Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapter 1
SOUVENIRS MILITAIRES DE 1804 À 1814
PAR
M. LE DUC DE FEZENSAC
GÉNÉRAL DE DIVISION.
Je dirai: _J'étais là; telle chose m'avint_.
(LA FONTAINE.)
Ouvrage honoré d'une souscription du Ministre de l'Instruction publique pour les Bibliothèques scolaires.
QUATRIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE MILITAIRE. J. DUMAINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR DE L'EMPEREUR, Rue et Passage Dauphine, 30.
1870
Le bienveillant accueil qu'a reçu mon _Journal de la campagne de Russie_ m'encourage à publier la totalité de mes souvenirs militaires, depuis mon entrée au service en 1804, jusqu'à la fin de l'Empire. J'ai hésité longtemps à entretenir le public de tant de détails personnels; mais ces détails se rattachent à de grands événements militaires; ils peignent les mœurs et l'esprit du temps. Sans avoir la pensée de rien ajouter à l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, et moins encore la prétention de partager son éclatant et légitime succès, un volontaire de 1804, racontant ce qui s'est passé sous ses yeux, espère pouvoir réclamer du moins un peu d'indulgence!
LIVRE PREMIER[1].
CAMP DE MONTREUIL.--CAMPAGNES D'ALLEMAGNE ET D'ESPAGNE JUSQU'A LA PAIX DE TILSITT.
CHAPITRE PREMIER.
CAMP DE MONTREUIL.
PROJETS DE DESCENTE EN ANGLETERRE.--MON ARRIVÉE AU CAMP DU 59e RÉGIMENT.--MON SERVICE DANS LES GRADES INFÉRIEURS.--JE SUIS NOMMÉ SOUS-LIEUTENANT.--LEVÉE DES CAMPS.--DÉPART POUR L'ALLEMAGNE.
Je suis entré au service en 1804, à vingt ans. J'avais depuis longtemps le désir d'embrasser la carrière militaire; différentes circonstances empêchèrent mes parents d'y consentir plus tôt. Il s'agissait de savoir par où commencer. À vingt ans, l'École militaire ne pouvait me convenir. Je devais donc m'engager. Je pensais à la cavalerie, comme tous les jeunes gens. M. Lacuée, ami de ma famille, me proposa d'entrer au 59e régiment d'infanterie, dont il était colonel; j'acceptai sans savoir ce que je faisais, n'ayant aucune idée de la carrière que j'allais entreprendre, et je n'eus pas lieu de m'en repentir: car c'est à l'infanterie que j'ai dû tout mon avancement. Je partis de Paris en septembre 1804 pour me rendre à l'armée réunie sur les côtes de l'Océan et dont le 59e faisait partie. Je dois d'abord raconter la composition et l'emplacement de cette armée.
L'Empereur, pour frapper au cœur l'Angleterre, voulut l'attaquer chez elle, et ne recula pas devant les difficultés et les dangers d'une telle entreprise. Il réunit sur les côtes de l'Océan trois corps d'armée d'environ chacun vingt-cinq mille hommes et une réserve de quarante mille hommes.
Ces corps d'armée campaient de la droite à la gauche: à Ambleteuse, maréchal Davout; Boulogne, maréchal Soult; Étaples, maréchal Ney.
La réserve se composait de la garde impériale, d'une division italienne, de trois divisions de dragons. Indépendamment de ces différents corps, il y avait à l'extrême droite douze mille hommes au camp d'Utrecht; à l'extrême gauche dix mille à Brest. Ainsi le personnel de l'armée s'élevait au moins à cent cinquante mille hommes. On s'occupait d'armer et d'atteler quatre cents bouches à feu de campagne et un grand parc de siège. On fit venir de tous côtés d'immenses approvisionnements, des vivres de toute espèce pour trois mois. Il s'agissait de transporter en Angleterre une armée si nombreuse et son matériel en présence de la flotte ennemie. Après de nombreux essais, on résolut d'employer des chaloupes canonnières, des bateaux canonniers et des péniches. Celles-ci, plus légères ne portaient que de l'infanterie: les autres portaient de l'artillerie, des vivres et quelques chevaux. Douze à treize cents de ces bâtiments suffisaient pour transporter cent vingt mille hommes, avec l'artillerie de campagne, des vivres et des munitions pour quelques jours. Une autre flottille de transport, composée de bâtiments servant au cabotage et à la pêche, devait transporter les chevaux, l'artillerie de siège, la totalité des vivres et des munitions. Neuf cents ou mille bâtiments suffisaient. Plus tard, les divisions réunies à Utrecht et à Brest seraient embarquées sur les flottes française, hollandaise et espagnole.
Mais l'exécution de ce plan présentait des difficultés devant lesquelles aurait reculé le génie le plus aventureux et le plus intrépide. Il fallait construire les bâtiments dans tous les ports de France, les rassembler à Boulogne, à Ambleteuse, à Étaples, à travers les croisières anglaises, mettre ces trois ports en état de les recevoir, faire les expériences d'embarquement et de débarquement pour le matériel et pour le personnel; il fallait construire sur la côte les magasins nécessaires pour les vivres et les approvisionnements de l'armée, assurer les subsistances et le service des hôpitaux. On trouvera dans les historiens du temps, et principalement dans M. Thiers, les détails les plus intéressants sur tous ces objets. Je dirai plus tard par quels moyens et à quelle époque on comptait opérer le débarquement, les motifs qui firent successivement ajourner l'entreprise et qui forcèrent enfin d'y renoncer.
Au mois de septembre 1804, où commence ce récit, l'armée était réunie dans les camps; le matériel achevait de s'organiser. Je dois d'abord faire connaître la composition du camp de Montreuil dont le 59e régiment faisait partie, et qui formait la gauche de l'armée.
CAMP DE MONTREUIL.
MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.
+----------+-----------+----------+----------------+-------------------+ |DIVISIONS |GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |OBSERVATIONS | | |de division|de brigade| | | +----------+-----------+----------+----------------+-------------------+ |1e Divis. | |ROUGER |9e léger, |Les régiments | | |DUPONT. | |Colonel Meunier.|étaient de deux | | | +----------+----------------|bataillons | | | |MARCHAND. |32e de |95e de |complétés à 800 | | | | |ligne |ligne |hommes. | | | | |DARRICAU|BARBOIS| | +----------+-----------+----------+----------------+La cavalerie | |2e Divis. | |VILLATTE. |6e de |39e de |cantonnée dans les | | | LOISON. | |ligne |ligne |environs. | | | |----------+----------------| | | | |ROGUET. |69e de |72e de |Le total, en y | | | | |ligne |ligne |comprenant | +----------+-----------+----------+----------------|l'artillerie et le | |3e Divis. |PARTOUNEAUX|MARCOGNET |25e |27e de |génie, s'élevait à | | | | |Léger |ligne |20,500 hommes. | | | | |----------------| | | |PUIS | |50e de |59e de | | | | | |ligne |ligne | | | | | |Colonel |Colonel| | | |MALHER |LABASSÉE |Lamarti-|Lacuée | | | | | |nière | | | +----------+-----------+----------+----------------| | |Brigade | | |10e Chasseurs, | | |de | | |Colonel Colbert.| | |cavalerie.| | |----------------| | | | | |3e Hussards, | | | | | |Colonel LEBRUN, | | | | | |Fils de | | | | | |l'architrésorier| | | | | |depuis duc de | | | | | |PLAISANCE. | | +----------+-----------+----------+----------------+-------------------+
Le maréchal Ney est trop connu pour que j'aie à tracer ici son portrait, j'en parlerai à l'époque où j'ai eu l'honneur de servir près de lui; il prit au camp de Montreuil l'habitude de remuer des masses et de commander l'infanterie, arme pour laquelle il a témoigné tout le reste de sa vie une grande prédilection.
Le général Partouneaux, commandant la division dont mon régiment faisait partie, venait de quitter l'armée, à la suite d'une discussion qu'il eut avec le maréchal à propos d'une manœuvre. Les généraux de brigade Labassée et Marcognet, anciens militaires, le dernier fort original ainsi qu'on le verra plus tard.
Le colonel Gérard Lacuée, commandant le 59e régiment, réunissait à un excellent cœur beaucoup d'esprit et une imagination exaltée. Le premier consul, qui avait du goût pour lui, le prit pour aide-de-camp. Mais les principes républicains de Lacuée et l'intérêt qu'il témoigna au général Moreau à l'époque de son procès, lui attirèrent la disgrâce de son général; et ce fut pour lui témoigner son mécontentement qu'il lui donna le commandement du 59e régiment. _Je vous donne_, lui dit-il, _un des plus mauvais régiments de l'armée, il faut le rendre un des meilleurs_. Personne ne convenait moins que Lacuée à cette tâche. Homme du monde plus que militaire, il ignorait les détails du métier; il n'avait jamais servi dans l'infanterie; il succédait à un colonel qui avait pillé la caisse de son régiment, et qui ne craignait pas de dire que les compagnies du centre pouvaient être en guenilles, pourvu qu'il eût de beaux sapeurs, une belle musique et une belle compagnie de grenadiers. Le mauvais état de l'habillement valut même au 59e le surnom de _Royal décousu_. Lacuée, incapable de remettre l'ordre dans une pareille administration, disait avec raison qu'il laissait faire le quartier-maître parce que, quand il y regarderait, il n'en serait pas moins attrapé par lui. Les manœuvres lui plaisaient plus que l'administration, et au bout de peu de temps il apprit à bien commander son régiment. Quant à la partie morale, il y réussit comme on devait l'attendre d'un homme tel que lui. Cependant ses qualités mêmes lui furent quelquefois nuisibles. Il avait trop d'esprit pour ceux qu'il commandait et ne savait pas toujours se mettre à leur portée. Ses éloges étaient trop fins pour eux, ses reproches trop amers. Il n'en était pas moins aimé de plusieurs officiers, honoré et respecté de tous.
J'arrivai au camp au commencement de septembre 1804. J'allai rendre visite au colonel Lacuée, qui m'emmena avec lui à Montreuil pour passer quelques jours. Après avoir causé avec moi, il me dit qu'il était frappé de voir combien j'étais étranger au métier que j'allais faire. En effet, je conviens que mon ignorance était telle que je fus étonné d'apprendre qu'il y eût des grenadiers au régiment, parce que je croyais que les grenadiers formaient des corps à part. Il me dit que: s'il ne consultait que son attachement pour ma famille et pour moi, il me sauverait tous les ennuis du métier, que je lui servirais de secrétaire, et que ce serait pour lui une société agréable et bien douce au milieu de l'exil où il était condamné; mais qu'il s'agissait de moi, de mon avenir militaire, qu'il fallait apprendre à connaître ceux que j'étais destiné à commander un jour, que le moyen d'y parvenir était de vivre avec eux. _En vivant avec les soldats, ajouta-t-il, on apprend à connaître leurs vertus; ailleurs on ne connaît que leurs vices._ Parole d'un grand sens et dont j'ai bien reconnu la justesse. Il fallait donc me résoudre à être entièrement soldat, à faire mon service dans tous les grades sans que rien me distinguât des autres. Il fit appel à mon courage, à ma patience, à ma résignation pour cette cruelle épreuve qui devait être longue. Je l'assurai de ma soumission et je partis pour le camp, n'ayant aucune idée de ce qui m'attendait, mais décidé à tout braver et à aller jusqu'au bout.
J'ai dit que le camp de Montreuil formait la gauche de l'armée de l'Océan. Il aurait dû s'appeler le camp d'Étaples, car on avait établi les baraques près de cette petite ville sur la rive droite de la Canche et près de son embouchure, à 12 kilomètres de Montreuil: la première division derrière le village des Camiers, faisant face à la mer; la deuxième par brigade à droite et à gauche d'Étaples; la troisième à quinze cents mètres en arrière. Cette division, qui est la nôtre, campait dans l'ordre suivant: de la droite à la gauche le 25e léger, le 59e et le 50e. Le 27e détaché sur la rive gauche de la Canche, au village de Saint-Josse, formant par conséquent l'extrême gauche de toute l'armée. On voit que l'ordre de bataille n'était point rigoureusement observé; mais quelques régiments ayant été changés, on n'avait pas voulu opérer de déplacements pour reprendre l'ordre des numéros, ce qui était raisonnable.
Les trois régiments campaient sur une seule ligne, et les camps étaient tracés d'après les principes de l'ordonnance. J'entre ici dans, quelques détails pour les personnes auxquelles les règlements militaires ne sont point familiers.
Il y avait par compagnie quatre baraques construites sur deux rangs, chacune pouvait contenir seize hommes, en tout soixante-quatre; c'était peu pour des bataillons complétés à huit cents hommes, ce qui faisait près de quatre-vingt-dix pour chacune des neuf compagnies; mais plusieurs hommes ayant la permission de travailler en ville, d'autres se trouvant absents pour différentes causes, ce nombre était suffisant. Les cuisines, au nombre d'une par compagnie, étaient placées derrière; ensuite les baraques des sous-officiers et des cantiniers sur la même ligne, et puis celle des officiers, enfin des chefs de bataillon derrière leur bataillon respectif, et du colonel derrière le centre du régiment. Le règlement veut que les armes soient placées sur des chevalets en avant du premier rang des baraques. On avait dérogé à cette règle en les plaçant dans les baraques mêmes, ce qui valait mieux pour ne pas exposer les fusils à toutes les intempéries pendant la longue durée du camp. Le règlement veut aussi que les sous-officiers soient logés avec la troupe. Au camp de Montreuil, on les avait logés en arrière, le sergent-major, le fourrier et les quatre sergents de chaque compagnie occupant une même baraque. Cela était convenable, car le sergent-major, dépositaire des fonds de la compagnie, avait besoin d'une grande table pour tenir les écritures. Quant à la discipline, cette disposition avait son bon et son mauvais côté. Les sergents étant séparés des soldats, ne pouvaient pas exercer une surveillance aussi active; dans mon apprentissage de simple soldat et de caporal, j'ai vu bien des choses leur échapper. Mais on les respectait davantage en les voyant moins souvent, et je crois, en définitive, que cela vaut mieux. Les baraques étaient creusées à un mètre sous terre, ce qui les rendait fort humides. Le coucher se composait d'un grand lit de camp sur lequel on étendait de la paille; par dessus, une couverture de laine. Chaque homme se couchait sur cette couverture, enveloppé dans un sac de toile, le havre-sac servant d'oreiller; on étendait ensuite sur eux une autre couverture de laine. C'était coucher ensemble, et pourtant séparément. Souvent un soldat abrégeait les longues nuits d'hiver en racontant une histoire. Pour s'assurer qu'on l'écoutait, il s'interrompait de temps en temps pour dire _cric_, ceux qui ne dormaient pas répondaient _crac_; si tout le monde se taisait, le conteur s'endormait lui-même. Les soldats recevaient les vivres de campagne, le pain de munition et le pain blanc de soupe, la viande, les légumes secs, l'eau-de-vie et le vinaigre. Ils n'achetaient au marché que les légumes frais et les pommes de terre. Ils mangeaient avec les caporaux dans des gamelles de six à sept portions. Les sergents, dans chaque compagnie, mangeaient entre eux. Les sergents-majors seuls avec les adjudants vivaient en pension chez un cantinier. Le repas de midi se composait d'une excellente soupe grasse avec des légumes, et d'une petite portion de bœuf; celui du soir, de pommes de terre accommodées au mauvais beurre avec des oignons et du vinaigre. Le pain de munition était noir; le seigle qui entrait dans sa composition lui donnait un goût acide et désagréable; l'eau-de-vie servant à corriger l'eau, ne devait pas être bue à part, défense souvent enfreinte, comme on le peut croire.
La tenue était bizarre et irrégulière; on arrivait à une époque de transition. La grande tenue était celle de l'ancien régime, sauf la couleur: habit bleu à revers blancs et passe-poils rouges, coupé à la Française; longue veste blanche à basques, culotte blanche à long pont sans bretelles, guêtres noires montant au-dessus du genou, comme les bas roulés des vieillards de la Comédie française, chapeau à trois cornes coiffé droit, cheveux coupés en brosse avec une queue sans poudre. Les officiers remplaçaient les grandes guêtres par des bottes à revers; singulière mode pour l'infanterie. Cette tenue, contraire à toutes les habitudes du temps, ne pouvait pas être la tenue habituelle. En petite tenue on portait une mauvaise capote de drap l'hiver, et l'été un sarrau de toile, un bonnet de police, un pantalon de toile ou de gros drap, suivant la saison, attaché par des bretelles, des guêtres de toile blanche ou grise. On tolérait, hors du service, quelques effets de fantaisie et même des bottes à ceux qui pouvaient s'en procurer. Enfin, la tenue du sergent-major le plus élégant d'alors ferait honte au dernier soldat d'aujourd'hui[2].
Voilà quels devaient être mon logement, ma toilette, mes repas, ma société.
M. Lacuée me plaça dans la compagnie d'un bon capitaine, et mon début fut assez ridicule. Après m'être engagé, mon capitaine eut la complaisance de me mener au magasin pour me faire habiller. Je recommandai au maître tailleur de m'envoyer mes effets le plus tôt possible. Il ne me répondit que par un sourire. _Vous ignorez que nous avons ici une habitude_, me dit le capitaine; _on ne porte point les habits aux soldats; ce sont eux qui vont les chercher_. En retournant au camp, je lui dis qu'avec un pareil costume, je croirais jouer la comédie; plaisanterie fort déplacée à faire à un officier, lui-même ancien soldat. _Je le conçois_, me répondit-il, mais j'ai peur que le spectacle ne vous semble long; _et vous savez que les billets une fois pris, on n'en rend pas la valeur_. Je suis bien aise d'établir ainsi la réputation d'esprit de mon premier capitaine, fût-ce même à mes dépens.
Je m'installai ensuite dans ma baraque, où l'on me reçut fort bien; et ma belle montre, mon linge fin, ma bourse assez bien garnie, furent l'objet de l'admiration générale. Le bruit se répandit tout de suite dans la compagnie que j'avais un louis à manger par jour. C'est la manière des soldats d'exprimer la fortune. Comme l'heure de la soupe était passée, on m'avait gardé ma portion dans un petit pot de terre. Je fis l'éloge du cuisinier, ne sachant pas encore que l'usage des militaires est de crier contre tout le monde et de trouver mauvais tout ce qu'on leur donne. Dès le lendemain ma métamorphose était complète. Habillé de pied-en-cap, j'avais mangé à la gamelle et couché avec mes camarades; je commençai à apprendre l'exercice pour lequel j'éprouvai quelques difficultés, le fusil me semblant lourd par manque d'habitude, et parce que j'ai eu toujours les bras assez faibles. Je réussissais mieux à la théorie qui semblait un jeu à mon intrépide mémoire; aussi mes progrès dans ce genre me valurent de grands éloges. Le colonel affectait de ne me distinguer en rien; il ne m'invitait point à venir le voir, quoiqu'en me recevant toujours très-bien. Docile à ses instructions, je faisais mon métier de soldat sans murmure; excepté deux choses, qu'il ne put obtenir; la première était de faire les corvées. Je comprenais l'avantage de faire moi-même l'exercice, de démonter et de remonter mon fusil, d'en connaître toutes les pièces, et d'apprendre la théorie; mais balayer les rues du camp, nettoyer la baraque, faire la cuisine, et sans doute si mal que personne n'aurait pu la manger, à quoi cela pouvait-il me servir? Je résistai donc et mes camarades en furent charmés, car pour quelques sous chacun d'eux me remplaçait volontiers. Ma seconde résistance fut de couper mes cheveux en brosse et de prendre une queue. Je n'osai pourtant pas résister ouvertement; ma coquetterie de vingt ans n'aurait pas trouvé grâce. Il fut donc convenu que l'on attendrait que mes cheveux fussent assez longs, mais le perruquier de la compagnie, d'accord avec moi, me les coupait tous les huit jours. Si je me révoltais contre les corvées ennuyeuses, j'allais au-devant de celles qui auraient pu paraître plus pénibles. Peu de jours après mon arrivée, il fallut transporter des pierres au camp; je sollicitai la faveur de me joindre à ceux qui étaient commandés de corvée à ce sujet, et je m'attelai, comme les autres, aux petites charrettes préparées pour ce transport. Deux jours après, il fut question d'une autre corvée plus pénible, dont je rendis compte, ainsi qu'il suit, dans une lettre à ma mère: «Il s'agissait de partir à l'entrée de l'a nuit, et d'aller dans un bois à deux lieues d'ici couper des perches très-longues, très-épaisses, par conséquent très-lourdes, et les rapporter au camp sur nos épaules; j'étais dispensé de cette corvée, mais je me la suis imposée volontairement, et d'abord rien ne m'a paru si pénible que de marcher avec un pareil poids sur les épaules. Cependant, à peine arrivé au camp, je n'ai ressenti ni douleur, ni fatigue, et j'ai recueilli l'avantage de prouver à mes camarades mon courage et mon zèle, de trouver la nuit ma paille excellente, et le lendemain mon sac très-léger. Lorsque l'on est condamné par sa position à mener une vie dure, ce qu'il y a de mieux à faire est de s'imposer volontairement quelque chose de plus dur encore; alors, ce qui devait fatiguer repose, et ce que l'on appelait un sacrifice devient un dédommagement.»
Cette lettre eut beaucoup de succès dans ma famille, et M. Molé m'écrivit à cette occasion le billet le plus aimable; il m'assurait qu'il aurait suivi mon exemple, si les souvenirs de sa famille ne l'eussent point destiné à la magistrature.
Je ne montai la garde qu'une seule fois comme soldat; on me mit en faction à la porte du magasin d'habillement, et je quittai mon poste. J'ajoute tout de suite que j'étais dans mon droit, car mon caporal y était et le trouvait bon. Ma deuxième faction a été, près d'un demi-siècle plus tard, comme garde national, à l'entrée de la caserne de la rue de la Pépinière, après 1848; et cette fois-là, je n'ai pas déserté mon poste.
Avec ma réputation de fortune, il était assez naturel de payer ma bien-venue. Le colonel me dit que ce serait de bonne grâce de ma part, mais qu'il ne fallait pas me le laisser imposer. Les soldats m'en parlèrent, je répondis que nous verrions plus tard; et, au moment où l'on y pensait le moins, je donnai un grand repas. J'invitai les soldats de ma baraque et tous les caporaux de la compagnie. Le repas se composait de quelques plats de grosse viande, d'une salade, d'un plat de pommes de terre, de la bière à discrétion, et de mauvais vin d'ordinaire, dont j'offrais dans de petits verres. Le vin, qui coûtait vingt-cinq sous la bouteille, était un objet du plus grand luxe. Un verre d'eau-de-vie termina le repas. Nous étions quatorze et j'en fus quitte pour 21 francs. Mais un déjeuner que j'offris souvent à la chambrée se composait d'un petit pain avec un verre d'eau-de-vie pour chacun; des soldats qui faisaient ce commerce nous les apportaient avant que nous fussions levés, et nous prenions ce premier repas en causant, chacun renfermé dans son sac. Rien au monde ne leur faisait plus de plaisir.