Souvenirs littéraires... et autres

Part 1

Chapter 13,529 wordsPublic domain

WILLY

SOUVENIRS LITTÉRAIRES ... ET AUTRES

Avec un index alphabétique des principaux noms propres cités dans l’ouvrage

[Vignette: JE NE FAY RIEN SANS GAYETÉ]

ÉDITIONS MONTAIGNE IMPASSE DE CONTI Nº 2 PARIS (IXe)

DU MÊME AUTEUR

OLLENDORF

Claudine à l’école Claudine à Paris Claudine en ménage (Mercure de France) Claudine s’en va

ALBIN MICHEL

La maîtresse du Prince Jean Un petit vieux bien propre Jeux de Princes L’implacable Siska Lélie fumeuse d’opium La virginité de Mademoiselle Thulette (avec Jeanne Marais) Ça finit par un mariage

ÉDITIONS PARVILLE

Chaussettes pour dames (avec Curnonsky) Marc Twain A manger du foin Confidences d’une ouvreuse

DIVERS

Le mariage de Louis XV (Plon) Mémoires d’un Grenadier anglais (Plon) Un vétéran de la Grande Armée (Delagrave) Le petit Roi de la Forêt (Hachette) Une Passade (avec Pierre Veber) (Flammarion) La Bayadère (Flammarion) Maugis en ménage (Méricant)

De cet ouvrage il a été tiré

1 exemplaire sur Japon

et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma

numérotés de 2 à 26

CHAPITRE PREMIER

Enquêteurs et enquêtés: _Gaston Picard_, _Jean-Bernard_, _Ajalbert_, _Divoire_, _etc._--Correspondances saphiques des journaux de modes.

Comme un vol de corbeaux hors du etc..., les enquêteurs fondent à grand bruit sur le malheureux homme de lettres, ils croassent et multiplient.

Pourquoi ne pas les écarter?

A mon jeune ami Gaston Picard[1], idéaliste lascif, j’eus l’imprudence de déclarer, l’année dernière: «Si l’Agriculture manque de bras, la Littérature ne manque pas de pieds». Cette vérité irréfutable ayant été reproduite par 186 gazettes départementales, je jurai, devant la facture que me présenta l’Agence découpeuse de journaux, de ne plus répondre, désormais, à aucune enquête. Malheureusement, je n’ai jamais pu tenir un serment de ma vie.

[1] J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique «Dracip» dans la _Bonne Maîtresse_, roman montmartrois que, pendant la guerre, s’empressa de signaler aux rigueurs de la Censure un fielleux confrère nommé par les lecteurs du _Matin_ «Forest» et par son acte de naissance: «Nathan».

Un autre ami, «curieux» dans toutes les acceptions du mot, l’érudit Jean-Bernard de la _Presse Associée_, voulut savoir pourquoi les écrivains écrivaient.

Jean Ajalbert répondit, avec un humour à désarmer le duc de Trévise lui-même: «Je me le demande.» Divoire exprima une indécision analogue, en termes plus ésotériques: «Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient». L’inquiétant converti Max Jacob expliqua, non sans finesse: «Pour mieux écrire.» Pierre Mille galopa dans la voie des aveux: «Parce que je n’ai réussi dans aucune autre profession, même inavouable».

Duo d’Eugène Montfort et de Marcelle Tinayre, chantant à la tierce. Lui: «Parce que j’ai ça dans la peau». Elle: «Parce que c’est ma vocation, comme un pommier porte ses pommes».

Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse: «J’écris pour convaincre quelques confrères des deux sexes que, malgré leur vif désir de me voir enterré, je subsiste encore». Décidément, le père des _Claudine_ aura du mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry Maugis, Robert Parville, Jim Smiley, l’Ouvreuse ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant de pseudonymes?

Dans une biographie où il me représentait «blond et bleu, portant sans ostentation un aimable embonpoint et plusieurs ordres étrangers», Félix Fénéon (le compagnon «Elie» de cette _Passade_[2], sur quoi s’excite M. Edouard de Keyser, polygraphe sans génie), prétendait qu’en multipliant les faux-nez, ma modestie cherchait à dépister la renommée plus sûrement.

[2] L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (_alias_ Dupont de Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois l’intention de juguler Pierre Veber. Elle envoya, en outre, à moi des lettres de 30 pages et au député Lazare Weiller un coup de revolver. Il fallut l’interner (la demoiselle, pas le parlementaire).

Aussi bien, c’est une mode universellement répandue.

Le socialiste unifié «Bracke» enseigna le grec sous son nom véritable: Desrousseaux. «Jules Guesde» s’appelait, en réalité, Basile. Les registres de l’état civil n’ont jamais connu le ministre «Jules Simon», mais seulement Suisse, dont le pseudonyme était le patronyme d’un autre politicien, «Lockroy».

Les trois-quarts des littérateurs s’affublent d’un masque: «Anatole France» dissimulait Thibaut et «Pierre Loti» l’officier de marine Julien Viaud. Les romans de «Rosny» sortent du cerveau des frères Boex (dont l’aîné a tant de talent). Le capitaine de vaisseau Bargone est inconnu des admirateurs de «Claude Farrère». Et nombre de lecteurs, s’ils savent que «Jean Rameau» est Lebaigt et «Xanrof» Fourneau, ignorent que le spirituel «Henri Duvernois» porte le nom peu parisien, de Schwabacher.

La particule tente les bourgeois. Tandis que la comtesse de Martel, née Mirabeau, adopte un monosyllabe gamin: «Gyp», Louise Chassaigne, épouse Pourpre, se fit appeler «Liane de Pougy» (à cause de son linge, elle garda les mêmes initiales); le dramaturge Wiener se mue en «Francis de Croisset» et ce serin de Dupont, né Durand, écrit au-dessous des papotages dont il paie l’insertion: «Marquis de Lardillon de Laboucle de Monbissac».

Dans la «Ruche» où bourdonnent les Abeilles butinant les _Modes des Femmes de France_, dans les _Tablettes_ où stridulent moult cigales, dans les _Elégances de Paris_, ailleurs encore, les pseudonymes sont de rigueur. Il en est de significatifs. Si un mari autorise sa femme à correspondre avec l’une de ces affranchies qui signent leurs communiqués «Bilitis, Mlle de Maupin, La fille aux yeux d’or, Sapho», c’est qu’il n’a jamais lu Pierre Louÿs, Théophile Gautier, Balzac ni la poëtesse à qui l’amour semblait _glukupikros_ «mêlé de douceur et de fiel» comme traduit Lamartine.

Ou bien c’est un daim.

CHAPITRE II

Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal de Villars.

Le kaiser Guillaume II est né en 1859. Moi aussi.

Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. Moi aussi.

Il signe toute sa correspondance «Willy». Moi aussi.

Mais là s’arrête la ressemblance.

Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit d’aïeux importants, ma naissance est modeste et mes vœux sont ceux «d’un simple bachelier» (ès-lettres).

Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, quelques gazettes m’attribuèrent une origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle. Le même jour, je reçus une couple de lettres envoyées l’une par un quotidien de Paris, l’autre par une revue littéraire éditée en province, toutes deux me demandant de leur expédier mon autobiographie. La publication départementale spécifiait que ce portrait devait être rédigé en vers.

Docile, je lui adressai ces renseignements que, plus tard, Alcanter de Brahm fit applaudir au Banquet des «Lettres et des Arts» présidé par Leconte, non le charmant académicien, mais Sébastien-Charles Leconte, poète somptueux et magistrat à ses moments perdus.

N’étant pas ministre, ni même sénateur, non plus que préfet, bien que j’aime le travail fait, j’ai fort peu de temps pour la flemme.

Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort peu, quoique sans gloire et, couché tard dans la nuit noire, le matin je me lève tôt.

D’une œuvre, une autre me repose: dans les tiroirs les plus divers j’enfourne des chansons (en vers), sans parler des romans (en prose).

C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, comme le vieux, je persiste. N’empêche que je serais triste, quelquefois, si j’avais le temps.

Si j’en avais le temps encore, je regarderais couler l’eau, tandis que le tremblant bouleau s’éclaire de lune ou d’aurore.

... Et dans un rêve, je me vois près de Claudine aux yeux magiques, oubliant toutes les musiques pour écouter rire sa voix.»

Quelques jours plus tard, le canard de sous-préfecture me retournait mes octopodes accompagnés de ce mot: «Mille regrets, mon cher confrère, mais nous ne pouvons publier de la prose.»

Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai qu’un froid silence à la demande du journal parisien, si bien que, vexé de mon abstention, il bouffonna: «Notre enquête démocratique ne pouvait qu’être méprisée par ce confrère de haut lignage, descendant du maréchal de Villars, le vainqueur de Malplaquet».

Cette «victoire» de Malplaquet me surprit... On s’instruit à tout âge!

Au vrai, mon origine est infiniment plus humble. Le premier Villars de ma famille qui ait marqué était un berger, un «heureux petit berger» comme chantait dans _Mireille_ Mlle Auguez, avant d’épouser Henri Lavedan. Au commencement du règne de Louis XVI, il gardait ses troupeaux dans le village montagneux de Champsaur (rien de commun avec Félicien).

Un brave curé de campagne, desservant de Saint-Bonnet, frappé de la précoce intelligence du gamin, lui enseigna les éléments de la botanique et puis l’envoya au lycée de Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le jeune Villars, travailleur infatigable, conquit à la pointe de la plume grades et parchemins, passa brillamment tous ses examens, devint médecin, ouvrit un cours de botanique où les étudiants venaient de tous les coins de la France, créa un Jardin des plantes, écrivit des volumes appréciés du monde savant, acquit de la notoriété, puis de la gloire, et mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la Faculté des Sciences.

Petite anecdote pour terminer: Au temps où il était médecin-chef à l’hôpital de Grenoble, il s’arrêta près du lit dans lequel on venait de coucher un soldat blessé qui ne donnait plus signe de vie.

--Rien à faire pour celui-là, soupira le frère Johannès, directeur de la salle; un confesseur suffira.

--Non, non, voyons-le tout de même, insista Villars.

Il examina le pauvre diable longuement, minutieusement; puis conclut: «Portez-le tout de suite à la salle d’opérations».

Six semaines après, complètement guéri, le soldat rejoignait les armées victorieuses du général Bonaparte. C’était un brave. Il se nommait Bernadotte et régna sous le nom de Charles XIV.

Je suis certain que si le souverain actuel de la Suède vient à connaître cette histoire, il ne manquera pas d’envoyer une pension au descendant de Dominique Villars qui écrit ces lignes.

CHAPITRE III

Le veuf sur le toit.--Deux académiciens m’interviewent: _Jules Simon_ et _Caro_.--Les bas rouges de Madame _Aurel_.--_Dekobra_ et _Franc-Nohain_ au collège.

Le trépas de Radiguet laissa son Cocteau si inconsolable, pendant près de deux mois, que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé cette étiquette goguenarde: _Le veuf sur le toit_.

En revanche, la mort prématurée de ce «Diable au corps» n’apaisa pas certaines rancunes suscitées par son cynisme de potache à proclamer «Nous autres jeunes, ce qu’on a rigolé pendant la guerre!»

Que le bourgeois offusqué par ces aveux impudents fasse un retour sur lui-même comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas dû, jeune, penser différemment. Rien de plus égoïste que l’enfance.

J’aimais beaucoup mes parents; néanmoins, en 1870, pendant qu’ils mastiquaient dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants biftecks de cheval («hippotecks» serait plus juste), je trouvais la vie belle à Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, loin des balles, chez sa sœur; je flânais à travers les prés fleuris que l’Indre arrose, je séchais les classes, voluptueusement. O les adorables après-midi, sous le préau du Lycée transformé en ambulance! O les divines parties de loto avec les turcos basanés, aux dents de marbre! Un grand diable rieur, Mohammed-ben-Kekchose, mit sur sa tête ma casquette de collégien et me coiffa de sa chéchia. Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, je les hospitalisai. Le coiffeur, mandé en hâte, vint me couper les cheveux dans le jardin, encerclé de mes cousins qui contemplaient l’opération, avec un mélange d’horreur et d’envie: «C’est des poux d’Afrique!» Cependant, ma pauvre tante, accablée de honte, pleurait en me promettant l’échafaud.

Rentré à Paris, je fis ma première communion, peu après les fusillades de la Commune, en août 1871. J’étais croyant autant qu’on peut l’être. Avec mon cierge, je faillis incendier les mousselines d’une fillette et comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la sueur aux tempes: «Petit maladroit, un peu plus, tu lui mettais le feu!...» je répondis, extatique: «Elle serait allée tout droit au ciel.»

Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus Bonaparte et pas encore Condorcet, je suivis les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui; en 1873, on me remit une médaille commémorative: «Place de premier en composition générale de version grecque»; je l’ai retrouvée dans un grenier où elle se vertdegrisait depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre?

La même année, je pus admirer Jules Simon qui inspectait les classes en qualité de ministre, sauf erreur; pattes de lapin, petite moustache courte, l’air d’un maquignon paterne et finaud. Ce partisan convaincu de l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits en toute occasion, m’interrogea, honneur dont je me serais volontiers passé.

--Que faites-vous, mon ami, quand vous vous levez?

--M’sieur, je m’habille.

--Et avant de vous habiller?

Il espérait la réponse «Je me débarbouille», qui lui eût permis d’étaler sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter:

--Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche! Que faites-vous le matin, avant de vous habiller?

Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai:

--M’sieur, je fais pipi.

* * * * *

Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent sous par jour, et des punaises.

A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, «le berger désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur», pour parler comme Mme Delarue-Mardrus.

Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant «Dekobra» examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de café-concert dont il a révélé: «Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur l’Ossa de mon inexpérience» (Ossa! Pélion! Et l’on prétend que les montagnes ne se rencontrent pas!).

Le psychologue du _Petit Trott_ qui est très joli et des _Centaures_ qui sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand une partie de pelote réclamait sa présence. «Cela ne m’empêcha pas, ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe: nous étions un.»

Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses condisciples de Janson de Sailly murmuraient: «Il va merdoyer à la planche». Et ils ne se trompaient pas.

A son bachot de philo, on lui demanda: «Parlez-moi des os», ce qui le rendit perplexe; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au questionneur:

--Je vois: les os ne vous inspirent pas... Ils vous intéresseraient davantage si vous étiez chien.

La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur, flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague volontiers en ses écrits, qu’il signe «Franc Nohain».

* * * * *

On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) «Herriot a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut...»

Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la Chambre des députés. Le biographe de _Blaise Putois, boxeur_, m’assure que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un «viel françois» dont s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire chargé de cours «barbe fleuve, yeux candides», Romain Rolland.

[3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles de vin blanc.

Après tant de grands noms, je n’ose me nommer... Vu l’abondance des matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge--«une école charmante et pourtant disparue» a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie--dont on se promettait monge et merveilles...

Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de dire: «Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je songe:--Attention! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon sujet...»

C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion: mes vers français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité; je réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard--évidemment cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle Kipling «qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes».

Il me souvient d’un devoir développant le thème «... Tout chante dans la Nature»... (_Barbe-Bleue_). Les hexamètres se suivaient et se ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. _Est et arundineis modulamen amabile ripis..._

Ici le professeur sursauta; blessé dans son misonéisme qui n’admettait rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma _modulamen_, mot de la mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa condamnation.

Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du _Monde où l’on s’ennuie_ devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa, sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne compris pas du tout; je lui répondis par des considérations prudemment absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre; quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement «Soit», d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces jours-ci, en relisant _Paludes_, je tiquai sur ceci: «Quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé» et ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car, j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que l’on ne songe? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il sur _Guillaume Tell_? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son assertion «après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller», j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en allemand--que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui--de me gratifier d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable accent alsacien: «Allez et ne bêchez plus». Ce «bêchez» fit ma joie.

CHAPITRE IV

L’orang _Tailhade_, _Mallarmé_ et autres.--_Sarcey_ chahuté.--L’inceste au théâtre.

Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie:--«Ce grec est bête comme un ténor», l’époque où vaticinait Charles Morice «coutumier des grandes ambitions rarement suivies d’effets» si j’en crois _la Basse-Cour d’Apollon_, également dure pour Henry Bordeaux «cher aux charcutières sentimentales», pour Doumic «nullité constipée et rageuse», et pour Félicien Ch... «dont le nom évoque les harengs fumés», l’époque où la représentation d’_Ubu Roi_ fanatisait cinquante pour cent des spectateurs et exaspérait l’autre moitié... si bien que le délicieux Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand fracas tout en sifflant comme un merle.

Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch:

«... A la répétition générale de _La fille-aux-mains-coupées_, comme Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de l’infortuné critique, il se mit à vociférer: «Monsieur, si vous continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous...»

Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser infiniment et auxquelles je ne pris aucune part.

Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud; je le vois plutôt mince, ce poète de la _Dame-à-la-Faux_ qui ne manquait pas de mérite sinon de naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs, pensers noirs, noir comme un dièze.

J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.

Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque incident a pu passer inaperçu.

Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la _Fille aux mains coupées_, Pierre Quillard, le trait d’union «entre le talent plastique d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier». Ils avaient de bons yeux.

Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité; une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4]