Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 17
Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le centre, servait, pour ainsi dire, d'avant-garde à cette position. L'Empereur en ordonna l'attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du 1er corps, l'enleva et s'y maintint après qu'elle eut été prise et reprise trois fois. Notre armée s'approcha alors et campa vis-à-vis de la position des ennemis. L'Empereur fit dresser ses tentes sur une hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde impériale campait en carré autour de lui.
La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l'ennemi et à placer les troupes en ordre de bataille. L'Empereur résolut d'attaquer le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu'on avait prise la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l'extrême gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait pas 120,000 hommes. On assure que l'on proposa à l'Empereur de manœuvrer sur sa droite pour tourner la gauche de l'ennemi et le forcer à quitter sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.
Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et l'impression qu'elle nous fit n'est point sortie de ma mémoire. Il y avait quelque chose de triste et d'imposant dans l'aspect de ces deux armées qui se préparaient à s'égorger. Tous les régiments avaient reçu l'ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu'à un combat. Rien n'était plus frappant que le sang-froid de ces vieux soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une nouvelle bataille n'était à leurs yeux qu'une victoire de plus, et, pour partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.
Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et présenta à l'Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance parut d'un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il venait d'Espagne et apportait à l'Empereur les détails sur la situation de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon, malgré ses graves préoccupations, l'entretint toute la soirée.
Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée, seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d'autre, on n'avait rien négligé pour enflammer l'ardeur des soldats; chaque général parlait aux siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans l'armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: _C'est dans cette croyance_, s'écriait-il, _que je veux moi-même combattre et vaincre. C'est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec le sang de l'agresseur et de ses légions_. Dans l'armée française, les maréchaux, réunis à l'Empereur près de la grande redoute, reçurent ses derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s'écria: _Voilà le soleil d'Austerlitz!_ On battit un ban dans chaque régiment, et les colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: _Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou!_ Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon fut tiré, et l'affaire commença.
Au même signal la garde impériale et les officiers d'état-major partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu'on avait prise la veille, et devant laquelle l'Empereur s'était établi. L'attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois, l'Empereur n'y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu'on peut les donner de loin. Jamais on ne vit plus d'acharnement que dans cette journée; à peine manœuvra-t-on; on s'attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par l'ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et soutint un mouvement que fit la droite de l'armée russe pour tourner la position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de bataille apportait la nouvelle d'une action héroïque. Déjà sur toute la ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal Ney demanda alors à l'Empereur de faire au moins avancer la jeune garde, pour compléter la victoire; il s'y refusa, ne voulant, a-t-il dit depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le poursuivre. Les corps d'armée bivouaquèrent sur le terrain.
La perte fut excessive de part et d'autre[29]: elle peut être évaluée à 28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de l'ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de l'Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun, et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d'officiers de tous grades restèrent sur le champ de bataille.
Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d'être coupé, décide sa retraite entière.
L'Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L'Empereur visita les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu'on en prît soin. Le même jour l'armée continua son mouvement, toujours sur trois colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait compléter la victoire, et c'était là que l'Empereur s'attendait à signer la paix. L'avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser le temps de l'incendier. Le quartier général s'y établit le 10.
Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à l'Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk pour rejoindre mon nouveau régiment.
Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je n'écrirai plus que l'histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du reste de l'armée, afin qu'on ne perde point de vue l'ensemble de ce grand mouvement, et qu'on puisse juger quelle part le 3e corps y a prise.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
SITUATION DU 3e CORPS ET EN PARTICULIER DU 4e RÉGIMENT.--MARCHE DE MOJAISK À MOSCOU.--INCENDIE DE LA VILLE.--LE 3e CORPS PLACÉ SUR LES ROUTES DE WLADIMIR ET TWER.--LE 3e CORPS ENTRE DANS MOSCOU ET OCCUPE LES FAUBOURGS DE CE CÔTÉ.--MANŒUVRE DES RUSSES.--LE 3e CORPS À BOGHORODSK.--RETOUR À MOSCOU.--REVUE DU 18 OCTOBRE.--ORDRE DE DÉPART.
Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j'arrivai le soir même au quartier général du maréchal Ney, dans un village près de Koubinskoé. Les régiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le maréchal m'accueillit avec toute son ancienne bonté; j'avais servi auprès de lui quelques années auparavant, et je considérai comme une double faveur en cette circonstance l'emploi qui me replaçait sous ses ordres. Je fus reçu le lendemain matin à la tête de mon régiment par le général d'Hénin, commandant la brigade.
Voici la composition du 3e corps:
LE MARÉCHAL NEY, GÉNÉRAL EN CHEF.
LE GÉNÉRAL GOURÉ, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.
+-------------------+----------+-------------+---------+ |GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |COLONELS | |DE DIVISION |DE BRIGADE| | | +-------------------+----------+-------------+---------+ |1re division. |Gengoult |24e léger. |Debellier| | |Lenchentin|46e de ligne.|Bru | |Ledru des Essarts |Bruni |72e de ligne.| | +-------------------+----------+-------------+---------+ |2e division. |Joubert |4e de ligne. |Fezensac | | | |18e de ligne.|Pelleport| |Razout |D'Hénin |93e de ligne.|Beaudouin| +-------------------+----------+-------------+---------+ |2 brigades |Beurmann | | | |de cavalerie légère|Valmabele | | | +-------------------+----------+-------------+---------+ |Artillerie |Fouchet | | | +-------------------+----------+-------------+---------+
Une troisième division d'infanterie, composée de Wurtembergeois, sous les ordres du général Marchand, était réduite à 1,000 hommes. Le prince de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L'Empereur lui fit des reproches très-sévères sur les désordres que commettaient ses troupes, désordres fort exagérés par les Français. Le prince de Wurtemberg voulut établir une discipline plus rigoureuse; mais comme on ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourants de faim se dispersèrent. Le prince lui-même, malade et mécontent, quitta l'armée.
Le 4e de ligne, formé dès les premières années de la révolution, avait fait toutes les campagnes d'Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au nombre de ses colonels. À l'époque où je pris le commandement du régiment, on pouvait partager les officiers en trois classes: la première, formée d'élèves nouvellement sortis de l'École militaire, ayant du zèle, de l'instruction, mais manquant d'expérience et dont la santé à peine formée ne pouvait déjà plus supporter les fatigues excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, composée d'anciens sous-officiers, que leur manque total d'éducation aurait dû empêcher d'aller plus loin, mais qu'on avait nommés pour entretenir l'émulation et pour remplacer les pertes énormes que causaient des campagnes aussi meurtrières; d'ailleurs excellents soldats, endurcis aux fatigues, et sachant tout ce que peut apprendre l'habitude de la guerre dans les grades inférieurs. La troisième classe tenait le milieu entre les deux premières; elle se composait d'officiers instruits, dans la force de l'âge, formés par l'expérience et ayant tous la noble ambition de se distinguer et de faire leur chemin. Cette classe était malheureusement la moins nombreuse.
Le général Ledru avait été longtemps colonel, et connaissait parfaitement les détails du service en paix comme en guerre. Le général Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne distinguant rien auprès de lui, il devait s'en rapporter à ceux qui l'entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient nécessairement de l'incertitude perpétuelle à laquelle il était livré. Parmi les généraux de brigade, je citerai le général Joubert, officier d'un mérite ordinaire, et le général d'Hénin, à qui une longue captivité en Angleterre avait fait un peu perdre l'usage de la guerre. Les colonels étaient pour la plupart d'excellents militaires. M. Pelleport, engagé volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce même régiment, qu'il commandait alors avec une rare distinction.
Mais le grand avantage du 3e corps était d'être commandé par le maréchal Ney, dont j'aurai occasion de faire remarquer souvent l'audace, la constance et l'admirable présence d'esprit.
Je fus frappé dès le premier jour de l'épuisement des troupes et de leur faiblesse numérique. Au grand quartier général on ne jugeait que les résultats sans penser à ce qu'ils coûtaient, et l'on n'avait aucune idée de la situation de l'armée; mais en prenant le commandement d'un régiment, il fallut entrer dans tous les détails que j'ignorais et connaître la profondeur du mal. Le 4e régiment était réduit à 900 hommes de 2,800 qui avaient passé le Rhin; aussi les quatre bataillons n'en formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de l'habillement et surtout la chaussure étaient en mauvais état; nous avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de bœufs et de moutons, mais ces ressources devaient bientôt s'épuiser; pour les renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous ravagions en vingt-quatre heures les pays que nous traversions.
Ce que je dis ici de mon régiment s'applique à tous ceux du 3e corps, et particulièrement à la division wurtembergeoise, qui était presque détruite; ainsi l'on peut assurer qu'il ne restait pas 8,000 combattants dans un corps d'armée de 25,000 hommes. On remarquait l'absence de beaucoup d'officiers blessés aux dernières affaires, entre autres des colonels des 46e, 72e et 93e. Jamais nous n'avions éprouvé de pertes aussi considérables; jamais aussi le moral de l'armée n'avait été si fortement atteint. Je ne retrouvai plus l'ancienne gaieté des soldats; un morne silence succédait aux chansons et aux histoires plaisantes qui leur faisaient oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les officiers eux-mêmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une armée vaincue, était remarquable après une affaire décisive, après une victoire qui nous ouvrait les portes de Moscou.
La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille: le roi de Naples à l'avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la garde impériale et le quartier général; sur la droite, le 5e corps; sur la gauche, le 4e. On marchait avec beaucoup d'ordre, les généraux et les officiers toujours à la tête de leurs troupes. Le général Kutusow, ne croyant plus pouvoir défendre Moscou, repliait successivement son avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en découvrant la ville. L'armée française bivouaqua, le 13, à Perkouschkovo; le lendemain l'avant-garde entra dans Moscou. Une troupe d'habitants armés tenta un moment de défendre le Kremlin et fut bientôt dispersée; l'avant-garde se porta en avant de la ville; l'Empereur s'établit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps campèrent à un quart de lieue en arrière de Moscou, avec défense expresse d'y entrer. Ce ne fut donc que de loin que nous aperçûmes alors cette antique capitale que nous venions de conquérir. Cependant nous admirâmes son immense étendue, ses dômes de mille couleurs, et l'incroyable variété qui distinguait ses nombreux édifices. Ce jour fut un des plus heureux pour nous, puisqu'il devait être le terme de nos travaux, puisque la victoire de la Moskowa et la prise de Moscou devaient amener la paix. Mais au moment même un événement sans exemple dans l'histoire du monde vint détruire ces flatteuses espérances, et montrer combien il fallait peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu'ils n'avaient pu défendre, fut brûlé de leurs propres mains. Depuis longtemps on s'occupait de préparer ce vaste incendie; le gouverneur Rostopchin avait réuni une immense quantité de matières combustibles et de fusées incendiaires, sous prétexte de travailler à la construction d'un ballon avec lequel on devait brûler l'armée française, tandis que ses proclamations, d'accord avec celles du général Kutusow, rassuraient le peuple de Moscou, en changeant en victoires les défaites de l'armée russe. À Smolensk, les Français avaient été battus; à la Moskowa, ils avaient été détruits. Si l'armée russe se retirait, c'était pour prendre une meilleure position et marcher au-devant de ses renforts. Cependant les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trésors du Kremlin; et lorsque l'armée russe fut aux portes de la ville, il devint impossible de cacher la vérité. Beaucoup d'habitants prirent la fuite; d'autres restèrent chez eux, pleins de confiance dans l'intérêt que les Français devaient mettre à conserver Moscou. Le 14 au matin, le gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple parmi lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la liberté; on leur distribua des mèches et des fusées incendiaires, et les agents de police reçurent l'ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes furent brisées, et le départ des autorités civiles, qui suivirent l'armée, devint le signal de l'incendie. L'avant-garde, en traversant la ville, la trouva presque déserte; les habitants, renfermés dans leurs maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort; mais à peine l'Empereur s'établissait au Kremlin, que le Bazar, immense bâtiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, était livré aux flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis à la fois dans tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrès de l'incendie, et il était impossible de les arrêter, puisqu'on avait eu la cruelle précaution de détruire les pompes. Les incendiaires surpris en flagrant délit étaient fusillés sur-le-champ. Ils déclaraient qu'ils avaient exécuté les ordres du gouverneur, et mouraient avec résignation. Les maisons furent livrées au pillage avec d'autant moins de scrupule que tout ce qu'on enlevait allait être consumé par les flammes; mais ce pillage fut accompagné de tous les excès qu'il entraîne à sa suite. Ce déluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives alarmes, et je me décidai à aller savoir des nouvelles au quartier général. J'entrai seul dans la ville, et bientôt les flammes me fermèrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger, ni celui de la chute des maisons ne pouvaient ralentir l'ardeur du pillage; les habitants, chassés de leurs maisons par nos soldats autant que par l'incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient à un affreux désespoir, d'autres témoignaient une morne résignation. Je rentrai au camp, vivement affligé de ce spectacle et décidé à donner tous mes soins à mon régiment en détournant la vue de malheurs que je ne pouvais soulager. Trois jours se passèrent en détails d'inspection; tous les officiers me furent présentés individuellement; je pris des renseignements sur la conduite et l'instruction de chacun. J'examinai aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui était relatif à l'instruction et à l'administration du régiment. La lueur de l'incendie de Moscou éclairait ces opérations. On avait défendu d'entrer dans la ville; mais le pillage avait commencé, et comme c'était la seule ressource, il était clair que les derniers venus mourraient de faim. Je convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement à nos soldats d'aller en prendre leur part. Au reste ce n'était qu'avec beaucoup de peine qu'ils pouvaient se procurer quelque chose. Il fallait en revenant traverser le camp du 1er corps placé devant nous, et se battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impériale qui voulaient tout enlever. Personne n'a moins profité que nous du pillage de cette ville. Au bout de six jours, le feu s'éteignit faute d'aliments; les neuf dixièmes de la ville n'existaient plus; et l'Empereur, qui s'était retiré au château de Pétrofski pendant l'incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur lesquelles il comptait encore[30].
Cependant, bien loin de se laisser décourager par la prise de Moscou, l'empereur Alexandre n'y vit qu'un motif de continuer la guerre avec plus d'ardeur.
Le général Kutusow, pensant avec raison qu'en partant de Moscou nous nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir, et, tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de Tula. Cette marche, éclairée par l'incendie de Moscou, porta au comble l'exaspération de l'armée russe. Kutusow se plaça derrière la Nara, à vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pénétrer dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille. En attendant, l'armée russe réparait ses pertes par de nouvelles levées, organisait son matériel et reprenait un nouveau courage avec de nouvelles forces. Au milieu de ces préparatifs on ne parlait que de paix aux avant-postes, et de feintes ouvertures de négociations entretenaient Napoléon dans l'espérance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur Kaluga avec l'avant-garde, vis-à-vis le camp retranché des Russes, et le 3e corps fut chargé de le remplacer au nord sur les routes de Twer et Wladimir, où l'ennemi avait laissé un corps d'observation.