Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 28

Chapter 283,802 wordsPublic domain

Le colonel Préchamps, chef d'état-major, avait fait les guerres de la République, et, dix ans auparavant, il était premier aide de camp du maréchal Ney. Il avait de l'instruction, de la capacité, un caractère indépendant et frondeur, un esprit épigrammatique. Plus tard, il fut envoyé en Italie, où il resta jusqu'en 1813. Lorsque je m'engageai neuf ans auparavant dans un des régiments du corps d'armée du maréchal Ney, à Montreuil, le colonel Préchamps était son premier aide de camp. Je me retrouvais avec lui à Dessau, en 1813, dans des situations bien différentes. Le premier aide de camp du commandant en chef était toujours colonel; le jeune soldat était devenu général. Préchamps en riait le premier.

Ma brigade se composait des 17e et 36e de ligne; le premier de quatre bataillons, le second de deux seulement; le 17e commandé par le colonel Susbielle, le 36e par le major Sicard. Locqueneux et Feisthamel, tous deux devenus généraux de brigade, étaient capitaines au 17e.

Parmi les généraux des autres divisions se trouvaient Dumonceau, dont j'ai parlé; O'Méara, beau-frère du duc de Feltre; Doucet, colonel attaché à la place de Paris, qui devait son avancement à sa belle conduite à l'époque du complot de Mallet; Chartran, une des victimes de nos discordes civiles.

Je passai deux jours à Dessau; je logeais au palais avec le général Philippon. Le duc régnant était fort âgé; le prince héréditaire avait épousé une princesse de Hesse-Hombourg, dont il vivait séparé. C'était une personne agréable et gracieuse; je l'ai vue plusieurs fois ainsi que ses deux filles; elles portaient le deuil du frère de la princesse, tué à la bataille de Lutzen.

Au bout de quelques jours, nous prîmes des cantonnements dans les environs de Dessau, sur la rive gauche de l'Elbe. Je logeai au château de Radis, à deux milles de Wittemberg. Le maître du château et sa femme étaient de braves gens assez maussades. Une jeune nièce leur tenait lieu d'enfant; elle n'avait ni beauté, ni esprit, ni grâce. C'était jouer de malheur, car nous avions souvent rencontré des cantonnements bien différents. On a en Allemagne beaucoup de goût pour les Français; ils plaisent aux femmes et ne déplaisent point aux hommes. La vivacité de leur esprit, leurs manières galantes sont d'autant mieux appréciées qu'elles sont inconnues dans le pays. Bientôt les officiers, les soldats eux-mêmes, semblaient faire partie de la famille de leurs hôtes. Aussi, quoique nous fussions nourris aux frais du pays et qu'il en résultât des abus de tout genre, souvent notre départ a causé des regrets; mais il n'y avait rien de séduisant au château de Radis, et je n'ai pas eu le moindre mérite à consacrer tout mon temps aux deux régiments de ma brigade.

L'armée se composait de jeunes soldats auxquels il fallait tout apprendre, et de sous-officiers qui n'en savaient pas davantage. Les officiers valaient mieux; c'étaient les anciens cadres, dont la destruction avait été beaucoup moins complète en Russie que celle des sous-officiers. Une pareille armée, au moment d'entrer en campagne, aurait eu besoin de la surveillance continuelle de ses chefs, et, pour ménager le pays, on avait tellement étendu les cantonnements que l'on pouvait à peine réunir même les régiments. Les généraux cherchaient à remédier à cet inconvénient en visitant souvent les troupes, en donnant aux officiers supérieurs l'exemple de l'activité, en exigeant des rapports détaillés sur toutes les parties du service. Quand les exercices de détail furent terminés, je réunis plusieurs fois ma brigade, et elle ne manœuvra pas mal. Il fallait de plus apprendre aux sous-officiers à se garder militairement, à commander une patrouille, à faire un rapport; en un mot, nous nous préparions à lutter contre l'Europe entière, et jamais l'armée n'avait été plus novice, plus inexpérimentée.

On sait à quelles vexations étaient exposés les pays que nous occupions. À cet égard, du moins, les anciens errements s'étaient conservés, et la jeune armée de 1813 en savait autant que toutes celles qui l'avaient précédée. Malgré les ordres des chefs, nous n'entendions parler que de réquisitions de vivres, de fourrages, d'objets de toute nature. Il ne s'agissait, disait-on, que du bien-être des soldats; mais plusieurs officiers se servaient de ce prétexte pour rançonner les villes et les campagnes. Après avoir imposé d'énormes réquisitions, ils y renonçaient à prix d'argent. Je fus même obligé de porter plainte contre le troisième corps de cavalerie, qui prétendait mettre à contribution les cantonnements que j'occupais. Le général Vandamme se montrait sévère à cet égard. Aujourd'hui comte de l'Empire, général en chef, presque maréchal, le maintien d'une exacte discipline convenait à sa haute position. Il y eut donc peu d'abus au premier corps. Deux officiers de ma brigade voulurent se faire donner de l'argent dans leurs logements; je les punis, je les réprimandai plus fortement encore, et pour couper court à de pareils désordres, je donnai à ma brigade l'ordre du jour suivant:

Radis le 20 juillet 1813.

«Le général croit devoir rappeler à MM. les officiers que les habitants ne doivent aux troupes que la nourriture et le logement. Il défend, sous quelque prétexte que ce soit, que l'on fasse dans le pays la moindre réquisition.

«Le général rend trop de justice à la délicatesse de MM. les officiers pour les croire capables de prendre de pareilles mesures par aucun motif personnel; mais l'intérêt des régiments ne serait point une excuse qui pût les justifier, et elles seraient sévèrement punies.»

La dispersion des cantonnements ne nous permettait pas de nous voir souvent. Je l'ai toujours regretté. Il est important à la guerre que les généraux, les officiers d'état-major, les officiers supérieurs des corps, se connaissent, qu'ils soient ensemble dans de bons rapports, qu'ils puissent apprécier les qualités, les défauts de chacun, juger le degré de confiance que méritent leurs inférieurs, leurs camarades et même leurs chefs. Nous eûmes cependant quelques réunions pendant la durée de l'armistice. Chacun de nous donna dans son cantonnement de grands déjeuners, où nous invitions les autres généraux de la division, les aides de camp, les principaux officiers supérieurs. Nous passions ensuite le reste de la journée ensemble. Comme ces différents corps d'armée devaient se mettre en marche, on célébra cette année la fête de l'Empereur le 10 août au lieu du 15; et, à cette occasion, le général Lapoype[59], gouverneur de Wittemberg, donna un fort beau bal, qui se prolongea jusqu'au jour. Toute l'armée, toute la société de la ville et des environs s'y trouvaient réunis. On s'amusa beaucoup, et néanmoins ce ne fut pas un plaisir sans mélange. Ce même jour, 10 août, expirait l'armistice. Les négociations n'avaient pas réussi; la guerre allait recommencer; nous partions dans deux jours. Bientôt, toute la jeunesse, qui se livrait avec l'insouciance de son âge à l'enivrement de cette fête, allait être exposée à la mort, à des blessures cruelles, à la captivité. Qu'allait devenir cette armée si animée, si ardente, mais si jeune, si peu endurcie aux fatigues? Que deviendrait la France elle-même, affaiblie par ses derniers revers, et attaquée pour la première fois par l'Europe entière!

Ces graves réflexions troublèrent un peu la joie du bal.

Le 12 août, le 1er corps commença son mouvement pour se rapprocher de Dresde. Les cantonnements avaient à peine duré un mois.

Avant de commencer l'histoire de cette seconde campagne, je dois dire un mot de l'armistice, de la position des deux armées, des projets de l'Empereur. On verra ensuite quelle fatalité paralysa ses efforts, et causa une fois encore la destruction de notre armée.

CHAPITRE II.

POSITION PENDANT L'ARMISTICE.--COMPOSITION DES DEUX ARMÉES.--PREMIÈRES OPÉRATIONS EN SILÉSIE.--PLAN DE NAPOLÉON.--BATAILLE DE DRESDE.

Je n'ai point parlé de la campagne de la Grande Armée pendant la reprise de Hambourg. On sait que l'Empereur ayant battu les alliés le 2 mai à Lutzen, près de Leipzick, sur la rive gauche de l'Elbe, les força de repasser cette rivière, d'évacuer Dresde et de se retirer en Silésie. On sait encore que les coalisés furent vaincus de nouveau à Bautzen et à Wurschen les 20 et 21 mai, et qu'un armistice fut conclu le 4 juin. Il n'est pas non plus de mon sujet de raconter les négociations qui eurent lieu à Prague pour la conclusion de la paix, sous la médiation de l'Autriche. Je dirai seulement que l'on ne put parvenir à s'entendre. L'Autriche avait déclaré qu'elle ne resterait pas neutre et qu'elle ferait cause commune avec la Russie et la Prusse, si les conditions qu'elle offrait n'étaient pas acceptées. Le 10 août était le terme fatal, et Napoléon n'ayant pas répondu aux propositions qui lui étaient adressées, les trois puissances lui déclarèrent la guerre.

La ligne de démarcation entre les armées belligérantes avait été fixée ainsi qu'il suit:

En Silésie, la ligne de l'armée française partait de la frontière de Bohême, suivait le cours de la Katzbach jusqu'à l'Oder; la ligne de l'armée coalisée atteignait ce fleuve au-dessus de Breslau. Un territoire neutre s'étendait entre les deux armées; la ville de Breslau en faisait partie. La ligne de démarcation suivait ensuite le cours de l'Oder jusqu'à la frontière de Saxe, puis la frontière de la Prusse jusqu'à l'Elbe, et le cours de l'Elbe jusqu'à la mer. Par ce moyen, tout le territoire saxon était occupé par l'armée française, et tout le territoire prussien par l'armée alliée. Les garnisons des places situées sur l'Oder et la Vistule, telles que Dantzick, Stettin et Custrin, devaient être ravitaillées tous les cinq jours.

On avait employé de part et d'autre le temps de l'armistice à se préparer à la guerre, à compléter, organiser, instruire les troupes. La Grande Armée française se composait de quatorze corps d'infanterie et quatre de cavalerie, ayant pour réserve la garde impériale[60]: environ 300,000 combattants.

L'armée coalisée se divisait en armée du Nord, armée de Silésie et armée de Bohême[61]. Avant l'accession de l'Autriche, elle réunissait environ 360,000 combattants.

Voici notre position à la fin de l'armistice: le 12e corps à Dahme, menaçant Berlin; le 3e corps de cavalerie à Leipzick; Napoléon à Dresde avec la garde; le 1er corps en route pour s'y rendre; le 14e à Pirna gardait la frontière de Bohême et la rive gauche de l'Elbe; enfin, le reste de la Grande Armée occupait la Silésie, et principalement les bords de la Katzbach, savoir: les 2e, 3e, 4e, 5e, 6e, 7e et 11e corps--1er, 2e et 4e de cavalerie. L'armée coalisée nous faisait face dans ces différentes positions. Le prince royal de Suède, avec 90,000 hommes, défendait Berlin; la grande armée russe et prussienne se concentrait en Silésie; les souverains alliés résidaient à Reichenbach.

On voit que la ligne d'opérations de l'armée française s'étendait de Dresde à l'Oder par Liegnitz. Les forteresses de l'Elbe et de l'Oder couvraient les deux ailes de cette ligne, et la neutralité de l'Autriche empêchait de la tourner par la Bohême. Dresde était le centre des opérations; les ponts de Meissen, au nord de cette ville, et de Kœnigstein, à quelques lieues au sud, nous permettaient de manœuvrer sur les deux rives de l'Elbe. Ainsi l'armée alliée de Silésie était coupée de l'armée du Nord, qui défendait Berlin. Pour se réunir à celle-ci, elle aurait été obligée de battre l'armée française sur les rives de la Katzbach et du Bober, ou bien de passer l'Oder et de faire un long détour par Kalitz et Posen. Napoléon n'avait rien négligé pour fortifier sa position, pour établir convenablement les magasins et les hôpitaux, et pour lier par des routes praticables les lignes ainsi que les ouvrages.

Tels étaient nos avantages au moment de la reprise des hostilités; mais l'accession de l'Autriche à la coalition y apporta de grands changements. Les forces des deux armées auparavant étaient presque égales, et maintenant l'Autriche mettait dans la balance un poids de 130,000 hommes. Dresde pouvait être attaquée par la Bohême, et cependant Napoléon résolut de conserver sa position. Il était important de maintenir la guerre au centre de l'Allemagne. Plus les forces de l'ennemi étaient redoutables, plus il fallait les éloigner de nos frontières. D'ailleurs, notre présence en Saxe empêchait les princes de la confédération du Rhin de se joindre à la coalition, et l'on peut comprendre que leur fidélité envers nous était déjà fort ébranlée.

En présence d'un ennemi si formidable, Napoléon s'appliqua d'abord à la défensive. Si l'armée autrichienne de Bohême marchait sur Dresde, elle serait contenue momentanément par les 1er et 14e corps (Vandamme et Gouvion Saint-Cyr), et l'Empereur accourrait à leur secours. Si cette armée autrichienne se portait en Silésie, soit par Zittau, soit par Josephstadt, toute l'armée française se réunirait à Gœrlitz ou à Buntzlau. Dans tous les cas, Dresde était la base du système. Cette ville fut mise en état de se défendre pendant huit jours. Le 14e corps, ainsi que je l'ai dit, en couvrait les approches. Ces dispositions étant prises, l'Empereur ordonna le 13 août au duc de Reggio de marcher sur Berlin.

Le 12e corps qu'il commandait était réuni à Dehme; on espérait qu'il pourrait entrer à Berlin le 24. Le général Girard, sortant de Magdebourg, appuyait son mouvement, et se liait par la gauche avec le maréchal Davout, qui se portait à Schwerin. La prise de Berlin, au début de la campagne, eût été d'un effet moral immense. Par ce moyen, les landwehrs étaient dispersées, Stettin et Custrin débloquées, les Suédois rejetés dans la Poméranie. Ainsi la guerre pouvait être transportée sur la rive droite de l'Oder, et s'approcher de la Vistule. Déjà les Polonais se préparaient à se joindre à nous. Pendant l'attaque de Berlin, Napoléon se chargeait de contenir l'armée autrichienne et russe.

Cependant Blücher avait pris l'offensive en Silésie. On lui a reproché d'avoir occupé le territoire neutre et commencé ses opérations avant les délais fixés par l'armistice. Les maréchaux Ney et Marmont, ainsi que le général Lauriston, se retirèrent le 19 derrière le Bober; mais à l'approche de Napoléon, qui s'était déjà porté en Silésie, Blücher, à son tour, se retira dans le camp retranché de Schweidnitz. Napoléon retourna le 23 à Gœzlitz, d'où il surveillait également Dresde et la Silésie. Avant d'aller plus loin, je dois dire la part que le 1er corps a prise à ces différents mouvements.

Nous partîmes de nos cantonnements de Wittemberg le 13 août, et nous arrivâmes à Dresde le 16, en passant par Düben et Meissen. J'appris dans cette ville la déclaration de guerre de l'Autriche. Le 18, nous entrâmes en Silésie par Stolpen. Le 20, la 1re division occupa Georgenthal, et la 2e Zittau, pour observer les débouchés de la Bohême et être prêts, soit à soutenir l'armée de Silésie, soit à entrer en Bohême, soit enfin à marcher sur Dresde. Les officiers, étaient pleins de zèle; les soldats soumis, disciplinés, et ne demandant qu'à se battre.

Cependant les mouvements de l'armée ennemie indiquaient l'intention de marcher sur Dresde par la rive gauche de l'Elbe. Les corps de Wittgenstein et de Kleist avaient joint l'armée autrichienne en Bohême; les souverains étaient à Prague, et, dès le 20 août, le prince de Schwartzemberg, qui commandait en chef, marcha sur quatre colonnes par Pirna, Altenberg, Dippodiswalde et Freyberg. Cette opération était importante. Par la prise de Dresde, l'armée française se trouvait coupée de ses communications; mais il fallait se hâter, car Napoléon allait sans doute se porter au secours de cette place. Cependant le prince de Schwartzemberg marchait avec lenteur. Voulait-il vraiment attaquer Dresde, ou bien se mettre en communication par la gauche avec le prince royal de Suède, qui défendait Berlin? On l'ignorait encore. Enfin, le 25, l'armée ennemie arriva devant Dresde, et l'on dut s'attendre à être attaqué le lendemain. Napoléon voulait laisser l'initiative aux ennemis, et se porter sur eux en un seul point et en force au moment où ils prendraient l'offensive. Il donna au maréchal Macdonald le commandement de toute l'armée de Silésie; elle se composait de 100,000 hommes (les 3e 5e, 8e et 11e corps). Macdonald devait tenir en échec le général Blücher et l'empêcher de se porter, soit sur Berlin, contre le maréchal Oudinot, soit sur Zittau, pour se lier à l'armée de Bohême: Il suffisait, pour contenir Blücher, que Macdonald occupât la ligne du Bober et la fît retrancher.

Napoléon vint de sa personne, le 24, à Bautzen, et le 25, à Stolpen. Le mouvement de l'ennemi sur Dresde était alors bien décidé, et offrait l'occasion de livrer une grande bataille. Napoléon, persuadé que Dresde pouvait se défendre, avait le projet de passer l'Elbe à Kœnigstein, sous les derrières de l'armée ennemie; mais le 28, à onze heures du soir, on apprit que Dresde serait enlevée dans la journée du lendemain, si elle n'était pas secourue. Il ne suffit pas en effet de donner des ordres et de prendre toutes les mesures nécessaires, il faut que les ordres puissent être exécutés, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui, avec le 14e corps, défendait la place, écrivait: «qu'il ne pouvait résister plus longtemps avec une armée composée d'enfants, et qu'il allait être obligé de se retirer sur la rive droite de l'Elbe.» Il n'y avait pas un instant à perdre, et Napoléon prit sur-le-champ son parti. Il accourut à la défense de Dresde avec toute la garde, les 2e et 6e corps, et livra cette bataille que je vais raconter en peu de mots, bataille glorieuse et dont pourtant les suites ont été si funestes.

Il était sept heures du matin quand Napoléon, descendant des hauteurs de Weisse-Kirsch par la rive droite de l'Elbe, aperçut la position. Le 14e corps ne défendait plus les ouvrages que faiblement sur la droite. La redoute de Dippodiswalde avait été enlevée; celle de Freyberg allait avoir le même sort. L'ennemi se préparait à attaquer l'enceinte des faubourgs, et s'approchait déjà des palissades; sa ligne resserrait la place de tous côtés. La droite de l'Elbe, près du moulin de Striessen, se prolongeait sur la pente des hauteurs de Strehlen à Wolfuitz; la gauche devait s'étendre jusqu'à l'Elbe, à Priestnitz, poste confié au général Klenau, qui heureusement n'arriva pas. Les réserves occupaient les hauteurs de Lochwitz à Nœtnitz, entre l'Elbe et la Weisseritz, à moins d'un mille de la ville.

Napoléon entra seul à Dresde, et sa présence produisit un effet magique. Il alla visiter à pied toute la ligne des palissades. Le 14e corps le reçut avec acclamation. Sans perdre un moment, l'Empereur fit entrer la garde impériale. Le roi de Naples prit le commandement de l'aile droite, le maréchal Ney[62] celui de l'aile gauche. À deux heures, l'attaque commença sur toute la ligne. À gauche, la jeune garde enleva le mamelon des moulins de Striessen; au centre, la redoute de Dippodiswalde fut reprise; à droite, l'infanterie de Teste et la cavalerie de Latour-Maubourg obtinrent le même avantage. Le combat ne dura que quelques heures, et le succès fut complet. Dans la nuit, Schwartzemberg reprit la position qu'il occupait avant l'attaque des faubourgs. Il n'avait tiré aucun parti de ses forces, et un corps considérable fut laissé sans motifs en avant de Dippodiswalde. Dans cette même nuit, les maréchaux Victor et Marmont entrèrent à Dresde. Le 27 au matin, l'Empereur ordonna un grand mouvement sur la route de Freyberg, à notre droite; son but était d'empêcher l'ennemi de s'étendre à gauche pour se lier avec le prince royal de Suède, qui, s'il obtenait l'avantage sur le maréchal Oudinot, pouvait passer l'Elbe à Torgau. Il voulait en même temps enlever à l'ennemi la retraite sur Freyberg, pendant qu'à l'extrémité opposée le 1er corps s'avançait par la route de Pirna. Ainsi l'armée alliée aurait été rejetée dans les affreux chemins des montagnes qui conduisent à Tœplitz par Dippodiswalde et Altenberg.

La pluie, qui avait tombé par torrents pendant la nuit, dura toute la journée. Le combat commença au point du jour. À la gauche, la jeune garde enleva Grüne et disputa à l'ennemi le village de Reich pendant le reste du jour. Au centre, l'ennemi maintint sa position sur les hauteurs. On entretint une forte canonnade, afin de l'inquiéter et de l'empêcher de dégarnir son centre pour porter à sa gauche, qui, d'ailleurs, en était séparée par une vallée d'un difficile accès. Le véritable combat, comme je l'ai indiqué, eut lieu sur ce point. Le roi de Naples dirigea cette attaque avec son ardeur ordinaire. Lobda fut enlevé par le général Teste; les batteries des villages de Wolfuitz et Nustitz emportées par le 2e corps; l'infanterie enfoncée par les généraux Bordesoulle et d'Audenarde; la cavalerie dispersée par le général Doumerc. L'ennemi se retira précipitamment en nous abandonnant la route de Freyberg.

Ces deux journées sont au nombre de celles qui Honorent le plus l'armée française. Jamais elle ne montra plus d'ardeur et de dévouement. La jeune garde avait engagé le combat le 26; elle fut admirable, et son exemple électrisa le reste de l'armée. Le roi de Naples disait dans son rapport: «La cavalerie se couvre de gloire; les masses sont rompues à coups de sabre malgré la résistance la plus opiniâtre. L'infanterie aborde l'ennemi à la baïonnette; les généraux dirigent dans ces attaques difficiles la bravoure encore inexpérimentée des jeunes soldats.» Il n'oubliait que lui-même dans un éloge si bien mérité car on le vit charger en personne les carrés à la tête de nos premiers escadrons.

L'ennemi eut 20,000 hommes tués ou blessés. 10,000 prisonniers; on lui prit aussi 26 pièces de canon, des caissons, des drapeaux; quatre généraux furent tués ou blessés, deux faits prisonniers.

De notre côté, nous eûmes sept généraux blessés.

Pendant la bataille, un boulet de canon emporta les deux jambes du général Moreau, qui venait d'arriver et se trouvait en ce moment près de l'empereur Alexandre. Il mourut peu de jours après, à Laun, en Bohême. Nous admirions, comme tout le monde, l'ancienne gloire de Moreau; mais il était dans les rangs de nos ennemis, et c'est ce que les militaires ne pardonnent jamais.

Napoléon rentra le soir à Dresde, et sans penser à la fatigue de ces deux journées, sans prendre à peine le temps de sécher ses vêtements trempés de pluie, il fit ses préparatifs pour livrer une troisième bataille. Malgré les pertes des deux journées précédentes, l'armée alliée était nombreuse, et l'Empereur ne pouvait croire qu'elle songeât à la retraite. Ce fut cependant ce qui arriva. Dans la nuit du 27, Schwartzemberg prit la route de Bohême. La victoire était remportée, et, pour la compléter, Napoléon dirigea les différents corps d'armée à la poursuite de l'ennemi dans toutes les directions.

Je dois maintenant reprendre l'histoire du 1er corps jusqu'au 28 août, lendemain de la bataille de Dresde.

CHAPITRE III.

OPÉRATIONS DU 1er CORPS.--PASSAGE DE L'ELBE À KŒNIGSTEIN.--MARCHE SUR TŒPLITZ.--BATAILLE DE KULM.--DÉROUTE DU 1er CORPS.--RÉFLEXIONS SUR CETTE BATAILLE.

J'ai dit plus haut que Napoléon, en quittant la Silésie, avait eu d'abord le projet de passer l'Elbe à Kœnigstein, pour déboucher sur les derrières de l'armée alliée, mais que de nouveaux rapports lui ayant donné lieu de craindre que Dresde ne fût enlevée avant son arrivée, il s'était décidé à marcher lui-même au secours de cette place, et à charger le général Vandamme seul de passer l'Elbe à Kœnigstein et de s'emparer du camp de Pirna.

L'opération était importante. Si la bataille de Dresde durait encore, nous prenions l'ennemi à dos et sa défaite était certaine. Si, comme il arriva, l'armée ennemie était battue et déjà en retraite, nous coupions les communications, nous lui interceptions la route de Peterswalde, et nous pouvions même le prévenir à Tœplitz.