Souvenirs militaires de 1804 à 1814

Chapter 10

Chapter 103,822 wordsPublic domain

Je ne ferai point le récit des combats livrés les 24, 25 et 26 décembre, sous le nom de batailles de Pultusk et de Golymine. Le 6e corps n'y a pris aucune part, et cet écrit n'est que le journal de l'aide de camp du maréchal Ney. Je dirai seulement que le passage de l'Ukra fut forcé, les Russes poursuivis le 25 et attaqués le 26, par le maréchal Lannes à Okumin, par les maréchaux Davout et Augereau à Golymine. L'ennemi, partout repoussé, perdit quatre-vingts pièces de canon, beaucoup de bagages et vingt mille hommes, tant tués que blessés et faits prisonniers. Les Russes étaient en pleine retraite; et l'Empereur avait réussi dans son projet de les éloigner de Varsovie. Mais le mauvais temps et la nature du terrain rendirent les opérations difficiles et empêchèrent de compléter la victoire. Le terrain est naturellement fangeux, la neige et la pluie le rendirent impraticable, et le nom des _boues du Pultusk_ s'est conservé dans les souvenirs de nos soldats. Les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux dans cette boue liquide, et beaucoup d'entre eux y périrent. On pouvait à peine conduire l'artillerie en doublant les attelages. Il en résulta d'abord l'impossibilité de connaître les mouvements de l'ennemi. Ainsi le maréchal Lannes se trouva seul à Pultusk en présence de forces supérieures, parce qu'on croyait que le gros de l'armée ennemie s'était retiré à Golymine. Il en résulta ensuite qu'après la victoire il fut impossible de poursuivre les Russes, et qu'ils purent tranquillement effectuer leur retraite qu'ils essayèrent de transformer en victoire. L'étoile de Napoléon commençait alors à pâlir. Le moment des demi-succès, des triomphes incomplets était arrivé. Ce fut alors aussi que commencèrent les misères de l'armée, le manque de vivres, de fourrages, toutes les privations dont j'aurai occasion de faire le récit. L'attaque contre les Russes fut appuyée à gauche par les 1er et 6e corps, ce dernier formant l'extrême gauche. Nous partîmes donc de Thorn le 18 décembre, en passant successivement à Gollup, Strasburg et Ziélona. Les Prussiens se retiraient à notre approche. La 1re division, qui marchait en tête, les rencontra à Soldau, et les en chassa après une vive résistance: c'était le 26 décembre, jour de la bataille de Pultusk. Je n'assistai point à cette affaire, ayant été envoyé la veille auprès du maréchal Bernadotte, avec lequel nous combinions nos mouvements. Je partis le soir de Ziélona, et après l'avoir cherché inutilement à Biézun, je le trouvai le matin dans un village à trois lieues de là au moment où il allait en repartir. Je fis trois lieues avec lui jusqu'à un village près de Mlawa, d'où il me renvoya le soir même au maréchal Ney, que je trouvai le lendemain matin à Soldau.

C'est la seule fois que j'ai vu le futur roi de Suède, qui me parut bien différent de nos autres généraux. D'abord il était parfaitement aimable, aimable pour tout le monde; première différence. Il le fut beaucoup pour moi, dont il ne connaissait que le nom. Il mangeait avec ses aides de camp, avec les officiers en mission. Mon cheval étant très-fatigué, il m'en fit donner un autre pour faire route avec lui. Le soir de mon départ, le temps était affreux; je lui dis en riant que je tâcherais de ne pas laisser tomber sa dépêche dans la neige. Il me proposa d'attendre au lendemain; il aurait ajouté un _postscriptum_ à sa lettre pour dire au maréchal Ney qu'il m'avait retenu. Je le remerciai, en lui disant qu'à la guerre il ne fallait pas perdre une minute pour se rendre à son poste. Il avait passé toute la soirée à questionner l'homme chez lequel il logeait sur la situation du pays et les mœurs des habitants. Assurément, il avait quelque espérance qu'on penserait à lui en Pologne, et à tout événement, il cherchait à se procurer des renseignements qui pouvaient lui être utiles, comme à se faire partout des partisans et des amis.

Cette première partie de la campagne terminée, l'armée prit ses cantonnements. À l'extrême droite, le 5e corps (Lannes), gardant Varsovie, dans l'angle formé par la Narew, le Bug et la Vistule: position dont on avait chassé les Russes; ensuite le maréchal Davout (3e corps) à Pultusk, Soult (4e corps) à Golymine, Augereau (7e corps) un peu plus en arrière, à Plonsk; Ney (6e corps) aux environs de Mlawa et de Neidenburg, à l'origine des affluents de la Narew, et liant la Grande Armée au 1er corps (Bernadotte) cantonné vers Osterode et s'étendant près de la mer, pour défendre la basse Vistule et protéger le siège de Dantzick que l'on allait entreprendre. Toutes les précautions étaient prises pour faire communiquer entre eux les différents corps; tous les passages sur la Vistule, Varsovie, Thorn, Graudenz (quand il fut en notre pouvoir) mis en état de défense. Quant aux vivres, on donna les ordres nécessaires; mais la saison rendant les arrivages difficiles, j'ai presque toujours vu les soldats réduits à ce qu'ils pouvaient se procurer dans le pays.

Le maréchal Ney porta son quartier général à Neidenbourg, sur la route d'Ostrolenka à Thorn. Nous y restâmes du 27 décembre au 11 janvier 1807, logés dans la maison du bailli, que suivant notre usage nous occupions tout entière, moins deux pièces où il était relégué avec sa famille. Le maréchal, n'ayant lui-même qu'une petite chambre et un cabinet, nous avait abandonné un grand salon, et ne parut pas un instant fatigué du bruit étourdissant que nous lui faisions toute la journée. À part des chansons et des facéties, les jeux de hasard faisaient notre principale occupation; souvent, et heureusement à tour de rôle, l'un de nous se couchait, n'ayant plus un sou. La joie des vainqueurs, aussi bruyante que la colère des vaincus, s'augmentait encore du son d'une trompette que l'un de nous s'était procurée. Pour le coup, le maréchal demanda grâce, et la trompette disparut. J'admirai tant de patience; mais le jour du départ fut le jour des représailles. En montant à cheval, il ne trouva pas son guide; il nous entendit faire quelques plaisanteries assez innocentes; alors il nous dit que nous ne pensions qu'à des balivernes, que nous n'apprendrions rien, ne serions bons à rien. Il mit son premier aide de camp aux arrêts, parce qu'il ne savait pas nous faire servir; enfin, il se vengea en un quart d'heure de la contrainte qu'il éprouvait depuis quinze jours. Le maréchal ne savait pas faire une réprimande de sang-froid. Il se taisait, ou il s'emportait au delà de toutes les bornes. Malgré cette violence de caractère, son cœur était bon, son esprit parfaitement juste, son jugement sain: qualités bien précieuses dans un militaire.

Le repos ne fut pas long pour le 6e corps. Le 11 janvier, nous partîmes de Neidenbourg pour Wartembourg et Allenstein. L'avant-garde du général Colbert occupait Bartenstein; elle devait pousser ses avant-postes le plus près possible de Kœnigsberg. Les divisions d'infanterie suivirent le mouvement à d'assez grandes distances. Le maréchal fit une course rapide à Bartenstein, où je l'accompagnai. M. Thiers dit qu'il fut au moment de prendre Kœnigsberg; c'est aller trop loin. Je ne pense pas que l'avant-garde dépassât jamais Preussich-Eylau, et même dans l'affaiblissement physique et moral où était tombée l'armée prussienne, il eût fallu plus qu'une brigade de cavalerie pour entrer à Kœnigsberg. Quel était donc le but de ces mouvements que l'Empereur n'avait pas ordonnés? C'était d'abord de se procurer des vivres dont nous avions grand besoin; ensuite de s'approcher de Kœnigsberg, d'avoir peut-être la gloire d'y entrer le premier. Je ne sais à quelle occasion le maréchal Ney conclut à Bartenstein un armistice de quelques jours avec l'avant-garde prussienne. Mais comme il fallait expliquer à l'Empereur tous ces mouvements, je fus envoyé de Bartenstein à Varsovie. Jamais je ne fis un voyage aussi difficile; le récit suivant en fera juger.

Je partis le 15 au soir de Bartenstein en traîneau par un temps épouvantable; des chevaux de poste me conduisirent par Heilsberg, Allenstein et Neidenbourg jusqu'à Mlawa, où commencèrent mes misères. Le pays dans lequel j'entrai était ruiné par le passage des troupes russes et françaises, par la bataille de Pultusk et de Golymine. J'eus beaucoup de peine à avoir des chevaux à Mlawa. Ce fut bien une autre affaire à Ciechanow, où j'arrivai le 17; il fallut persécuter le bourgmestre et les juifs, notre seule ressource en Pologne, puisqu'ils entendent seuls l'allemand. Enfin j'obtins deux rosses et une mauvaise charrette qui devait me traîner jusqu'à Pultusk. La gelée avait succédé au dégel. On voyait de Ciechanow à Pultusk les chevaux et les voitures d'abord enfoncés dans la boue, en ce moment incrustés dans la terre gelée. Les villages étaient entièrement dévastés. À une lieue de Ciechanow, une roue de ma charrette cassa; on prit du temps pour la réparer. À Golymine, quoique mes chevaux fussent épuisés de fatigue, il fallut marcher encore, n'ayant pu en trouver d'autres. Mon postillon m'assura qu'on en trouverait à Pezemodowo, village à deux lieues de Pultusk. J'y arrivai le soir, et je descendis au château, où l'état-major d'un régiment du 4e corps me donna l'hospitalité. On me promit des chevaux, que j'attendis longtemps, et qui me menèrent à Pultusk; là, j'attendis plus longtemps encore deux chevaux, un mauvais traîneau et un postillon complètement sourd et qui ne savait que le polonais. À une lieue de Pultusk, le traîneau cassa en mille pièces au milieu d'un bois. Je me mis à pied, précédé de mon postillon à cheval, après avoir chargé sur ses épaules un paquet que je portais au major général. Après avoir fait près de quatre lieues à pied et dans cet équipage, j'arrivai au point du jour à un village dont les seigneurs, qui parlaient latin, me promirent des chevaux, que je fus pourtant obligé de prendre moi-même de force chez les paysans. J'arrivai à Siérosk, où je trouvai enfin les postes rétablies. Je passai le Bug dans un bac, le pont n'étant pas encore raccommodé. Les glaçons rendaient le passage assez difficile, mais j'arrivai à bon port. Mes chevaux me conduisirent à Nieporen, et ceux de cette dernière poste à Varsovie, où je terminai heureusement un aussi singulier voyage.

Pourtant j'ai rempli des missions plus pénibles encore. Ici du moins ma direction était assurée, je n'avais à combattre que la fatigue; et si je portais mes dépêches à pied ce n'était pas ma faute. Mais j'ai passé quelquefois des nuits entières au milieu des bois, par des chemins défoncés, exposé à la pluie ou à la neige à demi fondue que le vent du nord me jetait à la figure, craignant que mon cheval ne s'abattît, que mon guide ne m'égarât et responsable des ordres dont j'étais porteur. Dans une de ces missions j'eus lieu d'admirer la bonté des Allemands. Ma voiture versa dans un village que nous avions brûlé, et les habitants sortirent de leurs maisons à demi consumées pour m'aider à la relever; en Espagne ils m'auraient tiré des coups de fusil. L'Empereur me garda un jour à Varsovie, et me renvoya le 18 avec le colonel Jomini[18] chargé d'une mission particulière et verbale pour le maréchal Ney. En voici la cause. La lettre dont j'étais porteur avait irrité Napoléon; et il exprima son mécontentement contre le maréchal en termes fort durs. _Que signifiaient ces mouvements qu'il n'avait point ordonnés, qui fatiguaient les troupes et qui pourraient les compromettre? Se procurer des vivres? S'étendre dans le pays, entrer à Kœnigsberg? C'était à lui qu'il appartenait de régler les mouvements de son armée, de pourvoir à ses besoins. Qui avait autorisé le maréchal Ney à conclure un armistice, droit qui n'appartenait qu'à l'Empereur généralissime? On avait vu pour ce seul fait des généraux traduits devant un conseil d'enquête_. Jomini était donc chargé de lui témoigner le mécontentement de l'Empereur. Il voulut bien me raconter tout cela pendant notre voyage, et je fus fort sensible à une marque de confiance dont je n'ai point abusé.

Notre retour ne fut pas exempt d'embarras, moins grands pourtant que ceux que j'avais eus en allant. Nous rejoignîmes le maréchal à Allenstein; mais de grands événements venaient de se passer en notre absence.

Après la perte de la bataille de Pultusk, le général Benningsen avait passé sur la gauche de la Narew, et remontait cette rivière pendant que le général Buxhowden la remontait également sur la rive droite, sans pouvoir se réunir à l'armée principale, parce que les ponts avaient été emportés par les glaces. Rien n'eût été plus facile que de détruire isolément ces deux portions de l'armée russe. Mais l'affreux dégel et le déluge de boue dont j'ai fait la description, nous empêchaient également d'éclairer la marche de l'ennemi et de le poursuivre. Les généraux ne purent se réunir qu'à Nowogrod sur la Narew, au-dessus d'Ostrolenka. Benningsen voulait reprendre l'offensive, et venait à peine de vaincre les objections de son collègue, lorsque lui-même fut nommé général en chef et Buxhowden rappelé. Rien ne s'opposait donc plus à l'exécution de son plan. Il s'agissait de tourner par un mouvement en arrière la masse des forêts qui couvrent ce pays, de traverser la ligne des lacs, et de se porter vers la région maritime et la Vistule, en passant par Arys, Rastenbourg et Bischofftein. Par ce moyen, on secourait Dantzick, et l'on tournait la position de Napoléon en avant de Varsovie, qu'il serait forcé d'abandonner. L'armée russe se portait donc de notre extrême droite à notre extrême gauche. Elle espérait surprendre les cantonnements des 1er et 6e corps, et détruire l'aile gauche de notre armée, tout en forçant l'aile droite d'abandonner sa position. Ce plan hardi et habilement conçu demandait une exécution également prompte et vigoureuse. Car si on laissait le temps à Napoléon de réunir ses corps d'armée, il pouvait à son tour marcher sur les Russes, les déborder et les acculer à la mer. La situation des 6e et 1er corps à l'aile gauche favorisa d'abord le général russe. Les 5e, 3e, 4e et 7e étaient rapprochés les uns des autres autour de Varsovie. Le 6e qui liait le 7e au 1er, occupait une grande étendue de pays; et les excursions que faisait faire le maréchal Ney dans la direction de Kœnigsberg le séparaient bien plus encore du reste de l'armée. L'avant-garde occupait encore Bartenstein, les divisions en arrière à Allenstein et Hohenstein, quand l'armée russe débouchant de Rastenbourg se dirigea sur Heilsberg par Bischofftein. Le général Colbert, commandant notre avant-garde, se retira précipitamment; ses troupes, presque entourées à Bischofftein, le 21 janvier, se firent jour et regagnèrent Allenstein. Le maréchal Ney, qui occupait ce bourg, mit tous ses officiers en campagne pour concentrer ses troupes dans la direction de Hohenstein et de Gilgenbourg, afin de se rapprocher du 1er corps, qui se réunissait à Osterode. À peine arrivé à Varsovie le 20 janvier, je repartis le 21 au soir pour porter l'ordre au général Marchand, qui devait être à Hohenstein. Je partis à l'entrée de la nuit, par le froid le plus rigoureux. Arrivé à Hohenstein, je ne trouvai point le général, et je fus obligé d'aller à un village distant de trois lieues, qu'il avait lui-même désigné pour son quartier général. Il n'y avait dans ce village aucun Français, et les paysans ne parlaient que polonais. J'en trouvai à la fin un qui savait un peu d'allemand, et qui m'assura qu'un général logeait à un château éloigné de deux lieues. Je conjecturai que ce pouvait être celui que je cherchais. J'y allai; c'était enfin lui. Le 22 au matin, je partis pour rejoindre le maréchal à Neidenbourg. Le froid était tellement vif, et je pris si peu de précautions pour m'en garantir, que j'arrivai à Gilgenbourg avec les oreilles gelées. Deux femmes parvinrent à me les sauver en les frottant avec de la neige; et, après m'être reposé quelque temps, je continuai ma route. Je voyageai toute la nuit avant d'arriver à Neidenbourg. Enfin, après des peines et des difficultés infinies, je terminai cette course ou pour mieux dire je crus l'avoir terminée, car le maréchal n'était pas à Neidenbourg. Le colonel Jomini, qui retournait à Varsovie, fut le seul que je trouvai. Il m'apprit la marche de l'ennemi, que j'ignorais encore (puisqu'on ne nous parlait jamais de rien), et il me dit que je trouverais le maréchal à Hohenstein, où j'arrivai le 23 au matin.

Cet exemple prouve une fois de plus combien de difficultés, souvent même d'embarras, nous éprouvions à remplir nos missions. C'était peu que de braver jour et nuit en toute saison les fatigues, les privations, les souffrances; nous étions encore tourmentés par la crainte de ne pas réussir. Peut-on croire qu'un général changeât trois fois de cantonnement sans en prévenir son chef, et n'est-il pas plus étonnant encore que le maréchal Ney tolérât des négligences si coupables?

Les troupes restèrent trois jours autour de Hohenstein, dont la brigade Labassée (50e et 59e) faisait la garnison, et où le quartier général se trouvait un peu aventuré, n'ayant devant lui qu'une grand'garde à cheval, que les Cosaques harcelaient sans cesse et finirent par enlever le 26 au matin; mais la bonne contenance de la garnison empêcha l'ennemi de tenter des attaques plus sérieuses. Le 27, le 6e corps continua sa retraite sur Tannenberg et Gilgenbourg, où nous arrivâmes le 28 sans être poursuivis ni même suivis. Le corps d'armée s'y concentra dans les jours suivants.

Le maréchal Bernadotte s'était retiré sur notre gauche avec autant de succès et plus de mérite, car ses troupes fort disséminées furent attaquées plus sérieusement. Averti par le maréchal Ney de la marche des Russes, tous deux résolurent de se concentrer à Osterode et Gilgenbourg. C'est ce qu'avait exécuté le 6e corps, ainsi que je l'ai dit. Quant au 1er corps, qui était fort dispersé, il marcha par diverses directions. Les troupes que conduisait Bernadotte en personne rencontrèrent l'avant-garde russe à Mohrungen, en avant de Liebstadt. Le maréchal ne craignit point d'attaquer, avec neuf mille soldats qui venaient de faire dix lieues, seize mille ennemis bien postés et établis depuis la veille. Il se fit jour avec une perte de sept cents hommes, quand l'ennemi en perdit seize cents, et atteignit Osterode pendant que les Russes, concentrés à Liebstadt, se croyaient encore une fois vainqueurs, parce qu'ils avaient enlevé à Mohrungen les équipages de Bernadotte.

Ainsi cette marche rapide et bien combinée fut si mal exécutée, le général en chef mit dans ses opérations si peu d'ensemble et d'activité, que deux corps d'armée isolés se retirèrent devant eux, presque sans éprouver aucune perte; qu'ils se réunirent dans une belle position sur les plateaux en arrière d'Osterode, et s'y soutinrent jusqu'au moment où l'on vint à leur secours. Ce moment était arrivé.

Napoléon, apprenant la marche des Russes, leva ses cantonnements pour marcher lui-même à leur rencontre. Il laissa le 5e corps à Siérock, au confluent du Bug et de la Narew, pour défendre Varsovie contre deux divisions russes restées de côté. Ces précautions prises, il se mit en marche avec la garde impériale, la réserve de cavalerie, les 3e, 4e et 7e corps, et voici quel fut son plan:

Pendant que les Russes cherchaient à gagner la basse Vistule, pour prendre à revers sa position de Varsovie sur la Haute, il manœuvra pour tourner leur gauche à son tour, les repousser vers la mer et les forcer de se renfermer dans Kœnigsberg, où ils auraient été pris comme, quelques mois auparavant, les Prussiens dans Lubeck. Le rendez-vous général était à Allenstein sur l'Alle: la cavalerie d'avant-garde, le 4e corps et la garde impériale, marchant par Willemberg, le 3e corps par Misniecz, le 7e par Neidenbourg. Le 6e devait les y joindre par Hohenstein. Nous partîmes donc de Gilgenbourg le 2 février, toujours harcelés par les Cosaques; et, après quelques instants de repos à Hohenstein, nous arrivâmes le 3 au matin à Allenstein. L'Empereur y était déjà. Il entretint un instant le maréchal Ney à son bivouac, et nous jugeâmes facilement à la physionomie de celui-ci qu'il le réprimanda sur ses courses aventureuses. L'armée se porta ensuite à gauche pour suivre l'ennemi dans la direction de Jnchowo (route d'Elbing). Par une manœuvre habile Napoléon avait ordonné au maréchal Bernadotte de se rapprocher successivement de la Vistule, fût-ce même jusqu'à Thorn, afin d'attirer l'ennemi à sa poursuite. Tandis que les Russes porteraient ainsi leur droite en avant, la Grande Armée tournerait plus facilement leur gauche pour les rejeter sur la basse Vistule et sur la mer. Mais la ruse avait été découverte par une dépêche adressée à Bernadotte et surprise par les Cosaques. Ainsi Benningsen, au lieu de poursuivre le 1er corps sur la basse Vistule, rangea son armée entre l'Alle et la Passarge à Jnchowo, et parut se préparer à livrer bataille. Napoléon ne pouvait comprendre que l'armée russe fût si promptement réunie sur ce terrain, car la marche de l'armée française par Allenstein ne pouvait être assez promptement connue de Benningsen pour le faire renoncer à son projet d'opération sur la basse Vistule. Il apprit bientôt la vérité, et le stratagème étant découvert, il ordonna au maréchal Bernadotte de quitter la Vistule et de venir promptement appuyer la gauche de la Grande Armée. D'ailleurs, il ne craignait pas de livrer bataille avec soixante-quinze mille Français, qu'il avait sous la main, contre quatre-vingt-dix mille Russes. La veille au soir, le pont sur l'Alle avait été enlevé par le 4e corps après un vif combat; ainsi la gauche de l'ennemi pouvait être tournée. Benningsen le sentit; il se retira dans la nuit par les routes d'Arendorf et d'Eylau. Il fallut donc renoncer pour cette fois à l'espoir de la bataille que nous attendions.

Le lendemain 4, la poursuite continua sur trois colonnes. À droite Davout (3e corps), suivant le cours de l'Alle, s'empara de Guttstadt, qui renfermait quelques magasins. Au centre l'Empereur, précédé de la cavalerie avec les 4e et 7e corps; à gauche, Ney (6e corps), vers la Passarge. L'arrière-garde ennemie se retirait en combattant toujours. Notre maréchal la poursuivit avec sa vigueur accoutumée; il s'exposa beaucoup ce jour-là. Le général Gardanne[19] fut blessé auprès de lui. Après une journée longue et pénible, nous couchâmes au village de Scholitten. Le général Lestocq avec les Prussiens se trouvait sur la rive gauche de la Passarge; le 6e corps, chargé de le poursuivre, passa le pont à Deppen le 5 au matin. Lestocq précipita sa retraite pour passer la Passarge à la hauteur de Wormditt (route d'Elbing à Kœnigsberg par Eylau), et il laissa pour protéger sa marche une arrière-garde de quatre mille hommes. Le 6e corps l'attaqua à Waltersdorf, et la culbuta sur tous les points: la brigade Labassée se distingua particulièrement, ainsi que deux régiments de dragons détachés près du maréchal Ney. Mille morts ou blessés, deux mille cinq cents prisonniers, beaucoup d'artillerie et de bagages furent le résultat de cette journée. Nous allâmes nous reposer de nos fatigues à Liebstadt.

Le 6, nous passâmes la Passarge et arrivâmes à Wormditt. La marche fut paisible, le général Lestocq ayant gagné de l'avance pendant que nous combattions son arrière-garde. En repassant sur la rive droite de la Passarge, nous nous trouvions sur la route et en arrière de la Grande Armée. Ce même jour, dans la soirée, Benningsen arrivait à Landsberg, où il voulait s'arrêter; il posta dans ce but un fort détachement d'infanterie et de cavalerie au village de Hoff; la cavalerie du prince Murat renversa d'abord la leur, puis leur infanterie après une résistance opiniâtre; une division du 4e corps compléta la défaite. Benningsen ne pouvant plus conserver Langsberg, se retira dans la nuit à Eylau.

Notre armée y arriva dans la soirée du 7. Un combat sanglant eut lieu à Ziegelhoff avec l'arrière-garde ennemie, qui se replia et fut poursuivie jusque dans Eylau, où Napoléon s'établit.