Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 14

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J'étais depuis peu de jours en Espagne, et déjà je remarquai la différence de cette guerre avec celles que nous avions faites précédemment. Nous n'avions à combattre en Allemagne que les armées ennemies. La victoire nous rendait maîtres du pays. Les habitants se soumettaient tristement, mais avec calme. Si les désordres que nous ne commettions que trop souvent les irritaient contre nous, il était facile de les ramener avec de bons procédés. Ici, la haine était profonde, ardente, irréconciliable. On peut dire que toute la nation était armée contre nous, et nous ne possédions en Espagne que le terrain occupé par nos troupes. Les maraudeurs de notre armée, fort nombreux à cette époque, commettaient mille excès. Les cruautés commises contre nous semblaient aux Espagnols une vengeance légitime. Elles étaient même autorisées par la religion. J'ai trouvé dans un catéchisme l'article suivant:

_Est-il permis de tuer les Français? Non, excepté ceux qui sont sous les drapeaux de Napoléon._

Aussi existait-il entre eux et nous, une émulation de cruauté dont les détails feraient frémir. Même en notre présence, les Espagnols ne dissimulaient pas leurs sentiments. Un paysan, devant qui nous parlions du roi d'Espagne, ne craignit pas de nous dire: _Quel roi? le vôtre ou le nôtre?_ Les officiers de notre armée, les soldats eux-mêmes paraissaient attristés et inquiets. Accoutumés à vaincre l'ennemi sur le champ de bataille, ils comprenaient que la bravoure et l'art militaire sont impuissants à réduire une population tout entière, qui combat pour sa religion et son indépendance.

Je reçus à l'état-major du maréchal Ney le bienveillant accueil auquel j'étais accoutumé.

J'ai dit que le maréchal avait été envoyé sur cette route pour poursuivre Castanos et lui couper la retraite, mais les renseignements étaient difficiles à obtenir dans un pays dont les habitants fuyaient à notre approche, ou bien ne nous donnaient que de fausses nouvelles. Le maréchal Ney ignorait les résultats du combat de Tudéla; on chercha même à lui faire croire que le maréchal Lannes avait été battu. Il ignorait également la marche de Castanos, que l'on disait être à la tête de 60 ou 80,000 hommes; comme il n'en avait lui-même que 14 ou 15,000, il craignit de les exposer, et il passa trois jours à Soria pour attendre des renseignements qui n'arrivaient pas. Or le combat de Tudéla ayant eu lieu le 22, s'il eût marché sur Agreda le 23, il se trouvait sur les derrières de Castanos et complétait sa défaite. L'Empereur lui en fit des reproches avec les égards dus à son mérite, et en tenant compte des motifs qui pouvaient expliquer cette irrésolution.

Le maréchal Ney continua donc sa route et arriva le 28 novembre à Alagon, devant Saragosse, en passant par Agreda et Tarrazona. Le maréchal Moncey était à Alagon, occupé des préparatifs du siége de Saragosse. L'Empereur blâma encore ce mouvement, disant que le maréchal Ney ne devait point mêler ses troupes avec celles du maréchal Moncey, qui restait chargé du siége; que, pour lui, il ne devait s'occuper qu'à poursuivre Castanos.

Le soir même de notre arrivée à Alagon (28 novembre), le maréchal demanda l'aide de camp de service pour l'envoyer au quartier général de l'Empereur; j'étais de service et je fus donc désigné. La mission était dangereuse: l'Empereur marchait sur Madrid par la grande route d'Aranda; il devait se trouver près de cette capitale. On ne pouvait prendre la route directe par Catalayud. Il fallait donc gagner Aranda par le chemin que nous venions de parcourir et reprendre ensuite la grande route de Madrid; mais partout les populations étaient exaspérées et l'on devait craindre qu'elles ne voulussent exercer leur vengeance sur un officier isolé, comme il n'y en avait déjà que trop d'exemples. Aussi mes camarades me regardaient-ils comme perdu. On en fit même l'observation au maréchal Ney; car enfin je n'étais pas son aide de camp. J'en faisais seulement le service pour cette campagne, et c'était mal récompenser mon zèle que de m'envoyer à une mort presque certaine. Le maréchal, après un instant de réflexion, répondit que puisqu'il avait parlé d'un de ses aides de camp, il ne pouvait pas désigner d'autre officier; que l'aide de camp de service devait marcher, et que je ne souffrirais pas d'ailleurs qu'on en mît un autre à ma place. _La mission_, ajouta-t-il, _est dangereuse sans doute, mais moins qu'on ne le suppose; les populations, encore agitées et effrayées par notre passage, n'ont pas eu le temps de se concerter pour agir; je pense donc qu'avec du sang-froid et de la résolution, personne n'osera l'arrêter_. Cette confiance encouragea la mienne; et l'on va voir que l'entreprise, un peu téméraire, eut un plein succès.

Je partis le soir même, sous la conduite d'un guide espagnol. Il me conduisit à Malien par des chemins de traverse. Je ne reconnus pas la route par laquelle nous avions passé la veille; j'en fis l'observation, non sans quelque inquiétude. Mon guide me répondit qu'il avait quitté la grande route, parce qu'elle nous conduirait dans un village où je pourrais être arrêté. Nous arrivâmes en effet sans encombrer à Malien, et la rare fidélité de ce premier guide me parut d'un bon augure pour le succès de mon périlleux voyage. Je trouvai ensuite, de distance en distance, des postes de cavalerie française qui me fournissaient un cheval et un cavalier d'escorte. Partout les populations étaient inquiètes, agitées, incertaines. Je trouvai sur la route beaucoup de traînards et de maraudeurs de notre corps d'armée; je les grondai de rester en arrière, quoique au fond du cœur je fusse charmé de les trouver sur mon chemin. À Tarrazona, pendant qu'on sellait mon cheval, un hussard fit partir un pistolet par mégarde, un rassemblement considérable et assez menaçant se forma aussitôt devant la porte. Le brigadier voulait faire monter à cheval et disperser le rassemblement; c'était le meilleur moyen de se faire massacrer. Je l'en empêchai et je sortis avec le hussard qui m'accompagnait. Les groupes s'écartèrent pour me laisser passer, et je traversai la ville au petit pas, donnant et recevant des saluts. Je trouvai sur toute ma route les habitants dans une attitude hostile; leurs visages portaient l'empreinte de la haine et de la frayeur. À mon approche, des groupes se formaient et se dissipaient aussitôt. Si je n'ai pas été massacré, assurément ce n'est que par la crainte des représailles. J'arrivai ainsi à Aranda le 30 novembre, après avoir marché jour et nuit. Je suivis alors la grande route de Madrid. Les dangers étaient passés, car je me trouvais au milieu des corps d'armée qui marchaient à la suite de l'Empereur; mais les chevaux de poste avaient été enlevés, et il n'existait aucun moyen de correspondance. Je voyageais presque toujours à pied, singulière manière de porter des dépêches. Tout était ravagé sur la route, où l'on ne trouvait pas plus de vivres que de chevaux. Après avoir traversé le champ de bataille de Somosierra, je trouvai enfin l'Empereur, le soir du 3 décembre, au château de Chamartin, devant Madrid. La ville se rendit le lendemain.

Aussitôt après mon départ, le maréchal Ney recevait l'ordre de se rendre lui-même à Madrid par Catalayud, Siguenza et Guadalaxara; je ne pouvais aller isolément à sa rencontre par cette route. Le prince de Neuchâtel me garda à Madrid jusqu'au 10; le maréchal Ney était alors à Guadalaxara. La proximité de cette ville me permit d'aller l'y joindre sans danger. Ce ne fut donc qu'au bout de douze jours que je pus lui rendre compte de ma singulière mission. Ses aides de camp m'embrassèrent tous comme un homme échappé du naufrage. Le corps d'armée du maréchal Ney vint tenir garnison à Madrid le 14. L'Empereur le passa en revue un des jours suivants. Ce corps d'armée fut ensuite destiné, ainsi que celui du maréchal Soult, à poursuivre l'armée anglaise commandée par le général Moore, qui se retirait à travers le royaume de Léon et la Galice pour s'embarquer à la Corogne. Le maréchal Ney devait former la réserve du maréchal Soult.

Nous partîmes le 20 décembre pour Astorga, où nous arrivâmes le 2 janvier, en passant par Guadarrama, Tordesillas, Rioseco. La rigueur du temps rendit pénible et même dangereux le passage de la montagne du Guadarrama.

L'Empereur suivit la même route jusqu'à Astorga, et retourna ensuite à Valladolid. Le maréchal Soult, qui nous précédait, suivait les Anglais dans leur retraite, qu'ils conduisirent avec habileté. On lui avait donné la brigade de cavalerie légère du maréchal Ney, commandée par le général Colbert, qui fut tué, le 3 janvier, à Carcabelo, dans une affaire d'avant-garde, qu'il dirigeait comme toujours avec sa téméraire valeur. Cette nouvelle nous causa une profonde douleur. Tous les aides de camp du maréchal Ney étaient dévoués au général Colbert, qui leur témoignait la plus grande bonté. On a dit qu'il avait exprimé le regret d'être enlevé si tôt à la carrière qui s'ouvrait devant lui. Ce n'est point exact: il a été tué sans pouvoir proférer une parole.

Le maréchal Soult continua à poursuivre les Anglais sans réclamer l'assistance du maréchal Ney, qui resta toujours en réserve, soit à Astorga, soit à Lugo. Après avoir perdu la bataille de la Corogne, les Anglais s'y embarquèrent le 17 et le 18; ils perdirent dans cette retraite six mille hommes, trois mille chevaux, un matériel considérable.

Le départ de l'armée anglaise nous rendait maîtres de tout le pays. Le maréchal Ney fut chargé d'occuper la Galice, et le maréchal Soult de s'approcher des frontières du Portugal.

Je passai huit jours à Lugo, et, au moment de partir pour la Corogne, le maréchal voulut bien m'engager à retourner à Paris pour prendre part à la campagne qui se préparait contre l'Autriche. Il me proposa seulement de retarder de quelques jours, si j'étais curieux de voir la Corogne. Je n'acceptai point, et je fis très-bien. Il n'y avait pas une minute à perdre pour la campagne d'Autriche. D'ailleurs, huit jours après mon passage, les communications étaient interceptées et tous nos postes égorgés. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, qui retournait aussi en France, m'accompagna; et je fus heureux de trouver un tel compagnon de voyage pour une route pénible, longue et dangereuse. Notre voyage eut lieu plus tranquillement qu'on n'eût osé l'espérer. Nous trouvâmes partout des postes de correspondance, dont les commandants nous fournissaient des chevaux. Nous arrivâmes le 1er février à Valladolid, et des relais de poste nous conduisirent à Bayonne et de là à Paris.

II.

CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.

J'arrivais d'Espagne, quand je dus repartir de Paris pour cette nouvelle campagne. Le prince de Neuchâtel voulut bien m'adjoindre à ses aides de camp (j'étais capitaine aide de camp du duc de Feltre, mon beau-père). Je n'écris pas mon journal qui n'offrirait point d'intérêt, n'ayant eu aucune mission; je n'ai fait que suivre le grand quartier général. Je n'écris donc que quelques mots pour compléter mon histoire militaire.

Cette campagne avait succédé si vite à la campagne d'Espagne que l'Empereur n'avait dans les premiers temps personne auprès de lui, et que nous arrivâmes successivement, sans chevaux, sans équipages. C'était chose curieuse que de voir les officiers du grand quartier général montés sur des chevaux de paysans; d'autres officiers de la maison civile de l'Empereur remplaçant avec zèle et intelligence ceux qui n'avaient pu encore arriver.

Je rejoignis l'Empereur sur le premier champ de bataille, à Abensberg (20 avril); deux jours après, à Eckmülh, le général Cervoni fut tué à mes côtés, et je fus témoin des regrets que l'Empereur donna à cet ancien compagnon d'armes.

Après la prise de Ratisbonne, je suivis le quartier général à Vienne, et à l'affaire d'Aspern (21 mai), étant envoyé près du général Nansouty, je reçus au genou gauche une forte contusion qui me força de me rendre à Vienne, et me priva d'assister à la bataille d'Essling, le lendemain 22. Le temps qui s'écoula jusqu'à la reprise des hostilités me permit de me rétablir, et j'étais présent à Wagram et à la suite des hostilités jusqu'à l'armistice de Znaym. L'Empereur, pour récompenser ma bonne volonté, et plutôt ce que j'aurais voulu faire que ce que j'avais fait, me nomma chef d'escadron et baron de l'Empire, avec une dotation de 4,000 francs en Hanovre.

III.

MISSION À L'ARMÉE DE CATALOGNE EN 1811.

Je fus envoyé, au mois d'août 1811, en mission auprès du maréchal duc de Tarente, qui commandait l'armée de Catalogne, et qui, après un siége très-brillant, venait de reprendre le fort de Figuières, qui avait été surpris par l'ennemi. Mes instructions me prescrivaient d'aller à Girone, à Barcelonne et au mont Serrat. Le maréchal me dit que pour aller à Girone, il me faudrait l'escorte d'un bataillon, pour Barcelonne celle d'une division, et qu'enfin je ne pourrais aller au mont Serrat que lorsque toute l'armée ferait un mouvement pour s'en rapprocher. Cependant l'ordre m'avait été donné, sans tenir aucun compte de ces difficultés, tant à cette époque on ignorait ou l'on feignait d'ignorer la véritable situation de l'Espagne. Je restai donc un mois au quartier général, en me contentant de visiter Figuières et les environs.

À mon retour à Paris j'écrivis le rapport ci-joint.

_Rapport sur la Catalogne et la situation de l'armée._

La guerre de Catalogne plus encore que celle du reste de l'Espagne présente des difficultés qui paraissent presque insurmontables. Ces difficultés viennent des dispositions du pays et des moyens qu'on a employés et que l'on emploie encore pour le soumettre.

L'esprit du pays nous est premièrement tout à fait opposé. Les Catalans sont fiers, ennemis de tout assujettissement, ils ont toujours été en guerre ou en révolte. Ils détestaient les Français depuis la guerre de la Succession, ils se croient même au-dessus des autres Espagnols dont leur langage contribue encore à les séparer; ils ont peut-être encore plus de ténacité dans leurs opinions, surtout plus de respect pour les ecclésiastiques et de zèle pour la religion.

Telles étaient leurs dispositions au commencement de la guerre; et c'est avec des vexations, des brigandages de toute espèce, de mauvais traitements, même des cruautés, et du mépris pour tous les objets de leur culte, qu'on a cherché à les soumettre. Doit-on s'étonner de leur haine et de leur aversion pour les Français? Aussi l'une et l'autre sont-elles portées au comble, et je ne crois pas trop m'avancer en disant que nous n'avons pas un ami dans toute la Catalogne; il est même impossible d'essayer de les ramener, et il ne reste plus pour les soumettre qu'à employer la force. Ce dernier parti ne présente pas de moins grandes difficultés. Un pays de près de 200 lieues carrées, ayant une grande étendue de côtes, couvert de montagnes, arrosé de mille courants d'eau, et n'ayant que peu de chemins, un tel pays offre de grands moyens de défense aux insurgés soutenus par les Anglais.

La difficulté des subsistances est pour nous un obstacle de plus, et l'on ne doit pas s'attendre à trouver de grandes ressources dans les récoltes du pays.

La Catalogne, bien cultivée autrefois, produisait du froment, du seigle, du maïs, de l'huile, du vin, etc.; cependant jamais le blé ne suffisait à la consommation de la province. Comment la récolte de cette année pourrait-elle fournir aux besoins de l'armée, surtout si l'on pense qu'elle souffrira de la diminution de la population et que les insurgés en auront une partie?

On peut dire que la Catalogne est constamment en pleine insurrection. Nous n'y sommes maîtres que des lieux que nous occupons, et l'on ne peut aller nulle part sans des escortes souvent nombreuses. Ce n'est pourtant pas qu'ils aient fait le moindre progrès en tactique ou en discipline, ils ne déploient pas même sur le champ de bataille un courage très-brillant; nous les battons en toute rencontre, même avec des forces inférieures: mais il existe dans chaque individu une volonté de résistance que les revers exaltent au lieu de diminuer, que les succès encouragent et dont on ne peut prévoir le terme.

La surprise du fort de Figuières avait fort relevé leurs espérances. On sait que par l'incroyable négligence du gouverneur, la trahison de quelques Espagnols qui étaient dans le fort et la lâcheté des Napolitains qui le défendaient, le fort fut surpris par une porte basse et que les insurgés s'en emparèrent sans résistance. Le maréchal duc de Tarente se trouvait à Barcelonne. Dans le premier moment tout parut perdu et les Catalans crurent voir les Français chassés d'Espagne. Cependant ces événements n'eurent aucune suite fâcheuse, le duc de Tarente revint aussitôt investir le fort, toutes les tentatives des insurgés pour le débloquer ou pour en sortir furent vaines. Le général Baraguay-d'Hilliers les battit complétement, et le fort se rendit enfin après un blocus dans lequel les troupes françaises déployèrent une intelligence et une bravoure au-dessus de tout éloge.

Après la capitulation, il fallut donner quelque repos aux troupes qui étaient excessivement fatiguées des travaux du blocus. On prit des cantonnements autour de Figuières, où s'établit le quartier général. L'intention de l'Empereur était que l'armée se portât à Barcelonne ou au mont Serrat; mais l'énorme quantité de malades rendit toute espèce de mouvements impossible. On n'aurait pu réunir plus de 4,000 hommes, et cette petite armée, sans cesse harcelée en route par les insurgés, se serait entièrement fondue. On ne peut donner trop d'éloges au bon esprit de l'armée, et il serait injuste de citer quelques régiments ou quelques officiers; tous ont rivalisé d'activité, de courage et d'intelligence. L'armée attend avec confiance de la bonté de l'Empereur les récompenses qu'elle a si bien méritées. Les insurgés sont en force sur la côte; leur quartier général est à Mataro, le général Lasey les commande; ils ont aussi quelques troupes sur la rive droite de la Fluvia à Castel-Follit et Olot. Ils s'occupent de lever des hommes et de les organiser; ils lèvent aussi des contributions; il paraît qu'ils travaillent toujours à fortifier Urgel et Cardonne. Avant d'entreprendre le siége de ces deux places nous serons obligés de construire pour l'artillerie un chemin de Manresa à Cardonne et un autre de Belver à Urgel.

Les Anglais paraissent sans cesse sur les côtes pour protéger les insurgés et gêner le cabotage; l'occupation des îles de Las Medas n'atteint que trop ce dernier but. Nous avions un poste dans la tour de l'île du milieu, il était facile de prévoir que l'ennemi voudrait nous en chasser, et le maréchal ordonna une reconnaissance sur ce point. Les officiers d'artillerie qui y furent envoyés rapportèrent qu'il était impossible d'élever des batteries sur la grande île la plus voisine de la côte et qui est fort escarpée. On dut croire, d'après ce rapport, le poste de la seconde île en sûreté. Cependant l'ennemi construisit en une nuit une batterie sur la grande île, malgré cette impossibilité prétendue, la tour que nous occupions dans l'île voisine fut détruite en un instant et le poste obligé de se rendre. Depuis ce temps l'ennemi se fortifie dans la grande île, où il a fait sauter les murs et élever des batteries. Ce malheureux événement rend le cabotage très-difficile sur ce point.

La communication est interrompue. Le chemin qui y conduit le long de la mer est entièrement détruit. Quant à la route d'Ostalrich, les insurgés l'ont fait sauter en différents endroits, et l'on ne peut passer sur cette route qu'avec toute l'armée. On a cependant de temps en temps par des espions des nouvelles de Barcelonne. Le général Maurice Mathieu y maintenait le plus grand ordre et la plus parfaite surveillance. Comme les insurgés venaient souvent couper l'aqueduc qui conduit dans la place les eaux du Béjos, on construisit une redoute près de Moncada pour s'opposer à leurs entreprises. Le baron Dérolès, commandant les insurgés sur ce point, résolut d'enlever cette redoute au mois de septembre. Le général Mathieu en ayant eu avis sortit avec 1,500 hommes de la garnison, marcha à l'ennemi qui était fort de 3,000 hommes de ligne et un grand nombre de paysans; malgré cette disproportion, l'ennemi fut repoussé et poursuivi jusqu'à Ripallen.

On estime que Barcelonne est approvisionnée jusqu'à la fin de l'année, excepté en viande dont on ne donne depuis longtemps à la garnison que les dimanches. Il est donc essentiel de renouveler bientôt l'approvisionnement; pour parvenir à ce but, le cabotage présente de grandes difficultés, surtout depuis les entraves qu'y apportent les Anglais. La voie par terre est impraticable à cause des chemins; il n'y a donc d'autre moyen qu'une expédition maritime.

Les habitants de Barcelonne nous sont aussi opposés que ceux du reste de la Catalogne. Pendant le séjour qu'y fit le duc de Tarente, les habitants élevaient des feux la nuit sur les terrasses des maisons pour servir de signaux aux insurgés, et malgré les menaces les plus sévères et les recherches de la police, il fut également impossible d'empêcher cette connivence et d'en découvrir les auteurs. On n'avait que très-difficilement des nouvelles de la division Frère; elle s'étendait depuis le mont Serrat jusqu'à Lérida.

Un pareil état de choses laisse, comme on l'a dit, bien peu d'espérance de voir l'ordre se rétablir. Il faudrait, pour vaincre tant d'obstacles, employer une armée nombreuse parfaitement disciplinée, commandée par des généraux expérimentés et occupés du bien public. Il faudrait surtout que le chef de cette armée fût d'une probité irréprochable, qu'il eût avec les Espagnols de l'indulgence sans faiblesse, de la fermeté sans dureté; que cette armée fût payée exactement de l'argent de France et qu'on ne fût pas obligé d'attendre pour toucher la solde la rentrée des contributions si lente et si incertaine; enfin que l'on tâchât de persuader aux Espagnols que l'on s'intéresse à eux, qu'on les estime et qu'on les honore, que l'on s'occupe de leur bonheur; peut-être à force de bons procédés pourrait-on ramener ceux que la rigueur n'a fait qu'éloigner davantage, et peut-être avec le temps pourrait-on guérir des plaies si profondes et si envenimées.

LIVRE II.

CAMPAGNE DE RUSSIE EN 1812.

Iliaci cineres, et flamma extrema meorum, Testor, in occasu vestro, nec tela, nec ullas Vitavisse vices Danaum; et si fata fuissent Ut caderem, meruisse manu.

Ô cendres d'Ilion, et tous, mânes de mes compagnons, je vous prends à témoin que, dans votre désastre, je n'ai reculé ni devant les traits des ennemis, ni devant aucun genre de danger, et que, si ma destinée l'eût voulu, j'étais digne de mourir avec vous.

_Énéide_, liv. II.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

COMPOSITION DE L'ARMÉE FRANÇAISE ET DE L'ARMÉE RUSSE.--DÉCLARATION DE GUERRE.--PASSAGE DU NIÉMEN.--LE QUARTIER GÉNÉRAL À WILNA.--SÉPARATION DES DEUX CORPS RUSSES.--CONQUÊTE DE TOUTE LA LITHUANIE.--LE QUARTIER GÉNÉRAL À GLUBOKOÉ.--MOUVEMENTS DES RUSSES.--COMBATS DEVANT WITEPSK.--PRISE DE CETTE VILLE.--CANTONNEMENTS[22].