Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 12
Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant rien de plus intéressant à raconter. Mon sort s'était un peu amélioré, malgré mon peu de ressources; j'avais trouvé moyen de joindre deux montures assez médiocres à mon cheval isabelle. Je m'accoutumais à mon nouveau service; et après avoir rempli des missions aussi pénibles que celles que j'ai racontées, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes rapports avec mes camarades étaient des plus agréables; le maréchal me témoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de février je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux pressentiments, je l'ai toujours regardée comme l'annonce du malheur qui allait m'arriver.
La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misère des soldats pouvaient à elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blessés abandonnés dans la neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot m'affligea sensiblement; ses excellentes qualités nous le rendaient cher à tous, et il me témoignait une amitié toute particulière. Ce jour-là, lui-même semblait frappé. Au moment où le maréchal l'envoya porter un ordre à un bataillon qui se trouvait à cent pas, il demanda d'un air égaré où était ce bataillon. Le maréchal le lui montra avec humeur; il partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai près de lui en ce moment. Je crois voir encore sa noble figure à peine altérée par la souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de voix doux et affectueux avec lequel il me dit: _Adieu, Montesquiou_. Nous assistâmes le lendemain à un service pour lui dans l'église de Guttstadt. La vue d'une église où malheureusement nous n'entrions guère, les cérémonies religieuses, les prières pour les morts m'attendrirent, ranimèrent dans mon cœur des sentiments affaiblis, mais jamais éteints, et augmentèrent le trouble que j'éprouvais depuis quelques jours.
Le matin du 5 mars (jour de la dernière affaire), nous trouvant aux avant-postes au village de Zechern, le maréchal m'envoya auprès du maréchal Soult, à Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour l'informer de l'engagement de la veille. Le général Dutaillis me traça ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication de Freymarck était plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de la ligne de nos avant-postes, pouvait être occupé par les Russes; mais j'ai déjà dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre position et celle de l'ennemi. La direction donnée par le chef d'état-major me semblait certaine, et je n'aurais ni osé, ni cru nécessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un excellent cheval pris à un officier cosaque; heureuse fortune qui m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un guide; je partis sans savoir que je disais adieu à mes compagnons d'armes, sans prévoir où cette malheureuse mission allait m'entraîner.
CHAPITRE VI
CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--1806-1807.
IIIe PARTIE.
JE SUIS PAIT PRISONNIER LE 5 MARS 1807.--RECIT DE MA CAPTIVITÉ.--PAIX DE TILSITT.--OBSERVATIONS SUR LES OPÉRATIONS DU 6e CORPS PENDANT CETTE CAMPAGNE.--MA RENTRÉE EN FRANCE.
Mon fatal ordre de route me conduisit d'abord à Mawern, occupé par une compagnie de voltigeurs, qui en avait barricadé toutes les issues. Cette précaution aurait dû me faire comprendre que l'ennemi n'était pas loin; mais confiant dans mon itinéraire, je vis sans inquiétude se fermer derrière moi la barrière qui allait me séparer pour longtemps de l'armée française. Je ne fus pas plus inquiet en distinguant de loin quelques cavaliers dans la plaine, ne doutant point qu'ils ne fussent des nôtres. La route de Freymarck traverse un bois, où je fus cerné par un régiment de hussards russes en reconnaissance. Les hussards paraissant à la fois de tous côtés, m'interdirent également la fuite et la résistance. Je pris sur-le-champ mon parti. Le sang-froid ne m'a jamais quitté dans les grandes occasions; jamais je n'essayai de lutter contre des maux sans remède. Un officier reçut mon épée. Il me traita fort bien, et me conduisit à Launau, quartier général de l'avant-garde. Le général Pahlen, depuis ambassadeur en France, qui la commandait, me reçut avec politesse et m'offrit à manger. J'acceptai, quoique n'en ayant aucune envie, mais par la curiosité de voir dans quelle situation l'ennemi se trouvait par rapport à nous. Le général Pahlen me donna de bonne viande, d'excellent vin; assurément nos généraux n'auraient pas pu traiter aussi bien leurs prisonniers. Aussitôt il m'envoya au général en chef à Heilsberg. Celui-ci me reçut mieux encore, et recommanda à ses aides de camp de me faire reposer et de me garder auprès d'eux.
C'est un affreux malheur pour un militaire que d'être fait prisonnier, surtout dans de telles circonstances. Un jour de bataille, tout le monde s'y attend: vous êtes renversé dans une charge et tout est dit. Mais en mission, au milieu de la sécurité la plus parfaite, se voir enlever brusquement à sa carrière, perdre ses espérances d'avancement et de gloire, devenir inutile à son pays, entendre désarmé le récit des événements de la guerre, quelquefois des succès de l'ennemi, toujours de ses fanfaronnades: mais se voir séparé de compagnons d'armes, que l'habitude et la communauté de dangers avaient, rendus vos amis, se trouver doublement séparé de sa famille, dont on ne recevra plus de nouvelles, et tout cela en un clin d'œil; c'est une des épreuves les plus douloureuses que l'on puisse subir. Ajoutez encore qu'un jeune officier craint qu'on ne lui reproche son malheur, qu'on ne l'accuse de n'avoir pas su son chemin, de ne pas s'être défendu quand il aurait pu le faire. Il craint de perdre la récompense de son zèle, le fruit de tant de dévouement, de fatigues, de dangers. Toutes ces réflexions, qui m'assaillirent au premier instant, prenaient de moment en moment de nouvelles forces. Pourtant, accablé de fatigue à la fin d'une journée commencée auprès du maréchal Ney et terminée auprès du général Benningsen, je dormis profondément, et le lendemain au réveil ma douleur n'en fut que plus vive et plus profonde. Enfin j'essayai de reprendre courage, d'observer dans l'intérêt de mon instruction un spectacle si inattendu, et par l'examen de l'armée russe de juger quelles chances la suite de la guerre offrait à l'armée française.
Le général Benningsen portait son quartier général à Bartenstein et m'emmena avec lui. L'état-major était nombreux; je me croyais le jouet d'un mauvais rêve en revoyant cette route que j'avais faite quelque temps auparavant avec un état-major bien différent. Il causa souvent avec moi, en ayant la discrétion d'éviter sur notre armée des questions auxquelles il savait que je n'aurais pas répondu. Dans ces conversations souvent répétées pendant mon séjour à Bartenstein, il me parlait de la campagne qu'il venait de faire. Il n'avait jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk, il l'avait encore été à Eylau, et il remarquait comme une faveur divine que la reine de Prusse, malade, depuis quelque temps, eût pu aller à l'église justement le jour de ce dernier triomphe. Je ne le chicanai point là-dessus; j'aurais préféré aux récits du passé quelques détails sur les projets futurs. À cet égard, Benningsen se montrait plus réservé. Je crus cependant entrevoir qu'il se disposait à interrompre le cours de ses triomphes pour reposer son armée en cantonnements; j'en fus ravi, la continuation de la campagne d'hiver ne pouvant pas être à notre avantage. M. Thiers parle des souffrances de l'armée russe, des Cosaques venant demander du pain à nos soldats. Je ne le conteste pas; mais au quartier général l'apparence démentait cette assertion. Si ma qualité de prisonnier de guerre m'interdisait les questions, je voyais du moins l'état-major vivre dans l'abondance, les soldats bien vêtus, les chevaux en bon état. Assurément la comparaison n'était pas en notre faveur.
Je passai trois semaines à Bartenstein au quartier général, logeant avec les aides de camp du général en chef, ainsi qu'avec MM. Ribeaupierre et de Nesselrode, dont l'un devint ambassadeur, l'autre ministre des affaires étrangères. Tous deux, jeunes alors et chambellans, avaient été envoyés au quartier général pour la correspondance avec l'Empereur. Nous dînions chez le général à une table nombreuse et bien servie. On amenait quelquefois des prisonniers qui paraissaient jaloux de ma faveur, plus rarement des déserteurs, contre lesquels ma colère mal déguisée amusait beaucoup les officiers. Un jour une députation de la ville vint féliciter Benningsen sur son arrivée. Il demanda si celui qui porta la parole était le bourgmestre: «_Je puis vous l'assurer_, lui dis-je: _j'ai entendu monsieur, il y a peu de temps, féliciter M. le maréchal Ney dans les mêmes termes_.» Ce fut une joie générale.
Les promenades dans la ville m'étant interdites, ma journée se passait à causer avec mes compagnons de chambrée, à parler beaucoup de Paris et de la France, objets constants de la prédilection des Russes, surtout à jouer au pharaon. Je dois m'accuser ici d'un trait de mauvais joueur, tel que je l'ai toujours été. Ayant perdu un gros coup, je déchirai les cartes. Les joueurs restèrent confondus; celui qui tenait les cartes dit tranquillement: «_C'est dommage pourtant, nous n'avions que ce jeu-là_.» Cette douceur me toucha plus que les reproches que j'aurais mérités.
Le maréchal Ney, étonné de ne pas me voir revenir, devina ma mésaventure; et quand il en eut acquis la certitude, il m'envoya de l'argent, et fit demander mon échange, que l'on refusa, trouvant sans doute de l'inconvénient à renvoyer un officier qui venait de passer quelque temps à l'état-major russe, et qui pouvait en donner des nouvelles. Le général Benningsen eut l'attention de ne pas m'en parler pour ne pas m'affliger.
Au bout de quinze jours, je partis pour Wilna, en passant par Grodno. Je partis en traîneau découvert par une nuit des plus froides, mais couvert de fourrures que mes nouveaux amis m'avaient prodiguées, et beaucoup mieux vêtu, voyageant plus commodément comme prisonnier, que je ne le faisais à l'armée française. Le gouverneur de Grodno m'accueillit avec bienveillance; je logeais et je mangeais chez lui. Mais rien ne pouvait adoucir ma tristesse. Je ne trouvai point à Grodno l'intérêt de curiosité que m'inspirait le séjour du quartier général; je n'y trouvai pas les agréments de société que je rencontrai plus tard à Wilna, et ce séjour a été pour moi l'époque la plus pénible de ma captivité. La femme du gouverneur, personne spirituelle et d'un grand sens, me dit un jour: «_Vous êtes bien triste, et vous avez tort. Le malheur qui vous est arrivé, malheur fort commun à la guerre, ri est point votre faute et ne peut vous faire aucun tort. Profitez de l'occasion pour faire un voyage en Russie. On vous mènera où vous voudrez, les voyages sont faciles dans ce pays; on aime les étrangers, les Français, et vous voyez la bienveillance particulière qu'on vous témoigne. Vous rentrerez dans votre pays à vingt-trois ans, ayant fait une belle campagne et un voyage instructif_.» Je me sentais trop découragé pour suivre ce sage conseil. Ne voulant rien demander, je m'abandonnai à ma triste destinée.
Au bout de quinze jours je partis pour Wilna, où je menai une vie toute différente.
Le général Korsakoff, gouverneur de cette ville, m'accorda la même hospitalité. Wilna se trouvant loin du théâtre de la guerre, j'y circulai librement. Je louai une très-petite chambre, et mon couvert était mis tous les jours à la table du gouverneur. Le général Korsakoff se plaisait à parler de ses campagnes, surtout de la célèbre bataille de Zurich, qu'il avait perdue contre Masséna, et que, d'après ses explications, il devait gagner: faiblesse ordinaire à tous les militaires, comme on voit les parents préférer leurs enfants contrefaits ou idiots. Un jour même, en passant en revue les généraux français, il me dit que Masséna avait peu de talent. «_C'est possible_, répondis-je, _mais convenons qu'il a toujours eu du bonheur_.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que Korsakoff était un homme de peu d'esprit, bon homme d'ailleurs, un peu kalmouk de figure et de manières. Il élevait deux enfants naturels; l'aîné à quatorze ans annonçait la brutalité de l'ancien caractère russe; il maltraitait et avec le plus cruel sang-froid son frère, enfant de huit ans. Un jour en nous promenant, je ne sais ce que fit celui-ci qui contraria l'aîné: «_Nous verrons cela plus tard_, lui dit-il.» La promenade s'acheva gaiement, et en rentrant il emmena son frère dans sa chambre pour lui donner des coups de bâton.
Je fus également bien reçu par le gouverneur civil, M. Bagmewski, et j'avais mon couvert mis chez l'un des gouverneurs comme chez l'autre. C'est la grande politesse du pays. Il y a toujours un certain nombre de couverts vides pour les personnes que l'on autorise à venir demander à dîner, et cette autorisation n'est point une vague formule de politesse. Le maître de la maison vous adresse des reproches si vous n'en profitez pas.
M. Bagmewski avait épousé mademoiselle Mileykho, Polonaise fort belle, plus jeune que lui, et heureusement n'ayant de passion que pour la toilette. Sa sœur Marie me frappa davantage. Son agréable caractère, ses manières, moitié polonaises, moitié françaises, plaisaient autant que sa figure, et je ne doute pas qu'à Londres ou à Paris elle n'eût eu autant de succès qu'à Wilna. On pense bien que je fréquentais la maison du gouverneur civil plus que celle du gouverneur militaire, et que la société de deux belles femmes fort aimables pour moi me semblait préférable à celle de deux enfants mal élevés. Seulement nous étions convenus de ne jamais parler de la guerre, pour tâcher d'oublier que le frère des dames, et un frère fort aimé d'elles, était mon ennemi.
Je fis également connaissance avec Mme de Choiseul, née Potocka, dont le mari, fils du comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople, s'était établi en Pologne. Mme de Choiseul, belle et aimable, était fort liée avec Mme Franck. M. Franck, fils du célèbre docteur, passait lui-même pour un bon médecin; Mme Franck avait une belle voix et un talent qui eussent fait honneur à une artiste.
Je voyais presque journellement les personnes dont je viens de parler, qui toutes me semblaient aimables, car elles l'étaient pour moi. Il y avait peu de soirées priées, peu de grandes réunions, mais toujours du monde; un théâtre médiocre, quelquefois de la musique, que je faisais surtout en particulier avec Mme Franck. La société polonaise fréquentait peu celle-ci. Le zèle pour le rétablissement de la Pologne se montrait aussi vif en Lithuanie que dans le duché de Posen. On accueillait à Wilna les prisonniers français comme des frères. On vit des gens du peuple les embrasser en pleurant, leur porter à boire dans leurs rangs; on vit un cocher descendre du siège et leur donner tout l'argent qu'il possédait. Ces démonstrations inquiétaient le gouvernement, au point qu'un jour, étant allé voir nos malades à l'hôpital, le commandant du poste, me prenant pour un Polonais, me fit conduire chez le commissaire de police. On peut donc juger avec quel empressement je fus accueilli par la société polonaise; mais je leur dis avec franchise qu'étant prisonnier des Russes, je ne voulais pas me compromettre avec eux; que je désirais que la politique de l'Empereur lui permît de seconder leurs vœux, mais qu'enfin il ne s'était pas prononcé à cet égard, et que dans ma position je ne pouvais voir en eux que des sujets de l'Empereur de Russie. Ils le comprirent, et je gardai avec eux de bons rapports, en conservant pour ma société intime les personnes que j'ai nommées, personnes toutes étrangères ou appartenant au gouvernement russe.
Je trouvai à Wilna le baron de Damas, jeune émigré au service de Russie, et chargé alors d'instruire des recrues. À vingt-deux ans, on remarquait déjà en lui la sévérité de principes et l'austérité de maintien qui l'ont toujours distingué. Je ne puis comprendre que dans une ville de plaisir comme Wilna, il consacrât son temps à l'instruction de ses recrues, en se permettant pour distraction quelques parties de whist avec des personnes âgées. J'admirais d'autant plus ce que je n'aurais pas eu la vertu d'imiter. Quoique engagé dans un parti différent du mien, M. de Damas me rechercha le premier; il venait me voir souvent dans ma petite chambre, et nos longues conversations paraissaient courtes, tant nous avions mutuellement de choses à nous apprendre. Après avoir épuisé l'armée russe et l'armée française, il me parla de la petite cour de Louis XVIII à Mittau, dont on pense bien qu'il était un des fidèles. Ces détails m'intéressèrent vivement; ils étaient nouveaux pour moi, les journaux ne prononçant jamais le nom des princes exilés; d'ailleurs, dans ces conversations sur des sujets souvent délicats, nous évitions avec soin ce qui aurait pu blesser un de nous deux. Ce ne fut donc qu'avec une extrême réserve qu'il me témoigna le désir qu'on aurait à Mittau de me voir me rapprocher de la cause du roi. Je ne répondis à une pareille insinuation que par le silence.
Je reçus en même temps une lettre d'un autre émigré, ancien ami de ma famille et présentement à Mittau. Après mille choses aimables, il me disait qu'un prisonnier pouvait avoir besoin d'argent; il m'offrait donc sa bourse ou celle de ses amis. Je lui exprimai ma reconnaissance, en ajoutant que le témoignage de son attachement pour mes parents était tout ce que je pouvais accepter. Je montrai la lettre au baron de Damas, en ajoutant que j'aimerais mieux vivre de pain noir que de recevoir de l'argent de Mittau. Personne ne pouvait mieux comprendre et apprécier un pareil sentiment.
Deux mois et demi s'étaient écoulés à Wilna fort doucement, fort agréablement, trop agréablement peut-être pour un prisonnier. Au mois de juin, on reçut la nouvelle des premiers combats qui signalèrent la reprise des hostilités. Toute l'armée russe avait attaqué le 6e corps sans pouvoir l'entamer. Mais ce corps d'armée s'était retiré, les équipages du maréchal Ney avaient été pris, il n'en fallait pas davantage pour transformer le combat en victoire. Malgré la connaissance de la jactance des Russes, cette nouvelle me causa quelque inquiétude. Mais enfin tout allait s'éclaircir; et, en effet, la bataille de Friedland amena les conférences de Tilsitt, bientôt suivies de la paix. Mes lecteurs peuvent donc supposer qu'après un mois encore passé à Wilna, ma captivité cessa, et qu'elle se termina aussi heureusement qu'elle avait commencé. Une singulière circonstance en décida tout autrement.
Un vieux général russe commandait à Wilna sous les ordres du gouverneur. Le baron de Damas m'avait engagé à lui taire une visite, comme à mon chef immédiat, en ma qualité de prisonnier de guerre. Je ne m'en souciai pas, me croyant assez sûr de mon fait par la protection du gouverneur lui-même. Le général en fut fort choqué. Je consentis à y aller un jour avec le baron de Damas; mais le mal était fait, et cette visite tardive me fit peut-être dans son esprit plus de mal que de bien. À la nouvelle de la reprise des hostilités, le général Korsakoff fut appelé à l'armée, et le vieux général resté maître de mon sort, se vengea de mon impolitesse par une brutalité bien digne des anciens Russes. J'appris un matin que j'allais partir sur-le-champ pour joindre un dépôt d'officiers français prisonniers à Kostroma, à cent lieues au delà de Moscou, à trois cents lieues de Wilna. Il ne me fut pas même permis d'aller dire adieu à mes amis, pas même à madame Bagmewska, femme du gouverneur civil, dont la maison ne pouvait pas être suspecte. On me permit du moins de choisir la manière de voyager qui me conviendrait. Un banquier me donna tout l'argent nécessaire, et un sous-officier, chargé de me conduire, reçut l'ordre de me traiter avec égards. Ne voulant solliciter aucune faveur après un traitement si indigne, je demandai à voyager jour et nuit sans perdre une minute. Le bruit de cet enlèvement se répandit dans la ville, et affligea doublement mes amis, en leur montrant de quoi était capable l'autorité qui pesait sur eux. Mon départ fut pour moi un jour de triomphe. Toute la ville était aux fenêtres. Tous me souhaitaient un heureux voyage, un prompt retour; plusieurs femmes agitaient leurs mouchoirs. Le lendemain, elles se plaignirent au général d'un traitement si brutal et si peu mérité. Il répondit avec plus de galanterie qu'on ne l'eût attendu de sa part, que, s'il avait cru mon départ si affligeant pour les dames de Wilna, il m'aurait renvoyé beaucoup plus tôt.
J'arrivai à Smolensk comme l'éclair. Le gouverneur me logea chez lui et voulut me garder quelques jours. Son aide de camp m'insinua même très-clairement de sa part que si je voulais me dire malade je pourrais rester à Smolensk. Je ne sais quelle folie me porta à refuser cette nouvelle marque de bienveillance, mais j'ai déjà dit que je ne voulais solliciter ni accepter aucune faveur. J'en fus puni par une prolongation de captivité de trois mois, et de trois mois des plus incommodes, des plus tristes, des plus ennuyeux que j'aie passés en ma vie.
Je partis donc conduit par mon sous-officier, voyageant jour et nuit, comme je l'avais demandé, prenant à peine le temps de manger et avec la rapidité de Mazeppa emporté par un cheval sauvage. Une petite charrette non suspendue, couverte de paille, et qu'on changeait à chaque relais, contenait le postillon, le sous-officier et moi. Un seul cheval nous menait au grand galop. Il fallait ma jeunesse, ma santé, pour supporter de pareilles fatigues. Je passais les jours et les nuits à dormir dans cet étrange équipage. Quand nous nous arrêtions pour manger, ma figure devenait l'objet de la curiosité générale. Un jour que la chaleur et la poussière m'avaient causé un gonflement à l'œil, je fis dans une auberge une fumigation à l'eau bouillante; les habitants du village, se pressant à la porte, regardaient avec terreur cette tête couverte d'un voile et exposée à la vapeur. Ils me croyaient occupé d'une opération cabalistique; et assurément, s'il eût éclaté en ce moment un coup de tonnerre ou un incendie, ils me l'auraient attribué. Une autre fois, on me consulta sur un enfant malade. Je fis l'aveu de mon ignorance. Pour rétablir ma réputation, je prescrivis un remède quelconque à un cheval demi-fourbu, et je repartis vite dans ma charrette avant qu'on eût pu éprouver l'effet de ma singulière ordonnance.
L'irritation était extrême en tous lieux contre l'armée française, et surtout contre l'Empereur. J'avais un petit portrait d'Homère qu'un maître de poste voulut déchirer, le prenant pour un portrait de Napoléon. Je vins à peine à bout de l'apaiser, en lui jurant que les deux figures ne se ressemblaient pas plus que les deux personnages.
J'éprouvai encore un mécompte particulier dans ce maudit voyage. J'avais demandé si Moscou se trouvait dans mon itinéraire, et dans ce cas, ma fierté s'abaissait jusqu'à solliciter la faveur d'y passer au moins un jour. On m'avait assuré que non. Cependant, voyant un matin à l'horizon une foule de clochers, je demandai à mon sous-officier ce que c'était. _Moskwa_, me répondit-il. Il était trop tard pour obtenir la permission d'y rester, mon conducteur n'ayant que la consigne de me conduire. J'y fis du moins un meilleur repas qu'à l'ordinaire, et nous repartîmes aussitôt.