Souvenirs littéraires... et autres

Part 2

Chapter 23,545 wordsPublic domain

[4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de témoin quand je croisai le fer avec le poète de _Les Péans et les Thrênes_), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne ville du Mans.

Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait exagérément tendre et comme envertigé par un «simoun» de désirs coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on donne ce conte à lire aux enfants!...) ou celui de la princesse Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude Anet, qui a connu intimement cette «fille perdue». L’incandescent géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux, l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un poète qui s’engageait

A faire vivre, par delà les étendues, Son nom glorifié sur les cordes tendues.

Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça.

Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de Rachilde, étrange et puissant, _Madame la Mort_, avec une artiste dont l’auteur vantait à juste titre «le visage de camélia blanc, irisé d’immenses yeux de rosée pure» et qui épousa le sympathique créateur du Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher.

Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de _Thulé des Brumes_ qui méprisait ce brumeux «Calchas pour métèques prosternés», tous acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote: Catulle Mendès bouillonnant d’une exaltation bien imitée; Léon Dierx qui répandait autour de lui une atmosphère de majestueux ennui; le dessinateur Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal; le postillonneur Jean Lorrain gileté d’un arc-en-ciel; Verhaeren à la chevelure couleur de faro; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue, tous, vous dis-je.

Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie «spontanée» comme a dit Fernand Aubier, parrain de la «circéenne» Yveline de Montry...

Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon Roinard. Le brave cœur! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à toutes les manifestations de ce «Théâtre d’Art» fondé et soutenu par Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté, Jules Méry, dit «M’as-tu lu» ex-anarcho grassement appointé par la Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses avis lénifiants: l’Abeille du Coche.

Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport.

Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire: «Il me faut cent mille têtes de bourgeois», Barbey d’Aurevilly répliqua: «Celle de Sarcey me suffira», ce qui fit déborder l’enthousiasme--et les chopes.

CHAPITRE V

Le journal “_Lutèce_”.--_Albert Delpit_ pleure dans les bras de ma cousine et fait pipi dans son pantalon.--Le pauvre _Paul Alexis_.

En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes dans une petite feuille du quartier latin _Lutèce_, dont Ernest Raynaud (qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien pensante.

Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de _Lutèce_ ne passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de raisins, espérant en chiper quelques grappes.

C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec amabilité «impayables» ce qui les dispensa toujours de me les payer.

Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois douzaines de mes «trouvailles»--c’est le mot qu’il employa--et les signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint sacré.

Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues chatnoiresques dont je lardais son abdomen--j’étais mince, alors («sottile, sottile», chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le _Temps_ et le _Matin_, il traita ce qu’il appelait mes «fantaisies outrancières» avec une indulgence amusée, même quand il ne les comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste? Point du tout. Il confectionnait ses articles au galop «sans prendre la peine de vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion» a noté Charles Maurras; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse, incontestablement «pedestris», il écrivait (traduisons librement), «comme un pied».

Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871. C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux cafés-concerts.

Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin. Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite «Allée de la Grande-Armée», vu les «vieilles gardes» qui s’y pressaient...

Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction, attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau venu, la plus dodue des trois grasses s’écria:

--Chouette! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père? On va rigoler!

On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer.

Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure longue, allongée encore par une barbiche rouge! Après je ne sais quelle discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot: «J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre caractère». Le père du fougueux polémiste de l’_Action Française_ sourit et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale: «Dites-lui que moi, c’est tout le contraire».

Delpit qui se croyait du génie parce que la _«Bévue» des Deux Mondes_ accueillait son _Fils de Coralie_ et autres mignardises du même tonneau, Delpit faillit en trépasser de rage.

Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour une charmante fillette, ma cousine Blanche L... (aujourd’hui grand’mère) à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de pleurs.

Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier le dénouement de Perrault--comme firent depuis Gounod et Bruneau mariant, vers minuit, leurs héroïnes de _Mireille_ et du _Rêve_ dont la mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme, elle conta:

«... Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand, heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce; la mignonne enfant fut sauvée.»

Mais le moutard tenait à son désespoir chronique; rituellement, il éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes: «Non, Blanche, tu t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le pauvre Petit Chaperon Rouge... Hu! hu! hu!...»

Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans. Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser lever la tête: «Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu un malheur dans mon pantalon?»

Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui, l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit...

Du moins, il possédait une qualité: le courage. Il mettait l’épée à la main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, «pour un louis ou pour un gnon», eût dit Maugis.

Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi médiocrement que la plume? Et les armes à feu aussi médiocrement que les armes blanches?

Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de clients.

Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers: raté du théâtre, raté du roman, raté même par Paul Alexis!

A propos de ce zoliste, justement oublié, le couple Deffoux-Zavie, qui connaît le groupe de Medan comme son Pater (mieux, peut-être) m’a conté que le somnolent naturaliste vit, un vilain matin, deux policiers bourrus pénétrer dans son logis de la rue des Apennins «une chambrette tapissée de bleu comme celle d’une rosière», précisait le narrateur, presque attendri.

--Vous êtes bien le sieur Paul Alexis?

--Parfaitement.

--Enfin, nous vous tenons! Vous êtes condamné à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée; suivez-nous!

Anéanti, le pauvre diable fut conduit au commissariat, puis au Dépôt, puis au Cherche-Midi, menottes aux poignets. Il fallut douze jours et vingt-quatre interrogatoires pour convaincre l’autorité que le médiocre chroniqueur du _Cri du Peuple_ n’avait rien de commun avec son homonyme, lieutenant des «Vengeurs de la Mort», recherché depuis l’écrasement de la Commune.

Toutes les fois qu’Alexis dit «Trublot» narrait cette mésaventure, et il la narrait souvent, il ne manquait pas d’ajouter:

--Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en me relâchant ces cochons m’ont dit: «Tâchez moyen qu’on ne vous y reprenne plus».

CHAPITRE VI

_Chabrier_ juge _Massenet_.--Mlle _Madeleine de Swarte_ me juge dans les “Fourberies de Papa”.--_Gounod_ juge _Gustave Charpentier_.--Le tragédien _Silvain_, navigateur et tireur à cinq.--_Armand Silvestre_ et ses maîtresses.--Le génie de _Wagner_ et les ridicules de _Bayreuth_.--“Claudine s’en va.”--_Mlle Polaire_ et “Siegfried”.--La chemise d’un sociétaire et _M. Raymond Roussel_.

C’est en écrivant à _Lutèce_ que je fis la connaissance de Sarcey; celle, aussi, d’un compositeur dont les gens même qui craignaient la musique appréciaient certaines amusettes mélodico-zoologiques, canards qui se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, petits cochons roses dont la ballade recèle une modulation amenée cocassement, la queue en vrille, toute une basse-cour en liesse que ne font pas oublier les récents _Bestiaires_, plus raffinés, de Poulenc, dans lesquels, ainsi que dans les _Histoires naturelles_ de Ravel, le talent abonde.

Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les _Propos de buveurs_ que devait lui forger Richepin, d’après Rabelais.

Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa manœuvrer par Catulle Mendès; les conseils de ce littérateur wagnérien, ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à forcer son talent pour peiner sur une _Gwendoline_ que, sans être un lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet: «paroxysme et langueur, extrême raffinement et presque vulgarité». (Ce «presque» est délicieusement aimable).

Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur.

On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de _Gwendoline_; il y a 40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la semaine dernière; Van Dyck ténorisa les Adieux de _Lohengrin_; la pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux (puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème); enfin Lamoureux dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier; elle me fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné contre un confrère--Kerst, je crois--qui, jugeant l’œuvre luxuriante à l’excès, reprochait au compositeur de «mettre trop de choses dans chaque mesure». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais: «Dirait-on pas Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne et qui ronchonnerait: «Trop de perles, trop de diamants!».

Joie inespérée! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant «le brave petit confrère de _Lutèce_» de ne pas se plaindre «que la mariée soit trop belle» et le remerciant de «cogner sur les Ali... Gaga!»

Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à l’Opéra où sévissait la première du _Cid_; précautionneusement, ne sachant s’il goûtait cette massenetterie, «enduite d’onguent mystique» a justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez, l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un _Alleluia_ d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là (1885), ils n’étaient pas difficiles:

Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent Revint pour saluer les gens de l’Opéra, Chabrier, pensif murmura. «Mauri, tu ris, tes saluts tentent.»

La franchise de Chabrier ne me laissa pas ignorer ce qu’il pensait de cette partition, l’une des moins réussies de Massenet:

--Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la sous-merde.

Cette parole définitive me donna le goût de la critique musicale.

Dans les _Fourberies de Papa_, où sa piété filiale me met en scène, considérablement embelli, Mlle Madeleine de Swarte invente une très curieuse profession de foi du «six» Georges Auric, au cours de laquelle il est question de Gounod, remis à la mode par les novateurs du dernier Dancing, les polytonaux désireux de dépasser les audaces d’Albéric Magnard qui, au dernier acte de _Mercœur_, partition d’un noble embêtement, faisait chanter des voix en si-majeur sur un accompagnement d’orchestre en _mi-bémol_.

Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse surtout à la «Gounodyssée», histoire touchante et ridicule du séjour que fit à l’étranger, en temps de guerre, le musicien de _Faust_, retenu loin de sa patrie par une Circé anglaise, à laquelle il adressait des strophes enamourées mais vaseuses:

Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère (!) Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux. Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre, Est un écho des cieux...

Pauvre Gounod sentimental et sensuel! Jamais artiste d’esprit faible et de chair forte ne fut plus habilement chambré! Longtemps, le plus longtemps possible, Georgina Weldon, secondée à merveille par son businessman de mari, employa tous les moyens imaginables, tous, sans exception, pour garder le Maître français chez elle, en Angleterre, pendant qu’il composait _Polyeucte_, dont elle se voyait déjà l’interprète.

La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les mois...

A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez les siens, le séquestré par persuasion.

Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, resplendissant d’optimisme:

--Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur inaltérablement fidèle!

Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce «distinguo», ne trouvèrent pas un mot à répondre.

Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des «Deux Pigeons», rêveuse... Ah! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant l’aile et tirant le pié...

Du bruit, au dehors; elle tressaille; la porte s’ouvre toute grande, le voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie. Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et sa voix claironne:

--Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher!

Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre; ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout.

En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait _La vie du Poète_, symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier. Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés: «C’est ignoble!» Une minute après, pas même, ravi par la courbe séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de la même vigueur: «C’est splendide!»

Manque de conviction? Pas du tout! Des convictions, il en avait à revendre, des convictions qui, je le répète, se succédaient avec une rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt...

... Pendant qu’un journaliste commence à l’interviewer, on annonce «Mme de Granval», dont le nom arrache à Gounod une sourde exclamation agacée. Elle entre, un peu intimidée, son rouleau de musique à la main:

--Maître, c’est ma dernière œuvre. _Ode mystique_, ce que j’ai fait de moins mauvais. Si j’osais vous la soumettre...

--Voyons ça.

Il s’assied au piano, joue le prélude de l’_Ode mystique_, chante l’_Ode mystique_, loue l’_Ode mystique_.

--C’est bien, c’est très bien, c’est même sublime...

--«Sublime!» Est-il possible, maître?

--Oh! je voudrais avoir écrit ça! Cette progression est d’un émouvant! Voyez, j’en pleure, mon enfant...

En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure aussi. Ils s’embrassent. Extasiée, elle sort, la tête dans les nuages.

La porte à peine refermée sur la triomphatrice, Gounod, essuyant ses cils encore emperlés de larmes, dit au reporter:

--Hein, mon petit, quelle raseuse!

Ce spontané aux impressions cabriolantes devait être, pour la calculatrice Weldon, une proie facile.

... Pouah! Cette insulaire aux joues de bifteck cru, son accent cockney aurait suffi à m’en dégoûter, car la prononciation de Mary Garden, auprès de celle-là, eût paru d’une pureté tourangelle.[5] D’ailleurs, Mar-Nielka est la seule Anglaise qui interprète le répertoire français sans accent étranger. (Réclame non payée).

[5] J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur _sk_ comme notre _ch_. Cette particularité m’est connue depuis le jour que j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de Christiania dire à _Suzanne de Calhas_:

--Demain, j’aimerais _skier_ avec vous.

Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina Weldon chanta l’oratorio biblique de Gounod, _Gallia_, elle faillit compromettre le succès de la Lamentation (rosalie sur batteries à douze-huit) en clamant «Djériousélem! Djériousélem! Reviens vers le Saeigneur!». C’était d’un comique navrant.

Je me rappelle une autre chanteuse britannique de moindre talent mais affligée d’un accent plus saugrenu encore, la première femme du tragédien Silvain. Longtemps avant que le glorieux sociétaire du Théâtre Français songeât à épouser la belle Louise Hartmann, l’anglaise voulut bien me régaler d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée par la baronne Willy de Rothschild. O lord! Je me mordais la langue pour ne pas rire, tandis qu’elle psalmodiait:

Si vous havez rien à me daïre. Pourquoi venaïr auprès de moâ!

Son morceau terminé, la dame me fit part de cette observation judicieuse:

«N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité? Quand je parle français, j’ai encore une petite accent étrangère, mais quand je chante, plous du tout».

Excellent Silvain! Aujourd’hui grave, grave, presque burgrave, il n’abandonne jamais son allure majestueuse ni son ton verni de majesté; sur les registres des églises, aux mariages huppés comme aux enterrements chics, il fait suivre sa signature de la mention vénérable: «Doyen du Théâtre Français».

Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit le jour des obsèques de Paul Adam, que l’irrévérencieux Dranem, en apposant son nom sur la même page, s’était permis d’ajouter: «Doyen de l’Eldorado». Le respect s’en va...

Ils devraient bien songer à «faire la retraite» lui et cet autre vieux Silvain barytonnant qui encombre l’Opéra depuis si longtemps sous le pseudo: Delmas.

Mais, à l’époque dont je parle, un aimable bohémianisme enjolivait son existence; il prenait des absinthes (sans sucre), dont un vieil officier de l’armée d’Afrique eût admiré le tassement; il jouait au baccarat jusqu’à ce que l’aurore--aux doigts gris--montrât son nez aux fenêtres de la salle de jeu; il recevait la visite d’huissiers «parlant à sa personne»; bref, il ne possédait pas encore la respectabilité qui, aujourd’hui, l’auréole.

Et pourtant, dans le courant de la vie quotidienne, déjà cet écervelé folâtre s’affirmait parfois tragédien, j’allais dire tragique.

Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, refusait de favoriser l’artiste, trop aimé des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux Albert Wolff était en banque et passait, passait, plus que ne passeront, n’en déplaise à la Marquise, Racine et le café. Rasé comme un ponton, Silvain tira de la poche où elles se cachaient ses deux dernières thunes, les jeta sur le tapis vert avec une amère désinvolture, prit la main.

--Cartes? proposa l’eunuque du _Figaro_.

--Voui.