Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 18

Chapter 183,786 wordsPublic domain

Je traversai pour la première fois les ruines de Moscou à la tête de mon régiment. C'était un spectacle à la fois bien horrible et bien bizarre. Quelques maisons paraissaient avoir été rasées; d'autres conservaient quelques pans de murailles noircis par la fumée; des débris de toute espèce encombraient les rues; une affreuse odeur de brûlé s'exhalait de tous côtés. De temps en temps une chaumière, une église, un palais paraissaient debout au milieu de ce grand désastre. Les églises surtout, par leurs dômes de mille couleurs, par la richesse et la variété de leurs constructions, rappelaient l'ancienne opulence de Moscou. La plupart des habitants, chassés par nos soldats des maisons que le feu avait épargnées, s'y étaient réfugiés. Ces infortunés, errant comme des spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours aux plus tristes expédients pour prolonger leur misérable existence. Tantôt ils dévoraient au milieu des jardins quelques légumes qu'on y trouvait encore, tantôt ils arrachaient des lambeaux de la chair d'animaux morts au milieu des rues; on en vit même plonger dans la rivière et en retirer du blé que les Russes y avaient jeté et qui était en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en rappelant l'idée d'un triomphe au milieu de l'image de la destruction, de la misère et de la mort. Après avoir traversé en totalité cette ville immense, nous cantonnâmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et Wladimir. Je logeai au château de Kouskowa, appartenant au comte de Cheremetew, homme d'une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation avait été pillée comme tout le reste. Après avoir consommé le peu de ressources qu'offrait ce pays, nous rentrâmes dans Moscou et nous logeâmes dans le faubourg de Wladimir. Ce faubourg, situé au nord de Moscou, est traversé par la petite rivière de la Jaouza, qui se jette dans la Moskowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont séparées par des enclos cultivés ou par des jardins; quelques palais s'y font remarquer comme dans les autres quartiers, le reste est bâti en bois. Comme presque tout était brûlé, il fallait loger les compagnies à de grandes distances les unes des autres, malgré les inconvénients qui en résultaient pour le service et surtout pour la police et la discipline. Je logeais au centre de mon régiment avec les officiers supérieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conservée. Quarante habitants du voisinage s'étaient réfugiés dans une grande salle de cette maison. J'ordonnai qu'on les protégeât et qu'on adoucît leur misère autant qu'il dépendait de nous; mais que pouvions-nous faire pour eux? nous étions près de manquer de tout nous-mêmes. C'était avec peine que l'on se procurait du pain noir et de la bière; la viande commençait à devenir très-rare; il fallait envoyer de forts détachements prendre des bœufs dans les bois où s'étaient réfugiés les paysans, et souvent les détachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle était la prétendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l'on manquait de viande et de pain. On se couvrait de fourrures, et l'on n'avait bientôt plus ni habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim. Un grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J'en fis arrêter cinquante que l'on conduisit à l'état-major. Un général, à qui j'en rendis compte, me dit que j'aurais pu les faire fusiller, et qu'il m'y autorisait parfaitement à l'avenir. Je n'ai point abusé de sa confiance.

On comprendra sans peine combien de malheurs et de désordres de tous genres signalèrent notre séjour à Moscou. Chaque officier, chaque soldat pourrait raconter à cet égard de singulières anecdotes. Une des plus frappantes est celle d'un Russe qu'un officier français trouva caché dans les ruines d'une maison; il lui fit entendre par signes qu'il le protégerait, et l'emmena en effet avec lui. Bientôt, étant obligé de porter un ordre et voyant passer un autre officier à la tête d'un peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement: _Je vous recommande monsieur_. Cet officier, se méprenant sur le sens de ce mot et sur le ton dont il était prononcé, prit ce malheureux pour un incendiaire et le fit fusiller.

Au commencement de l'incendie, un très-jeune homme, Allemand de nation et étudiant en médecine, vint se réfugier à mon bivouac; il était presque nu et paraissait avoir perdu la tête. Je l'accueillis, et le gardai dans mon logement pendant près de trois semaines; il paraissait reconnaissant, mais rien ne pouvait le guérir de sa terreur. Je lui fis un jour la plaisanterie de lui proposer de s'enrôler dans mon régiment; le même soir il disparut, et je ne le revis plus.

L'armée russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la Nara. Les corps de partisans répandus autour de Moscou devenaient plus entreprenants. La ville de Véréya fut surprise, la garnison massacrée. Les détachements et convois qui venaient joindre l'armée, les blessés et malades que l'on transportait en arrière étaient enlevés sur la route de Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de Moscou; les paysans massacraient les maraudeurs isolés. Le roi de Naples, dont la cavalerie était presque entièrement détruite et réduite depuis longtemps à manger du cheval, demandait tous les jours qu'on fît la paix ou bien qu'on se retirât. Mais l'Empereur ne voulait rien voir ni rien entendre; en réponse à leurs réclamations, les généraux recevaient de l'état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt il fallait rétablir l'ordre dans Moscou et protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché, tandis que tous les environs étaient ravagés et les paysans armés contre nous; tantôt il s'agissait d'acheter 10,000 chevaux, dans un pays où il n'y avait plus ni chevaux ni habitants; on annonçait ensuite le projet de passer l'hiver dans une ville ravagée, où nous mourrions de faim au mois d'octobre; puis venait l'ordre de faire confectionner des souliers et des vêtements d'hiver dans chaque régiment; et quand les colonels disaient que nous manquions de draps et de cuirs, on répondait qu'il n'y avait qu'à chercher pour en trouver de reste. En même temps, et comme pour rendre cet ordre plus inexécutable encore, on défendit sévèrement le pillage, et la garde impériale fut consignée au Kremlin. On nomma un gouverneur, un intendant, des administrations. Un mois entier cependant s'écoula sans que notre situation fût améliorée en rien.

Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s'empara de Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques pour y passer l'hiver. Cette simagrée était bien inutile; elle n'en imposa ni à l'ennemi ni à nos soldats. Je n'allai point à Boghorodsk. Je faisais alors partie d'une expédition commandée par le général Marchand, sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de Twer. Une partie de mon régiment m'accompagnait; le reste avait suivi le maréchal Ney. L'ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de la Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d'être donné à un officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut l'ordre de rentrer avec tout son détachement. Il fut facile alors de juger que l'armée allait quitter Moscou, puisque l'on cessait d'en défendre les approches.

Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère. Les généraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources étaient nulles pour l'armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et n'osaient pas les apporter, même quand on leur promettait de les payer. Un soldat de mon régiment, fils d'un cultivateur de la Côte-d'Or, mourut à côté de moi près d'un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise nourriture le consumait. Il mourut d'épuisement, et je le fis enterrer au pied d'un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à mourir loin de sa patrie et d'une famille dont il aurait peut-être fait le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne rapporte ici cette mort, dont je fus témoin, que parce que ce triste spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15.

Deux jours s'écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18, l'Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leur régiment en bon état. Personne, en les voyant, n'aurait pu s'imaginer combien les soldats avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a contribué à l'obstination de l'Empereur, en lui persuadant qu'avec de pareils hommes rien n'était impossible. Tout le 3e corps présent ne s'élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Bérenger, aide de camp du roi de Naples, apporta à l'Empereur la nouvelle de l'affaire de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d'armistice qui existait aux avant-postes; elle achevait de détruire toute espèce d'accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de l'Empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations. Il avait plus que jamais besoin d'employer tous les moyens qu'il savait si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser ceux des officiers de mon régiment dont j'avais déjà éprouvé le zèle; beaucoup d'entre eux furent avancés[31]. Le général qui commandait la division wurtembergeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le titre de comte de l'empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible récompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les privations avaient réduits à 800.

La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l'ordre de partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j'ordonnai les préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on m'avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon cœur, en dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je reçus leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-être m'ont-elles porté bonheur.

CHAPITRE II.

RETRAITE DE MOSCOU À VIASMA.

PROJETS DE L'EMPEREUR.--DÉPART DE MOSCOU.--MARCHE DU 3e CORPS JUSQU'A BOWROSK.--OPÉRATIONS DES AUTRES CORPS D'ARMÉE.--COMBAT DE MALOJAROSLAVETS.--LA RETRAITE EST DÉCIDÉE PAR LA GRANDE ROUTE DE SMOLENSK.--MARCHE DE BOWROSK À MOJAISK.--DE MOJAISK À VIASMA.--SITUATION DE L'ARMÉE.--AFFAIRE DE VIASMA.

L'Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu'à la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n'offrait plus aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp retranché de l'ennemi. Ainsi l'imprudence de notre long séjour à Moscou pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant des pays que la guerre avait épargnés.

Déjà le 4e corps occupait Fominskoé, sur la vieille route de Kaluga; il faisait l'avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au moment de son départ, l'Empereur voulut laisser à Moscou des traces de sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d'y rester quelques jours avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d'armée contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait, en même temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu à tout ce qui existait encore. Ainsi acheva de s'anéantir cette malheureuse ville, incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre rigoureux, les soins qu'il prit des blessés et des malades, au milieu de ces affreux ravages, honorent son cœur autant que son caractère.

Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n'avions traîné autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les ténèbres de la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous foulions sous nos pieds, tout semblait se réunir pour frapper l'imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient vivement l'embarras de notre situation; ils étaient doués de cette intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats français, et qui, en faisant mesurer toute l'étendue du danger, semblent aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.

Le couvent de Seminof, situé près de la barrière de Kaluga, était en flammes quand nous y arrivâmes. On brûlait les vivres que l'on ne pouvait emporter; et, par une négligence bien digne de ce temps-là, les colonels n'avaient point été prévenus. Il restait de la place dans plusieurs fourgons, et nous vîmes bruler sous nos yeux des provisions qui nous auraient peut-être sauvé la vie.

Le 3e corps, étant réuni, se mit en marche par la nouvelle route de Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impériale. Mon régiment était, à cette époque, de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s'élevait pas à plus de 11,000. Je pense que l'on peut évaluer en tout à 100,000 hommes la force de l'armée sortie de Moscou.

Rien n'était plus curieux que la marche de cette armée, et les longues plaines que l'on trouve en quittant Moscou permettaient de l'observer dans tous ses détails. Nous traînions à notre suite tout ce qui avait échappé à l'incendie de la ville. Les voitures les plus élégantes et les plus magnifiques étaient pêle-mêle avec les fourgons, les drouskis et les charrettes qui portaient les vivres. Ces voitures, marchant sur plusieurs rangs dans les larges routes de la Russie, présentaient l'aspect d'une immense caravane. Parvenu au haut d'une colline, je contemplai longtemps ce spectacle qui rappelait les guerres des conquérants de l'Asie; la plaine était couverte de ces immenses bagages, et les clochers de Moscou, à l'horizon, terminaient le tableau. On nous fit faire halte en ce lieu, comme pour nous laisser contempler une dernière fois les ruines de cette antique ville, qui bientôt acheva de disparaître à nos regards.

Le 3e corps arriva en deux jours de marche à Tschirkovo, et y prit position en gardant l'embranchement des routes de Podol et de Fominskoé, tandis que le 1er corps et la garde se portaient successivement, par une marche de flanc, sur la vieille route de Kaluga, pour soutenir le 4e. Le 3e corps, destiné à suivre ce mouvement le dernier, resta trois jours en position à Tschirkovo, et en partit le 23 à minuit. Cette marche de nuit fut affreuse; la pluie tombait par torrents, les chemins de traverse que nous suivions étaient entièrement défoncés. Nous n'arrivâmes à Bowrosk que le 26 au soir. Dans cette marche, nous fûmes sans cesse harcelés par les Cosaques, qui n'osaient cependant rien entreprendre de sérieux contre nous. Je mettais tous mes soins à maintenir dans mon régiment l'ordre, la discipline et l'exactitude du service; je n'eus que des éloges à donner aux officiers comme aux soldats. Un seul sergent, bon sujet d'ailleurs, ayant mis de la négligence dans le commandement d'un poste avancé qui lui était confié, j'ordonnai qu'il fût cassé, malgré les prières de son capitaine. Les généraux Girardin et Beurmann flanquaient notre marche avec la cavalerie légère. Ils avaient reçu l'ordre de mettre le feu à tous les villages.

Nous rejoignîmes le grand quartier général à Bowrosk; ce fut là que nous apprîmes les derniers événements. Le général Kutusow, instruit de la marche de l'armée française par la vieille route de Kaluga, avait quitté son camp de Taroutino; une marche de flanc parallèle à la nôtre le conduisit à Malojaroslavets, où il rencontra et attaqua le 4e corps. Dans ce brillant combat, l'avantage demeura aux Français, malgré l'infériorité du nombre; mais Kutusow avait pris à six lieues en arrière une position défendue par des redoutes; déjà une de ses divisions cherchait à déborder notre droite par la route de Médyn. Il fallait donc livrer bataille ou se retirer. La situation était grave, l'instant décisif. Le maréchal Bessières et d'autres généraux furent d'avis de la retraite; ce n'est pas qu'ils doutassent de la victoire, mais ils redoutaient les pertes que causerait le combat, la désorganisation qui en serait la suite. Les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie étaient affaiblis par la fatigue et la mauvaise nourriture. Comment remplacer ceux que nous allions perdre? comment transporter l'artillerie, les munitions, les blessés? Dans cette situation, une marche sur Kaluga était bien téméraire, et la prudence conseillait de se retirer sur Smolensk. Le comte de Lobau déclara même, à plusieurs reprises, qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour regagner le Niémen. Napoléon hésita longtemps; il passa toute la journée du 25 à étudier le champ de bataille et à discuter avec les généraux. Enfin, il se décida pour la retraite, et l'on doit ajouter, à son éloge, qu'un des motifs qui le déterminèrent fut la nécessité où l'on aurait été d'abandonner les blessés après la bataille. Toute l'armée reprit la route de Smolensk par Mojaisk, et le mouvement était commencé quand le 3e corps arriva à Bowrosk. Le 1er corps faisait l'arrière-garde. Les Cosaques continuaient à nous harceler avec leur activité ordinaire; ils attaquèrent les équipages du 4e corps, puis ceux du grand quartier général, et enfin l'Empereur lui-même, dont l'escorte les mit en fuite. Les chemins étaient encombrés de voitures de toute espèce qui nous arrêtaient à chaque pas; nous trouvions des ruisseaux débordés qu'il fallait passer tantôt sur une mauvaise planche, tantôt au milieu de l'eau. Le 28 au matin, le 3e corps occupait Véréya, le soir du même jour, Ghorodock-Borisow; le 29 enfin, laissant à droite les ruines de Mojaisk, nous atteignîmes la grande route au-dessous de cette ville.

On peut aisément se figurer quelles souffrances attendaient notre armée dans des lieux que les Russes et les Français avaient ravagés à l'envi. Si quelques maisons subsistaient encore, elles étaient sans habitants. Nos premières ressources devaient être à Smolensk, distant de nous de quatre-vingts lieues. Jusque-là il fallait s'attendre à ne trouver dans aucun lieu ni farine, ni viande, ni fourrages. Nous étions réduits aux provisions que nous avions emportées de Moscou; mais ces provisions, peu considérables en elles-mêmes, avaient encore l'inconvénient d'être inégalement réparties, comme tous les produits du pillage. Un régiment avait conservé quelques bœufs et manquait de pain; un autre avait de la farine et manquait de viande. Jusque dans le même régiment, cette inégalité se faisait remarquer. Quelques compagnies mouraient de faim, tandis que d'autres étaient dans l'abondance. Les chefs ordonnaient le partage, mais l'égoïsme employait tous les moyens pour tromper leur surveillance et se soustraire à leur autorité. D'ailleurs, pour conserver nos vivres, il fallait conserver les chevaux qui les traînaient, et le manque de nourriture en faisait mourir tous les jours un grand nombre. Les soldats qui s'écartaient de la route pour trouver à manger tombaient entre les mains des Cosaques et des paysans armés. Le chemin était couvert de caissons que l'on faisait sauter, de canons et de voitures abandonnés quand les chevaux n'avaient plus la force de les traîner. Dès les premiers jours enfin cette retraite ressemblait à une déroute. L'Empereur continuait à exercer sa vengeance sur les maisons. Le prince d'Eckmühl, commandant l'arrière-garde, était chargé de mettre partout le feu, et jamais ordre ne fut exécuté avec plus d'exactitude et même de scrupule. Des détachements envoyés à droite et à gauche de la route incendiaient les châteaux et les villages, à d'aussi grandes distances que le permettait la poursuite de l'ennemi. Le spectacle de cette destruction n'était pas le plus horrible de ceux que nous avions sous les yeux; une colonne de prisonniers russes marchait en avant de nous, conduite par les troupes de la Confédération du Rhin. On leur distribuait à peine un peu de chair de cheval, et les soldats chargés de les conduire massacraient ceux qui ne pouvaient plus marcher. Nous rencontrions sur la route leurs cadavres, qui tous avaient la tête fracassée. Je dois aux soldats de mon régiment la justice de dire qu'ils en furent indignés; ils sentaient d'ailleurs à quelles cruelles représailles le spectacle de cette barbarie exposerait ceux d'entre eux qui tomberaient entre les mains de l'ennemi.

En traversant le village de Borodino, plusieurs officiers allèrent visiter le champ de bataille de la Moskowa. On trouvait encore tous les débris épars sur le terrain, les morts des deux armées étendus sur la place où ils avaient été frappés. On a dit qu'on y avait vu des blessés vivant encore; je ne puis le croire, et l'on n'en a jamais donné la preuve. Nous étions, le 29 au soir, à l'abbaye de Kolotskoé, transformée d'abord en un hôpital, et qui n'était plus alors qu'un grand cimetière. Un seul bâtiment, conservé sur les ruines de la ville de Gyat, servait aussi d'hôpital à nos malades. Les colonels reçurent l'ordre d'aller y reconnaître les hommes de leur régiment. On avait laissé les malades sans médicaments, sans vivres, sans aucun secours. Je pus à peine y pénétrer, au milieu des ordures de toute espèce qui encombraient les escaliers, les corridors, et le milieu des salles. J'y trouvai trois hommes de mon régiment que je me fis un vrai plaisir de sauver.

Le 1er novembre, nous arrivâmes à Viasma. Quelques cabanes, situées dans le faubourg de Moscou[32], nous servirent de logement; cet abri, tout misérable qu'il était, nous parut bien doux après quinze jours de bivouac.