Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 23
Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me causait une douleur bien vive. C'était là ma véritable souffrance, ou pour mieux dire, la seule; car je n'appelle pas de ce nom la faim, le froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques, le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu par l'idée de Dieu, par l'espérance d'une autre vie; mais j'avoue que le courage m'abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des compagnons d'armes, qu'on appelle à si juste titre la famille du colonel, et qu'il semble n'avoir été appelé à commander que pour présider à leur destruction. Rien n'attache autant que la communauté de malheurs; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement et le même intérêt qu'ils m'inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n'eut un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de soins n'était point particulière à mon régiment; on la retrouvait dans l'armée entière, dans cette armée où l'autorité était si paternelle, et où la subordination se fondait presque toujours sur l'attachement et la confiance. On a dit qu'à cette époque les supérieurs étaient méconnus et maltraités; cela ne doit s'entendre tout au plus que des étrangers: car dans l'intérieur d'un régiment, jamais un colonel n'a cessé d'être respecté autant qu'il avait droit de l'être. Le seul moyen d'adoucir tant de maux était de marcher réunis, de s'aider et de se secourir mutuellement. C'est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables cabanes près du quartier général, arrivant la nuit, partant avant le jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête; c'était tout ce qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps. Le 8 décembre, cinq jours après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous les murs de Wilna[47]. J'avais pris, ce jour-là, les devants avec la permission du général Ledru, pour tâcher d'apprendre ce qu'on voulait faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En arrivant à la porte, j'y trouvai un encombrement et une confusion comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n'avait été prise pour mettre de l'ordre; et, pendant que l'on s'étouffait à la porte, il y avait à côté des passages ouverts que l'on ne connaissait point et que personne n'indiqua. Je vins à bout d'entrer en me débattant dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible d'apprendre où l'on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j'ignorais ou était mon régiment. Excédé de fatigue, j'entrai dans le logement du prince de Neufchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés; et après avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m'endormis sur une planche en remettant au lendemain mes recherches.
CHAPITRE VIII.
RETRAITE DE WILNA À KOWNO.
SITUATION DE L'ARMÉE DANS WILNA.--INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.--ATTAQUE DES RUSSES.--DÉPART PRÉCIPITÉ.--LE MARÉCHAL NEY CHARGÉ DE L'ARRIÈRE-GARDE.--MARCHE JUSQU'A KOWNO.
À la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des nouvelles de mon régiment. Le coup d'œil qu'offrait alors Wilna ne ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusqu'alors. Tous les pays que nous venions de parcourir portaient l'empreinte de la destruction dont nous étions les auteurs et les victimes. Les villes étaient brûlées, les habitants en fuite; le peu qu'il en restait partageait notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort autour de nous la nature entière. Mais à Wilna, les maisons étaient conservées; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires; tout offrait l'image d'une ville riche et peuplée; et au milieu de cette ville, on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les uns payaient au poids de l'or la plus chétive nourriture, d'autres imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers, considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les Polonais s'attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne voyaient que l'occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant suffire à la quantité d'acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et les habitants, craignant que notre avidité n'amenât bientôt la famine, cachèrent leurs provisions. L'armée avait à Wilna des magasins de toute espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l'armée était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions militaires, il n'y en eut point. Que faire en effet? chercher à défendre Wilna, c'était tenter l'impossible; se retirer, c'était agir contre l'intention de l'Empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit aucuns préparatifs, soit, pour la défense, soit pour l'évacuation de la ville, dont le général Loison occupait encore les approches.
À force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney, et j'appris de lui que l'on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent au faubourg de Smolensk; je m'y rendis aussitôt, c'est-à-dire aussi vite que l'encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre. L'ennemi, faiblement contenu par le général Loison, s'approchait de la ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance, et qui s'étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet occupé la veille le couvent que l'on m'avait indiqué; mais tous les officiers, ainsi que les généraux, s'étaient dispersés; il ne restait qu'un sergent et dix hommes de mon régiment, qui ne connaissaient le logement d'aucun officier. Croirait-on qu'en ce moment deux aides de camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre l'ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la ligne pour soutenir le général Loison? ils trouvèrent quelques hommes désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin d'obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans la ville, si l'ennemi arrivait jusqu'au faubourg. J'y rentrai moi-même aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le bruit du canon qui s'approchait mettait tout en alarmes; on battait la générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les rues en criant: _Aux armes_! Quelques pelotons réunis marchaient vers la porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient qu'ils ne pouvaient plus combattre et qu'ils resteraient là. Les habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et d'en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon ordre, se réunissait sur la place d'armes, et je me joignis à elle. À l'entrée de la nuit, le calme se rétablit, le canon cessa de se faire entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde fois le risque d'être enlevé de vive force, s'établit le soir même au faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez le maréchal Ney, où je reçus l'ordre de départ. Le 3e corps partait le lendemain à six heures du matin, commandé par le général Marchand; le maréchal Ney, destiné jusqu'au dernier moment à sauver les restes de l'armée, reprenait le commandement de l'arrière-garde, composée des Bavarois (6e corps) et de la division Loison.
Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au logement du major, et je retrouvai mon régiment, dont j'étais séparé d'une manière si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu'on se repent toujours à la guerre d'avoir quitté son poste, même avec l'autorisation de ses chefs, même avec l'intention de bien faire! Les officiers du 4e, semblables au reste de l'armée, avaient passé la journée assez tranquillement dans les maisons, en s'inquiétant peu de la générale et de l'approche de l'ennemi. Un capitaine venait d'arriver de Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d'habillement et de chaussure. On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un Juif, et j'ordonnai à l'officier qui les avait conduits de rester jusqu'au départ de l'arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché. Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d'y prolonger son séjour; et, après plusieurs objections que je trouvai très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir, et partit même avant nous. Cet officier s'était perdu pour toujours dans mon esprit; je dois à sa mémoire d'ajouter qu'il est mort depuis sur le champ de bataille.
Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde; les débris des corps d'armée les suivirent successivement. On assure que le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche avec la jeune garde sans avoir reçu d'ordre. Nous partîmes à six heures avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l'avant-garde russe. On y abandonna les magasins de vivres, d'armement et d'habillement. Plusieurs généraux, beaucoup d'officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous malades, tombèrent au pouvoir de l'ennemi; ces malheureux avaient rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le repos. Au moment du départ de l'arrière-garde, les Juifs massacrèrent et dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut de misère dans les hôpitaux ou fut traîné dans l'intérieur de la Russie. Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de la campagne.
Il restait vingt-six lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et il n'y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait aux Russes une grande avance. Cette journée n'avait été employée qu'à frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le peu de vivres qu'on avait trouvés ayant été consommés, nous n'avions rien à emporter, quand même les moyens de transport n'auraient pas manqué; aussi les mêmes calamités dont j'ai fait précédemment le récit continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne permettaient pas d'espérer de les supporter longtemps.
À une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos équipages que l'avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent d'inutiles efforts pour la gravir, et l'on ne put sauver ni une voiture ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute l'artillerie de la garde, le reste des équipages de l'Empereur et le trésor de l'armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d'or et d'argent. C'était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts d'or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage continua jusqu'au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et s'emparèrent de toutes ces richesses.
Mes compagnons s'étaient dispersés au milieu des voitures et des chevaux abandonnés pour gravir cette montagne; quand je fus au sommet, je n'en trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et porté sur un traîneau, disparut pour toujours. La première journée fut de neuf lieues; la deuxième de sept jusqu'à Zismory. J'avais perdu le général Marchand, et je conduisais seul mon régiment. Les officiers me demandèrent d'arrêter à une lieue en arrière; mais il y avait dix lieues de Zismory à Kowno, et le canon de l'arrière-garde, en se rapprochant, m'avertissait qu'il fallait atteindre Kowno dans la journée suivante. J'exigeai donc qu'on allât jusqu'à Zismory, où quelques huttes remplies de blessés nous servirent d'asile.
Le lendemain 12, il était à peine cinq heures du matin quand je me remis en marche; l'obscurité de la nuit, le verglas qui couvrait la route, rendaient cette marche bien pénible. Au point du jour, un officier vint me dire que le maréchal Ney avec l'arrière-garde avait traversé Zismory la nuit, qu'il était en avant de nous, et que rien ne nous séparait plus des ennemis. Ce moment fut peut-être pour moi le plus cruel de toute la campagne. Je jetai les yeux autour de moi: vingt officiers malades, un pareil nombre de soldats, dont la moitié sans armes, voilà tout ce qui composait mon régiment, tout ce qui pouvait encore défendre notre liberté et notre vie. Nous touchions au Niémen, et nous allions peut-être perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de tant de dévouement, de si grands sacrifices. Cette idée faillit m'ôter tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue ni celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous tombions à chaque pas. J'avais fait plusieurs fois cette même route au mois de juin, après le passage du Niémen. Alors, dans la plus belle saison de l'année, elle était couverte de troupes nombreuses et plus admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur magnifique tenue. Et maintenant dans les mêmes lieux, par une saison rigoureuse, une foule de fuyards déguenillés, sans force comme sans courage, succombaient à chaque pas à la fatigue, en cherchant à fuir un ennemi qu'ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien épuisées, j'en retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.
Nous étions à moitié chemin de Kowno, quand j'appris d'une manière positive que le maréchal Ney était encore derrière nous avec l'arrière-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquiétudes, me permit de donner à mon régiment quelques instants de repos sur les ruines du village de Rikonti, et nous nous efforçâmes ensuite d'atteindre Kowno, qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traîneau, voulurent m'emmener avec eux; je les refusai pour encourager jusqu'à la fin mes compagnons par mon exemple. Mais j'avoue que j'eus quelque mérite à ne pas profiter de cette occasion; jamais je n'avais été si fatigué, et peu s'en fallut plus d'une fois que je restasse en chemin. Enfin, nous revîmes le Niémen et nous entrâmes dans Kowno. Pendant que les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de lassitude au coin d'une borne. On ne pouvait trouver un logement; il fallut m'établir de, force avec mes officiers dans une maison occupée par le 4e corps, où l'on refusait de nous recevoir, et où nous couchâmes tous sur le carreau.
Le maréchal Ney venait d'arriver après avoir laissé une partie de l'arrière-garde en avant de la ville; le général Marchand nous rejoignit aussi le soir même avec les autres régiments; il donna l'ordre de départ pour le lendemain à cinq heures. Nous allions passer le Niémen et quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du départ, le maréchal décida que nous resterions avec lui à l'arrière-garde: dernière épreuve de courage et de dévouement que nous étions appelés à subir, et qui ne fut pas la moins pénible. Depuis longtemps il était permis aux restes du 3e corps de croire leur tâche remplie; ils avaient atteint le Niémen, et, quoiqu'ils ne fussent plus en état de combattre, on exigeait d'eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le défendre ou plutôt pour s'ensevelir honorablement sous ses ruines. Il faut le dire pourtant à la louange des officiers et des soldats, tous obéirent sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique. Pour moi, qui voyais avec admiration la constance héroïque du maréchal Ney, je me félicitai d'être appelé à l'honneur de seconder ses derniers efforts; nous rentrâmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres et prêts à tout événement.
CHAPITRE IX.
RETRAITE DE KOWNO SUR LES BORDS DE LA VISTULE.
SITUATION DE KOWNO.--DÉFENSE DE LA VILLE.--PASSAGE DU NIÉMEN.--DERNIÈRE ATTAQUE DES RUSSES DE L'AUTRE COTÉ DU FLEUVE.--PRÉSENCE D'ESPRIT DU MARÉCHAL NEY.--MARCHE JUSQU'A KŒNIGSBERG.--RÉPARTITION DE L'ARMÉE EN CANTONNEMENTS SUR LA VISTULE.--ARRIVÉE DU 3e CORPS AMARIENBOURG.
Kowno, de même que Wilna, était rempli de magasins, et l'on pense bien que les distributions n'y furent pas plus régulières. Mais les soldats n'eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l'abondance. Les magasins, que l'on avait respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et ce nouveau genre de désordre amena de nouveaux malheurs; beaucoup d'hommes ayant bu du rhum sans modération furent engourdis de froid et moururent. Cette liqueur était pour eux d'autant plus dangereuse, qu'ils en ignoraient les effets, et que, n'étant accoutumés qu'à la mauvaise eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi grande quantité. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les magasins et presque au milieu des rues; d'autres soldats enlevaient les biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des magasins d'habillement étaient ouvertes, les habits jetés pêle-mêle; chaque soldat prenait ceux qu'il trouvait sous la main et s'en revêtait au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans arrêter, ne songeaient qu'à fuir. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui marchaient devant eux, on les voyait risquer de s'étouffer en se pressant sur le pont, sans songer qu'ils pouvaient facilement passer le Niémen sur la glace.
Cependant le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner à tous ces malheureux le temps d'échapper à la poursuite de l'ennemi et pour protéger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la route de Kœnigsberg par Gumbinnen. Un ouvrage en terre construit à la hâte, en avant de la porte de Wilna, lui parut une défense suffisante pour arrêter l'ennemi toute la journée. Dans la matinée, l'arrière-garde rentra dans la ville; deux pièces de canon soutenues par quelques pelotons d'infanterie bavaroise furent placées sur le rempart, et ce petit nombre de troupes se disposait à soutenir l'attaque qui déjà se préparait. Le maréchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait été se reposer dans son logement; à peine était-il parti, que l'affaire s'engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos pièces; l'infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre. Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville, quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait pensé nous perdre; sa présence suffit pour tout réparer. Il prit lui-même un fusil, les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint jusqu'à l'entrée de la nuit, que commença la retraite. Ainsi ce dernier succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit lui-même en soldat la position qu'il mettait tant de prix à conserver.
Je n'appris qu'ensuite le danger que nous venions de courir, et j'aurais regretté de n'avoir point combattu auprès du maréchal, si mon premier devoir, n'eût été de rester avec mon régiment; nous passâmes la journée, ainsi que le 18e chez un juif où nous trouvâmes quelques vivres et beaucoup d'eau-de-vie. Cette espèce d'abondance avait aussi son danger, car après une aussi longue disette, le moindre excès pouvait être mortel. Malgré les recommandations du colonel Pelleport et les miennes, plusieurs hommes s'enivrèrent et furent hors d'état de nous suivre. Les officiers trouvèrent à Kowno leurs porte-manteaux; il n'y avait aucun moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer à rien regretter.
Vers le soir, l'ordre du départ arriva; le 3e corps devait ouvrir la marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, à la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues, quelques soldats qui nous regardaient passer avec indifférence; et quand on leur disait qu'ils allaient tomber au pouvoir de l'ennemi, ils baissaient la tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés sur notre passage, nous regardaient d'un air insolent. L'un d'eux s'était déjà armé d'un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui s'étaient traînés jusqu'au Niémen, tombèrent morts sur le pont, au moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le fleuve à notre tour; et, tournant nos regards vers l'affreux pays que nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d'en être sortis, et surtout de l'honneur d'en être sortis les derniers.
De l'autre côté du Niémen, la route de Gumbinnen traverse une haute montagne. À peine étions-nous au pied, que les soldats isolés qui nous précédaient revinrent précipitamment sur leurs pas et nous annoncèrent qu'ils avaient rencontré les Cosaques. À l'instant même un boulet de canon tomba dans nos rangs, et nous acquîmes la certitude que les Cosaques, ayant passé le Niémen sur la glace, s'étaient emparés du sommet de la hauteur avec leur artillerie et nous fermaient le chemin. Cette dernière attaque, la plus imprévue de toutes, fut aussi celle qui frappa le plus vivement l'esprit des soldats. Pendant la retraite, l'opinion que les Russes ne passeraient point le Niémen s'était fortement établie dans l'armée. Tous, de l'autre côté du pont, se croyaient en parfaite sécurité, comme si le Niémen eût été pour eux ce fleuve des anciens qui séparait l'enfer de la terre. On peut juger de quelle terreur ils durent être saisis, en se voyant poursuivis sur l'autre bord et surtout en trouvant la route occupée par l'artillerie ennemie. Les généraux Marchand et Ledru parvinrent à former une espèce de bataillon en réunissant au 3e corps tous les isolés qui se trouvaient là. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des soldats ne portaient pas, et eux-mêmes n'osaient avancer. Il fallut renoncer à toute tentative et rester sous le feu de l'artillerie, sans oser faire un pas en arrière; car c'eût été nous exposer à une charge, et notre perte alors était certaine. Cette situation acheva de désespérer deux officiers qui avaient été l'exemple de mon régiment pendant toute la retraite, mais dont les forces épuisées depuis longtemps avaient fini par ébranler le courage. Ils vinrent me dire que, ne pouvant plus ni marcher ni combattre, ils allaient tomber entre les mains de Cosaques qui les massacreraient, et qu'ils étaient forcés de rentrer dans Kowno pour se rendre prisonniers. Je fis d'inutiles efforts pour les retenir; je leur rappelai les sentiments d'honneur dont ils étaient pénétrés, le courage dont ils avaient donné tant de preuves, leur attachement pour le régiment qu'ils voulaient abandonner; et, si leur mort était inévitable, je les conjurai du moins de mourir avec nous. Pour toute réponse ils m'embrassèrent en pleurant et rentrèrent dans Kowno. Deux autres officiers subirent le même sort: l'un s'était enivré avec du rhum et ne put nous suivre; l'autre, que j'aimais particulièrement, disparut peu après. Mon cœur était déchiré, j'attendais que la mort vînt me rejoindre à mes malheureux compagnons, et je l'aurais peut-être désirée sans tous les liens qui, à cette époque, m'attachaient encore à la vie.