Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 24
Le maréchal Ney parut alors et ne témoigna pas la moindre inquiétude d'une situation si désespérée. Sa détermination prompte nous sauva encore et pour la dernière fois. Il se décida à descendre le Niémen et à prendre la route de Tilsitt, espérant regagner Kœnigsberg par des chemins de traverse. Il ne se dissimulait pas l'inconvénient de quitter la route de Gumbinnen, et de laisser ainsi le reste de l'armée sans arrière-garde, inconvénient d'autant plus grave qu'il était impossible d'en prévenir le roi de Naples; mais il ne restait plus d'autre ressource, et la nécessité en faisait un devoir. L'obscurité de la nuit favorisa ce mouvement. À deux lieues de Kowno, nous quittâmes les bords du Niémen pour prendre à gauche dans les bois un chemin qui devait nous mener dans la direction de Kœnigsberg. On perdit beaucoup de soldats qui, n'étant pas prévenus et marchant isolément, suivirent le Niémen jusqu'à Tilsitt. Pendant la nuit et toute la journée suivante, on prit à peine quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions à poil les uns après les autres nous fut d'un grand secours. Le 14 au soir, un assez bon village nous servit d'abri. Là je perdis encore deux officiers: l'un mourut la nuit dans la chambre que j'habitais, l'autre disparut le lendemain. Ce furent nos derniers malheurs, car à dater de cette journée notre situation changea de face. La rapidité de notre marche nous avait donné une grande avance; d'ailleurs les Cosaques s'occupaient à poursuivre les autres corps sur la grande route; depuis la montagne de Kowno nous cessâmes de les rencontrer. Les pays que nous traversions n'avaient point été ravagés; on y trouvait des vivres et des traîneaux. Le maréchal Ney se rendit alors directement à Kœnigsberg[49], où nous le rejoignîmes le 20, toujours conduits par le général Marchand.
Il faut se rappeler ce que nous avions souffert pour juger combien ces premiers jours d'abondance nous rendirent heureux; car, en nous voyant, on nous eût trouvés plus dignes de pitié que d'envie. Le 3e corps se composait d'environ 100 soldats à pied, conduits par quelques officiers, et d'un pareil nombre d'écloppés de tous les grades, portés sur des traîneaux. Le froid était excessif, et tout nous semblait bon pour nous en garantir. Aussi les habitants, et surtout les Juifs, nous vendaient au poids de l'or les vêtements les plus communs; ils nous croyaient chargés des trésors de Moscou. En traversant la vieille Prusse, il ne fut pas difficile de juger des dispositions des habitants à notre égard. C'était une curiosité maligne dans leurs questions, c'étaient des plaintes ironiques sur ce que nous avions souffert ou de fausses nouvelles sur la poursuite des Cosaques, que nous ne voyions jamais et que l'on nous annonçait toujours. Si un soldat s'écartait de la route, il était désarmé par les paysans et renvoyé avec des menaces et des mauvais traitements. Un ministre protestant alla même jusqu'à me dire que nos malheurs étaient une juste punition de Dieu pour avoir pillé et ravagé à notre passage la Prusse, dont nous étions les alliés. Je dois avouer que nous étions peu sensibles à ce mauvais accueil; le bonheur de trouver des vivres et de passer les nuits dans des chambres bien chaudes nous consolait de tout.
Le roi de Naples, croyant le maréchal Ney à son arrière-garde, s'était dirigé de Kowno sur Kœnigsberg par la grande route de Gumbinnen. Un officier, qu'il avait envoyé en mission auprès du maréchal, tomba entre les mains des Cosaques, et, s'en étant échappé par miracle, vint annoncer que l'arrière-garde était détruite, et que rien ne s'opposait à la marche de l'ennemi. Le roi de Naples hâta sa marche et arriva à Kœnigsberg avant nous. Cette ville était déjà remplie de généraux, d'officiers, d'employés, de soldats isolés qui y arrivaient pêle-mêle, empressés de mettre à profit les ressources qu'elle leur offrait. Les aubergistes et les cafés ne pouvaient suffire à la quantité des consommateurs; on vit des officiers passer les nuits à table, et succomber à l'intempérance après avoir résisté à la disette; les boutiques étaient assiégées par les acheteurs. On s'empressa de vendre les pierreries et autres objets précieux que l'on avait rapportés de Moscou, et la valeur en était si considérable, que tout l'or de la ville fut bientôt enlevé, quoique les habitants, dont l'insolence envers nous était extrême, profitassent de tous les moyens pour abuser de notre situation. Le premier soin du roi de Naples, en arrivant à Kœnigsberg, fut de chercher à remettre un peu d'ordre dans une armée livrée à une telle confusion. La circonstance semblait favorable, car le maréchal Macdonald, avec le 10e corps, ayant évacué la Courlande, avait pris position à Tilsitt sur le Niémen, et couvrait ainsi le reste de l'armée; il avait encore 30,000 hommes, en comptant les Prussiens. Le roi de Naples dirigea donc les débris des corps d'armée sur la Vistule, avec ordre de se reformer dans les cantonnements suivants: le 1er corps à Thorn, les 2e et 3e à Marienbourg, le 4e à Marienwerder, le 5e à Varsovie, le 6e à Plotzck, le 7e à Wengrod, le 9e à Dantzick, et les Autrichiens à Ostrolenka, la cavalerie à Elbing, la garde et le quartier-général à Kœnigsberg. Dès que ces cantonnements furent désignés, un ordre très-sévère fit partir de Kœnigsberg, en vingt-quatre heures, les généraux et les officiers qui s'y trouvaient sans autorisation, et dont plusieurs, par leur air découragé et leurs mauvais propos, contribuaient à attirer sur nous le mépris des habitants. Un second ordre fit considérer comme déserteur à l'ennemi tout militaire qui passerait la Vistule.
J'ai dit que le 3e corps arriva le 20 à Kœnigsberg; il continua sa marche le lendemain. Le maréchal Ney demeura au quartier général; le général Marchand, auquel on destinait un autre commandement, ne nous suivit pas; et comme le peu de généraux et de colonels qui restaient encore avaient pris les devants, je conduisis seul le 3e corps en cinq jours à Marienbourg[50]. À peine trente hommes de mon régiment et cent vingt du 3e corps arrivèrent-ils réunis à cette destination. Nous rejoignîmes à Marienbourg les généraux Ledru, Joubertet et d'Hénin, ainsi que des officiers et soldats venus isolément. Plusieurs avaient encore l'air effrayés des dangers auxquels ils venaient d'échapper, quoiqu'ils nous eussent quittés depuis longtemps pour s'y soustraire plus vite. On assigna des cantonnements dans les villages de l'île de la Nogat. Les régiments s'y rendirent dès le lendemain 26, et nous nous préparâmes à mettre à profit ce temps de repos pour rassembler les débris de ce grand naufrage et réparer autant que possible les maux qu'il avait causés.
CHAPITRE X.
SÉJOUR DANS LES CANTONNEMENTS DE LA VISTULE.--DÉFECTION DES PRUSSIENS DU 10e CORPS.--RETRAITE SUR L'ODER.--DISSOLUTION DE L'ARMÉE, DONT LES CADRES RENTRENT EN FRANCE.--RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE.--CONCLUSION.
L'île de la Nogat est une espèce de delta formé par les deux bras de la Vistule et par la mer; ce pays est rempli de bons villages, et nous y étions très convenablement placés pour travailler à la réorganisation des régiments. Les premiers jours de repos nous parurent bien doux après deux mois et demi de privations et de fatigues, et rien ne fut négligé pour mettre à profit des moments aussi précieux. On s'occupa sur-le-champ des réparations qu'exigeaient l'habillement et la chaussure. Chaque jour, on voyait arriver des soldats isolés qu'on avait crus perdus; mon chirurgien-major, que j'avais eu le bonheur de conserver, désigna ceux qui étaient incapables de continuer à servir; ils furent renvoyés sur les derrières. Quant aux autres, quelques jours de repos rétablirent leurs forces. En même temps, je repris la correspondance, si longtemps interrompue, avec le major à Nancy. Le froid était toujours aussi violent, mais nous ne le craignions plus; renfermés dans de bonnes chambres de paysans et partageant avec eux une nourriture grossière, nous croyions jouir de toutes les douceurs et de tous les agréments de la vie. Les longues soirées d'hiver se passaient à raconter les anecdotes de la campagne et à écrire à nos familles, dont nous étions encore séparés de plus de 500 lieues, et à qui la lecture du 29e bulletin avait dû causer de si justes alarmes.
Pendant la durée de ces cantonnements, j'allai à Dantzick, distant seulement de douze lieues; on y trouva abondamment tout ce que nous n'avions pas eu le temps de nous procurer à Kœnigsberg. Le général Rapp préparait sa défense dans le cas où l'armée continuerait sa retraite. En peu de temps, la place fut approvisionnée et les remparts armés.
Quinze jours s'étaient passés dans les cantonnements, et les régiments commençaient à se reformer; le 4e avait réuni 200 hommes, lorsqu'un événement inattendu changea de nouveau la face des affaires. Le général Yorck, qui faisait avec un corps prussien l'arrière-garde du maréchal Macdonald devant Tilsitt, capitula, le 30 décembre, avec les Russes et garda la neutralité. Le maréchal Macdonald, perdant par cette défection plus de la moitié du 10e corps, fut obligé de se replier sur Kœnigsberg, où les Russes le poursuivirent. 11 n'était plus possible de conserver la ligne de la Vistule, que nous n'étions pas en état de défendre; déjà plusieurs partis de Cosaques avaient donné l'alarme à Marienbourg et à Marienwerder; quelques-uns passèrent même la Vistule sur la glace et cherchèrent à inquiéter nos cantonnements. Le roi de Naples quitta Kœnigsberg le 4 janvier et se réunit à Elbing. La retraite sur la ligne de l'Oder et de la Wartha fut décidée; le 10e corps fit partie de la garnison de Dantzick, qui se trouva ainsi portée à 30,000 hommes, et les corps d'armée commencèrent leur retraite en se dirigeant le 1er sur Stettin, les 2e et, 3e sur Custrin, les 4e et 6e sur Posen. Dans la nuit du 10 janvier, le 3e corps se réunit à Dirschau et passa le bras occidental de la Vistule. Sur les 200 hommes qui composaient mon régiment, à peine 40 étaient-ils armés, et l'officier qui avait été chercher des fusils à Dantzick ne devait arriver que le lendemain dans nos cantonnements. Heureusement il apprit notre mouvement, et vint nous rejoindre le 11 sur la route, après avoir habilement évité la rencontre des Cosaques.
Le premier jour de marche, le 3e corps réuni se montait à près de 1,000 hommes armés et dont l'habillement avait été remis en assez bon état. Le maréchal Ney reparut alors à notre tête, et témoigna sa satisfaction des soins que nous nous étions donnés; il nous quitta peu après pour rentrer en France. Le 3e corps arriva le 20 janvier à Custrin[51]; en longeant les frontières du grand-duché de Varsovie. Le général Ledru dirigeait la marche et commandait en chef; le général d'Hénin commandait la 2e division; il ne restait pas d'autres généraux. Les dispositions des habitants nous étaient partout défavorables; mais ils les témoignaient moins ouvertement, depuis que nous étions devenus un peu plus redoutables. Quelques-uns, pour nous faire leur cour, affectaient de blâmer hautement la défection du général York; d'autres cherchaient à nous effrayer par les fausses nouvelles qu'ils nous débitaient sur la poursuite des Russes. Cet artifice réussit peu; nous savions que l'infanterie ennemie n'était pas en mesure de nous atteindre, et quant aux Cosaques, nous avions cessé de les craindre en reprenant nos armes. Une seule fois cependant un général, étant averti que les Cosaques se trouvaient en force près de lui, crut par prudence devoir quitter le village qu'il occupait avec un régiment. On assure que c'était un faux avis donné par le maître du château où il logeait, et qui voulait se débarrasser de lui. Je me rappelle aussi qu'en approchant de Custrin, mon régiment logea dans un village avec un régiment illyrien et un régiment espagnol; singulier hasard qui réunissait dans le même lieu quelques hommes de trois nations si diverses et pour une cause si étrangère aux intérêts de leur patrie.
La retraite des autres corps s'effectua aussi tranquillement que la nôtre. En arrivant à Posen, le vice-roi prit le commandement de toute l'armée, devenu vacant par le départ du roi de Naples. L'aile droite, composée des Autrichiens et du 7e corps, défendait encore la Vistule près de Varsovie; mais déjà le prince de Schwartzemberg faisait ses dispositions pour rentrer en Galicie, en gardant la neutralité, et le roi de Prusse n'attendait que l'entrée des Russes à Berlin pour se joindre à eux. Le vice-roi, allait être bientôt forcé de se retirer derrière l'Oder et même derrière l'Elbe, jusqu'à l'arrivée des renforts qui venaient de France et d'Italie.
Cependant l'Empereur s'occupait à Paris de la réorganisation des régiments; mais les ordres qu'il donna prouvaient qu'il ignorait combien ces régiments étaient détruits. Il voulut d'abord renvoyer en France les cadres des 4e bataillons et garder à l'armée ceux des trois autres, ensuite renvoyer les 3e et 4e en gardant les deux premiers. Les colonels observèrent que rien de tout cela n'était exécutable; et, sur leurs représentations, on se décida à envoyer tous les cadres dans les dépôts et à ne laisser à l'armée que les hommes encore en état de combattre. Chaque régiment forma des compagnies de cent hommes valides, commandées par trois officiers; ces compagnies devaient être réunies en bataillons provisoires pour défendre les forteresses de l'Oder, telles que Custrin, Stettin, Spandau. Le 3e corps fournit de cette manière un bataillon de 600 hommes, destiné à faire la garnison de Spandau. Il m'en coûta beaucoup de me séparer des 100 hommes de mon régiment qui en firent partie. Je leur promis en les quittant que si la paix ne les ramenait pas en France, ils nous verraient bientôt revenir les délivrer; prédiction que l'événement ne justifia guère. Le lendemain de cette opération, tout ce qui restait des régiments se remit en marche pour la France. 100 hommes du 4e, en y comprenant les officiers, sous-officiers et soldats malades, partirent de Custrin pour se rendre au dépôt du régiment à Nancy. Cette époque, qui est celle de la réorganisation des régiments, termine tout ce qui est relatif à la campagne de 1812. Je ne pensai plus alors qu'à me rapprocher de ma famille; et laissant au major en second le soin de conduire le régiment, je me rendis en poste à Mayence, en passant par Berlin et Magdebourg. Le maréchal Kellermann, qui commandait à Mayence, me donna la permission d'aller à Nancy visiter le dépôt de mon régiment.
Je n'essayerai pas de peindre mon bonheur en me retrouvant en France, en entendant autour de moi parler français; il faut pour le comprendre être revenu d'aussi loin.
Je reçus à Nancy l'accueil le plus touchant. Les officiers du bataillon de dépôt me témoignèrent leur reconnaissance des soins que j'avais pris du régiment pendant cette fatale retraite; tous m'exprimèrent le regret qu'ils avaient éprouvé d'être séparés de leurs camarades, et de ne pouvoir partager leur gloire et leurs honorables revers. Je trouvai le bataillon fort instruit et dans la meilleure tenue; l'administration, confiée aux soins d'un excellent quartier-maître[52], ne laissait rien à désirer; je n'eus en tout que des éloges à donner au major[53], officier très-distingué et à l'avancement duquel je me félicite d'avoir pu contribuer par la suite. Trois jours s'étaient passés dans ces occupations, lorsque je reçus l'autorisation de me rendre à Paris. On peut croire que je ne perdis pas de temps; mais pour qu'il ne manquât rien à la fatalité qui poursuivait nos équipages, ma calèche cassa à quelques lieues de Paris, et j'arrivai seul, la nuit, sur une charrette de paille et couvert d'une peau de loup, dans la maison d'où j'étais parti neuf mois auparavant, au milieu de si immenses préparatifs et de tant d'espérances de succès et de gloire.
Tous ceux qui en eurent comme moi la possibilité vinrent se reposer quelque temps auprès de leurs familles; mais ils n'y trouvèrent pas le bonheur. D'horribles souvenirs troublaient leur mémoire; l'image des victimes de cette campagne ne cessait de les poursuivre, et leur cœur était rempli d'une tristesse sombre que les soins de l'amitié furent longtemps à dissiper.
Ainsi finit cette entreprise gigantesque, qui avait commencé sous de si heureux auspices. Ses résultats furent la destruction totale d'une armée de 500,000 hommes, de toutes ses administrations et de son immense matériel. À peine 70,000 hommes repassèrent la Vistule; le nombre des prisonniers ne s'éleva qu'à 100,000, d'où il résulte que 300,000 périrent[54]. Cet affreux calcul s'accorde avec les rapports des autorités russes, qui, étant chargées de faire brûler les cadavres de notre armée, en ont compté près de 300,000. L'artillerie entière, composée de 1,200 bouches à feu et de leurs caissons, fut prise ou abandonnée, ainsi que 3,000 fourgons, les équipages des officiers, les magasins de toute espèce. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un semblable désastre, et ce journal n'en peut donner qu'une bien faible idée; mais j'en ai dit assez pour conserver au moins le souvenir des événements dont j'ai été le témoin et dont plusieurs sont encore peu connus. Je ne demande à ceux qui me liront que de partager les sentiments que j'éprouve en terminant ce récit: je leur demande de s'unir à moi pour admirer tant de courage et plaindre tant de malheurs.
NOTA. On me permettra de copier ici l'extrait d'une lettre du maréchal Ney au duc de Feltre, dont je conserve l'original; et l'on comprend le prix que j'attache à un pareil suffrage.
Berlin, le 23 janvier 1813.
Monsieur le duc, je profite du moment où la campagne est, sinon terminée, au moins suspendue, pour vous témoigner toute la satisfaction que m'a fait éprouver la manière de servir de M. de Fezensac. Ce jeune homme s'est trouvé dans des circonstances fort critiques, et s'y est toujours montré supérieur. Je vous le donne pour un véritable chevalier français, et vous pouvez désormais le regarder comme un vieux colonel.
_Signé_:
Maréchal duc d'ELCHINGEN.
NOTES DU LIVRE II.
NOTE A.
TABLEAU DU PARTAGE ET DÉNOMBREMENT DES FORCES CONDUITES PAR NAPOLÉON DANS L'EMPIRE DE RUSSIE EN 1812.
NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS.
MARÉCHAL BERTHIER, CHEF DE L'ÉTAT-MAJOR.