Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 11
Sur ces entrefaites, le maréchal Ney recevait, dans la nuit du 6 au 7, l'ordre de marcher sur Kreutzbourg, et d'en approcher le plus possible. On battit la générale au point du jour, et l'on fit attendre longtemps les troupes avant de partir. La générale doit se réserver pour les occasions pressantes; il faut alors s'assembler vite et partir sur-le-champ. Après une marche de huit lieues, qui ne fut point inquiétée, le 6e corps traversa le champ de bataille de Hoff couvert de cadavres et s'arrêta à Landsberg.
Depuis l'arrivée de l'Empereur, l'armée russe se retirait pas à pas, en se rapprochant de Kœnigsberg. Le général paraissait chercher une position favorable pour faire halte et décider cette grande querelle. Il crut l'avoir trouvée dans les environs de Preussich-Eylau, et concentra son armée en arrière de cette ville. D'ailleurs étant serré de près, il crut qu'il valait mieux s'arrêter, faire face à l'ennemi et livrer bataille dans un terrain convenable que de se laisser ainsi poursuivre à outrance et détruire en détail. L'Empereur ignorait cette détermination, et ne la connut que dans la nuit du 7 au 8. Le maréchal Ney, qui n'en avait aucune idée, m'envoya au quartier général le 7 au soir. Il rendait compte à l'Empereur de sa longue marche pour gagner Landsberg et annonçait qu'il continuerait le lendemain son mouvement sur Kreutzbourg, en poussant devant lui le général Lestocq. C'est la plus importante mission que j'aie remplie, et la plus singulière par ses circonstances; elle mérite donc d'être racontée avec quelques détails.
Je partis de Landsberg, le soir à neuf heures, dans un traîneau. En quittant la ville, les chevaux tombèrent dans un trou; le traîneau s'arrêta heureusement au bord du précipice, dont ils ne purent jamais sortir. Je revins à Landsberg, et je pris un de mes chevaux de selle. Le temps était affreux; mon cheval s'abattit six fois pendant ce voyage; j'admire encore comment je pus arriver à Eylau. Les voitures, les troupes à pied, à cheval, les blessés, l'effroi des habitants, le désordre qu'augmentaient encore la nuit et la neige qui tombait en abondance, tout concourait dans cette malheureuse ville à offrir le plus horrible aspect. Je trouvai chez le major général un reste de souper que dévoraient ses aides de camp, et dont je pillai ma part. Ayant reçu l'ordre de rester à Eylau, je passai la nuit couché sur une planche, et mon cheval attaché à une charrette, sellé et bridé. Le 8, à neuf heures du matin, l'Empereur monta à cheval, et l'affaire s'engagea. Au premier coup de canon, le major général m'ordonna de retourner auprès du maréchal Ney, de lui rendre compte de la position des deux armées, de lui dire de quitter la route de Kreutzbourg, d'appuyer à sa droite, pour former la gauche de la Grande Armée, en communiquant avec le maréchal Soult.
Cette mission offre un singulier exemple de la manière de servir à cette époque. On comprend l'importance de faire arriver le maréchal Ney sur le champ de bataille. Quoique mon cheval fût hors d'état d'avancer même au pas, je savais l'impossibilité de faire aucune objection. Je partis. Heureusement j'avais vingt-cinq louis dans ma poche; je les donnai à un soldat qui conduisait un cheval qui me parut bon. Ce cheval était rétif, mais l'éperon le décida. Restait la difficulté de savoir quelle route suivre. Le maréchal avait dû partir à six heures de Landsberg pour Kreutzbourg. Le plus court eût été de passer par Pompiken, et de joindre la route de Kreutzbourg. Mais le général Lestocq se trouvait en présence du maréchal; je ne pouvais pas risquer de tomber entre les mains d'un parti ennemi; je ne connaissais pas les chemins, et il n'y avait pas moyen de trouver un guide. Demander une escorte ne se pouvait pas plus que demander un cheval. Un officier avait toujours un cheval excellent, il connaissait le pays, il n'était pas pris, il n'éprouvait pas d'accidents, il arrivait rapidement à sa destination, et l'on en doutait si peu, que l'on n'en envoyait pas toujours un second; je savais tout cela. Je me décidai donc à retourner à Landsberg, et à reprendre ensuite la route de Kreutzbourg, pensant qu'il valait mieux arriver tard que de ne pas arriver du tout. Il était environ dix heures, le 6e corps se trouvait à plusieurs lieues de Landsberg, et engagé avec le général Lestocq. Enfin, je vins à bout de joindre le maréchal à deux heures. Il regretta que je fusse arrivé si tard, en rendant justice à mon zèle et en convenant que je n'avais pu mieux faire. À l'instant même il se dirigea sur Eylau, et il entra en ligne à la fin de la bataille, à la chute du jour. Le général Lestocq, attiré comme nous sur le terrain, y était arrivé plus tôt. Si je n'avais pas éprouvé tant d'obstacles dans ma mission, nous l'aurions précédé, ce qui valait mieux que de le suivre.
Que s'était-il passé pendant cette terrible journée, dont j'ai à peine vu le commencement et la fin? J'en dirai un mot selon mon habitude.
Le 8, au matin, quand la bataille s'engagea, Napoléon n'avait sous sa main que les 4e et 7e corps, la cavalerie et la garde impériale. Le 3e corps (Davout) était sur la droite à Bartenstein, à moins de quatre lieues; le 6e corps, sur la gauche, dans la direction de Kreutzbourg, ainsi que je l'ai dit. Selon M. Thiers, Napoléon envoya dans la soirée du 7 plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener sur le champ de bataille[20]. C'est une erreur en ce qui concerne le maréchal Ney; il ne reçut aucun avis, et ne se doutait pas de la bataille quand je le joignis le 8 à deux heures, dans la direction de Kreutzbourg.
Les Russes étaient rangés sur deux lignes en avant d'Eylau, faisant face à la ville, appuyés par de fortes réserves, la cavalerie sur les ailes, le front couvert par trois cents bouches à feu. Du côté des Français, le 4e corps occupait la gauche et la ville d'Eylau comme un bastion avancé; le 7e corps (Augereau) le centre, à droite de la ville, jusqu'au village de Rothenen. C'est à droite de ce dernier village que l'on attendait le 3e corps (Davout). L'affaire commença par une épouvantable canonnade, qui embrasa Eylau et Rothenen, et fit éprouver aux deux armées des pertes supportées avec un courage héroïque. Napoléon attendait pour agir l'arrivée du 3e corps (Davout). Il parut à l'extrême droite et fit replier l'avant-garde ennemie. Le 7e corps se porta en avant entre Eylau et le 3e corps; ce corps d'armée, presque détruit par la mitraille, fut obligé de se replier. L'infanterie russe s'avançait sur le centre de la position. Un effort incroyable de notre cavalerie la repoussa. Le 3e corps, au milieu d'une lutte acharnée, commençait à tourner la gauche de l'ennemi. Le général Lestocq, arrivant de Kreutzbourg, rétablit un instant le combat; mais ses efforts ne purent regagner le terrain perdu, et le maréchal Davout conserva sa position. Les deux armées, épuisées de fatigue, auraient peut-être recommencé la lutte, quand le maréchal Ney arriva à Schmoditten sur la droite des Russes. Benningsen, craignant d'être enveloppé, dirigea contre ce village une attaque que la brigade Liger-Belair (6e léger, 39e) repoussa énergiquement. Benningsen prit alors le parti de la retraite.
Nous ignorions cette détermination, et le maréchal Ney en particulier ne connaissant pas les détails de la bataille, croyait qu'elle recommencerait le lendemain. Le 6e corps, arrivé le dernier, et n'ayant pas pris part à l'action, devait naturellement être engagé le premier. Une misérable cabane réunit à Schmoditten l'état-major. Le paysan qui l'habitait avait été tué, je ne sais par qui, ni comment. Pour tout souper, le maréchal prit comme nous sa part d'une mauvaise oie. Il nous exhorta à nous reposer, en annonçant la bataille pour le lendemain. _S'il le faut_, ajouta-t-il, _je mettrai pied à terré, le sabre à la main, et j'espère qu'on me suivra_. Nous l'assurâmes que nous serions tous heureux et fiers de vaincre ou de mourir avec lui. Il s'étendit ensuite sur une planche, et dormit d'un profond sommeil. Le 9 au matin, ainsi que je l'ai dit, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de bataille. 11 était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «_Quel massacre, et sans résultat!_» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait causée le champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en fuite; nous-mêmes n'ayant littéralement rien à manger. Il faisait un temps épouvantable, et ceux qui ont fait la guerre savent combien cette circonstance augmente la fatigue, et rend plus sensibles les privations. Il n'en fallait pas moins poursuivre l'ennemi qui se retirait derrière la Prégel pour couvrir Kœnigsberg. Le prince Murat suivit les Russes jusqu'à la Frisching, petite rivière qui coule de la ligne des lacs à la mer, à quatre lieues en avant de Kœnigsberg; le 6e corps, moins fatigué que les autres, le suivit aux avant-postes, les 3e et 4e marchèrent un peu en arrière.
Maintenant à quel parti s'arrêter? Allait-on poursuivre les Russes? fallait-il prendre en arrière des quartiers d'hiver? Les Russes, retirés derrière la Prégel et à Kœnigsberg même, se préparaient à s'y défendre; les murs garnis d'artillerie, la ville entourée de quelques ouvrages construits à la hâte, pouvaient offrir de la résistance. Si l'on réussissait, la Prusse entière était conquise, une partie de l'armée russe prise dans Kœnigsberg, l'autre forcée de se retirer derrière le Niémen. Mais si l'on échouait, la retraite nous eût exposés aux plus grands revers. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la situation matérielle et morale de l'armée française à cette époque, situation, que les historiens n'ont point assez expliquée.
Voici quel était l'état des présents sous les armes au commencement de février, époque de la reprise des hostilités:
Le maréchal Lannes (5e corps) 12,000 hommes. -- Davout (3e -- ) 18,000 -- -- Soult (4e -- ) 20,000 -- -- Augereau (7e -- ) 10,000 -- -- Ney (6e -- ) 10,000 -- -- Bernadotte (1er -- ) 12,000 -- -- Oudinot (grenadiers réunis) 6,000 -- La garde 6,000 -- La cavalerie de Murat 10,000 --
Total 104,000 hommes.
On voit que, depuis l'ouverture de la campagne, l'armée se trouvait diminuée d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru ni à Pultusk, ni à Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait à Iéna, le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les différents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient été enlevés pour remonter la cavalerie. Dans le mois de février, l'armée éprouva de nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde. À Eylau, elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je sais que cinquante-quatre mille Français combattirent soixante-douze mille Russes, que nos deux cents bouches à feu répondaient aux quatre cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes; mais enfin notre armée n'en était pas moins elle-même considérablement affaiblie. Il s'en fallait que cette énorme diminution d'hommes fût réelle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.
L'amour du pillage n'était pas leur seul motif; la nécessité de se procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donné plus d'ordres que Napoléon pour assurer les subsistances de son armée; jamais il n'y en eut de plus mal exécutés. D'abord, quelques-uns étaient inexécutables, et l'on reconnaissait déjà les illusions ou le charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour _de protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou_. Découvrir les denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de réserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que l'armée avait le nécessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au contraire qu'avec des ordres si bien donnés en janvier, notre corps d'armée mourait de faim en mars. Napoléon en convenait lui-même quelquefois. _Nous sommes au milieu de la neige et de la boue_, écrivait-il à son frère Joseph, _sans vin, sans eau-de-vie, sans pain_. Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquiétait des souffrances de nos soldats: _J'ai de quoi nourrir l'armée pendant un an_, écrivait-il au ministre de la police; _il est absurde de penser qu'on peut manquer de blé, de vin, de pain et de viande en Pologne_. Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair malsaine causa des dyssenteries dans l'armée et jusque dans notre état-major.
Les traînards, en dévastant le pays, privaient l'armée des ressources qu'elle aurait pu se procurer régulièrement. Ils augmentaient la fatigue des soldats restés sous les drapeaux et forcés de faire le même service avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si ce n'était pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus à l'aise, et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientôt leurs souffrances, car à la fin de février, le thermomètre descendit à dix degrés. Le découragement et la tristesse s'emparèrent surtout de la cavalerie, dont les chevaux se soutenaient à peine. Cette arme est moins propre que l'infanterie à supporter toutes les misères de la guerre. Il ne faut à l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus à la cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation, les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.
Napoléon se décida donc à rétrograder et à reprendre les cantonnements que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous attendions même à repasser la Vistule, et avec une armée si épuisée, et atteinte même dans son moral, ce parti semblait inévitable. Napoléon en jugea autrement. Repasser la Vistule était s'avouer vaincu; au contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par la nécessité de donner du repos à ses troupes, après une excursion dans laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se préparait ainsi à terminer complétement au printemps cette terrible lutte.
La retraite commença le 17 février. Le 6e corps, auquel on adjoignit une division de cavalerie, fut chargé de l'arrière-garde. Nous partîmes de Mülhausen, et arrivâmes à Eylau sans être inquiétés. Le 18, on se dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laissé à Eylau un officier chargé de faire transporter les nombreux blessés que renfermaient cette ville et les environs. Le mauvais temps, les difficultés des transports, l'état de plusieurs de ces malheureux, obligèrent d'en abandonner un grand nombre. Je fus chargé ce jour-là de suivre le général Colbert, qui couvrait la retraite. Nous partîmes donc les derniers. La route était couverte de voitures, de chariots de toute espèce, qui restaient enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés, réfugiés dans ces voitures, nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrêtai même à temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire sauter, lorsque je m'aperçus qu'ils étaient remplis de blessés. Le général envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les Cosaques occupaient déjà la ville. Je retournai bientôt auprès du maréchal à Landsberg, et je pris quelque repos après une journée aussi pénible qu'affligeante.
Le maréchal Ney se porta à Freymarck le 19, et le 20 à Guttstadt, où nous passâmes huit jours. Le 28, nous nous retirâmes jusqu'à Allenstein; l'avant-garde arrêtée à moitié chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des dépêches à l'Empereur à Osterode; j'ai fait rarement un aussi pénible voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps épouvantable, et je crus avoir un bras gelé. Nous manquions de tout, même au quartier général.
Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considérables. Il se vantait de n'avoir jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk, vainqueur à Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une armée vaincue. Napoléon voulut le repousser à son tour, lui montrer que sa retraite était volontaire, et lui ôter l'envie d'inquiéter nos cantonnements. Déjà la division Dupont venait de prendre Braunsberg à l'embouchure de la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins. Nous le poursuivîmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs chassèrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa retraite par les bois qui séparent Schmolaynen de Péterswald. L'affaire avait duré presque toute la journée. On ne perdit pas cependant beaucoup de monde. Nous regrettâmes M. Talbot, aide de camp du général Dutaillis, officier d'un grand mérite, qui unissait toutes les vertus sociales à toutes les qualités militaires. Le quartier général s'établit à Guttstadt, l'avant-garde à Péterswald. Les 4 et 5, quelques combats d'avant-garde eurent lieu encore à Péterswald et à Zechern.
Les Russes se replièrent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver comme nous les nôtres, dont voici la disposition:
Au mois de décembre, les corps de la Grande Armée se concentraient autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment défendue par les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, où le maréchal Masséna venait de succéder au maréchal Lannes. Napoléon établit donc son armée en avant de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite, Elbing à sa gauche, Dantzick sur ses derrières, son centre à Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.
Les différents corps se trouvaient ainsi répartis: de la gauche à la droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg à Spaden; le 4 (Soult), au centre à Liebstadt et Mohrungen, le 3e (Davout), entre l'Alle et la Passarge, à Allenstein et Hohenstein; le 6e (Ney), à l'avant-garde, entre ces deux mêmes rivières, à Guttstadt; le quartier impérial à Osterode; la cavalerie sur les derrières pour se refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].
Dans cette position, Napoléon pouvait se porter sur Kœnigsberg et tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait aussi réunir facilement toute son armée, s'ils avaient l'audace de l'attaquer. En même temps, il protégeait le siège de Dantzick, opération importante à laquelle on employa l'hiver.
L'armée resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois, l'armée russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du maréchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.
Je m'arrête ici, hélas! la campagne du printemps suivant a été nulle pour moi. J'ajoute quelques réflexions sur l'impression que causèrent en France et en Allemagne les événements que j'ai racontés.
Je l'ai dit, après la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur était sinon détruit, du moins considérablement affaibli. Cette campagne d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.
Benningsen, vaincu à Pultusk, cherchait à surprendre nos cantonnements. Deux faibles corps d'armée lui résistaient; l'Empereur arrivant lui-même venait de le vaincre à Eylau et de le repousser jusque sous les murs de Kœnigsberg. C'était beaucoup pour tout autre; ce n'était pas assez pour Napoléon. Avec lui l'ennemi vaincu devait être détruit. Une victoire incomplète semblait un échec. Or, Benningsen à Pultusk se retirait sans être poursuivi; et si, après Eylau, il s'était replié sous les murs de Kœnigsberg, il en était sorti peu de jours après pour suivre Napoléon, qui se retirait à son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer ses cantonnements vis-à-vis les nôtres. Assurément on ne reconnaissait pas là le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna. Le récit des derniers événements inquiéta Paris et la France presque autant que la nouvelle d'une défaite. La malveillance se plut à aggraver nos pertes, les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaçante des Russes. La correspondance de Napoléon avec ses ministres prouve qu'il attachait de l'importance à démentir ces nouvelles, souvent bien exagérées, et lui-même dans la réfutation passait souvent la mesure: «_Quand je ramènerai mon armée en France_, écrivait-il au ministre de la police, _on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel_.» C'était pousser loin l'exagération.
Si les nouvelles de l'armée causaient en France de l'inquiétude et de l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu de près comme nous, il est difficile de s'en faire une idée. J'ai dit combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long séjour de l'armée française. Et si nos exigences paraissaient intolérables à nos alliés en temps de paix, qu'était-ce donc pour nos ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi à épuiser le pays. Nous étions nourris à discrétion, et un régiment logé dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui devaient le suivre. Les nouveaux venus à leur tour ne se montraient pas moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les jours. Ce n'étaient-là pourtant que des malheurs nécessaires. Il faut y ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant à contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures, emprisonnant les habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à leurs exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant l'effronterie de se dire chargés de faire rentrer les contributions, fabriquant à cet effet de faux ordres, s'affublant même d'épaulettes et de décorations. Ajoutez aussi les contributions véritables imposées par Napoléon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez à tant de maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et conquise si précipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on attendait les nouvelles de l'armée, avec quel empressement on accueillait celles qui nous étaient défavorables. C'était surtout à Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait à peine à empêcher la circulation des pamphlets contre Napoléon, des fausses nouvelles que l'on se plaisait à répandre. Le général Clarke, gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait également sévère envers les Français qui commettaient le moindre désordre. C'était un devoir de justice, d'humanité, et en même temps cet esprit de justice servait nos intérêts, en montrant aux habitants que nous ne voulions faire peser sur eux que les maux inévitables de la guerre.
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