Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 26
Le général Carra-Saint-Cyr, retiré à Brème, essaya de prendre sa revanche. Une colonne, qu'il envoya entre l'Elbe et le Veser, chassa les Anglais de Blexen; plus de deux cents paysans armés y perdirent la vie; mais, en même temps, le général Morand fut enveloppé à Lunebourg par les généraux Dornberg et Berkendorf, et fait prisonnier avec toutes ses troupes.
Il est facile à 4,000 hommes d'en détruire 1,000; mais, pour nous, la perte était considérable, et l'effet moral plus fâcheux encore. Nos troupes furent intimidées, la confiance des ennemis et des insurgés s'en augmenta. Déjà cette guerre prenait de la part des alliés le caractère d'une guerre de principes.
Les habitants de Hanovre avaient pris les armes; on préparait contre eux des mesures sévères. Le général Dornberg écrivit aux généraux français que les Hanovriens n'avaient fait qu'obéir aux ordres de l'empereur de Russie, en s'armant pour leur légitime souverain le roi d'Angleterre, et que les prisonniers français répondraient de la manière dont nous les traiterions. La Russie avait oublié un peu vite le traité d'Erfurth, par lequel elle avait reconnu le roi de Westphalie comme souverain du Hanovre.
Cet échec rendait notre position à Brême aussi critique qu'elle l'avait été à Hambourg, et peu s'en fallut qu'on ne fût obligé de l'abandonner. Ce parti eût été plus déplorable encore; l'insurrection aurait gagné le Hanovre, la Westphalie tout entière; la ligne de communication de la Grande Armée avec le Rhin allait être coupée. Les conséquences de cet acte de faiblesse étaient incalculables. Un autre général vint à propos en empêcher l'exécution.
Dès les premiers moments du danger, l'Empereur avait dirigé sur Brême tout ce qui se trouvait dans les départements du Nord. Le corps d'armée qui se formait à Wesel reçut la même destination, et le général Vandamme en prit le commandement.
Personne ne convenait mieux à une guerre de cette nature. Dès les premières campagnes de la Révolution, il s'était fait remarquer par une bravoure brillante, une activité infatigable, des connaissances militaires, de l'esprit et beaucoup d'ambition. À ces qualités se joignait malheureusement un caractère violent et insubordonné. On lui reprocha même des actes bien rigoureux dans les premières guerres de la Révolution. Je crois pourtant qu'il était plus colère que méchant; je lui ai même connu des qualités attachantes: il était bon mari, bon père, ami fidèle. Son avancement n'avait répondu ni à ses talents ni à ses services. Son caractère indomptable lui nuisait auprès de l'Empereur. _Vraiment_, disait-il, _je ne pourrais pas avoir deux Vandamme; ils se battraient jusqu'à se que l'un eût tué l'autre_. Vandamme n'attribuait qu'à l'injustice et aux intrigues les avantages accordés à ses camarades, ce dont il se montrait fort irrité. En 1812, il commandait les Westphaliens sous les ordres du roi Jérôme, dont il partagea la disgrâce. À son retour à Paris, l'Empereur le rappela, le traita à merveille et lui donna le commandement des troupes destinées pour la 32e division militaire. Cet emploi si important lui rendit son ancienne ardeur; il crut le moment arrivé de conquérir le bâton de maréchal et le titre de duc qu'il ambitionnait depuis si longtemps.
Ce fut dans ces heureuses dispositions que je le trouvai à Brême, où nous arrivâmes en même temps.
Je passai une soirée à causer avec lui ou plutôt à l'entendre, car c'est à quoi se réduisait toujours la conversation: conserver Brême à tout prix, en imposer par notre contenance, tenir hardiment la campagne, suppléer par notre activité et notre audace au petit nombre, jusqu'à ce que l'arrivée de nos renforts nous permît d'attaquer Hambourg; tel était son plan. On va voir avec quelle vigueur il l'exécuta. Je dois d'abord dire un mot de ma situation personnelle et de la composition des troupes.
Le corps d'armée du général Vandamme devait être composé des divisions Carra-Saint-Cyr, Dufour et Dumonceau, au nombre de plus de 20,000 hommes. En ce moment, à peine 4,000 hommes se trouvaient réunis à Brème; en voici la composition:
Le 152e régiment, réduit à trois bataillons, le quatrième ayant été pris avec le général Morand. Ce régiment, formé de cohortes, se composait de soldats dans la force de l'âge, généralement grands et bien constitués; mais, pour organiser à la fois tant de nouveaux corps, il avait fallu prendre des officiers de tous grades, à la retraite ou en réforme. On peut juger de la composition d'un pareil corps d'officiers au physique et au moral. Les sous-lieutenants, sortant de Fontainebleau, étaient novices, et, sauf quelques exceptions honorables, les autres officiers ignorants, usés ou abrutis.
Deux bataillons de douaniers, excellents soldats, un bataillon de marins remarquables par leur discipline autant que par leur bravoure.
Enfin, deux bataillons de marche, formés de compagnies prises dans les dépôts de divers régiments: mauvaise organisation, qui manque d'ensemble et à laquelle la nécessité avait forcé de recourir.
Le général Carra-Saint-Cyr commandait cette petite division, ayant pour généraux de brigade le prince de Reuss et moi. Le prince de Reuss, de la maison souveraine de ce nom, jeune colonel au service de France, à qui son mérite militaire très-remarquable avait fait donner cet emploi supérieur à son grade, avait servi dans l'armée autrichienne comme aide de camp de l'archiduc Charles, et l'on retrouvait bien un peu d'habitudes allemandes dans la lenteur de ses dispositions. Mais, le moment de l'exécution arrivé, rien n'égalait son activité, son intelligence et la justesse de son coup d'œil. Ses manières étaient agréables, son caractère aimable et facile; cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. Dès le premier jour, il me témoigna de la bienveillance et de l'intérêt. Je mettais du prix à cultiver cette amitié naissante, formée aux avant-postes, et dont sa mort glorieuse interrompit trop tôt le cours.
Ma nomination de général avait été si imprévue, et mon départ pour l'armée si rapide, que je n'eus pas le temps de chercher un aide de camp. Madame d'Houdetot, ma cousine, me demanda avant mon départ de Paris de prendre son fils, M. France d'Houdetot[56], jeune officier déjà fort distingué, qui avait fait la campagne de Russie comme capitaine à l'état-major du 1er corps, et qui était resté à l'armée auprès du prince d'Eckmühl. Je partis avec sa commission, et je le trouvai à Brème. Malheureusement le prince d'Eckmühl l'avait demandé en même temps; je le lui cédai à regret, et les circonstances ont fait que d'Houdetot a perdu lui-même à cet arrangement, car je l'aurais incontestablement fait nommer chef d'escadron à la revue de l'Empereur, au mois de juillet, pendant l'armistice, et il aurait fait la campagne suivante dans son nouveau grade, tandis qu'ayant été renfermé dans Hambourg avec le prince d'Eckmühl, son avancement s'est trouvé fort retardé.
Je pris provisoirement pour aide de camp un sous-lieutenant du 152e, nommé Chabrand, d'une excellente famille de Pignerol, et qui sortait de l'école. Je n'ai jamais rien vu de si novice au monde, et rien de si plaisant que le contraste de son ignorance de toute chose avec sa vivacité piémontaise. Il me fut d'abord peu utile, et ne servit qu'à m'impatienter; mais son bon cœur et sa bonne volonté m'attachèrent à lui, et je finis par le garder auprès de moi.
Notre petite armée sortit de Brême le 2 avril, et passa quinze jours en marches et contre-marches. Le 7, Carra-Saint-Cyr était à Rothembourg, et moi aux avant-postes, à Schessel, à dix lieues de Hambourg; nous y passâmes trois jours sans que l'ennemi parût. Ce calme trompeur présageait une attaque sérieuse. Le général Carra-Saint-Cyr en eut l'avis et se décida à la retraite, dont je fis toujours l'arrière-garde. Aussitôt après son départ, trente gendarmes qu'il avait laissés imprudemment à Rothembourg, furent enlevés par les Cosaques, qui ne cessèrent de me harceler les jours suivants. On sait que les Cosaques n'attaquent jamais une troupe qui est sur ses gardes. Mais ils savent profiter de la moindre négligence, et devant eux une faute n'est pas longtemps impunie. Je connaissais cette petite guerre, et je ne les craignais pas. Ils en furent quittes pour m'accompagner jusqu'aux portes de Brême.
La division prit position le 15, la droite à Achim, appuyant au Weser, la gauche à Tonover, sur la route de Hambourg, ayant devant son front les marais que traverse cette route.
Le général Vandamme s'emporta contre le général Carra-Saint-Cyr et lui fit des reproches sévères. Je n'ai rien vu de plus incompatible que ces deux généraux; la valeur bouillante du premier ne pouvait s'accommoder de la prudence un peu craintive du second. Il faut dire pourtant en cette circonstance que le mouvement de retraite était convenable. Le général Benkendorf partait de Hambourg avec la légion anséantique, un corps nombreux de Cosaques et quelques pièces de canon; en même temps, le général Dornberg rentrait à Lunebourg, occupait Celle et poussait son avant-garde jusqu'à Werden. Le général Carra-Saint-Cyr se trouvait seul lancé sur la route de Hambourg avec 3,000 hommes, à douze lieues de Brême. Une retraite valait mieux qu'un échec, surtout dans la situation du pays.
Le 16, le prince de Reuss chassa les Cosaques de Werden, après une affaire assez vive. Bientôt le général Sébastiani, qui faisait la gauche de la Grande Armée, rentra à Celle et repoussa Dornberg derrière l'Aller. À l'appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte reconnaissance sur Rothembourg; le général Saint-Cyr me fit marcher en avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop m'avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d'Ottersberg; je les rejetai sur leur infanterie établie en arrière de la ville, et qui elle-même se replia sur le Wyster. Là un feu de tirailleurs s'engagea, et l'ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu'à une forte lieue de Rothembourg. L'ennemi s'arrêta alors; il montrait plus de 2,000 hommes d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon. J'en rendis compte au général Saint-Cyr, qui avait arrêté la brigade de Reuss à Sottrum, à deux lieues en arrière (cette brigade se composait de quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l'assurai qu'une attaque faite par la division tout entière réussirait et nous rendrait maîtres de Rothembourg. C'était aussi l'avis du prince de Reuss, mais le général ne le voulut pas. Il pensait qu'avec le mauvais esprit des populations, le moindre échec nous serait funeste et qu'il fallait attendre des renforts pour combattre à coup sûr. Peu de temps après, il quitta l'armée; je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports avec lui.
Cependant les renforts nous arrivaient de tous côtés; les mesures du gouvernement répondaient au déploiement des forces militaires. Le 10 avril, un sénatus-consulte suspendit le régime constitutionnel dans la 32e division militaire. Le général commandant en chef fut chargé de la haute police, avec les pouvoirs les plus étendus. Faire les règlements nécessaires, avec l'application des peines du Code pénal; suspendre et remplacer provisoirement les autorités civiles; imposer des contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres mesures autorisées par la guerre, tout était de son ressort. Le choix du prince d'Eckmühl mit le comble à tant de rigueurs. Personne plus que lui n'était propre à exécuter scrupuleusement des instructions aussi sévères et à interpréter largement ce qu'elles avaient d'arbitraire. Il se hâta d'arriver à Brême. Le général Vandamme resta chargé du commandement des troupes. On pense bien avec quel mécontentement Vandamme se vit sous les ordres d'un maréchal. Il en résulta des froissements continuels, qui auraient nui au bien du service sans la patience du prince d'Eckmühl. Un jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colère et sans le saluer, en présence du prince de Reuss et de moi. Il commença une scène violente sur ce que le maréchal avait écrit directement à un des généraux sous ses ordres. Il lui dit que: «quand un maréchal avait l'honneur de commander un général comme lui, il lui devait des égards; qu'il ne prétendait pas servir ainsi; que dès ce moment il n'était plus sous ses ordres.»
Le prince d'Eckmühl put à peine ouvrir la bouche pour s'expliquer. Il envoya le général Laville, son chef d'état-major, pour tâcher d'apaiser Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: «Messieurs, il faut savoir souffrir pour le service de l'Empereur.» Quelque temps auparavant, Napoléon lui avait écrit: «Ayez soin de ménager Vandamme; les hommes de guerre deviennent rares.» La recommandation arrivait à point, et elle avait profité.
Le moment était venu de prendre sérieusement l'offensive, et la réunion des troupes qui avait lieu à Brême devait rendre le succès certain. Outre notre division, dont le commandement fut donné à un vieux général hollandais, la division Dufour occupait Brême, et la division Dumonceau entrait en ligne à notre droite. Toutes ces troupes s'élevaient à environ 18 ou 20,000 hommes.
Le 26, nous nous portâmes en avant. Le prince de Reuss prit l'avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau général nous suivit plutôt qu'il ne nous commanda. C'était un soldat hollandais, ignorant et grossier, hors d'état de rien faire. Je ne puis comprendre qu'on ait remplacé le général Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui était si inférieur à tous égards.
Les tirailleurs ennemis défendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau de la Wiste à Sottrum. En débouchant dans la plaine, nous trouvâmes l'infanterie rangée en bataille avec quelques pièces de canon. J'entrai en ligne et pris la gauche de la route; à peine avions-nous 4,000 hommes sans cavalerie. Nous les formâmes, en colonnes d'attaque, et dédaignant de répondre à l'artillerie ennemie, nous marchâmes sur elle au pas de charge. L'ennemi n'attendit pas ce choc, et nous le poursuivîmes jusqu'à Rothembourg, où nous entrâmes le soir en combattant. Nous perdîmes peu de monde, et ce premier succès combla de joie nos jeunes soldats. J'eus bien à me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journée, me témoigna autant de déférence que si j'avais commandé la division. De mon côté, je ne cherchais point à lui faire sentir la supériorité de mon grade; nous agissions fraternellement, sans prétention ni amour-propre, et satisfaits de partager l'honneur de cette journée. J'ose dire qu'il est à regretter que cette conduite n'ait pas servi de modèle à d'autres généraux dans des occasions plus importantes.
Rothembourg fut un peu pillé. C'est un désordre difficile à empêcher dans une ville où l'on entre de vive force après une journée fatigante et dans l'ivresse d'un premier succès. Quoi qu'il en soit, le désordre durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d'Eckmühl et le général Vandamme arrivèrent. Ce dernier n'y prit pas garde; mais le prince d'Eckmühl, qui avait l'horreur du pillage, nous fit de sévères reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il dit: «qu'il fallait faire des exemples, et qu'il était indispensable d'en faire fusiller un.» On tira au sort; il tomba sur le douanier, qu'on fusilla à l'instant même. Il était père de famille et avait rejoint l'armée la veille. La nécessité du rétablissement de la discipline ne suffirait point pour justifier une exécution sans jugement, la volonté de l'homme mise à la place de celle de la loi. Quelquefois la révolte, la lâcheté, la cruauté envers les habitants, peuvent l'autoriser; mais les généraux ne doivent jamais oublier qu'une pareille action est un crime quand elle n'est pas un devoir.
Le 27, la division fut à Schessell, le 28 à Tostedt. Le prince de Reuss poursuivit l'ennemi jusque devant Harbourg, situé sur la rive gauche de l'Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la première devant le rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le fossé à l'aide d'une vergue qu'il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut enlevé. Notre division et la division Dufour se réunirent à Harbourg. La division Dumonceau arrivait en même temps sur notre droite, à Zollenspicker. Deux bâtiments anglais furent pris, et la rapidité de ces premiers succès nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en effet retardée que par les ménagements qu'exigeait notre situation politique avec le Danemark.
Le Danemark, lié à la France par un traité de garantie réciproque, était suspect aux alliés. À la prise de Hambourg, sa position devint embarrassante. Le roi la soumit à Napoléon, qui lui répondit loyalement que, ne pouvant en ce moment le protéger, il l'autorisait à céder à toutes les exigences nécessaires au salut de ses États. La Russie demanda d'abord que le Danemark défendît Hambourg contre la France, et une division danoise entra dans la ville; mais le but des alliés était d'obtenir la cession de la Norwége, et ils n'hésitèrent pas à la demander. La France, de son côté, ouvrit avec le Danemark des négociations pour une alliance offensive et défensive. Or, il était dans l'intérêt de ces négociations d'éviter d'agir contre la division danoise qui était à Hambourg. Ce temps de repos fut employé à faire venir l'artillerie, à mettre Harbourg en état de défense, et à préparer les moyens d'attaque contre les îles qui séparent Hambourg de Harbourg.
La division Dumonceau resta à la droite, le long de l'Elbe, jusqu'à Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss à Harbourg, avec le général en chef. Je fus placé en observation à Marbourg, à une lieue de Harbourg sur la gauche.
CHAPITRE III
MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.--PRISE DE L'ÎLE DE WILLEMSBOURG.--TRAITÉ AVEC LE DANEMARK.--CAPITULATION DE HAMBOURG.--AFFAIRE DE BERGSDORF.--AFFAIRE DE GESTACHE.--ARMISTICE.--LUBECK.--JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE ARMÉE.
Malgré ces premiers succès, le pays situé entre le Weser et l'Elbe était loin d'être soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, à l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgés parcouraient les villages; la contrebande s'exerçait impunément; les contributions n'étaient point payées. Il fallait mettre un terme à tous ces désordres. Le général Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux pièces de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre Cuxhaven.
Le premier point était d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je pris toutes les précautions possibles pour déguiser ma marche, et le troisième jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, où cette arrivée si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection n'avait été nulle part aussi violente qu'à Stade, et les habitants craignaient une vengeance qu'ils avaient bien méritée.
En effet, mes instructions portaient de les traiter sévèrement. À cette époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les principaux notables, et je me montrai sévère en paroles, pour me dispenser de l'être en actions. Je fis saisir partout les marchandises anglaises et les denrées coloniales, mais avec tous les ménagements que permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa provision de sucre et de café pour trois mois. Je défendis expressément toute contrebande et même toute communication avec la rive droite de l'Elbe. Mes postes, placés le long du fleuve, arrêtaient les bateaux qui voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient l'animosité des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi, dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient à mon approche. J'en éprouvai pendant toute la route une tristesse inexprimable. La beauté du pays, le coup d'œil enchanteur qu'offrent les bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'idée d'un voyage de plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve à chaque pas sur cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le ministère rigoureux qui m'était confié.
Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant à Neunfeld, on me remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du Danemark. Elle était adressée au ministre du village, et ses expressions entortillées la rendaient suspecte. Le ministre était à l'église; mais je ne pouvais m'arrêter. Je le fis mander; il vint avec toute la population. Je le pris à part la lettre à la main, et je ne doute pas que tout le village ne s'attendît à le voir fusiller. Les explications qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer à ces correspondances. Je suis sûr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il aura achevé son office de bon cœur.
Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui levait précipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient; ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Après avoir crié inutilement d'aborder et tiré plusieurs coups de fusil en l'air, je fis tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tué. C'étaient de pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement à la pêche. Ce malheur m'affligea, et, pour en prévenir de nouveaux, je recommandai aux magistrats de Stade de bien faire connaître aux habitants qu'ils devaient se soumettre aux consignes de l'armée française, et que cette soumission empêcherait toujours qu'on ne leur fît du mal. Je dois dire que personnellement, pendant le cours de cette mission sévère, je ne reçus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me savaient gré des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position avait de pénible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal sans crainte d'être désavoué; j'étais même en querelle à leur sujet avec le général Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait constamment de ménager ces gens-là et d'être leur dupe.
Au bout de trois jours, je reçus l'ordre de continuer mon mouvement jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:
Harbourg, le 5 mai 1813.
«Monsieur le général,
«L'Empereur met le plus grand prix à la position de Stade, comme poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise à l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du génie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis et réunis pour demain et après.
«Aussitôt que vous aurez donné vos premiers ordres, partez pour faire une très-rapide excursion, afin de vous rendre maître du pays entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le préfet de l'Elbe[57], qui sera établi demain ou après à Bremerworde.
«Faites exécuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son autorité. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure évacué par et les Anglais. Nous avons du monde à Carlsbourg, sur la rive droite du Weser; il faut agir avec célérité, mais toujours avec prudence.
«Poussez le capitaine Ducouëdick fort en avant, car tout semble nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles à faire passer par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont tout ce qu'il y a à détruire, et ce ne saurait être ni long ni difficile.
«Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de très-près le capitaine Ducouëdick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques employés à cheval.