Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 30

Chapter 303,856 wordsPublic domain

L'armée russe, commandée par le général Barclay de Tolly, prit position en face de nous. Sa droite débordait notre gauche, que le projet du général était de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea de ce côté. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le général Dunesme. Les brigades Gobrecht et Heimrodt exécutèrent de belles charges; mais l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction d'Arbesau. Le général Vandamme détacha la brigade Quiot pour soutenir la gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite étaient fortement canonnés par l'ennemi. On avait formé la 1re division en échelons, par bataillon, à d'assez grandes distances. Les troupes étaient bien disposées malgré l'échec de la veille; mais un événement funeste rendit toute résistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se retirait en désordre par Glasshüte et Schonenwald, était arrivé sur les hauteurs de Nollendorf. Ce général, apercevant la position de notre armée, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la colline. Ainsi, notre armée, menacée de front par des forces supérieures et débordée sur son flanc gauche, trouvait le défilé par lequel seul elle pouvait opérer sa retraite occupé par l'ennemi. Une retraite régulière devenait impossible; il fallait passer sur le corps des Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la division, et cette gauche était fort en l'air depuis le départ du général Quiot. L'attaque devenait plus vive; déjà la droite de la division commençait à plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas. Pressé par le général Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea lui-même contre les Prussiens. Le 36e était si affaibli que j'avais réuni les deux bataillons en un seul. À cette époque il n'y avait que six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois compagnies furent détachées à l'artillerie; il me resta donc trois compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher moi-même à leur tête avec le major Sicart. La première ligne des Prussiens fut rompue et leurs canons enlevés; mais la seconde ligne nous arrêta et nous ramena bientôt en désordre. Si les généraux Philippon et Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne eût été enfoncée comme la première. Ces deux généraux commencèrent en effet leur retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les serraient de près. Notre cavalerie de l'aile gauche, entièrement débordée, vint se jeter dans leurs rangs; le désordre se mit parmi les équipages; on détela les chevaux. Une masse de fuyards se précipita dans le bois de Geyersberg, et y entraîna les deux divisions. Toute la cavalerie ennemie se répandit alors dans la plaine; les brigades Quiot, Reuss et Dunesme furent rompues à leur tour et se sauvèrent dans les bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion; je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, blessé la veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais été pris cent fois, si je n'avais pas eu la volonté bien arrêtée de ne pas me rendre, «à moins, comme disait le maréchal Ney, qu'on ne me tînt par la cravate.» C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face à face avec des tirailleurs prussiens, qui me parlèrent comme à un des leurs, et ne s'aperçurent de leur méprise que quand je fus éloigné. Ils me tirèrent des coups de fusil, et ne réussirent pas plus à me tuer qu'à me prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je me mis à leur tête; ils furent écrasés en un instant. Je me réunis enfin au 16e de chasseurs, qui, par un effort désespéré, cherchait à se faire jour sur la grande route. Bientôt le feu de l'artillerie prussienne renversa les hommes et les chevaux, et le régiment se dispersa. Je ne songeai plus alors qu'à ma retraite personnelle, en emportant du moins la consolation d'avoir quitté le dernier ce funeste champ de bataille. Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourré où ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombré de fuyards de tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en main; je le lui pris. Après une heure de marche, j'arrivai sur un plateau à l'autre extrémité du bois; un officier de la 2e division, égaré comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la hauteur; cela nous causa quelque inquiétude. Nous entendîmes des commandements en français; c'étaient les généraux Philippon et Mouton-Duvernet, qui se ralliaient à la sortie du bois pour continuer leur retraite. Je me trouvais ainsi réuni à ce qui restait de ma brigade. Je fus reçu avec de grands transports de surprise et de joie; on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et je ne comprends pas que je n'aie pas même été blessé. Nous nous arrêtâmes le soir à Liebenau, où le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait d'arriver de son côté.

Le général Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie légère, parvint à se faire jour sur la grande route et rejoignit le maréchal Mortier à Pirna.

Le général Kreutzer, détaché à Aussig, ainsi que je l'ai déjà dit, ne fut que faiblement attaqué. Il se retira le soir en bon ordre par Biéta, et ramena le lendemain à Kœnigstein ses deux bataillons et le 3e de hussards, en conduisant même quelques prisonniers.

Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit pendant les deux journées 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000. Ainsi, au 31 août, la situation du 17e était de 1,100 hommes, et celle du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers présents; 6 furent tués ou blessés, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand nombre d'hommes blessés ou égarés rentrèrent plus tard, mais je pense que le personnel du 1er corps fut réduit de moitié, ce qui fait une perte de 20,000 hommes. Le général Vandamme fut pris dans la plaine au moment où je venais de le quitter[63].

Les généraux Haxo et Quiot blessés et pris, le général Pouchelon blessé légèrement, le général Heimrodt tué. Les rapports des Prussiens me portent aussi au nombre des morts; 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages enfin tombèrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivâmes à Liebenau en ne possédant que ce que nous avions sur le corps.

L'effet moral de cette défaite fut bien plus fâcheux encore. Il en résulta un découragement qui dura jusqu'à la fin de la campagne. Les jeunes soldats ont besoin de succès, les anciens seuls savent supporter les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus que 20,000 soldats découragés.

Quant aux conséquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent désastreuses. Notre victoire de Dresde avait frappé de terreur les souverains alliés; tout leur désir était de rouvrir des négociations qui, cette fois, auraient été suivies de la paix. Le succès releva leur courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoyé le 31 pour traiter d'un échange de prisonniers, ne fut pas même reçu. Deux jours plus tôt, il eût été accueilli avec empressement.

Mais, qui doit-on accuser de ce désastre? Vandamme avait-il ou non l'ordre de marcher sur Tœplitz? Les autres corps étaient-ils en mesure de le seconder? Les ordres ont-ils été mal donnés ou mal exécutés? À cet égard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le dire, il est à regretter que Napoléon lui-même n'ait pas surveillé davantage l'exécution de ses ordres. Le 28, il écrivait à Gouvion Saint-Cyr de se joindre à Vandamme et de placer les deux corps à Gieshübel. Cependant la réunion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta le 29 à Reinhardsgrimma, à la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul, et le 29 il écrivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napoléon le savait, car le 30 il écrivait au major général que Vandamme marchait sur Tœplitz. Or, comme ce jour même Gouvion Saint-Cyr partait seulement de Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isolé.

Quant au maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mérite de grands reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au général Vandamme pour marcher sur Gieshübel; cependant il n'alla que jusqu'à Maxen, et le lendemain 29, il s'arrêta à Reinhardsgrimma, après avoir fait une lieue et demie, tandis qu'il pouvait prendre à gauche la route de Glasshüte à Fürstenwald, qui ne fut point occupée pendant la journée du 30. Cette route conduisait également à Tœplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le 30 à Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurément, avec un peu d'activité, il eût été en mesure de prendre part à l'affaire du 30, ou au moins de protéger notre retraite.

Enfin le maréchal Mortier fut informé à Pirna que le général prussien Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par conséquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement. Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se trouva seul en présence de toute l'armée ennemie.

Mais la faute la plus impardonnable fut celle du général Vandamme. On comprend qu'il ait été tenté de faire une pointe sur Tœplitz; il en avait prévenu l'Empereur, qui l'avait autorisé par son silence. Il avait même reçu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient sur Annaberg, dans une direction tout opposée; cependant la résistance que son avant-garde éprouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait été mal informé et qu'il allait avoir affaire à l'armée coalisée tout entière. Dans cette situation, au lieu de réunir ses troupes pour faire une attaque sérieuse, il passa la journée à user la 42e et la 1re division dans des attaques partielles où nous eûmes toujours le désavantage. Le soir il ne reçut aucun avis de la marche des autres corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles. Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrivée de la brigade Doucet, que le maréchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna, et que les hauteurs de Nollendorf n'étaient point occupées. Le général Haxo, que l'Empereur avait envoyé près de lui, le conjura alors de se retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il eût suivi ce conseil, nous faisions prisonnière la division du général Kleist, qui nous a été si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite eût été prudente, mais encore il en serait résulté un beau fait d'armes. Nous rentrions en communication avec les maréchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les opérations mieux combinées de tous les corps d'armée auraient complété la victoire de Dresde et sans doute amené la paix. Vandamme ne voulut rien entendre; son obstination causa sa perte et la nôtre. Il était l'auteur de ce désastre; il en fut aussi la première victime, et l'on dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il répétait souvent: «Il n'y a point de petite faute à la guerre; un seul instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs années d'utiles et glorieux services.»

CHAPITRE IV.

RÉORGANISATION DU 1er CORPS.--OPÉRATIONS EN SAXE ET EN SILÉSIE.--DÉFAITE DU MARÉCHAL MACDONALD À LA KATZBACH, EN SILÉSIE.--DÉFAITE DU MARÉCHAL OUDINOT À GROSBEEREN, DEVANT BERLIN.--DÉFAITE DU MARÉCHAL NEY À JUTERBOCH, SUR LA ROUTE DE BERLIN.--RÉFLEXIONS SUR LES ÉVÉNEMENTS DU MOIS D'AOÛT.--POSITION DES ARMÉES AU 15 SEPTEMBRE.

Le 1er corps, arrivé au camp de Liebenau le 30 août au soir, y passa toute la journée du 31 réuni au 14e. Les généraux Mouton-Duvernet et Philippon allèrent voir le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui accueillit avec sa froideur accoutumée le récit du désastre de Kulm, auquel la lenteur de sa marche n'avait que trop contribué. Je ne crus pas devoir me présenter chez lui; je n'étais que général de brigade; je ne l'avais jamais vu, et le moment était mal choisi pour faire connaissance. Nous passâmes la journée du 31 à prendre quelque repos, et à nous raconter mutuellement ce qui nous était arrivé dans la triste journée de la veille. Plusieurs hommes isolés nous rejoignirent. Le général Pouchelon, blessé le 29, s'était rendu directement à Dresde et ne reparut plus. Je reprochai au colonel Susbielle du 17e de n'être point venu se joindre au 36e, ainsi que je lui en avais envoyé l'ordre au moment où ma brigade fit volte-face pour marcher contre les Prussiens. Il recevait en ce moment, dit-il, des ordres contraires du général Philippon, qui resserrait ses échelons vers la droite. Il suivit donc la 1re brigade et fut entraîné avec elle dans la déroute générale. J'admis l'excuse, et pourtant j'ai toujours regretté d'avoir eu ma brigade morcelée dans une aussi grave circonstance. Sans garder rancune au 17e, je ne puis oublier que le 36e seul m'a suivi, et que le petit nombre d'hommes de ce régiment qui m'entouraient ont tous été tués, blessés ou faits prisonniers à mes côtés. Aussi, après le 59e, où j'ai fait mes premières armes, et le 4e, que j'ai eu l'honneur de commander, le 36e est de tous les régiments de l'ancienne armée celui dont le souvenir m'a toujours été le plus cher.

Le 1er corps fut envoyé à Dresde le 1er septembre pour s'occuper de sa réorganisation. Nous campâmes en avant de la ville, sur la route de Pirna. J'ai dit que ce 1er corps avait perdu la moitié de son personnel: aussi les régiments de quatre bataillons furent réorganisés à deux, et les régiments de deux bataillons réduits à un seul. On plaça à la suite les officiers qui excédaient le nombre nécessaire à la composition de ces nouveaux bataillons. Quant aux sous-officiers et caporaux, il y en eut peu d'excédants; la moitié des cadres comme la moitié des soldats avait disparu dans la tempête. Ma brigade se trouva donc réduite à trois bataillons et la 1re à quatre. Le 17e avait 1450 hommes présents et 73 officiers, dont 26 à la suite; cela faisait 700 hommes par bataillon. Le 36e, qui avait été le plus maltraité, ne comptait que 530 hommes et 23 officiers. Le bataillon du 36e était sous les ordres du commandant Froidure, officier plein de zèle et de dévouement. La 23e division (général Teste) fut réunie tout entière au 1er corps.

Le comte de Lobau remplaça le général Vandamme comme commandant en chef, et conserva le général Revest pour chef d'état-major.

L'Empereur nous passa en revue le 7 septembre, à Dresde; il accorda quelques grâces et pourvut aux emplois vacants. Il nomma général le colonel Chartran, du 25e de ligne (2e division Dumonceau), et lui confia le commandement de la brigade dont ce régiment faisait partie. Le major Fantin des Odoarts, excellent officier, le remplaça comme colonel du 25e. M. Locqueneux, capitaine au 17e, passa chef de bataillon dans son régiment.

Chacun de nous mit à profit le séjour de Dresde pour réparer un peu les pertes qu'il avait faites. Il ne nous restait plus rien, et la plupart des officiers manquaient d'argent. Cependant, à l'aide de l'activité et de l'intelligence si naturelles aux Français, nous vînmes à bout, en peu de jours, de nous procurer du moins le nécessaire. J'éprouvai un grand plaisir à revoir mes anciens amis du quartier impérial et à causer avec eux de notre situation. Je ne trouvai partout que découragement et tristesse. M. de Narbonne m'assura que sans l'affaire de Kulm la paix allait se conclure, mais qu'à présent personne ne pouvait prévoir le terme et le résultat de la lutte où nous étions si imprudemment engagés. Le maréchal Ney venait de quitter Dresde, et j'appris par ses aides de camp qu'il partageait l'inquiétude générale.

Le 1er corps, étant entièrement réorganisé, partit ensuite de Dresde pour prendre part aux opérations de la Grande Armée. Avant d'en faire le récit, je dois revenir sur mes pas et raconter sommairement l'historique des autres corps d'armée pendant la fin d'août et le commencement de septembre.

La défaite du 1er corps à Kulm n'est pas le seul revers qu'aient éprouvé nos armes dans cette première période de la campagne. Aux deux extrémités du théâtre de la guerre, en Silésie et devant Berlin, la fortune nous trahit encore.

J'ai dit que Napoléon avait laissé en Silésie le maréchal Macdonald à la tête de 80,000 hommes, avec la mission de contenir Blücher. Ce dernier avait concentré son armée à Jauer, derrière la Wüthende-Neisse, qui se jette dans la Katzbach au-dessous de Liegnitz. Macdonald voulut l'attaquer dans cette position; mais Blücher, de son côté, avait pris l'offensive. Macdonald fut obligé de changer ses dispositions. Le 26 août, il fit passer sur la rive droite de la Katzbach, à Somochowitz et Niedergrayn, les 11e, 3e corps et 2e de cavalerie, pendant que le 8e corps restait sur la rive gauche de la Wüthende-Neisse. Le 11e corps arriva seul; le 3e corps et la cavalerie, égarés par de fausses directions, se rencontrèrent au défilé de Niedergrayn, qu'ils traversèrent pêle-mêle. Les bataillons et les escadrons, entrant en ligne successivement et à peine ralliés, ne purent porter qu'un faible secours au 11e corps, qui soutenait une lutte inégale. À l'entrée de la nuit, nos troupes furent acculées à la Katzbach et la repassèrent en désordre. Sur l'autre rive, le 5e corps fit sa retraite par Golberg en abandonnant son artillerie. La division Puthod de ce corps d'armée fut prise après s'être vaillamment défendue. Macdonald se retira à Gorlitz, derrière la Neisse. Nous perdîmes 10,000 hommes tués ou blessés, 1,500 prisonniers, l'artillerie des 5e et 11e corps et presque tous les bagages. La pluie tombait sans discontinuer; les torrents étaient grossis, les gués impraticables. Cet accident fut une des principales causes du désastre de l'armée de Silésie.

Pendant ce temps, le maréchal Oudinot devait marcher sur Berlin à la tête des 4e 7e et 12e corps, et 3e de cavalerie. Il avait environ 65,000 hommes, et le prince royal de Suède 90,000. Le 18 août, l'armée française était réunie à Dahne, route de Torgau à Berlin. Oudinot marcha par Baruth et manœuvra ensuite entre la route de Torgau et celle de Wittemberg. Il manquait de renseignements précis sur la situation de l'ennemi. Après plusieurs combats d'avant-garde, il arriva le 22 en arrière des défilés de Blankenfeld, Groosbeeren et Arensdorf. Le 4e corps formait la droite, le 7e le centre, le 12e la gauche. Le 23 août, le 7e corps rencontra à Groosbeeren le gros de l'armée ennemie, et malheureusement ce corps était en grande partie composé de Saxons qui se battirent mollement et finirent par perdre la position de Groosbeeren, en abandonnant à l'ennemi 13 pièces de canon et 1,500 prisonniers. Le 24, le maréchal Oudinot commença sa retraite, que protégea le 7e corps. Elle se fit en bon ordre jusque sous les murs de Wittemberg. L'ennemi nous poursuivit lentement.

Le prince d'Eckmühl était sorti de Hambourg pour appuyer le mouvement du maréchal Oudinot. Il poussa devant lui le général Walmoden, et entra, le 24 août, à Schwerin; il y resta jusqu'au 2 septembre, et se retira ensuite derrière la Stecknitz, vers Ratzebourg. En même temps, le général Girard, venant de Magdebourg, s'avançait sur Belzic avec 5,000 hommes, pour lier le maréchal Oudinot au prince d'Eckmühl. Il resta en position à Liebnitz, en attendant des nouvelles du maréchal Oudinot. Le 27, quatre jours après le combat de Groosbeeren dont il ignorait le résultat, il fut attaqué, et rentra avec peine à Magdebourg, en perdant 1,000 prisonniers et 6 pièces de canon.

Malgré ces trois échecs successifs, Napoléon n'en poursuivit pas moins l'exécution de ses plans. Macdonald et Poniatowski, derrière la Neisse, à Gorlitz et à Zittau, pouvaient encore contenir Blücher. Les 1er, 2e et 14e corps gardaient les défilés des montagnes de la Bohême contre Schwartzemberg. L'Empereur, à Dresde, avait l'œil sur la Bohême et sur la Silésie. Pendant ce temps, il songeait à réunir sous un chef habile les corps d'armée qui venaient d'échouer devant Berlin et qui avaient fort peu souffert, et il espérait tenter avec plus de succès une nouvelle expédition contre la capitale.

Mais déjà Macdonald abandonnait la ligne de la Neisse et se retirait derrière la Sprée; son armée était affaiblie, découragée, et l'ennemi venait de s'emparer d'un convoi considérable qui devait réparer ses pertes.

Napoléon y courut et reprit l'offensive. Le 4 septembre, Blücher, dont le but n'était que de gagner du temps, se retira derrière la Queisse. L'Empereur ne voulut point le poursuivre, afin de ne pas trop s'éloigner de Dresde, centre de ses opérations. Déjà le maréchal Saint-Cyr écrivait, les 3 et 6 septembre, qu'il allait être attaqué. Napoléon, dont la présence était partout nécessaire, reparut, le 6, à Dresde, et nous passa en revue le 7, ainsi que je l'ai dit. L'armée ennemie s'avançait par les routes de Fürstenwald et de Pirna. Déjà Donna était occupé par l'avant-garde.

Le 8, Napoléon marcha en avant avec les 1er, 2e et 14e corps, soutenus par la garde impériale. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait devant lui. Le 9, nous étions à Dohna, le 10 à Liebstadt, Barenstein et Ebersdorf, au pied du Geyersberg, qui nous séparait seul de la plaine de Kulm, où l'on apercevait l'armée ennemie rangée en bataille; mais le passage des montagnes était impraticable pour l'artillerie, et la 43e division (général Bonnet), qui avait occupé le Geyersberg, fut obligée, après un long combat, de regagner Ebersdorf[64].

Napoléon se borna alors à garder les débouchés des montagnes, pour tenir l'ennemi éloigné de Dresde. Le duc de Bellune (2e corps) se porta à Altenberg, pour observer les routes de Dippodiswalde et Freyberg. Le maréchal Saint-Cyr, investi du commandement des 1er et 14e corps, surveillait les débouchés de Borna et de Nollendorf; en conséquence, le 12 septembre, le 1er corps s'échelonna sur la route de Kulm, la 2e division en tête de Nollendorf, la 1er à Peterswalde, la 23e en arrière, à Hellendorf, et le maréchal à Liebstadt, sur la route de Furstenwalde.

Mais, pendant que Napoléon s'occupait ainsi de contenir les armées de Bohême et de Silésie, nous recevions sur la route de Berlin un nouvel échec plus grave que le précédent.

Le 1er septembre, l'Empereur avait remis au maréchal Ney le commandement de l'armée du Nord, composée, comme précédemment, des 4e corps (général Bertrand), 7e (général Reynier) et 12e (maréchal Oudinot). J'ai déjà dit que le maréchal Oudinot avait replié l'armée en avant de Wittemberg. Napoléon s'en plaignit ouvertement, car ce mouvement avait permis à l'ennemi de se porter sur Luckau et d'inquiéter les communications de Macdonald. C'était le moment où l'Empereur, à Hoyerswerda, allait attaquer Blücher. Il prescrivait donc au maréchal Ney de partir le 4, pour être le 6 à Baruth (route de Torgau, à trois journées de marche de Berlin). Le même jour, un corps de troupes occuperait Luckau, pour faire la jonction entre l'Empereur et le maréchal. L'attaque de Berlin pouvait ainsi avoir lieu du 9 au 10.