Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 13

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J'arrivai enfin à Kostroma, en passant par Jaroslaw, et je rejoignis le dépôt d'officiers prisonniers qui y était établi. Ici commença pour moi une existence toute nouvelle. Le général russe qui m'avait si indignement traité se garda bien de me recommander au gouverneur de Kostroma, homme d'ailleurs ignorant et assez grossier, comme les Russes qui ne savent ni l'allemand ni le français. Sa femme, mieux élevée, me reçut bien et m'offrit quelques livres pour ma consolation. Du reste rien ne me distingua des autres prisonniers, ce qui au fait n'eût guère été possible. À Wilna, j'étais seul, mais à Kostroma les distinctions auraient blessé les officiers d'un grade égal ou supérieur au mien. Je fus donc réduit à la vie commune, dont voici la description.

Il y avait à Kostroma trois officiers supérieurs: un lieutenant-colonel et deux chefs d'escadron mangeant à part, et une vingtaine d'officiers inférieurs, auxquels je me réunis. Nous étions douze logés dans deux chambres, et couchés sur des chaises, sur un matelas, sur la paille sans pouvoir éviter complètement les insectes et la vermine. Nous avions trouvé heureusement une assez bonne pension chez un Allemand établi à Kostroma, et aussi bon marché qu'il convenait à notre position. Je n'ai à mentionner aucun de ces officiers en particulier; ils appartenaient à différentes armes, à différents corps. On y voyait des sous-officiers se faisant passer pour officiers, et jouant si bien leur rôle que les officiers véritables en furent la dupe. Ainsi un jeune fourrier de chasseurs, s'étant procuré un petit habit gris, se disait élève sorti de Saint-Cyr, et pris au moment où il allait rejoindre son régiment d'infanterie. Tel maréchal des logis se faisait lieutenant, tel adjudant, capitaine. Les véritables officiers, ayant appris plus tard ces tours de passe-passe, s'en sont choqués, et bien à tort, selon moi. Il est naturel de chercher à améliorer une situation si triste; et pour un prisonnier, entre le traitement des officiers et celui de la troupe, c'est la vie ou la mort. Pour moi je crus recommencer mon apprentissage du camp de Montreuil. Il me fallait oublier Wilna comme autrefois j'avais oublié Paris, reprendre l'habitude de toutes les privations, de toutes les misères, me retrouver dans l'intimité de gens bien différents de ceux avec lesquels j'avais repris l'habitude de vivre. Ces officiers dans le fait différaient peu des soldats. C'étaient la même ignorance, un pareil manque de savoir-vivre; quelques-uns, un peu mieux élevés, souriaient en entendant les autres. Chacun racontait ses prouesses vraies ou fausses. Les caractères n'étant plus contenus par la discipline, se montraient à découvert. Il y avait du bien, du mal, de la générosité, de l'égoïsme; des natures bienveillantes, des caractères querelleurs. On aurait compté plus d'un duel dans cette petite colonie si nous avions eu des armes. Le temps, le bonheur de voir la fin de notre exil firent oublier les querelles, et je ne crois pas qu'une seule de ces provocations ait été suivie d'effet.

Un officier était fort mal vu de tous les autres. Quoique logeant et mangeant avec nous, on le laissait toujours à part. J'ai su qu'on l'accusait d'avoir reçu d'un seigneur polonais une somme à distribuer à ses camarades d'infortune, et de l'avoir gardée pour lui.

Comme au camp de Montreuil aussi, mon arrivée causa quelque surprise, même quelque ombrage. Ma toilette, moins décousue que celle des autres quoiqu'elle ne fût pas brillante, ma situation exceptionnelle jusqu'à ce jour paraissaient étranges. Quel était cet officier qui voyageait en poste avec un sous-officier russe pour le conduire? Pourquoi cette distinction qui n'était pas due à son grade? Il se disait aide de camp du maréchal Ney, et il portait l'uniforme du 59e. Était-ce encore un chevalier d'industrie, un de ces prisonniers habiles à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas? Ces doutes furent bientôt dissipés. Moins novice qu'au camp de Montreuil, je savais à qui j'avais affaire, et je connaissais la langue du pays. Quelques officiers, comprenant la situation de ma famille, ne s'étonnaient pas de me voir de l'argent. Mon caractère plut à mes compagnons d'infortune, et je n'employai mes avantages personnels qu'à leur être agréable; la meilleure intelligence s'établit donc entre nous.

Dans ce chef-lieu d'un des gouvernements les plus reculés de la Russie d'Europe, on rencontrait cependant quelque société. On parlait peu français et un peu plus allemand. Personne ne nous donna à dîner; mais nous reçûmes quelques invitations à des collations qui duraient presque toute la journée, avec le genre d'hospitalité particulier aux peuples à demi sauvages. Il fallait manger de toutes sortes de choses l'une après l'autre, et quand ensuite vous vouliez vous retirer en prétextant une affaire, le maître de la maison courait après vous pour vous conjurer de revenir ensuite.

La nouvelle de la paix arriva enfin, et fut suivie de l'ordre de notre départ. Mais quel étrange voyage! Il y a plus de trois cents lieues de Kostrama à Wilna, en passant par Moscou; et encore, comme on voulait nous faire éviter cette capitale, on allongea la route de cinquante lieues. Chacun de nous était monté sur une petite charrette à un cheval conduite par un paysan. Un détachement de soldats, commandé par un officier, ouvrait et fermait la marche. Qu'on juge l'un voyage de trois cent cinquante lieues à petites journées dans un tel équipage, par tous les temps! Quelle incommodité, quel ennui, quelle fatigue! À peine trouvions-nous à manger, et Dieu sait ce que nous trouvions. Nous couchions dans de mauvaises huttes, au milieu des paysans, et exposés à tous les inconvénients qui pouvaient en résulter. Dans les villes nous faisions de meilleurs repas en emportant quelques provisions pour les jours suivants. Par une négligence bien digne de moi dans ma jeunesse, je me laissai voler presque tout mon argent et je fus privé d'une ressource qui eût été précieuse pour moi et pour les autres. Après vingt-huit jours de cet étrange voyage, nous arrivâmes à Wilna en passant par Vladimir, Kolomna, Kaluga, Viasma, Smolensk, Orcha, Borissow et la Bérézina, lieux devenus depuis bien tristement célèbres, et que je ne m'attendais pas à revoir cinq ans plus tard dans une situation tellement différente. Wilna étant le lieu de rendez-vous de tous les convois de prisonniers, chacun eut la faculté de rejoindre individuellement l'armée française. Le général Korsakoff avait repris son gouvernement, le général Benningsen, revenant de l'armée, s'y trouvait également. Je les remerciai tous deux de leurs bontés. Tous deux me témoignèrent le regret que leur causait un fatal voyage, qu'ils m'auraient épargné s'ils eussent pu le prévoir.

Je reçus à Wilna la plus aimable hospitalité de la part d'un inconnu. Je rencontrai un jeune officier russe que j'avais vu à Paris avant la guerre. Il me mena voir son général retenu dans sa chambre par suite d'une chute. Celui-ci, apprenant que j'étais dans mon logement à peu près couché par terre par suite de l'encombrement que causait la quantité de prisonniers, me fit mettre un lit dans son salon et me garda jusqu'à mon départ. Rien n'égale l'hospitalité des Russes, mais il serait dangereux de s'y fier; leur accueil est capricieux et changeant comme leur caractère. Tels sont les peuples encore à demi sauvages; et l'on se rappelle que le capitaine Cook, après avoir reçu mille marques d'affection des habitants d'une île de la mer du Sud, fut massacré par eux quand la tempête le rejeta sur le rivage. Il est bon de vivre avec les Russes, quand on peut se passer d'eux.

Je ne peindrai pas ma joie en retrouvant à Varsovie l'armée française, en revoyant nos uniformes, nos soldats armés. Mon bonheur fut plus grand encore à Glogau, quartier général du 6e corps, dont les régiments occupaient la Silésie. Le maréchal Ney était retourné à Paris, en laissant à Glogau son aide de camp d'Albignac, mon meilleur ami. Le général Marchand commandait le corps. Le général Colbert se trouvait aussi à Glogau. Tous me reçurent comme un échappé de la Sibérie, et m'apprirent une nouvelle qui me combla de joie: on m'avait donné la croix de la Légion d'honneur. La nomination avait souffert quelque embarras, non que j'en fusse plus indigne qu'un autre, mais je n'avais été porté ni à l'état-major comme comptant au régiment dont je portais l'uniforme, ni à mon régiment, parce que j'étais à l'état-major. Le zèle de d'Albignac, la bienveillance du général Marchand vainquirent cette difficulté; mon cœur en garde à leur mémoire une éternelle reconnaissance.

Après avoir raconté ma captivité en détail, je voulus apprendre à mon tour ce qui s'était passé à l'armée, les glorieuses actions auxquelles j'avais eu le malheur de rester étranger. Je termine par l'extrait de nos conversations, qui confirment et quelquefois modifient les travaux des historiens; ce sera le complément de l'analyse très-succincte des opérations de cette campagne. Semblable aux poëmes anciens, mon journal sera partie en action, partie en récit.

Le temps de ma captivité avait été bien utilement employé à l'armée. Dantzick s'était rendu le 21 mai, après une belle défense continuée pendant cinquante jours de tranchée ouverte. Cette conquête nous rendait maîtres du cours entier de la Vistule. L'armée avait reçu des vivres dans ses cantonnements; elle campait au bivouac par divisions, protégée par des ouvrages de campagne et des abatis. J'ai raconté la position de chaque corps d'armée, et l'on a vu que le 6e était à l'avant-garde entre la Passarge et l'Alle, le quartier général à Guttstadt sur cette dernière rivière. Trois mois s'étaient ainsi passés. Napoléon se préparait à reprendre l'offensive, lorsque, le 5 juin, il fut prévenu par Benningsen, dont l'effort principal eut lieu contre le 6e corps, qu'il espérait écraser à l'aide de forces supérieures. Rien n'avait pu faire pressentir les préparatifs de l'ennemi ce jour-là; mais comme on s'y attendait d'un moment à l'autre, et que toutes les précautions étaient prises, les troupes furent sur pied en un instant. Le maréchal Ney se retira sur Deppen, point qui lui était assigné en cas de retraite pour repasser la Passarge; mais il ne fit ce jour-là que la moitié du chemin, et l'ennemi ne put le faire reculer que de deux lieues, pendant lesquelles il combattit toujours. Le soir, en rendant compte à l'Empereur, et sachant qu'il serait attaqué le lendemain, il ne craignit pas d'écrire: «_Je ferai perdre encore à l'ennemi la journée de demain_.» En effet, le 6 juin, il défendit le terrain pied à pied jusqu'au pont de Deppen. Là, se trouvant serré de près, il profita de quelques accidents de terrain qui retardaient la marche de l'ennemi pour faire contre lui un mouvement offensif. Ce mouvement, si inattendu de la part des Français en pleine retraite, arrêta un instant la marche des Russes et permit au 6e corps d'exécuter le passage de la Passarge. Ces deux journées couvrirent de gloire le 6e corps d'armée et son illustre chef, en donnant à l'Empereur le temps d'arriver et de préparer les grands événements qui suivirent.

Les corps d'armée se réunirent, le 8, à Saalfeld, conduits par Napoléon, qui manœuvra pour tourner la droite des Russes et les couper de Kœnigsberg. Benningsen, renonçant à l'offensive, se retira par les deux rives de l'Alle jusqu'à Heilsberg, qu'il avait entouré d'ouvrages de campagne. Il fut attaqué le 10 en avant de cette ville par le prince Murat et Davout, qui n'attendirent ni la présence ni les ordres de l'Empereur. Après une journée de carnage les troupes bivouaquèrent sur le terrain. Le lendemain 11, Benningsen continua la retraite en suivant les bords de l'Alle jusqu'à Friedland. Là, il s'arrêta pour livrer bataille; il eût été plus sage de descendre l'Alle jusqu'à la Prégel, de se placer ensuite derrière ce fleuve en couvrant Kœnigsberg. La résistance que lui avaient fait éprouver nos corps détachés devait lui apprendre à quel danger il s'exposait en combattant l'armée entière commandée par Napoléon. Je ferai encore moins le récit de cette bataille que des autres, puisque je n'y ai point assisté; je dirai seulement quelques mots sur la part que le 6e corps y a prise. Friedland est situé sur la rive gauche de l'Alle. L'armée russe fut rangée en bataille en avant de cette ville. Le maréchal Lannes, arrivé le premier sur le terrain, engagea l'affaire et soutint l'effort de l'armée russe pendant une partie de la journée. Napoléon et les autres corps n'arrivèrent qu'un peu tard. Le 6e, resté en arrière après la glorieuse retraite de Deppen, prit, le soir, la droite de l'armée en s'appuyant à l'Alle. On m'a conté que dans ce moment le maréchal Ney, voyant la plaine occupée par une nombreuse cavalerie russe, voulut la faire charger par quelques escadrons de la garde impériale qui se trouvaient là. Le colonel ayant observé qu'il ne pouvait agir sans l'ordre des généraux de la garde, le maréchal pour toute réponse fit charger son peloton d'escorte commandé par un excellent officier, qui ramena la cavalerie russe sur la garde impériale, et la força ainsi de combattre. Dans ce moment décisif, Napoléon chargea le maréchal Ney d'enlever la ville de Friedland et les ponts par lesquels l'ennemi communiquait avec la rive droite de l'Alle. Le 6e corps, disposé en échelons par régiments la droite en tête, marcha sous le feu de l'infanterie russe, secondée par leur nombreuse artillerie et d'autant plus redoutable que d'autres batteries placées sur la rive droite prenaient en flanc les échelons. Pour la première fois les régiments du 6e corps furent ébranlés. Le désordre commença à l'échelon de droite, composé de la 1re brigade de la 1re division, parce que l'on voulut faire relever par le 39e le 6e qui avait beaucoup souffert et qui manquait de munitions. Ce mouvement au milieu du feu de l'ennemi amena quelque confusion, et le désordre se communiqua promptement de la droite à la gauche à tous les échelons, qui voyaient la nombreuse cavalerie russe s'apprêter à les charger. On peut juger de la colère du maréchal Ney. Heureusement, le 59e régiment, qui formait le dernier échelon, se maintint. La division Dupont, placée à la gauche du 6e corps, appuya ce régiment. Les dragons de la Tour-Maubourg repoussèrent la cavalerie ennemie. Une nombreuse artillerie commandée par le général Senarmont vint secourir la faible artillerie du 6e corps. Tous les régiments ralliés marchèrent en avant. Cette fois la ville de Friedland fut emportée et les ponts rompus. L'aile droite des Russes, repoussée à son tour, voulut rentrer dans Friedland, et un nouveau combat s'engagea dans la ville en flammes. Les Russes essayèrent de se sauver en traversant l'Alle à gué, et beaucoup se noyèrent. La victoire était complète. L'ennemi eut 25,000 hommes hors de combat; nous prîmes 80 bouches à feu, et sur 80,000 hommes qui composaient notre armée, 55,000 à peine avaient été engagés. Pendant cette terrible bataille le maréchal Soult était entré à Kœnigsberg. L'armée russe se retira derrière le Niémen suivie par l'armée française. L'armistice fut conclu le 22 juin, et la paix signée enfin à Tilsitt le 8 juillet.

Tels furent les récits de mes camarades, récits entremêlés de mille autres détails. Je sentis plus vivement encore le regret d'avoir été séparé d'eux, et d'avoir passé dans la frivolité ou dans la tristesse le temps consacré à de si éclatants triomphes. J'allai visiter les cantonnements du 6e corps, et en particulier celui du 59e régiment, que je revis avec une grande émotion. M. Baptiste, déjà chef de bataillon au 50e, venait d'être nommé colonel du 25e léger; je l'en félicitai de tout mon cœur. M. Mazure, mon ancien capitaine, avait été tué en conduisant un peu imprudemment dans une affaire la compagnie de voltigeurs qu'il méritait bien de commander. Je n'avais pas eu besoin de sa mort pour lui pardonner ses anciens torts envers moi. Au reste, le régiment avait peu souffert.

Le maréchal Ney, en quittant l'armée, m'avait laissé l'ordre de venir le rejoindre à Paris. J'achetai une calèche, qui cassa cinq ou six fois en route selon l'usage; et voyageant jour et nuit, ce qui était aussi dans nos habitudes, j'arrivai à Paris au mois de septembre 1807, et je retrouvai ma famille.

On peut juger des transports qui m'accueillirent après trois ans d'absence, interrompus seulement par un voyage de huit jours en partant du camp de Montreuil. Mais je ne saurais peindre avec quelle émotion furent écoutés les récits que je viens de tracer. Mes parents se crurent revenus au temps des héros d'Homère. Ils crurent entendre raconter les combats de l'Iliade, les voyages de l'Odyssée; et, de fait, les événements auxquels j'ai assisté sont d'une telle importance que, même pour des lecteurs indifférents, le récit de la très-petite part que j'y ai prise ne sera peut-être pas dépourvu de quelque intérêt.

CHAPITRE VII.

CAMPAGNE D'ESPAGNE.--CAMPAGNE D'ALLEMAGNE EN 1809.

I.

CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1809.

Je n'ai point à raconter la guerre d'Espagne, qu'on appelle à juste titre la guerre de l'Indépendance; je n'y ai assisté que pendant trois mois (novembre et décembre 1808, janvier 1809). C'est seulement alors, que Napoléon a commandé ses armées en personne. Voici à quelle occasion j'ai fait cette courte campagne.

Je venais de me marier. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, mon beau-père, regrettant toujours de ne pouvoir suivre l'Empereur à l'armée, voulut au moins se faire remplacer par ses aides de camp. Assurément il ne me convenait pas de solliciter une exception. La question était de savoir en quelle qualité je serais employé. Je ne voulais pas entrer dans un régiment qui pouvait rester en arrière ou tenir garnison dans quelque place. M. le maréchal Ney venait d'être appelé en Espagne. J'étais sûr qu'auprès de lui il y aurait de la gloire à acquérir ou au moins des dangers à courir. On a vu dans ce qui précède combien j'avais eu à me louer de ses bontés pour moi. Il m'en donna une nouvelle preuve en me permettant de faire encore cette campagne comme son aide de camp.

Je raconterai donc ce qui s'est passé sous mes yeux, en faisant précéder mon récit de courtes observations sur l'ensemble des événements.

Depuis quelque temps, nos troupes, sous différents prétextes, avaient occupé les principaux points de l'Espagne; et Napoléon s'en croyait le maître, lorsqu'il manda à Bayonne la famille royale, à laquelle il imposa son abdication. Cette nouvelle produisit en Espagne un effet terrible, et l'insurrection éclata de toutes parts. Des exemples sévères et quelques avantages remportés par nos généraux sur différents points en arrêtèrent d'abord le progrès, mais la malheureuse affaire du général Dupont à Baylen porta au comble l'enthousiasme des Espagnols et doubla les forces de l'insurrection. Dès le mois d'août, l'armée française n'occupait plus que la ligne de l'Ebre.

Napoléon ne perdit point de temps pour réparer ce désastre. Il appela en Espagne les 1er et 6e corps de la Grande Armée restés en Allemagne, trois divisions de dragons, deux divisions de l'armée d'Italie.

Les maréchaux Victor et Ney conservèrent les commandements des 1er et 6e corps; d'autres troupes furent mises sous les ordres des maréchaux Bessières, Lannes, Moncey, Lefèvre.

Le passage en France de ces différents corps fut une marche triomphale. Les municipalités de toutes les villes rivalisèrent de zèle pour leur réception. Partout on organisa des fêtes militaires; partout des banquets leur furent offerts. Les compliments, les harangues, les chansons militaires se succédaient pour célébrer les triomphes de la Grande Armée et pour en prédire de nouveaux. Hélas! cet espoir fut cruellement trompé.

Napoléon voulait avoir sous ses ordres cent à cent vingt mille hommes de bonnes troupes. Il espérait en quelques mois venger l'honneur de nos armes, ramener son frère à Madrid, lui soumettre l'Espagne entière. Il se hâterait ensuite de revenir à Paris, car les dispositions hostiles de l'Autriche lui causaient déjà quelque inquiétude.

Napoléon, selon son énergique expression, disait:

«_J'ai envoyé aux Espagnols des agneaux qu'ils ont dévorés; je vais leur envoyer des loups qui les dévoreront à leur tour_.» Il était bien temps en effet de reprendre l'ascendant que des revers inattendus venaient de nous faire perdre. On avait vu les Français repoussés jusqu'à la ligne de l'Ebre par des Espagnols à peine organisés, et dont le triomphe semblait encore redoubler la haine. Le général Dupont avait capitulé à Baylen, le général Junot à Lisbonne. L'armée anglaise, après avoir ainsi délivré le Portugal, allait se joindre aux Espagnols; encore un effort, et l'Espagne entière serait délivrée.

Voici donc le plan de campagne qu'ils adoptèrent:

L'armée française étant réunie sur l'Ebre autour de Vittoria, ils entreprirent de l'envelopper en la tournant d'un côté par Pampelune, de l'autre par Bilbao. La gauche (45,000 hommes), commandée par Blake, marcha sur Bilbao; la droite (18,000 hommes), par Palafox, sur Pampelune; Castanos (30,000 hommes), au centre, occupait la droite de l'Ebre autour de Logrono. Il devait se joindre à l'armée de droite, quand le mouvement pour envelopper l'armée française serait en pleine exécution.

Napoléon, déjà établi à Vittoria, pénétra le projet des ennemis et s'en félicita. Il savait bien que ni la droite ni la gauche des ennemis ne pourraient vaincre la résistance des admirables troupes, des habiles généraux qu'il leur opposerait, et que lui-même, partant de Vittoria, écraserait l'une après l'autre la droite et la gauche des ennemis, qui chercheraient vainement à se réunir. Il blâma même ses généraux de s'être engagés précipitamment avant son arrivée.

Quoi qu'il en soit, ces avantages partiels ayant rétabli la confiance dans notre armée, Napoléon n'hésita plus à marcher sur Burgos, dont il s'empara, après avoir mis ses défenseurs dans une déroute complète. Pendant ce temps, la gauche de l'ennemi fut battue par le maréchal Victor à Espinosa, les 10 et 11 novembre, et presque entièrement détruite.

Bientôt après, la droite éprouva le même sort au combat de Tudéla (23 novembre). Les débris de cette armée, poursuivis par le maréchal Lannes, se retirèrent partie vers Saragosse, partie sur la route de Madrid, sous la conduite des généraux Castanos et Palafox.

Napoléon continua sa marche sur Madrid pour rétablir le roi Joseph dans sa capitale, et en même temps pour prévenir l'armée anglaise, qui, après avoir débarqué à Samtander, s'avançait dans la Vieille Castille.

Il prescrivait au maréchal Ney, à peine rendu à Aranda sur la route de Madrid, de se porter à gauche par Osma et Soria, pour se placer sur les derrières de Castanos et Palafox, qui, dans leur retraite après l'affaire de Tudéla, allaient être attaqués en tête par les maréchaux Lannes et Moncey, et pouvaient ainsi être détruits.

C'est sur ces entrefaites que je rejoignis le maréchal Ney. Je passai la frontière le 10 novembre, en voyageant avec mes chevaux, et le 19 j'atteignis Aranda, sur la route de Madrid. Après quelques incertitudes sur la marche du maréchal Ney, j'appris enfin qu'il avait pris la route de Soria, ainsi que je viens de le dire, et je le joignis le 22 dans cette ville, en passant par Osma et Berlinga.