Bober; à l'approche de Napoléon, il se retira lui-même dans le camp retranché de Schweidnitz. Napoléon partit pour Dresde; Blücher prit l'offensive et gagna la bataille de la Katzbach. Napoléon reparut; Blücher se retira encore derrière la Queisse. Il repoussa une troisième fois Macdonald jusqu'aux environs de Dresde, puis il revint à Bautzen, réglant toujours ses mouvements sur ceux de Napoléon.

Schwartzemberg se conduisit de même. Il marcha sur Dresde à la fin d'août, croyant Napoléon occupé en Silésie. Napoléon arriva, gagna la bataille, et cet événement confirma bien les alliés dans la pensée d'éviter de le combattre en personne. Trois fois Schwartzemberg fit une nouvelle tentative, et trois fois il se replia à la seule approche de l'Empereur. C'était un jeu joué entre Blücher et lui d'attirer tour à tour Napoléon en Bohême et en Silésie, de fuir le combat, et chercher ensuite à profiter de son absence.

Mais enfin comment suffisait-il aux alliés d'éviter Napoléon? N'avions-nous pas d'autres généraux distingués? Et ne pouvait-on plus espérer de vaincre avec des hommes tels que Macdonald, Ney, Oudinot, Vandamme? Je pense que leurs défaites successives doivent être attribuées à deux principales causes: la composition des généraux et celle des soldats.

Les généraux avaient vu avec inquiétude commencer cette campagne; tous blâmaient l'Empereur de n'avoir pas fait la paix à Prague. Plusieurs avaient acquis des richesses et de hautes positions qu'ils regrettaient de compromettre. Chacun voulait faire à sa tête, et l'on sait qu'au moment du péril, les plus illustres ne se pressaient pas de porter secours à leurs camarades. Dès le début de la campagne, Napoléon se plaignait du peu de confiance que les généraux avaient en eux-mêmes. «Les forces de l'ennemi, disait-il, leur paraissent considérables partout où je ne suis pas.» En effet, leur correspondance ne contenait que des plaintes et des accusations mutuelles.

Après la défaite de Katzbach, Macdonald écrivait au major général:

«Sa Majesté doit rapprocher d'Elle cette armée, à l'effet de lui donner une plus forte constitution et de retremper tous les esprits. Je suis indigné du peu de zèle et d'intérêt que l'on met à La servir. J'y mets toute l'énergie, toute la force de caractère dont je suis capable, et il en a fallu dans la très-pénible circonstance dans laquelle je me suis trouvé. Je ne suis ni secondé ni imité.»

On pense bien que plus les généraux étaient élevés en grade où distingués par leur réputation, moins on les trouvait disposés à l'obéissance. Ainsi, comme je l'ai dit, les trois corps qui composaient l'armée du Nord étaient commandés par le général Bertrand (4e corps), le général Reynier (7e), le maréchal Oudinot (12e); le commandement en chef de cette armée fut confié d'abord au maréchal Oudinot, puis au maréchal Ney. Ni l'un ni l'autre n'eurent à se plaindre de Bertrand. Cet officier général était d'un caractère doux; ancien officier du génie, il débutait dans le commandement des troupes. Personnellement dévoué à l'Empereur, qui venait de le nommer grand maréchal du palais, il mettait toute sa gloire à le bien servir; mais Reynier, officier d'un rare mérite, se croyait bien l'égal de tous les maréchaux et n'aimait pas à servir sous leurs ordres. Quant à Oudinot, qui avait d'abord commandé en chef les trois corps, il dut être vivement blessé de voir donner ce commandement au maréchal Ney; c'était lui dire clairement que Napoléon était mécontent de lui et ne le croyait pas capable de réparer la faute qu'il avait commise à Groosbeeren. Il en résulta de l'inexécution dans les ordres, des froissements, des conflits d'autorité[66].

Le maréchal Ney s'en plaignit avec son énergie et sa rudesse accoutumées. Il écrivait au major général, le 10 septembre, après l'affaire de Jüterbogt:

«Le moral des généraux, et en général des officiers, est singulièrement ébranlé. Commander ainsi n'est commander qu'à demi, et j'aimerais mieux être grenadier. Je vous prie d'obtenir de l'Empereur, ou que je sois seul général en chef, ayant sous mes ordres des généraux de division d'aile, ou que Sa Majesté veuille bien me retirer de cet enfer. Je n'ai pas besoin, je pense, de parler de mon dévouement. Je suis prêt à verser tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement. Dans l'état actuel, la présence de l'Empereur pourrait seule rétablir l'ensemble.»--Et le 23 septembre: «Je ne me lasse point de répéter qu'il est absolument impossible de faire obéir le général Reynier; il n'exécute jamais les ordres qu'il reçoit. Je demande que ce général ou moi reçoive une autre destination...»

La seconde cause de nos revers venait de la composition de l'armée. Déjà à Wagram, Napoléon se plaignait de ne plus avoir les soldats d'Austerlitz. Assurément, à cette époque, nous n'avions pas les soldats de Wagram. Il y eut sans doute des moments d'élan, de beaux traits de bravoure. Quand les généraux marchaient au premier rang, les soldats se laissaient entraîner par leur exemple; mais cet enthousiasme durait peu, et les héros de la veille ne témoignaient le lendemain que de l'abattement et de la faiblesse. Ce n'est point sur les champs de bataille que les soldats subissent leurs épreuves les plus rudes; la jeunesse française a l'instinct de la bravoure. Mais un soldat doit savoir supporter la faim, la fatigue, l'inclémence des temps; il doit marcher jour et nuit avec des souliers usés, braver le froid ou la pluie avec des vêtements en lambeaux, et tout cela sans murmurer et même en conservant sa bonne humeur. Nous avons connu de pareils hommes; mais alors c'était trop demander à des jeunes gens dont la constitution était à peine formée et qui, à leur début, ne pouvaient pas avoir l'esprit militaire, la religion du drapeau et cette énergie morale qui double les forces en doublant le courage. Dès les premiers jours, le maréchal Gouvion Saint-Cyr craignait de ne pouvoir défendre Dresde avec de pareils régiments, et, le 3 septembre, il écrivait:

«La grande supériorité des forces de l'ennemi nous laisse à craindre des résultats fâcheux; d'abord, par rapport à cette infériorité si disproportionnée dans toutes les armes, et plus encore par le découragement occasionné surtout par le manque de subsistances. On ne peut tenir les soldats dans les camps; la faim les chasse au loin. Il est à craindre sous peu de jours une désorganisation complète, si on ne peut leur fournir des subsistances.»

À la même époque (après l'affaire de la Katzbach) Macdonald répétait que: «son armée n'avait ni force, ni consistance, ni organisation, et que si dans ce moment on l'exposait à un échec, il y aurait dissolution totale.»

Enfin, le maréchal Ney, qui avait reçu l'ordre de passer l'Elbe à Torgau, afin de concourir au mouvement offensif que l'Empereur préparait contre Berlin, répondait, le 12 septembre: «que, dans ce cas, il fallait s'attendre à une bataille, et que, si son armée devait y prendre part, on devait la rapprocher des autres corps vers Meissen; car, si nous voulions forcer l'Elster, l'abattement de ses troupes était tel que l'on devait craindre un nouvel échec.»

La mauvaise conduite, ou même la désertion de quelques troupes de la Confédération du Rhin, augmentait encore le mal. C'était à la fois un affaiblissement numérique et un motif de découragement pour nos soldats.

Par toutes ces causes, la désorganisation de la Grande Armée faisait de rapides progrès. J'ai dit que le 1er corps fut réduit de moitié après l'affaire de Kulm; le 13 septembre, le maréchal Ney portait la force réelle des 4e, 7e et 12e corps à 28,000 hommes, et le 24, à 22,000 seulement.

Ces trois corps, au commencement de la campagne, présentaient un total de 65,000 hommes; le 3e corps de cavalerie, de 6,000 chevaux, était réduit à 4,000: on peut juger par là des pertes des autres corps, et particulièrement à l'armée de Silésie.

Napoléon supportait tant de revers avec une patience, un courage, une grandeur d'âme vraiment dignes d'admiration. Les maréchaux Ney, Oudinot, Macdonald, qui n'avaient pas pu seconder ses projets, ne reçurent de lui aucun reproche; il faisait la part de la mauvaise fortune, il excusait les erreurs, il pardonnait même les fautes. Si des querelles survenaient entre les généraux, son autorité intervenait paternellement, sans blesser leurs susceptibilités réciproques. Il calmait l'irritation de l'un, ranimait le courage de l'autre, rappelait à celui-ci les principes de la subordination, à celui-là les égards que nous devons à nos inférieurs. Les maréchaux Macdonald et Ney conservèrent leurs commandements, malgré l'abattement du premier et les plaintes continuelles du second. Le 12e corps fut dissous, et le maréchal Oudinot appelé au commandement de la jeune garde. Cet emploi convenait à sa téméraire valeur.

Ainsi, le 10 septembre, presque tous les corps qui composaient l'armée française avaient été vaincus en détail et dans toutes les directions. Le nombre des présents sous les armes était réduit à près de moitié. L'armée ennemie de Silésie sur la rive droite de l'Elbe; celle de Bohême sur la rive gauche, cherchaient à nous resserrer dans Dresde. L'armée du Nord allait passer l'Elbe entre Wittemberg et Magdebourg. Nos communications avec la France étaient inquiétées par de nombreux partisans. Chaque jour rendait plus douteuse la fidélité des princes de la Confédération du Rhin. Tout cela était le résultat d'un mois de campagne. Les coalisés avaient au moins 100,000 hommes de plus que nous; et pourtant la présence de Napoléon leur inspirait une telle crainte qu'avant de tenter un effort général, ils attendaient encore la réserve de 50,000 hommes qu'amenait Benningsen, et qui s'approchait de la Silésie.

CHAPITRE V.

PROJETS DE NAPOLÉON.--OPÉRATIONS DU 1er CORPS SUR LA FRONTIÈRE DE BOHÊME.--POSITIONS DES ARMÉES À LA FIN DE SEPTEMBRE.--MOUVEMENT GÉNÉRAL DES ARMÉES ALLIÉES.--NAPOLÉON QUITTE DRESDE POUR LES ATTAQUER.--BATAILLE DE LEIPSICK.--RETRAITE.--BATAILLE DE HANAU.--NAPOLÉON PASSE LE RHIN.--LES 1er ET 14e CORPS RESTENT ENFERMÉS DANS DRESDE.

Plus nos revers se multipliaient, plus il devenait difficile de conserver la ligne de l'Elbe, et surtout de continuer à faire de Dresde le centre des opérations. Nous avons déjà dit que la déclaration de guerre de l'Autriche compromettait cette ligne, en permettant à l'ennemi de la tourner par la Bohême, et depuis un mois, nos défaites successives, le nombre toujours croissant des ennemis, rendaient nécessaire l'adoption d'un nouveau système. Pourtant Napoléon ne pouvait consentir à abandonner l'Elbe. En se maintenant ainsi au centre de l'Allemagne, il rassurait les princes de la Confédération du Rhin; il menaçait également Berlin, la Silésie et la Bohême. Une victoire pouvait le ramener sur l'Oder et dissoudre la coalition. Il forma seulement le projet de porter le centre de ses opérations à Torgau et de manœuvrer sur les deux rives de l'Elbe, depuis Berlin jusqu'à la Bohême, depuis l'Oder jusqu'à la Westphalie. Le point de Torgau était en effet plus central; sur la droite de Wittemberg et Magdebourg, sur la gauche Meissen et Dresde lui servaient de point d'appui. Pendant que Napoléon méditait ce plan et en préparait l'exécution, il restait de sa personne à Dresde, surveillant également les opérations de l'armée de Silésie et de l'armée de Bohême, et toujours prêt, soit à profiter des fautes de l'ennemi, soit à réparer celles de ses lieutenants.

Nous avons laissé les 1er et 14e corps gardant les débouchés des montagnes de la Bohême; la 2e division du 1er corps d'avant-garde à Nollendorf, la 1re à Peterswalde, la 23e à Hellendorf. Le 14 au matin, l'avant-garde ennemie prit l'offensive. Collorédo attaqua le 14e corps par la route de Breitenau, et Wittgenstein le 1er corps par la route de Peterswalde. La division Dumonceau se retira précipitamment sur Peterswalde; la 1re division, prévenue un peu tard, prit les armes à son tour. J'ai dit que cette division ne se composait plus que de sept bataillons au lieu de quatorze. Le général Philippon les plaça en bataille en avant de Peterswalde. Il ne forma point de réserve, n'envoya point de tirailleurs, et semblait remettre au hasard le résultat de cette journée. Ce résultat ne se fit pas longtemps attendre. À peine la 2e division eut-elle dépassé Peterswalde que les soldats de la 1re voyant l'ennemi s'approcher par la grande route, et d'autres colonnes manœuvrer sur leur flanc droit, furent saisis d'une terreur panique. Ils se précipitèrent pêle-mêle dans Peterswalde, dont les premières maisons étaient déjà occupées par les tirailleurs ennemis. Les officiers, les généraux eux-mêmes furent entraînés dans cette déroute. Heureusement l'ennemi, qui n'avait pas de cavalerie, ne nous poursuivit pas très-vivement. Nous nous ralliâmes à moitié chemin de Hellendorf, à la lisière des bois qui s'étendent le long de la route, et sous l'appui de la 23e division. On perdit peu de monde, et proportionnellement plus d'officiers que de soldats. Le 17e eut trois officiers tués, trois blessés; le 36e deux officiers de tués. Dans des circonstances aussi malheureuses, il appartient aux officiers de donner l'exemple, et ce sont toujours eux qui doivent se retirer les derniers. Je fis peu de reproches aux soldats, il fallait éviter de les dégrader à leurs propres yeux; c'était achever de les perdre que de leur enlever l'estime d'eux-mêmes. Le comte de Lobau, qui ne nous quitta pas un instant, paraissait calme; sa physionomie seule exprimait le mécontentement et l'irritation que lui causait cette débandade. Le général Philippon paya pour tout le monde, comme on va le voir.

À peine étions-nous ralliés et formés en bataille le long du bois de Hellendorf, que je vis sortir de ce bois un chirurgien-major traînant par le collet un conscrit qui se débattait en jetant de grands cris. Il me l'amena en m'assurant qu'il l'avait vu se mutiler; ce soldat en effet avait un doigt emporté et la main toute noire de poudre. Le chirurgien-major me conjura de le faire fusiller; heureusement, il n'était pas de ma brigade, et je me contentai de le chasser honteusement. D'autres peut-être auraient agi autrement, et après ce qui venait de se passer, un exemple leur eût paru nécessaire. J'avoue que si quelque chose peut excuser une exécution arbitraire, c'est une lâcheté pareille en présence de l'ennemi. Un soldat qui se mutile pour ne pas s'exposer à une mort glorieuse, mérite de mourir d'une mort infâme.

Le soir, tout le corps d'armée reprit position sur les hauteurs de Gieshübel. Le 14e corps se retira également à Liebstadt.

Le 15, Napoléon partit de Dresde avec la garde; il se rendit à Gieshübel et reprit sur-le-champ l'offensive. Il ne voulait pas envahir la Bohême, mais rejeter l'ennemi au delà des montagnes, le forcer de déployer son armée tout entière, reconnaître sa force et sa position. Le 1er corps, formant l'avant-garde de la garde impériale, suivit la route de Peterswalde. La 42e division l'appuya à gauche par Bahra; le reste du 14e corps à droite par Fürstenwald. L'ennemi se retira, et nous campâmes à Hellendorf. Le lendemain matin, au moment où nous allions partir, le général Philippon reçut une lettre du major général, qui lui annonçait sa mise à la retraite. Cette sévérité frappa beaucoup les officiers et même les soldats; peut-être était-elle trop rigoureuse. Il n'y avait à lui reprocher que son peu d'intelligence, et ce n'était pas une raison pour briser ainsi sa carrière en lui enlevant son commandement au moment où l'on marchait à l'ennemi. Le général Cassagne arriva en même temps pour le remplacer. Le mouvement continua; l'ennemi prit position dans la plaine de Kulm, et nous campâmes sur les hauteurs de Nollendorf. Le 17, la 23e division resta en position à Nollendorf; les autres divisions du 1er corps descendirent dans la plaine, précédées par la cavalerie du général Ornano, et toujours appuyées à gauche par la 42e division.

L'Empereur, placé sur les hauteurs de Nollendorf, observait et dirigeait ce mouvement. Au moment où ma brigade passa près de lui, il me fit appeler pour me donner un ordre insignifiant. Cela voulait dire seulement qu'il savait que j'étais là et qu'il pensait à moi. C'était assez son usage quand il voulait témoigner une distinction à l'un des officiers de son armée. Depuis ce moment, je n'ai jamais revu l'Empereur. Je conserve du moins avec intérêt et reconnaissance ce dernier souvenir.

La cavalerie et la 42e division engagèrent le combat dans la plaine, les 1re et 2e divisions en réserve. L'affaire fut brillante et sans résultats. La cavalerie prit une batterie autrichienne, qui fut bientôt reprise. La 42e division enleva le village d'Arbesau; le général autrichien Collorédo l'en chassa, et fit prisonniers 1,000 hommes de la jeune garde avec le général Kreitzer, qui les commandait. La 42e division se retira à Tellnitz; la 1re se rallia à elle, en traversant des bois fourrés et presque impraticables. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, arrivé un peu tard, se plaça à notre hauteur. Le général Teste, qui était descendu de Nollendorf dans la soirée, s'arrêta à Knienitz.

Le lendemain 18, l'ennemi attaqua le général Teste; la 1re division se plaça à sa droite. L'attaque fut repoussée, et nous maintînmes notre position.

Ce fut le dernier mouvement offensif que l'Empereur opéra contre Schwartzemberg. Il n'avait point de forces assez nombreuses pour pénétrer en Bohême, ce qui d'ailleurs l'aurait entraîné trop loin du centre de ses opérations. Mais il voulait garder fortement les débouchés des montagnes, et ne plus permettre à l'ennemi de s'approcher si facilement de Dresde: «Mon intention, écrivait-il, est qu'on tienne ferme à Borna et à Gieshübel, et que je n'aie aucune inquiétude pour ces deux positions. Il faut que l'ennemi ne puisse nous en débusquer que par un mouvement général de son armée, qui justifierait alors le mouvement que je ferais contre lui; mais il ne faut pas qu'il m'oblige à ce mouvement avec de simples divisions légères, comme cela vient d'avoir lieu.»

En conséquence, le 1er corps devait garder la route de Peterswald, le 14e celle de Fürstenwald. Le 19, le 1er corps prit position à Giesshübel, en laissant la 23e division en avant-garde à Hellendorf. L'Empereur donna lui-même les instructions les plus précises et les plus détaillées pour la retraite. Il recommandait avec raison de ne faire de jour aucun mouvement rétrograde.

Le 1er corps garda cette position jusqu'au 7 octobre. Notre petite campagne n'avait pas duré quinze jours; c'était beaucoup dans l'état d'épuisement où se trouvaient les soldats. Le plus grand embarras venait du manque de vivres. Napoléon y donnait tout le soin possible. On avait réuni de grands magasins de farine à Torgau; plusieurs convois furent envoyés à Dresde. Le 18 septembre, l'Empereur écrivait au maréchal Gouvion Saint-Cyr pour l'en informer; il désirait porter la ration journalière à 4 onces de riz et 16 onces de pain; cependant les distributions se faisaient rarement et d'une manière fort irrégulière. C'était une des grandes causes de l'affaiblissement physique et moral de nos soldats. Pendant l'expédition que je viens de raconter, le temps avait presque toujours été mauvais, les chemins impraticables. L'aspect des lieux où nous avions éprouvé tant de revers frappait l'imagination des soldats. Nous n'aurions dû revoir la route de Peterswalde et la plaine de Kulm que pour prendre une revanche éclatante. Au lieu de cela, tout s'était passé en marches et contre-marches, et, après une affaire douteuse, nous nous retirions pour reprendre nos positions. Les soldats, qui n'étaient point dans le secret des manœuvres de Napoléon, en concluaient que l'armée de Bohême était invincible et que nous étions réduits devant elle à nous tenir sur la défensive. La désorganisation faisait de si rapides progrès qu'un ordre du jour prescrivit de décimer les soldats qui quittaient leurs drapeaux. Ainsi les hommes isolés devaient être arrêtés, et lorsque l'on en aurait réuni dix, les généraux les feraient tirer au sort pour en fusiller un en présence de la division. La même peine fut ordonnée contre tous ceux qui seraient assez lâches pour se mutiler. Ces ordres rigoureux n'étaient sans doute que comminatoires, mais ils témoignaient de l'affaiblissement moral de nos troupes.