Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

Chapter 2

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tire, sans avoir à supporter les maux que la pauvre vicomtesse de Noailles avait attrapés à Carlsbad.

«Je ne fais rien du tout ici. Il ne m'est pas venu la moindre inspiration; je suis seulement persécuté et enchanté des fables de La Fontaine qui me reviennent incessamment à l'esprit:

«Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!

«Je vais profiter ce matin de la clef du cimetière que l'on m'a prêtée. Je suis du reste traité ici comme partout, beaucoup trop bien. Ce qui m'a le plus touché, ce sont neuf collégiens qui sont venus me visiter du collége de La Marche, à quatre lieues d'ici, et auxquels j'ai été obligé de donner un billet, pour affirmer qu'ils étaient bien venus me voir, afin de leur éviter une pénitence.

«Quand vous viendrez me chercher, je vous donnerai aussi un petit mot pour vous excuser auprès de vos amis.

«Mon bain ce matin m'a fait assez de bien; c'est le quatrième, mais ils me semblent encore affaiblir mes pauvres jambes. Nous irons chercher une gondole à Venise.

«Je suis charmé de ce que vous me dites de M. de Noailles, car je lui suis très-réellement attaché. Ne m'oubliez pas auprès de tous nos amis; Ballanche le philosophe n'a besoin que de lui, mais je tiens à M. Lenormant et à M. Ampère par ma faiblesse.

(_Et de sa main._)--«Je veux finir par deux mots de mon écriture pour vous prouver que je vis encore pour vous. Il est bien fâcheux d'en être réduit là.»

LE MÊME.

«Bourbonne, 12 juillet 1843.

(_Dictée._)--«Je comptais vous écrire de ma main, mais j'avais compté sans mon hôte. Les douches, qui me fatiguent horriblement, ont enlevé le reste de ma force. Vos jugements sont bien sévères sur la rue du Bac, mais songez aux différences d'habitudes. Si vous jugez comme des niaiseries ce qui occupe de ce côté-là, on juge aussi comme des niaiseries ce qui vous occupe de votre côté: il ne faut que changer de point de vue.

«Rien, je vous assure, ne m'intéresse ici. Il m'est venu hier des collégiens qui m'ont fait de la musique dans la rue. Je ne sais, du reste, s'il existe quelques personnes ici: ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai fermé ma porte, et que je ne vois pas un chat. _Votre heure_ ne sera jamais employée que pour vous. Hélas! que votre vie ne soit pas dérangée par mon absence: j'approche du terme où vous n'aurez plus qu'à penser à moi pour toujours.

«Je suis à ma troisième douche. Elles m'accablent; mais je ne veux pas qu'on ait rien à me reprocher: on ne dira plus que je ne fais rien, parce que je ne crois à rien.

«Que vous êtes bonne de m'écrire! et je suis si touché de votre écriture lassée, que je veux vous en remercier par un mot de la mienne.

«Quand donc Amélie aura-t-elle un successeur de plus? Il faut être bien jeune pour se tromper d'un si grand nombre de jours. Vous allez revoir les Noailles, je vous en félicite.

(_Et de sa main._)--«Conservez-moi bien votre attachement, c'est toute ma vie. Vous voyez comme ma pauvre main tremble, mais j'ai le coeur ferme.»

LE MÊME.

«Bourbonne, 14 juillet.

(_Dictée._)--«Grand merci mille fois de votre petit mot du 12, toujours de votre propre main: cette religion des souvenirs me ravit. Ah! la pauvre Vallée[108]! il n'y a plus assez de hauts sentiments dans le monde pour me la rendre jamais. Au reste, qu'y ferais-je sans vous? Ce ne serait ni Châtenay ni Aunay où je retrouverais ce que j'ai perdu. Là commence aujourd'hui un monde que je méprise et avec lequel je n'ai rien de commun.

«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une chaumière et à deux ou trois hirondelles qui sont, comme moi, ici en passant.

«Les collégiens sont revenus en masse avec leurs professeurs à leur tête. Ils ont exécuté eux-mêmes, sous mes fenêtres, des airs sur des instruments à vent. Ils jouaient réellement à ravir. De mon temps, nous autres grimauds, nous chantions à l'unisson:

«Quand le roi partit de France, En malheur il partit. Il en partit le dimanche, Et le lundi il fut pris.

«La rime n'était pas riche, mais la France était là tout entière. Des grimauds s'attendrissant sur la bataille de Pavie, qui s'était donnée deux cent vingt ans avant eux, cela vaut mieux que la chapelle élevée à la mémoire de M. le duc d'Orléans, surtout quand on a abattu avec tant de courage la chapelle commencée en souvenir de la mort du duc de Berry. Que nous sommes pleins de conséquence, nous autres Français! que nous sommes dignes de la liberté, et quels nobles transports nous animent contre l'esclavage où nous vivions il y a cinquante ans!

«Eh! bon Dieu, que vous dis-je là? pourquoi viens-je mêler des choses si étrangères à votre mémoire? C'est qu'elle me reporte naturellement à tout ce qu'il y a de bon et de beau.

«Bonsoir pour aujourd'hui. Je vais aller voir un pinson de ma connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon toit.

«Vers la fin du mois j'espère être auprès de vous.

«Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus que des femmes qui ne vous plaisent guère: moi, j'en suis aux curés qui m'envoient des framboises; si du moins je vous les pouvais porter!

«Je vis ici sur mon passé: il n'est question que du _Génie du christianisme_, que je barbouillais il y a plus de quarante ans.

(_Et de sa main._)--«Mon petit mot maintenant, c'est ma signature. Ma main tremble fort du choc de la douche. À bientôt.»

LE MÊME.

19 juillet 1843.

«Ma main allait mieux hier, parce que j'avais eu une nuit plus tranquille: n'importe, je tiens à vous écrire ce matin. Je vous remercie de votre lettre du 16, mais je crains que vous ne vous fassiez mal en vous fatiguant pour m'écrire. J'étais bien sur que c'était vous qui aviez poussé M. Ampère, et je vous en remercie. Je me remettrai en route pour vous revoir la semaine prochaine, vers la fin. Il nous restera bien des jours à l'automne, nous verrons ce que nous en ferons. Pouvez-vous me lire? J'en doute. Mais aimez-moi un peu du plaisir que j'ai à causer, même de loin, avec vous. Votre lettre était un peu rude, mais elle m'allait au coeur par l'intérêt que vous prenez à ma triste vie. À vous et à bientôt.

«Mme de Chateaubriand de son côté me dit mille biens de vous: voilà comme vous me tenez enchaîné de toutes parts.

(_P.-S. dicté._)--«Mais vous ne m'avez rien dit de Mme Lenormant: est-elle enfin accouchée? se porte-t-elle bien? le nouveau-né est-il Mlle ou M. Lenormant? Vous savez combien je tiens à ce dernier par ses chrétiennes opinions.»

À son retour des eaux de Bourbonne, au mois d'octobre 1843, M. de Chateaubriand reçut de M. le comte de Chambord la lettre qu'on va lire. Accablé par les infirmités dont le poids se faisait cruellement sentir à cette imagination restée si poétique et si vive, il se rendit néanmoins avec empressement à l'appel de son jeune prince.

M. LE COMTE DE CHAMBORD À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.

«Magdebourg, le 30 septembre 1843.

«Vous savez, Monsieur le vicomte, que je désire depuis longtemps vous voir pendant quelque temps auprès de moi. Des obstacles qui m'ont vivement contrarié s'y sont opposés jusqu'ici, mais une circonstance, qui me paraît favorable, s'offrant à moi, je m'empresse d'en profiter pour faire appel à votre dévouement. Après y avoir mûrement réfléchi, je me suis décidé à aller en Angleterre. Sans doute on peut faire des objections contre ce voyage, surtout dans le moment présent; mais il m'a paru que je devais avant tout chercher à me rapprocher de la France, et à entrer en relation avec les hommes qui peuvent le plus m'aider de leurs bons conseils et de leur influence.

«Je serai à Londres dans la première quinzaine de novembre, et je désire bien vivement qu'il vous soit possible de venir m'y rejoindre: votre présence auprès de moi me sera très-utile et expliquera mieux que toute autre chose le but de mon voyage. Je serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme dont le nom est une des gloires de la France, et qui l'a si noblement représenté dans le pays que je vais visiter.

«Venez donc, Monsieur le vicomte, et croyez bien à toute ma reconnaissance et au plaisir que j'aurai à vous parler de vive voix des sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime à vous renouveler ici la bien sincère assurance.

«HENRY.

«Mes compliments affectueux, je vous prie, à Mme la vicomtesse de Chateaubriand.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Boulogne, ce 21 novembre 1843.

(_Dictée._)--«Je voulais vous écrire de ma propre main, mais je suis si las que je suis forcé de dicter à M. Daniélo. Je pars demain matin à sept heures pour l'Angleterre. J'ai reçu il y a trois jours votre excellente lettre; tout va bien jusqu'ici. Une députation de la ville est venue me voir.

«Adieu, conservez-moi bien votre amitié, pour que je la retrouve tout entière à mon retour. Que j'aurai de choses à vous dire! J'ai vu la _Gazette_. Remerciez pour moi M. Genoude, si vous le voyez.

«Mille choses à mes jeunes et à mes vieux amis.

«Chateaubriand.»

LE MÊME.

«Boulogne, 22 novembre 1843.

(_De sa main_)--«Je suis encore ici retenu par le vent, mais je ne voudrais pas vous sacrifier pour obtenir ce que le ciel me dénie. Les autorités m'ont comblé ici, et je pourrais les emmener avec moi. Vous voyez par mon écriture combien je souffre en vous écrivant. Aimez-moi un peu malgré les vents et les orages. Je vous écrirai de Londres. Le temps est affreux: ne le dites pas à Mme de Chateaubriand.

«Mes souvenirs aux amis.»

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Lundi, 1843.

«Voici, Madame, l'adresse de M. de Chateaubriand: 35, Belgrave square. Je viens de recevoir une lettre du voyageur, la plus triste du monde; je ne sais à quoi attribuer ce changement dans ses idées depuis hier: s'il vous écrit, veuillez être assez bonne pour me faire dire s'il vous parle de sa santé.

«Je n'ai pas besoin de vous renouveler, Madame, la tendre expression de tous mes sentiments.

«La vicomtesse de CHATEAUBRIAND.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

Londres, vendredi 24 novembre 1843.

Albemarle street, York's hotel.

(_Dictée._)--«Me voilà rassuré! j'ai une lettre du jeune prince qui malheureusement ne revient que lundi. Il se dit disposé à prendre mes conseils. Hélas! le pauvre exilé ne peut attendre de moi que mon dévouement inutile. Londres, du reste, me semble triste à la mort: c'est toujours ce brouillard permanent, mais auquel je m'étais fait, lorsque je me nourrissais de chimères. Tout en détestant ce pays, je n'ai pu m'empêcher d'admirer cette puissance créée par des vaisseaux qui transportent sur toutes les mers l'industrie et le pavillon britanniques. Il ne restera de tout ceci qu'une lettre de change non acquittée.

«Je n'écris pas moi-même ce matin, parce que hier j'ai écrit trop mal pour me risquer à ce que vous ne puissiez pas encore me lire aujourd'hui. Je ne possède plus qu'une pensée toujours fidèle à vous, le reste me manque. Si je pouvais décider le jeune prince à retourner promptement dans une autre terre étrangère, ce changement d'exil me conviendrait autant que malheur peut convenir.

«Je ne puis vous dire les soins que l'on a pour moi. J'en suis ravi, mais j'en pleure. Demain j'irai revoir les jardins tristes où j'ai tant rêvé! et pourtant je ne vous connaissais pas. Je ne sais encore ce que l'on dit dans les journaux, si par hasard on parle de moi. Sur ce grand chemin du monde, le voyageur passe et n'est pas aperçu: tant mieux, le bruit m'est à présent antipathique. Vous voyez, j'espère, Mme de Chateaubriand, elle vous dira ce que je lui ai écrit. Vous ne lui direz pas que je suis très-souffrant; ce ne sera rien: c'est la fatigue de la mer et l'effet de la saison. Ne m'oubliez pas: écrivez-moi à l'adresse que vous trouverez au-dessous de la date de cette lettre.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

Londres, dimanche 26 novembre 1843.

(_Dictée._)--«C'est aujourd'hui dimanche, et le courrier ne part que demain lundi. J'habite maintenant l'appartement que Mme de Lévis m'avait préparé, par ordre, chez le prince, qui arrive demain. Je suis allé promener ma tristesse dans Kensington, où vous vous êtes promenée comme la plus belle des Françaises. J'ai revu ces arbres sous lesquels René m'était apparu: c'était une chose étrange que cette résurrection de mes songes au milieu des tristes réalités de ma vie. Quand je rêvais alors, ma jeunesse était devant moi, je pouvais marcher vers cette chose inconnue que je cherchais. Maintenant je ne puis plus faire une enjambée sans toucher à la borne. Oh! que je me trouverai bien couché, mon dernier rêve étant pour vous! Je suis inquiet de mon entrevue de demain, je vous en parlerai mardi. Soignez bien, je vous prie, Mme de Chateaubriand. J'espère toujours me mettre en route pour vous rejoindre à la fin de cette semaine.

«Lundi 27.

«Je reçois à l'instant votre petite lettre du 25. Le prince arrive ce soir, je vous en dirai un mot demain.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

«Londres, ce 28 novembre 1843.

(_Dictée._)--«Je voudrais vous donner beaucoup de détails ce matin; mais je suis trop ému par la confusion de mes sentiments et de mes pensées. Qu'est-ce que c'est qu'un jeune prince de vingt-trois ans, le dernier d'une race la plus longue qui ait jamais passé sur la terre? À notre première entrevue, qui, je l'espère, aura lieu à la fin de cette semaine ou au commencement de l'autre, je vous dirai tout ce que j'ai observé. Dites, je vous prie, à tous nos amis que rien n'est changé dans mes dispositions pour eux, et qu'au moment où la toile se baisse sur le dernier acte de ma vie, où je me retire de ce spectacle qui a commencé pour moi il y a cinquante ans dans ce pays, c'est toujours la même chose: les décorations sont toujours à peu près les mêmes, les machinistes seuls ont changé.

«Le prince me presse beaucoup de rester, je lui obéirai tant qu'il croira que je suis pour lui un abri.

«Bonjour à vous et à tous les amis. Je suis bien mauvais nouvelliste: je suis si vieux qu'il n'y a plus rien à attendre de moi. J'aurais bien à vous rendre compte d'une séance d'aujourd'hui, où le jeune homme s'est montré admirablement, où il n'a pas commis une seule faute; mais peu vous importe à vous, habitants de la France; je ne vous demande qu'un souvenir.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

«Londres, 29 novembre 1843.

(_Dictée._)--«Je n'ai pu vous écrire hier: la journée a été si variée que je n'ai pu qu'en dire un mot en courant à Mme de Chateaubriand. Le fait est que l'on veut bien me garder comme un bouclier, et que toutes les fois que je parle de partir, on en appelle à mon dévouement. Il paraît en définitive que je pourrai me mettre en route du 10 au 20, et que je pourrai avoir le bonheur de célébrer les fêtes de Noël avec vous. Le jeune prince me comble, et, pour dire la vérité, je ne connais pas de jeune homme plus gracieux. Malheureusement je réponds mal à tant de bontés: je suis si souffrant que je n'ai pu dîner encore avec mon hôte du VIIIe siècle. Je contemple avec une vénération attendrie ce vieux temps déguisé sous la figure du printemps.

«Au reste, les parades ici seraient à crever de rire, si ce n'était à mourir de honte[109]: tout se cache, tout a fui. Malgré les gardes et une énorme puissance, on n'a pas cru devoir attendre la peste sous la figure d'un pauvre orphelin de vingt-trois ans. Aussi pourquoi ce voyageur n'avait-il pu essuyer ses pieds empreints de la poussière de Versailles?

«L'Angleterre n'entre pas dans toutes ces misères: elle salue l'héritier de Louis XVI, comme je l'ai vu ôter son chapeau à de vieux prêtres catholiques, mes compagnons d'exil: tant la liberté donne de noblesse!

«On m'a dit que, quand je serais parti, le _Journal des Débats_ se préparait à une attaque; j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser Armand Bertin avec le cercueil de son père[110].

«Voilà tout ce que j'ai à vous dire ce matin en me levant; avec ce qu'aura pu vous dire Mme de Chateaubriand, vous savez toute notre histoire. Hier, le prince a reçu une multitude de Français de tous les rangs accourus pour le voir. Je conçois que l'on doit trouver cela bien insolent de votre côté de la Manche. Empêcher les gens de dormir n'est pas bon: on devrait respecter le sommeil de l'innocence.

«Hélas! tout cela sont des paroles; c'est du roman qui n'empêche pas le monde de marcher: c'est juste, mais je voudrais qu'on ne fût pas tant en colère contre de vieux souvenirs.

«On aurait pu saluer le jeune fantôme des temps écoulés, et les rois n'auraient pas dû insulter sur son passage un voyageur qui n'a pour appui qu'un sceptre cassé dans sa main. Ils rient, et ils ne voient pas qu'on ne veut plus d'eux, et que le temps les obligera bientôt à prendre la route de cette grande race royale qui les protégeait et qui leur donnait une vie qu'ils n'ont plus.

«Adieu pour ce matin. Vous voyez que je vous suis fidèle. Je ne sais ce qu'on dit de _nous_: ce qu'il y a de sûr, c'est, qu'il ne nous est pas échappé une faute; ce qu'il y a de très-bon, c'est que les voyageurs ne sont pas gentilshommes: c'est de la bonne bourgeoisie, qui tient les marquis en respect, s'il y a des marquis.

«Une heure et demie.

«Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie: le prince a daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous raconterais cela; mais je suis là à pleurer comme une bête.

«Protégez-moi de toutes vos prières.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME.

(_Dictée._)--«Je reçois votre lettre du 30, et je pars mercredi ou jeudi pour vous rejoindre. N'est-ce pas là la meilleure réponse que je vous pouvais faire? Vous aurez la déclaration de mon prince dans les journaux; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si, à mon âge, on pouvait encore être à l'espérance. Je vais me retrouver dans votre salon avec nos bons amis.

«CHATEAUBRIAND.»

En avançant dans ce récit, en évoquant par le souvenir les années qui ont mesuré la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une telle tristesse, que si nous n'étions pas soutenu par le sentiment de grandeur morale que présente un tel spectacle, le courage nous manquerait à le retracer.

Témoins de l'empire qu'elle a exercé pendant un demi-siècle sur la société française, les contemporains de Mme Récamier se sont plus d'une fois demandé quelle était la magie qui avait pu maintenir dans ses mains un sceptre incontesté, alors que la beauté, la jeunesse, la fortune, tous les dons éclatants qui donnent l'influence, lui avaient successivement été enlevés. La puissance de Mme Récamier lui venait de son âme: elle a régné par la bonté, par l'oubli d'elle-même, par le dévouement absolu à ses affections; elle a commandé par la douceur autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle n'appliquait la rigueur qu'à elle-même.

La santé de Mme Récamier était restée très-affaiblie depuis l'année 1839, et vers la même époque, on s'aperçut qu'une cataracte se formait sur ses yeux. Cette cécité commençante, dont le voile allait s'épaissir assez rapidement, l'inquiétait d'autant plus qu'elle craignait de se trouver par là moins en état d'être utile à M. de Chateaubriand, et de perdre ainsi les moyens de le distraire. Déjà elle ne lisait plus qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, quoiqu'elle écrivît encore, et pût parfaitement se conduire seule.

Au reste, ayant l'ouïe d'une remarquable finesse, et craignant par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmités, Mme Récamier, même lorsque sa cécité fut complète, la dissimula bien longtemps aux indifférents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur éclat, et avec un tact sans égal, elle reconnaissait, à l'instant même et à la première inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le même les meubles de son salon, ce qui permettait, qu'elle y circulât, parce qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien des gens, en l'entendant parler de ses «pauvres yeux,» imaginaient seulement que sa vue était moins bonne que par le passé.

Mais elle n'en était pas là encore au printemps de 1844, lorsque le désir de faire changer d'air aux enfants de Mme Lenormant qui venaient d'avoir la rougeole, décida Mme Récamier à s'établir de très-bonne heure à la campagne. Pour ne pas déranger les habitudes de M. de Chateaubriand, et ne pas s'éloigner de ses autres amis, elle loua à Auteuil une maison où la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta dès le 1er mai. La maison voisine, qui était celle même du célèbre peintre Gérard, était habitée par M. Guizot, avec sa mère et ses trois enfants. Le lien de la plus étroite et respectueuse amitié unissait Mme Lenormant à Mme Guizot, et depuis longtemps il s'était formé un rapport indirect de bienveillance et d'intérêt entre cette vénérable amie de sa nièce et Mme Récamier. Mais on en restait à cet échange de bons procédés, retenu qu'on était de part et d'autre par la position délicate d'un ministre du roi Louis-Philippe, vis-à-vis d'une opposition aussi prononcée que celle de M. de Chateaubriand.

M. Guizot mettait une grâce fort aimable à entretenir cette sorte de relation, en permettant à ses enfants, qu'il n'accordait à personne, de prendre leur part de toutes les fêtes où Mme Récamier se plaisait chaque année à réunir les jeunes amies de ses petites nièces.

Le voisinage amena naturellement à Auteuil des rapports directs et personnels. Mme Récamier reçut, et devait recevoir, une impression très-vive de la présence de Mme Guizot. Il est bien rarement donné, en effet, de rencontrer une nature plus distinguée. Austère et passionnée, cette âme héroïque avait toutes les délicatesses de la sensibilité, et gardait à quatre-vingts ans une vivacité d'esprit, une chaleur d'enthousiasme, une grâce de bonté merveilleuses. La rigidité de son costume qu'elle avait adopté dans la fleur de sa jeunesse, au moment où son mari avait péri sur l'échafaud, ajoutait à l'éclat de ses beaux yeux, limpides et brillants comme à vingt ans. Mme Guizot exprima à Mme Récamier une admiration très-sentie pour le talent de M. de Chateaubriand, et à quelques jours de là, on s'arrangea pour que la visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre si bien loués et si bien appréciés se passât dans le jardin où Mme Guizot vint aussi. Cette entrevue de la mère de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut extrêmement courtoise, intéressante, et leur avait laissé à l'un et à l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.

M. de Chateaubriand apporta même peu de temps après le manuscrit de la première partie de ses _Mémoires_, pour que Mme Lenormant en fît la lecture à Mme Guizot.

Après trois mois de séjour à Auteuil, Mme Récamier retourna à Paris, Mme Lenormant partit pour le département de l'Eure où sa tante la rejoignit le 1er septembre.

Mme Récamier lui écrivait le 27 août 1844:

«Je te remercie de ta lettre, ma chère enfant, elle m'a rassurée. J'ai fait une visite à Auteuil; j'ai demandé un secours pour la vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours après, Henriette[111] m'a écrit que le secours était obtenu. Tout cela s'est fait avec une obligeance, une grâce charmantes. J'irai incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir rencontré dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle autant de goût que de vénération. Les jeunes personnes étaient dans l'atelier de Mlle Godefroid[112] occupées à peindre des fleurs pour la fête de leur père.

«À présent, chère enfant, je rêve de te faire au moins une visite de quelques jours. Bientôt, j'annoncerai à mes amis que je pars pour la Normandie.»

Le goût que Mme Récamier avait toujours eu pour la campagne devenait plus vif avec les années; retenue à Paris par la présence de M. de Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au découragement, ces courts intervalles de repos, loin de toute espèce de monde, de bruit, de contrainte, étaient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des forces pour la vie si fatigante qu'elle s'était imposée. Elle exprimait ce sentiment à sa nièce dans le billet que nous transcrivons:

«Versailles, 5 octobre 1844.

«Paul a dû t'écrire, ma chère enfant; mais je veux te dire moi-même le souvenir si doux que je garde de mon séjour auprès de toi. Tout mon désir serait de recommencer; j'ai mieux joui de toi dans cette solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi ont été charmants. Jamais je n'ai tant désiré ce qui peut nous réunir.»

À l'exception de M. Ampère, qui voyageait en Égypte, l'hiver rassembla de nouveau autour de Mme Récamier tous les amis dont les existences identifiées avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle l'âme et la vie.

L'emploi des journées de Mme Récamier était invariablement réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eût entraîne la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment, la porte s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu Mme Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter vers le centre_ de l'Abbaye-au-Bois.

Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, Mme Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez Mme de Boigne ou chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les gazettes, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire: car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature, et une connaissance plus variée des littératures modernes.

On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attachée à faire adopter à son amie l'usage d'une lecture quotidienne de piété. C'était au moment où la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphère de dissipation que, pour se conformer au désir d'un homme qu'elle vénérait, Mme Récamier avait contracté cette habitude; elle ne la négligea à aucune époque, et y puisa tour à tour la force et la résignation dont elle eut besoin.

Au printemps de 1845. M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa quelques jours auprès de M. le comte de Chambord; mais c'était l'effort suprême de sa fidélité.

En le voyant partir dans l'état de faiblesse où le réduisaient les infirmités. Mme Récamier s'était fort inquiétée du voyage.

M. de Chateaubriand le supporta beaucoup mieux qu'on ne l'avait espéré.

Il dicta de Venise la lettre suivante:

«Venise, juin 1845.

(_Dictée._)--«J'allais partir: les embrassements et les prières du jeune prince me retiennent. Mes jours sont ù lui, et quand il ne demande qu'un sacrifice de vingt-quatre heures, où sont mes droits pour le refuser? C'est vous, si vous m'aimez réellement, qui avez le droit de vous plaindre.

Je vais passer cette journée à revoir ces îles que j'ai déjà vues. Quand je passai par ici, il y a quelques années, on montrait encore, au milieu du grand canal, un écriteau qui portait que lord Byron avait passé là. L'écriteau a déjà disparu, et il n'est pas plus question du grand voyageur insulaire que d'un pauvre pêcheur des lagunes.

«Adieu; je vous aime, vous le savez bien. Permettez-moi de vous le redire une dernière fois.

«CHATEAUBRIAND.»

Revenu à Paris, il écrivait:

LE MÊME.

«Dimanche matin.

(_Dictée._)--«J'étais si horriblement fatigué de mes quarante lieues de pavé, en arrivant hier, que je n'avais point lu les journaux du matin: c'est tout à l'heure, en m'éveillant, que je vois que vous avez perdu votre ami le prince Auguste de Prusse. J'irai à notre heure, si vous comptez encore notre heure pour quelque chose, causer de votre ami avec vous.

«J'ai trouvé ma pauvre femme bien changée: c'est elle qui ne marche plus. À quoi bon mes jambes si elles revenaient, si mes amis n'en ont plus?

«C'est pourtant une grande joie d'être si près de vous et de vous revoir.

«CHATEAUBRIAND.»

Une lettre de M. Alexandre de Humboldt avait annoncé, en effet, à Mme Récamier la mort du prince Auguste de Prusse, et l'instruisait des dernières volontés de cet ami aussi fidèle que loyal et profondément dévoué; d'après l'ordre du prince, on renvoya à Mme Récamier son beau portrait de Gérard et ses lettres.

Il vient ainsi un âge douloureux où chaque année marque sa trace par la perte d'un des compagnons de notre jeunesse, où chacune de ces pertes, en nous apportant sa douleur propre, s'envenime de toutes les douleurs dont elle réveille l'écho dans nos âmes. Mme Récamier était arrivée à cet âge cruel, et ne s'en attachait qu'avec plus de tendresse aux affections que la providence lui laissait encore. Comme l'année précédente, elle alla prendre quelque repos à la campagne. Mais ce repos, de plus en plus nécessaire à sa santé, n'était qu'imparfaitement accordé à son esprit. La pensée de l'isolement de M. de Chateaubriand, lorsqu'elle s'éloignait, la poursuivait sans cesse et troublait ses plus douces jouissances. Elle commença par un court séjour à Maintenon, et vint ensuite en Normandie chez sa nièce; elle était accompagnée de M. Ampère, tout récemment arrivé d'Égypte et assez gravement malade par suite des fatigues de ce voyage. M. Ballanche était avec sa gouvernante _Dragonneau_ à Saint-Vrain, chez Mme d'Hautefeuille: il datait ses lettres de l'_ère_ de la _dispersion_, et, quoique comblé par ses hôtes, ne s'accommodait pas du tout de l'absence.

Il écrivait à Mme Récamier, le 29 août 1845.

«6e jour de la dispersion.

«Madame la duchesse de Noailles m'a écrit une lettre charmante que j'ai reçue hier; je vous prie de lui en exprimer toute ma reconnaissance. Je la lui exprimerai moi-même aujourd'hui, si le facteur me laisse le temps d'écrire une seconde lettre. En attendant, je vous prie de vouloir bien lui dire tous mes regrets de ne pas partager cette royale hospitalité de Maintenon. Hélas! je sens trop, et de plus en plus, mon incapacité de prendre ma place dans les charmes d'une telle réunion. Ici, j'ai deux hommes qui se regardent comme mes fils, M. Guillemon et Justin Maurice; Mme d'Hautefeuille elle-même se considère comme la fille d'Hébal; ceci ne me console point de n'être pas auprès de vous et me laisse tous mes regrets. Hier soir, nous étions seuls, Mme d'Hautefeuille et moi; nous n'avons parlé que de vous, elle vous aime tendrement. Une partie de notre journée d'hier a été consacrée à saint Louis[113]. Je me suis fait une idée assez exacte de l'ouvrage qu'elle médite. Je le crois dans la juste mesure de son talent. Elle se circonscrit bien à Blanche et à Marguerite, en laissant la grande figure de Louis IX dans la perspective de l'histoire. Son plan est très-bien conçu à cet égard, et je m'en rapporte à elle pour l'exécution.

«Mme la duchesse de Noailles me donne de bonnes nouvelles de votre santé, de vos promenades auxquelles ne peut participer le pauvre Ampère.

«Toutes mes tendresses les plus tendres, quoique un peu tristes.»

Il écrit encore:

«Second jeudi de la dispersion.

«Mme Lenormant vous possède, je prends bien part à son bonheur.

«Je me suis promené en calèche dans le parc de M. de Mortemart; j'y traçais par la pensée la circonscription de la _Ville des expiations_. Je sais bien que je ne serai fondateur que de cette manière.

«J'ai été quelques jours un peu languissant; mes bains m'ont redonné du ton. Je suis à présent comme j'étais en quittant Paris, de plus avec l'espérance que le moment approche de la fin de la dispersion.

«Vous avez su par les journaux la mort de M. Royer-Collard; le siècle s'en va.»

M. de Chateaubriand ne supportait pas la _dispersion_ avec plus de patience que le doux Ballanche, et chaque jour une lettre désolée venait hâter le retour de Mme Récamier, en protestant qu'on ne voulait être compté pour rien dans ses projets.

Il dictait au 7 septembre quelques lignes qu'il terminait ainsi:

«Je suis fâché au reste, et à cause de vous, que ce beau temps-là, loin de me faire du bien, me fasse du mal. Jouissez bien de ces derniers soleils, et souhaitez toutes sortes de bonheur à cette jeune famille. Elle vient, c'est pour cela qu'elle est si gaie. Quand vous reviendrez, je reprendrai de la vie. Ne vous hâtez pas: je passe ici mon temps à Notre-Dame; il est bien rempli, il est à vous et à Dieu.»

Enfin un dernier billet plus triste que les autres décida le retour de Mme Récamier.

Il était ainsi conçu:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 14 septembre 1845.

(_Dictée._)--«Votre lettre ou plutôt votre billet de ce matin me consterne; j'ai plus besoin de vous voir que vous n'en avez: je vais bientôt quitter la terre, il est temps que je mette à profit mes derniers moments; ces moments sont à vous et je voudrais vous les donner. Je ne vous dis pas: revenez; à quoi bon revoir un homme qui n'a plus que quelques instants de vie? mais enfin, ces instants sont à vous, et tant que j'aurai quelque battement de coeur, vous pouvez les compter comme des restes de vie qui vous appartiennent. J'espère que vous vous êtes trop effrayée, et que demain vous m'apprendrez que vous êtes en route et que vous me revenez. Adieu et à bientôt, du moins je l'espère. Mille choses à votre nièce et à M. Lenormant.

«CHATEAUBRIAND.»

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«23 Septembre 1845.

«Quel doux souvenir j'ai emporté de Saint-Éloi! Que je me trouvais bien au milieu de vous! Avec quelle impatience j'attends le 10 octobre! J'ai lu à M. de Chateaubriand l'article très-aimable du pèlerinage à Combourg[114]; la lettre de Juliette était charmante. J'ai vu Mme Guizot et les jeunes personnes qui vous attendent avec une grande impatience.

«M. Guizot qui s'est trouvé chez sa mère a été très-aimable. J'ai profité de l'occasion pour lui faire une toute petite demande pour Mlle Robert; il a mis l'empressement le plus gracieux à me remettre pour elle un bon de 200 fr. M. de Salvandy est venu me voir le même jour; il était encore rayonnant des quinze jours qu'il a passés à Eu. J'ai été fort contente de Mlle Godefroid. M. Ballanche est assez bien; le pauvre M. Brifaut souffre beaucoup, mais son courage ne se dément pas; ce qui pourrait paraître frivole dans son esprit devient admirable dans sa triste situation. Mme et Mlle Deffaudis viennent tous les soirs, elles me font de la musique: la voix de Camille est charmante. Voilà une bien longue lettre pour mes pauvres yeux; j'écris comme avec de l'encre blanche, sans voir ce que j'écris. Pourras-tu me lire? Adieu, mon Amélie, adieu.»

Le voile qui obscurcissait la vue de Mme Récamier allait s'épaississant: l'idée d'une opération, sans l'effrayer, lui apparaissait cependant dans un avenir assez rapproché pour lui causer quelque trouble. On lui parla d'un médecin, le docteur Drouot, qui guérissait les cataractes sans opération, au moyen de certaines frictions: elle se soumit tout l'hiver à ce traitement dont le résultat définitif fut absolument nul. Mais l'emploi de la belladone, qui certainement entrait pour une notable portion dans ce remède, en dilatant la pupille, rendit souvent, pour quelques heures, la vue à Mme Récamier, et lui donna encore quelques vives jouissances.

Ce fut ainsi qu'elle put voir et admirer, au mois de mai 1846, le beau tableau de _Saint Augustin_, qu'Ary Scheffer eut la bonne grâce de faire porter à l'Abbaye-au-Bois, lorsqu'il le retirait de l'exposition, afin que Mme Récamier et M. de Chateaubriand le pussent contempler. C'est la dernière et une des plus profondes émotions que je leur ai vu éprouver à l'un et à l'autre devant un chef-d'oeuvre des arts.

Il ne pouvait plus être question, avec la cécité presque absolue de Mme Récamier et l'affaiblissement de ses deux amis, de s'éloigner de Paris. On loua à Beau-Séjour deux appartements, l'un pour Mme Récamier, l'autre pour Mme Lenormant et sa jeune famille. M. de Chateaubriand venait à son _heure_; la distance était si peu considérable de la rue du Bac qu'il habitait, jusqu'à Passy, que lui-même y voyait l'avantage d'une promenade en voiture.

M. Ballanche arrivait aussi tous les jours à trois heures, et _assistait_ au dîner de famille; je n'ose dire qu'il y prenait part, son repas à lui se composant d'une tasse de lait et d'un échaudé; il retournait à Paris le soir avec M. Paul David. M. Ampère s'était logé à Passy.

La nécessité reconnue de l'opération causait aux amis de Mme Récamier une préoccupation que chacun s'efforçait de dissimuler, dans le désir tacite et unanime de distraire d'une telle pensée l'objet de la commune anxiété. L'été s'écoula ainsi, non sans douceur, dans cette dernière réunion complète des amis de Mme Récamier. L'automne était la saison fixée pour l'opération qui devait se faire à Passy, lorsqu'un matin M. de Chateaubriand ne parut point à son _heure_. Le lendemain un petit mot, dicté par lui et non signé, vint annoncer l'accident qu'il avait éprouvé.

«Jeudi matin, 17 août 1846.

«Me voilà arrêté; j'étais descendu hier au Champ de Mars, quand mes deux rosses faisant les fringantes se sont emportées et m'ont un peu traîné. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu donc, jusqu'à demain, si je me trouve un peu bien, et si je puis remuer.»

En voulant descendre de voiture, le pied avait manqué à M. de Chateaubriand, et il s'était cassé la clavicule. La fracture ne présentait aucune gravité, mais elle devait le retenir pour quelque temps chez lui; Mme Récamier résolut à l'instant d'ajourner l'opération qui l'aurait privée du bonheur de lui donner des soins, et toute la colonie retourna précipitamment à Paris.

Cet accident marqua un nouveau degré de décadence physique pour M. de Chateaubriand: à partir de cette époque il ne marcha plus. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Mme Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du salon; on le plaçait alors sur un fauteuil que l'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se passait en présence de la seule Mme Récamier, et les visites qu'on admettait après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi; mais, pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les étrangers présents, et c'était toujours un moment cruel: l'imagination de M. de Chateaubriand souffrait à laisser voir ses infirmités. Par respect, on semblait ne pas s'apercevoir du moment où on l'emportait du salon.

Il arriva aussi fréquemment depuis lors, qu'au lieu de réunir chez elle les personnes dont la présence l'aidait à distraire M. de Chateaubriand, Mme Récamier leur donnait rendez-vous rue du Bac; mais là même, c'était sous sa douce et protectrice influence que s'écoulaient ces heures dans lesquelles se résumait maintenant l'existence du grand génie qu'il fallait aider à vivre. Lorsque Mme de Chateaubriand venait, avec sa politesse enjouée, faire une apparition dans ce cercle, elle y semblait en visite.

L'hiver de 1846 à 1847 fut donc extrêmement triste, et pour inaugurer cette nouvelle et fatale année, au mois de février, Mme de Chateaubriand fut enlevée en quelques jours à son mari, à sa famille, à ses amis, à ses pauvres.

Sa mort ouvrit la procession funèbre dont la marche rapide, en moins de deux années, a fait disparaître ces nobles existences et ces saintes amitiés.

Peu de semaines après cette mort, Mme Récamier subit pour la première fois l'opération de la cataracte. Cette opération qui fut pratiquée par un très-habile chirurgien, M. Blandin, ne rendit pas la vue à Mme Récamier. Il est bien vrai que les circonstances semblaient se conjurer pour en entraver le succès. Pressée de reprendre les habitudes qu'elle savait si chères à ses amis, Mme Récamier se hâta trop de renoncer à la vie exceptionnelle et aux précautions nécessaires après une secousse de ce genre. On recommande en pareil cas un grand calme d'esprit, et le sort ne lui envoyait que des inquiétudes.

Le bon Ballanche très-faible déjà, très-épuisé, ne put supporter l'angoisse que lui avaient causée l'attente de l'opération et la crainte qu'elle ne réussît pas. Un mois après, une pleurésie, qui d'abord n'avait paru qu'une indisposition légère, mit sa vie en danger. Il logeait en face de l'Abbaye-au-Bois, les fenêtres de sa chambre dominaient l'appartement de Mme Récamier, et de son lit, il pouvait voir les préparatifs d'un reposoir disposé dans la cour du couvent, car c'était le jour de la Fête-Dieu. Sans présenter encore de danger, son état devenait beaucoup plus grave; mais il n'eut certes pas consenti à ce que Mme Récamier traversât la rue, bravât l'éclat de la lumière si redoutable à ses pauvres yeux, pour venir s'asseoir auprès de lui. Seulement il s'agitait beaucoup à la pensée du mal que l'inquiétude de son état pouvait faire à son amie en un pareil moment. Tout à coup, le cortége du saint sacrement vint à sortir, et l'on entendit les chants sacrés qui accompagnaient la procession. M. Ballanche, frappé de ces chants, se recueillit et pria. Cette émotion religieuse fut très-vive et précéda de bien peu de jours la fin de cet homme admirable.

Mme Récamier, instruite de son état, et oubliant toutes les précautions qui lui étaient recommandées, vint s'installer à son chevet; elle ne le quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer la vue.

Le curé de l'Abbaye-au-Bois, M. Hamelin, apporta au malade les consolations et les secours de la religion; il fut très frappé et très-ému du degré de foi avec lequel M. Ballanche acquiesçait aux mystères du christianisme. Pour lui, en effet, une vérité dans l'ordre intellectuel était mille fois plus certaine que le fait attesté par ses sens.

Il m'a été donné, hélas! de voir souvent mourir, et jamais ce redoutable spectacle n'a offert à mes yeux plus de grandeur. L'âme était si présente et si ferme, la sérénité et la confiance dans la miséricorde céleste si absolues, qu'en se séparant de celle qu'il avait aimée sans réserve et d'une tendresse angélique, M. Ballanche est mort avec joie.

La dépouille mortelle de cet incomparable ami reçut, dans le tombeau de famille de Mme Récamier, la suprême hospitalité; il y repose auprès de celle qu'il a tant aimée.

La douleur que Mme Récamier ressentit de cette perte, toute cruelle qu'elle fût au premier moment, eut cela de particulier, qu'elle sembla, loin de s'adoucir, pénétrer de jour en jour plus profondément dans son coeur. Et pouvait-il en être autrement? Comment cette âme, écho de son âme, ce coeur qu'elle remplissait tout entier, cette admirable intelligence qui se subordonnait avec tant de joie, jusqu'à n'avoir de volonté que la sienne, n'auraient-ils pas laissé, en disparaissant, un vide immense?

Je doute que Mme Récamier eut supporté l'isolement de coeur où la laissa la mort du bon Ballanche, si elle n'avait eu à exercer auprès de M. de Chateaubriand la mission de dévouement, de plus en plus difficile, qui absorbait son temps et ses facultés.

Peu de mois après la mort de sa femme, M. de Chateaubriand, en exprimant à celle qui s'était faite le bon ange de ses derniers jours son ardente reconnaissance, la supplia d'honorer son nom en consentant à le porter. Il mit dans l'expression de ses désirs de mariage une insistance qui toucha profondément Mme Récamier; mais elle fut inébranlable dans son refus.

«Un mariage, pourquoi? à quoi bon? disait-elle. À nos âges, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m'établir dans la même maison que vous. Le monde, j'en suis certaine, rend justice à la pureté de notre liaison, et on m'approuverait de tout ce qui me rendrait plus facile la tâche d'entourer votre vieillesse de bonheur, de repos, de tendresse. Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné; ne changeons rien à une affection parfaite.»

Mme Récamier avait raison, mais tout en le reconnaissant, son ami ne se consolait point, disait-il, qu'elle n'acceptât pas son nom.

Vers le 15 juillet, Mme Récamier, les nerfs ébranlés par l'opération, épuisée de tristesse et d'efforts, consentit à partir avec sa nièce pour la campagne. M. de Chateaubriand quitta Paris en même temps, en compagnie de M. Mandaroux-Vertamy; il voulait aller respirer l'air de la mer et revoir une dernière fois les flots qui l'avaient bercé. Mais il ne resta qu'une semaine à Dieppe, et revenu à Paris, il n'y trouva que la solitude.

Mme Lenormant lui ayant écrit la surprise pénible que ce retour imprévu avait causée à Mme Récamier, il lui répondit:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme LENORMANT.

«Paris, ce 22 juillet 1847.

(_Dictée._)--«La promptitude de mon retour, Madame, s'explique par mon ennui, il ne faut pas y attacher d'autre cause. Je suis revenu comme j'étais parti; après avoir vu passer quelques vaisseaux sur la mer, je me suis ennuyé et je suis revenu, sans autre raison que mon impossibilité de tenir à quelque chose. Dites bien, je vous en prie, à votre tante de compter pour rien tout ce que je fais.

«Je n'aime point du tout votre _admiration respectueuse_; un petit mot de tendresse comme celle que je vous envoie est bien mieux mon affaire, et cette tendresse est toujours à vos pieds, ainsi qu'à ceux de M. Lenormant. Mais je suis revenu, vous reviendrez aussi, et je n'aurai plus qu'à me féliciter de mon bonheur. Signer est une grande difficulté.

«CHATEAUBRIAND.»

Mme Récamier voulait repartir, et les prières de sa nièce la retinrent à grand'peine. Elle éprouvait cependant une sorte de soulagement à s'occuper sans contrainte, avec des personnes en complète sympathie de regrets et d'affection, du souvenir de M. Ballanche.

M. Ampère préparait le volume qu'il a consacré à la mémoire de ce philosophe au talent si poétique et trop peu connu; on choisissait ensemble les morceaux possibles à extraire pour donner une idée du génie particulier de Ballanche. Assise dans une allée de hêtres qu'on avait appelée l'_Allée d'Orphée_, Mme Récamier se faisait relire aussi par les filles de sa nièce, déjà sorties de l'enfance, et dont l'aînée était sa filleule, les lettres de l'ami si tendrement pleuré. Le calme de la nature, le bon air apportaient un peu de relâche à cette âme si souvent éprouvée, mais ce ne fut que pour un moment; la correspondance de M. de Chateaubriand témoignait d'une disposition si découragée que Mme Récamier ne pouvait le laisser plus longtemps seul. Il écrivait:

«28 juillet.

«C'est grand dommage d'être toujours séparés. Hélas! quand nous reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter, car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite, j'ai grand besoin de ne plus vous quitter. Adieu, adieu, et toujours adieu: c'est là ce dont se compose la vie.»

Vers cette douloureuse époque, la providence accorda à Mme Récamier un précieux soutien dans la personne d'une femme dont l'âme énergique et généreuse, si bien en harmonie avec la sienne, devait s'y attacher fortement.

La comtesse Auguste Caffarelli, veuve de l'illustre général de ce nom, était liée avec Mme de Chateaubriand; absente au moment de la mort de celle-ci, elle vint à son retour voir M. de Chateaubriand et trouva Mme Récamier auprès de lui. Du premier moment qu'elle la connut, invinciblement attirée par la séduction de sa bonté, elle voulut partager les soins qu'elle lui voyait prodiguer: elle devint ainsi l'amie de la dernière heure. Cette admirable personne était digne de clore la liste des attachements de Mme Récamier.

Je craindrais de lasser, en m'étendant sur les tristesses de cette dernière année. Mme Récamier, aveugle et malade, renoua pour M. de Chateaubriand, non point des relations mondaines, mais le cercle de ses réceptions du matin. Elle eut le courage de subir une seconde fois l'opération de la cataracte sur celui de ses yeux qui n'avait pas été opéré, tant était grande la passion d'amitié qui lui faisait désirer de recouvrer la lumière, afin d'être plus utile à son ami. Ce fut M. Tonnellé, de Tours, qui l'opéra, et cette fois encore à peu près sans succès.

Puis les troubles et les malheurs publics vinrent se mêler aux douleurs privées. La révolution de février balaya le trône que la révolution de juillet avait fondé; la guerre civile ensanglanta les rues de la capitale, et l'agonie de l'auteur du _Génie du christianisme_ eut pour sinistre accompagnement le canon de l'insurrection de juin.

M. de Chateaubriand, on le devine, ne donna pas de regrets à la chute de Louis-Philippe; mais si près du terme, on ne juge plus les événements avec les passions de parti: ce grand et noble coeur ne gardait qu'un sentiment, l'amour de son pays; il faisait toujours des voeux pour sa liberté. Pendant les journées de juin, il questionnait avidement tous ceux qui pouvaient lui donner des nouvelles. Le récit de la mort héroïque de l'archevêque de Paris lui causa la plus vive émotion; quelques traits de courage de ces intrépides enfants de la garde mobile lui arrachèrent des larmes; mais déjà depuis quelque temps il était sujet à de longs silences, et, sauf dans le tête-à-tête avec Mme Récamier, il n'en sortait que par de bien courtes paroles. Il fut alité très-peu de jours, demanda et reçut les secours religieux, non-seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment de foi et d'humilité.

M. de Chateaubriand dans ces derniers temps s'attendrissait facilement, et se le reprochait comme une faiblesse. Je crois qu'il eut peur de se laisser aller à une émotion trop vive en adressant, la veille de sa mort, quelques paroles à son inconsolable amie; mais depuis le moment où il eut reçu le saint viatique, il ne parla plus.

Sa fièvre était ardente et colorait ses joues, en même temps qu'elle donnait à ses yeux un éclat extraordinaire.

Je me trouvai à plusieurs reprises seule avec Mme Récamier, auprès du lit de ce grand homme en lutte avec la mort; chaque fois que Mme Récamier, suffoquée par la douleur, quittait la chambre, il la suivait des yeux, sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir.

Hélas! elle qui ne le voyait pas se désespérait de ce silence. La cécité faisait commencer la séparation entre eux avant la mort.

Mme Récamier ne voulait à aucun prix quitter la maison où M. de Chateaubriand était en proie à une lutte dont l'issue menaçait, à chaque instant d'arriver: elle craignait aussi de l'inquiéter en passant, la nuit dans sa chambre, chose qu'assurément il n'eût pas souffert, à cause de l'état de santé où elle était elle-même. Elle s'agitait dans cette pénible perplexité, lorsqu'une Anglaise aimable, spirituelle, bonne, qui avait habité l'Abbaye-au-Bois, que M. de Chateaubriand y avait connue et qu'il voyait avec plaisir, Mme Mohl lui offrit, avec un élan plein de sensibilité, l'hospitalité chez elle pour cette nuit. Elle logeait à l'étage supérieur, dans la même maison et dans le même escalier que M. de Chateaubriand. Mme Récamier accepta sa proposition avec reconnaissance et se jeta toute habillée sur un lit; au jour, elle revint auprès de son ami dont l'état s'était encore aggravé.

M. de Chateaubriand rendit son âme à Dieu le 4 juillet 1848. On a dit que Béranger était présent à ce dernier moment, c'est une erreur; quatre personnes seulement assistaient à cette mort: le comte Louis de Chateaubriand, l'abbé Deguerry, une soeur de charité et Mme Récamier.

En perdant M. de Chateaubriand, Mme Récamier se sentit atteinte aux sources mêmes de la vie. Sa douleur n'eut point d'éclat, point de révolte, point de larmes; le calme du désespoir répandu sur toute sa personne témoignait de la certitude qu'elle avait de ne pas lui survivre. Son visage se couvrit d'une pâleur étrange dont je fus effrayée, et qui ne l'abandonna plus. Elle ne repoussa aucune des consolations, aucune des distractions que lui prodiguaient sa famille et ses amis; conversations ou lectures, elle s'efforçait de s'y associer et de les suivre; elle en remerciait avec la grâce qui jusqu'au bout s'attacha à ses moindres paroles, à ses plus futiles actions; mais le triste sourire qui venait alors errer sur ses lèvres était navrant.

Elle avait affligé le coeur de M. de Chateaubriand en refusant de porter son nom; elle voulut porter son deuil. Témoin de la décadence de ce noble génie, elle avait lutté avec une tendresse passionnée contre le terrible effet des années; elle eût voulu le dérober aux yeux des indifférents, le lui cacher à lui-même, et ne consentait pas à se l'avouer; ce long combat avait usé ses forces.

Lorsque la mort eut mis le sceau de l'immortalité sur la grande âme à laquelle la sienne s'était identifiée, il sembla que le mobile de sa vie eût disparu.

Mme Récamier parlait souvent de M. Ballanche et ne séparait jamais son souvenir de celui de M. de Chateaubriand. Elle s'exprimait sur eux comme s'ils eussent été momentanément absents; à l'heure où ses deux amis avaient coutume d'entrer dans son salon, si la porte s'ouvrait, je l'ai vue tressaillir; je lui en demandai la raison; elle me dit qu'elle avait d'eux, en de certains moments, une pensée si vive, que c'était comme une sorte d'apparition. Le nuage qui enveloppait pour elle tous les objets devait favoriser ces effets d'imagination.

Peu de temps après la mort de M. de Chateaubriand, Béranger, qui n'était jamais venu à l'Abbaye-au-Bois, mais que Mme Récamier avait plusieurs fois rencontré chez son ami, demanda à la voir. Elle le reçut, et fut touchée de la sympathie qu'il lui exprima, et surtout de son admiration pour le génie et la personne de M. de Chateaubriand. C'est la seule fois que j'aie rencontré le célèbre chansonnier, je ne crois pas qu'il ait fait une seconde visite à Mme Récamier. Ce petit homme chauve, aux traits ronds, à la physionomie fine et sans noblesse, cet épicurien qui tenait du confesseur et chez lequel la bonhomie se mêlait à la malice, me frappa et me déplut.

La publication des _Mémoires d'outre-tombe_ dans les feuilletons de la _Presse_ fut pour Mme Récamier un véritable chagrin; elle savait à quel degré M. de Chateaubriand l'avait désapprouvée, et eût voulu l'empêcher. Elle vécut assez pour voir combien ce mode de publication fut nuisible au succès des _Mémoires_. La publicité d'une feuille quotidienne ajoutait à l'impression de sévérité de quelques jugements, et par conséquent accroissait les rancunes et les inimitiés.

Huit mois se passèrent ainsi. Le samedi saint 1849, Mme Lenormant, en arrivant le soir chez sa tante, la trouva légèrement émue de ce qu'elle avait appris d'une nouvelle invasion du choléra; assurément, dans la disposition de son âme, elle était loin de redouter la mort, mais, sous la forme du choléra, la mort l'effrayait. On avait raconté que plusieurs accidents très-rapides avaient eu lieu à l'hospice des Ménages, dont l'Abbaye-au-Bois n'était séparée que par son jardin. Il fut convenu que, si ces détails se confirmaient, Mme Récamier viendrait dès le lendemain s'établir à la Bibliothèque.

Il n'était que trop vrai que le fléau avait reparu, et, comme à sa première invasion, la rue de Sèvres en fut fort maltraitée. Mme Récamier s'installa chez sa nièce le jour de Pâques.

On l'a déjà dit, on ne saurait assez le répéter: personne n'a jamais porté dans la vie de famille, dans l'intimité des habitudes, un charme plus pénétrant, une douceur plus parfaite, avec autant de liberté; la régularité qu'elle se plaisait à établir dans l'emploi de son temps facilitait singulièrement la vie commune. Obligée de se servir d'autres yeux que les siens pour satisfaire son goût de lecture, elle s'arrangeait de manière à assortir sa lecture à son lecteur; car l'ennui d'un autre lui eût été beaucoup plus difficile à supporter que le sien. Le chagrin dans lequel elle était plongée n'avait rien fait perdre à la vivacité qu'elle savait mettre à ce qui intéressait ses amis; elle n'était indifférente qu'à elle-même, et je ne puis exprimer ce que la désolation de ce coeur, dont la douleur ne tarissait pas la tendresse, avait d'admirable et de poignant.

Les suffrages de l'Académie française avaient d'abord donné pour successeur au bon Ballanche M. Vatout. L'élection de celui-ci était à peine faite, que le souffle des révolutions emporta la monarchie élective. M. Vatout suivit son vieux roi dans l'exil, et la mort l'avait frappé au moment où il le rejoignait en Angleterre, sans avoir pris possession du fauteuil.

L'éloge de M. Ballanche n'avait donc pas été fait; le successeur de M. Vatout devait louer à la fois ses deux prédécesseurs si divers, et l'Académie avait choisi pour cette tâche le comte Alexis de Saint-Priest, homme d'un esprit très-brillant, mais assurément en contraste complet avec le génie poétique et rêveur du philosophe Ballanche.

Mme Récamier avait connu M. de Saint-Priest en Italie en 1824; il était admis habituellement chez elle, il vint la voir plusieurs fois à la Bibliothèque; cet éloge de M. Ballanche qu'il devait prononcer était pour elle l'objet d'une grande préoccupation. M. de Saint-Priest, ayant pris son jour, vint lui lire son discours de réception.

Cette lecture, qui eut lieu le 7 mai, ne précéda que de trois jours la mort de Mme Récamier.

Rien pourtant dans sa santé ne pouvait faire prévoir une semblable catastrophe. Elle était sans doute extrêmement faible, elle dormait à peine et mangeait fort peu; mais ce triste état lui était ordinaire, et, quoique fâcheux, ne pouvait inspirer de craintes prochaines. Elle sortait tous les jours en voiture; elle le fit encore le 9, et, ce jour-là, donna pour but à sa promenade une course à l'Abbaye-au-Bois: l'abbé Gerbet arrivait à Paris; Frédéric Ozanam, venu la veille chez Mme Récamier avec sa femme, lui avait parlé du désir de trouver pour ce célèbre écrivain un logement à l'Abbaye; elle voulut aller s'informer elle-même si la chose serait possible. En rentrant, elle reçut avant le dîner plusieurs visites, et le soir outre le cercle de la famille, et M. Ampère, qui avait dîné à la Bibliothèque, elle admit encore Mme Salvage. Le lendemain, elle se sentait si peu souffrante, qu'elle chargea sa femme de chambre, personne dévouée et lectrice intelligente, de quelques courses qui devaient la retenir plusieurs heures au dehors. Pendant son absence, Mme Récamier se fit achever, par sa petite-nièce Juliette (l'aînée des enfants de Mme Lenormant), les Mémoires de Mme de Motteville, dont la lecture avait repris pour elle un intérêt de nouveauté, grâce à l'impression que ce jeune esprit en recevait.

À quatre heures, la lecture et le livre terminés, et comme Mme Récamier se faisait habiller pour dîner, elle fut prise d'un malaise si étrange et si soudain qu'elle fit à l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci accourut: la voix de Mme Récamier se faisait à peine entendre, quand elle dit à sa nièce l'effet extraordinaire qu'elle ressentait. Le docteur Maisonneuve lui avait donné des soins, elle continuait à en recevoir de lui, il survint; on lui dit ce qui se passait, il recommanda de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions insignifiantes, et en s'en allant, il répétait que cet état n'avait rien de grave, qu'on n'y prendrait pas même garde, si on ne se trouvait pas sous l'influence d'une épidémie. Il était moins rassuré cependant qu'il ne voulait le paraître: car, à sept heures, il revint de lui-même, et passa la nuit entière au chevet de la malade avec un grand dévouement.

Au moment où on la mettait au lit, Mme Récamier s'évanouit; en revenant à elle, elle exprima le désir d'être laissée seule avec sa nièce, et d'une voix éteinte, mais d'une âme ferme, lui expliqua ses dernières volontés. L'altération de ses traits était si grande que la terreur s'empara de Mme Lenormant; le docteur Récamier était malheureusement retenu à Bièvre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, logé tout près de la Bibliothèque, vint aussitôt. À la première inspection, il reconnut le choléra; il ne dissimula point à M. Lenormant qu'il n'avait aucune espérance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte.

Mon imagination recule devant le souvenir de cette nuit de tortures où, pendant douze heures, cette angélique personne, en proie à d'atroces souffrances, ne laissa pas un instant se démentir son courage, sa douceur, et la céleste tendresse de son âme.

Elle demanda son confesseur et reçut l'extrême-onction; elle avait formé le voeu de recevoir aussi le saint viatique, mais les vomissements ne permirent pas qu'on satisfît à son pieux désir. «Nous nous reverrons, nous nous reverrons,» ne cessait-elle de répéter à sa nièce, et lorsque la parole lui fut ravie, ses pauvres lèvres essayaient un dernier baiser.

M. Ampère et Paul David avaient, avec M. Lenormant, passé cette nuit d'angoisse dans un salon peu éloigné de la chambre de Mme Récamier. À minuit, dans un des moments où les convulsions lui laissaient quelque relâche, celle-ci s'informa où se trouvaient ces trois messieurs; elle désira qu'ils entrassent, et entendant leurs pas (car elle ne pouvait les voir) elle leur dit adieu, mais comme pour la nuit, tendrement, sans solennité.

La foudroyante rapidité du mal n'avait pas permis que la terrible nouvelle s'en fût encore répandue. M. l'abbé de Cazalès, ignorant quel fléau avait visité la demeure de ses amis, arrivait à la Bibliothèque; le moment suprême allait sonner: il pénétra dans la chambre, que remplissait une scène de deuil, et, au milieu des sanglots de la famille et des serviteurs agenouillés, il se mit à réciter les prières des agonisants. Mme Récamier expira le 11 mai 1849, à dix heures du matin.

Par une exception qu'on ne peut s'empêcher d'interpréter comme une dernière faveur du ciel, après avoir succombé à ce fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Récamier prit dans la mort une surprenante beauté. Ses traits, d'une gravité angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin, transporté sur la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable circonstance: ce dessin, dont nous pouvons attester la scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit.

Au reste, Mme Récamier n'avait pour ainsi dire pas connu la vieillesse: dans les derniers temps de sa vie, ses traits avaient commencé à se flétrir, et sa taille s'était légèrement courbée; cependant elle conservait un grand charme dans le sourire, et sa démarche se distinguait encore par une extrême élégance. Elle cachait ses cheveux qui avaient blanchi à Rome en 1824; mais elle n'avait jamais rien fait, absolument rien, pour combattre les effets de l'âge, et cette sincérité contribua sans doute à prolonger chez elle les avantages extérieurs bien au delà des limites ordinaires.

Dix ans se sont écoules depuis la mort de Mme Récamier. D'un moment à l'autre, le petit nombre de ceux qui gardent encore des souvenirs personnels de sa vie peuvent disparaître. Il était donc temps d'accomplir une tâche délicate, mais sacrée. Puissions-nous n'être pas resté au-dessous de nos propres sentiments!

FIN DU TOME SECOND ET DERNIER.

NOTES

[1: Entre lui et M. de Chateaubriand.]

[2: Benjamin Constant fut en effet dispensé de la prison; mais la cour éleva le chiffre de l'amende dans les deux affaires.]

[3: Ce fut dans la séance du 23 février que M. le vicomte de Chateaubriand prononça son premier discours à la tribune de la Chambre élective; il y produisit une vive sensation.]

[4: Le discours que M. Canning prononça le 14 avril au soir en déposant sur le bureau de la Chambre des communes les documents relatifs aux négociations échangées avant, pendant et après le congrès de Vérone entre les cours d'Espagne, de France et d'Angleterre.]

[5: Dans un article qui contenait une noble réfutation du discours que lord Brougham avait prononcé contre l'intervention de la France dans les affaires espagnoles.]

[6: Le 11 juin, sur la proposition de MM. Galiano et Arguellès, les cortès, réunies à Séville, décidèrent qu'il serait envoyé sur-le-champ une députation au roi, chargée de lui représenter la nécessité de quitter Séville avec le gouvernement et les cortès. L'île de Léon serait le lieu de refuge, et le départ aurait lieu le lendemain 12 à midi.

Sur le refus du roi d'obtempérer volontairement à cette injonction, l'assemblée déclara, en effet, que S. M. serait regardée comme en état d'empêchement _moral_, cas prévu par l'article 187 de la constitution, et elle investit une régence provisoire de la plénitude du pouvoir exécutif. Le départ de la famille royale eut lieu, non sans violences, le 12 au soir.]

[7: Gérard venait de terminer son tableau de _Sainte Thérèse_ qu'il donna à l'infirmerie de Marie-Thérèse.]

[8: Ministre de France en Toscane.]

[9: M. de Chateaubriand.]

[10: Elisabeth Hervey, duchesse de Devonshire.]

[11: C'est un ordre d'Espagne.]

[12: M. de Chateaubriand.]

[13: M. de Villèle.]

[14: Léon XII fut en effet malade à cette époque, mais se rétablit promptement.]

[15: L'empereur Alexandre avait envoyé le cordon de Saint-André à M. le duc Mathieu de Montmorency et à M. le vicomte de Chateaubriand. M. de Villèle fut excessivement blessé de n'être point compris par l'empereur de Russie dans la distribution de la même faveur, et il en garda de la rancune, ce qui prouve que les hommes d'imagination ne sont pas les seuls à attacher du prix à ces _hochets_ dont la munificence des souverains dispose. Pour le consoler, le roi le nomma, le 8 janvier, chevalier de ses ordres].

[16: Le duc de Doudeauville; on trouvera plus loin sa lettre].

[17: La lettre de l'empereur Alexandre qui accompagnait l'envoi du cordon de Saint-André.]

[18: Le cordon de Saint-André, dont il a été déjà question].

[19: Benjamin Constant.]

[20: Miss Bathurst qui, dans une promenade à cheval au bord du Tibre, avec une société brillante et nombreuse, fut précipitée dans le fleuve par un faux pas de son cheval et y périt. Elle avait dix-sept ans, et était remarquablement jolie.]

[21: M. de Chateaubriand.]

[22: Élisabeth Hervey était fille de lord Hervey, comte de Bristol, évêque de Derry. Elle était née en 1759.]

[23: Le duc de Doudeauville.]

[24: Le vicomte de Larochefoucauld.]

[25: Il s'agit évidemment du _père_ et du _fils_.]

[26: Le duc de Doudeauville était alors directeur général des postes, et il y marqua son passage par les plus utiles améliorations.]

[27: La duchesse de Duras.]

[28: La Vallée-aux-Loups.]

[29: M. de Chateaubriand.]

[30: Le duc Mathieu de Montmorency.]

[31: Henri de Montmorency, fils aîné du duc de Laval, était mort à Naples, en 1819.]

[32: La duchesse de Luynes.]

[33: M. de Serre.]

[34: Antoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de Montpensier, né le 31 juillet 1824.]

[35: Mariée au marquis Pepoli à Bologne.]

[36: La dépouille mortelle de Mme de Staël est déposée à Coppet auprès de M. et de Mme Necker.]

[37: Une courte brochure intitulée: _De l'abolition de la censure_.]

[38: Voici le texte même du traité par lequel Tenerani acceptait la commande de Mme Récamier:

«Dichiarasi da me infrascritto aver ricevuto scudi trecento trenta della illustrissima signora Recamier; e questi sono in conto di luigi cento cinquanta (3,600 fr.) prezzo convenuto per un bassorilievo che per suo ordine esegnisco in marnio statuario di Carrara, conforme al modello già fatlo; il di cui soggetto, tratto dai _Martiri_ di Chateaubriand, esprime Eudoro e Cimodocea condamnati a perire nell'anfiteatro Flavio, pasto di una tigre.

In fede.

Pietro TENERANI.

«Roma, questo di, 29 dicembre 1824.»]

[39: Le duc de Doudeauville.]

[40: Une parure de jais: on était en deuil du roi Louis XVIII.]

[41: La baronne de Bourgoing, cette même amie dont il a été question lorsque Mme Récamier s'établit à l'Abbaye-au-Bois; elle était, à la date de la lettre de M. de Montmorency, surintendante de la maison royale de la Légion d'honneur à Saint-Denis, et sa fille, duchesse de Tarente, se mourait en effet.]

[42: Architecte qui avait arrangé pour Mme Récamier l'hôtel de la rue du Mont-blanc; il avait été chargé du château de Compiègne, et en cette qualité y avait un logement. Berthault mourut au mois d'août 1825.]

[43: M. de Chateaubriand.]

[44: Mme la duchesse de Duras qui se flattait toujours d'opérer un rapprochement entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand.]

[45: L'anniversaire de la mort de Mme de Staël, le 14 juillet, que jamais M. de Montmorency ne laissa passer inaperçu.]

[46: M. de Montmorency fait ici allusion à la course que Mme de Staël accomplit avec lui en 1810 à son château de La Forest. On n'a peut-être pas oublié les détails que nous avons donnés sur cet été qui réunit une dernière fois les amis de cette femme célèbre autour d'elle. Mme Récamier n'était point allée à La Forest; elle n'était pas non plus restée à Fossé: elle avait repris la route de Paris et devait essayer de conjurer l'action de la censure qui fit supprimer l'ouvrage sur l'Allemagne.]

[47: _Note sur la Grèce_, brochure de trois feuilles, publiée à la fin de juillet. Cette brochure eut une seconde édition au mois de décembre de la même année; M. de Chateaubriand y avait ajouté un _Avant-Propos_.]

[48: Mme de Staël.]

[49: La duchesse Mathieu de Montmorency qui s'était fixée dans sa terre de Bonnétable.]

[50: La vicomtesse de Laval, mère du duc Mathieu.]

[51: Le duc de Laval Montmorency.]

[52: La vicomtesse de Laval, mère de Mathieu de Montmorency.]

[53: La duchesse Mathieu.]

[54: La lettre datée de Dijon ne s'est point retrouvée.]

[55: La guerre entre les Russes et la Porte Ottomane avait éclaté au printemps de 1828. Diebitsch y fut d'abord employé comme major général sous les ordres du comte de Wittgenstein; mais cette campagne fut moins heureuse que son début ne donnait le droit de s'y attendre. En 1829 seulement, et lorsque Diebitsch eut été chargé du commandement en chef, les Russes s'emparèrent de Silistrie, dont le siége avait duré près d'une année, et leur armée franchit les Balkans.]

[56: Mme Lenormant avait accompagné à Toulon son mari qui partait pour l'Égypte.]

[57: Pierre Guérin, peintre d'histoire, élève de Regnault, né à Paris en 1774. Il obtint au début de sa carrière, en 1797, un des trois grands prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la force du concours, l'Académie crut devoir distribuer. Avant de partir pour Rome, Guérin exposa son tableau _Marcus Sextus ou le retour du proscrit_, qui excita un véritable enthousiasme. Ce tableau, noblement conçu, exécuté avec beaucoup de sentiment, reste une belle composition que la gravure a reproduite, et qui eût été admirée en tout temps. Mais le sujet choisi par le peintre, au sortir de nos troubles civils, alors que les émigrés revoyaient avec transport le pays natal, devait toucher fortement les âmes. On a de Pierre Guérin _Phèdre et Hippolyte_, _une Offrande à Esculape_, _Orphée au tombeau d'Eurydice_, _Céphale et l'Aurore_, _Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire_, _Didon écoutant les récits d'Énée_, _Égisthe et Clytemnestre_: quelques admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout ceux d'Henri de Larochejacquelein et de Lescure: toute la poésie et toute la foi de la Vendée animent ces deux belles toiles.

Nommé directeur de l'Académie de France en 1816, Guérin n'avait pas accepté ces fonctions. Appelé de nouveau à ce poste en 1822, il se rendit à sa destination. Mme Récamier l'avait trouvé à Rome en 1824 à la tête de l'Académie de France, et M. de Chateaubriand le retrouva en 1828 à la Villa Medicis, gouvernant avec un zèle fort dévoué et une grande intelligence ce noble établissement. Guérin, dont la santé toujours délicate s'altérait de plus en plus, revint en France, où il ne fit qu'un séjour de courte durée; il retourna en Italie en 1833, et mourut à Rome le 6 juillet de la même année. Homme de moeurs extrêmement douces, d'esprit fin et cultivé, sa société avait beaucoup d'attrait; artiste plein de sensibilité, de goût et de grâce, sa peinture a plus de charme encore que de science.

Ary Scheffer et Eugène Delacroix furent ses élèves.]

[59: Ambassadeur du roi des Pays-Bas, et gendre de la comtesse de Valence, fille elle-même de Mme de Genlis.]

[60: M. Desmousseaux de Givré, secrétaire d'ambassade à Rome, député sous le gouvernement du roi Louis-Philippe: homme d'un esprit peu commun, d'une âme droite et élevée, d'un caractère un peu bizarre.]

[61: M. Lenormant, qui accompagnait Champollion dans son exploration en Égypte.]

[62: La vicomtesse de Laval.]

[63: La vicomtesse de Laval.]

[64: Mme Dodwell née Giraud (d'une famille noble de Rome), mariée alors en premières noces à l'antiquaire anglais Dodwell, auteur d'un ouvrage intitulé: _Classical tour in Greece_. Elle est à présent la femme du comte de Spaur, ancien ministre de Bavière à Rome. Le ciel, qui l'a douée d'une beauté rare et charmante, lui a encore accordé l'insigne bonheur de contribuer à faire sortir de Rome, en 1848, le pontife Pie IX, prisonnier aux mains de sujets rebelles.

Mme de Spaur a donné de cette évasion du pape un récit simple et attachant.]

[65: M. de Chateaubriand, dans le huitième volume de ses Mémoires, arrivé à l'époque de son ambassade à Rome, a publié quelques-unes des lettres qu'il adressa de cette ville à Mme Récamier; il les a arrangées pour les faire figurer dans son récit: nous avons cru devoir les reproduire ici dans leur intégrité, d'après les originaux que nous possédons. On pourra les comparer aux lettres insérées dans les Mémoires: c'est une étude intéressante à faire et où le premier jet d'une pensée, tracée sans aucune préoccupation de publicité, ne paraîtra pas quelquefois inférieur à ce qui a été substitué dans cette vue.

Nous marquerons d'un astérisque chacune des lettres, en petit nombre, publiées ainsi et toujours modifiées.]

[65: La soeur Reine qui dirigeait l'infirmerie de Marie-Thérèse qu'elle avait établie avec Mme de Chateaubriand. C'était une sainte fille, pleine d'esprit et d'activité, et douée, comme il arrive souvent aux filles de Saint-Vincent de Paul d'un très-rare talent d'administration.]

[66: Personnage de _Moïse_.]

[67: Mme Récamier avait copié ce passage dans un manuscrit inédit de Mme Cottin; il s'agissait de M. Azaïs.]

[68: L'envoi d'un service de porcelaine de Sèvres donné par le roi.]

[69: Miss Bathurst, une jeune et belle personne qui fut engloutie dans le Tibre, en 1824; il a été question de cette triste aventure dans une lettre du duc Mathieu de Montmorency.]

[70: M. Lenormant était alors en Morée au nombre des membres de l'expédition scientifique. Mme Récamier et sa nièce formaient le projet de le rejoindre. Ce voyage n'eut pas lieu.]

[71: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours du trône, remarquable par une sage modération, contenait en effet cette phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient ailleurs que dans l'union sincère de l'autorité royale et des libertés que la Charte a consacrées seraient hautement désavoués par elle.»]

[72: Mlle d'Acosta.]

[73: À propos de la loi sur l'administration communale et départementale. La priorité fut accordée à la loi communale dont M. Dupin était le rapporteur.

Le général Sébastiani était rapporteur de la loi sur l'administration départementale et proposait de rendre à tous les électeurs de la Chambre le droit de concourir à l'élection des conseils; la commission proposait en outre de substituer au double degré l'élection directe.]

[74: On se rappelle peut-être que M. Lenormant était parti le 31 juillet de l'année précédente pour l'Égypte, avec l'expédition scientifique que dirigeait Champollion: une exploration de la Morée faite au point de vue de la science et des arts ayant été organisée en 1829, M. Lenormant avait été désigné pour en faire partie, et sa femme se disposait à le rejoindre.]

[75: La duchesse Mathieu de Montmorency, par l'intermédiaire de Mme Récamier, demandait à l'ambassadeur de France de solliciter du souverain pontife des indulgences pour la chapelle de l'hospice de _la Croix_ qu'elle venait de fonder à Bonnétable, en mémoire de la mort de son mari.]

[76: Après une longue et orageuse discussion des projets de loi sur l'administration des communes et des départements, le ministère crut devoir le 8 avril les retirer tous les deux.]

[77: Dans un article du 24 mars.]

[78: Le duc de Laval n'accepta point le portefeuille qui lui était offert, mais il passa le 4 septembre suivant de l'ambassade de Vienne à celle de Londres.]

[79: M. de Chateaubriand, qui retournait en France.]

[80: M. Lenormant demandait à être autorisé à retourner en Grèce, et sa femme devait l'y accompagner.]

[81: Soeur de M. de Barante.]

[82: Rue d'Enfer.]

[83: Le roi Charles X.]

[84: Une lettre du duc de Laval qui abandonnait la carrière diplomatique pour refus de serment.]

[85: De M. de Chateaubriand.]

[86: M. Foisset.]

[87: Mme Salvage.]

[88: Imitation en vers des _Poésies scandinaves_, par M. Ampère.]

[89: _Le Mie Prigioni_.]

[90: M. le comte de Sainte-Aulaire était ambassadeur du roi Louis-Philippe à Vienne.]

[91: Mme Récamier s'était fait une légère écorchure à la jambe; cette blessure s'envenima et la fit souffrir plusieurs semaines.]

[92: _Voyage en Italie_, 5 vol. in-8°.]

[93: De la princesse.]

[94: Le bois de Boulogne.]

[95: De Mme la duchesse de Berry.]

[96: À Prague.]

[97: De George Sand.]

[98: M. Ballanche.]

[99: Relais de poste le plus voisin de la propriété de M. Lenormant.]

[100: Terre de son neveu, le comte Louis de Chateaubriand, dans le département du Loiret.]

[101: Le reproche que M. de Chateaubriand, après tant d'autres, adresse ici à Mme de Maintenon, a cessé de peser sur la mémoire de cette femme illustre, depuis qu'on a publié la _Relation de la dernière maladie de Louis XIV_ par le marquis de Dangeau.]

[102: Des Mémoires de M. de Chateaubriand.]

[103: Elle mourut l'année d'après, à Florence, le 18 mai.]

[104: M. Ampère de l'Académie des sciences, mort à Marseille en 1836. On remarquera ce pieux respect de M. de Chateaubriand pour les tombeaux.]

[105: M. Ampère avait envoyé son _Histoire de la Littérature française avant le_ XIIIe _siècle_, pour le concours du prix Gobert, à l'Académie des inscriptions.]

[106: Fragments historiques, 1688 et 1830.]

[107: À Mme de Chateaubriand.]

[108: La Vallée-aux-Loups, près de Sceaux, charmante solitude que M. de Chateaubriand, au retour de la Terre Sainte, s'était plu à arranger, et où il écrivit _les Martyrs_.]

[109: La cour avait quitté Londres.]

[110: Les craintes de M. de Chateaubriand n'étaient pas fondées.]

[111: Fille aînée de M. Guizot.]

[112: L'amie et l'élève favorite de Gérard, enlevée par le choléra en 1849.]

[113: Un roman historique de saint Louis, dont Mme la comtesse d'Hautefeuille n'a publié que les premiers chapitres; ils ont paru dans le _Correspondant_.]

[114: Que M. Lenormant avait visité en parcourant la Bretagne.]