Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

Chapter 1

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tolérant et de plus modéré, témoin leur conduite pour les ordonnances, et la confiance et l'estime que le pape me témoignait en toute occasion. Bernetti est tout à fait un homme d'État.

«À bientôt.»

LE MÊME

«Rome, jeudi 12 février 1829.

«Aujourd'hui je veux seulement vous répéter que, le conclave devant, selon toutes les vraisemblances, finir son élection avant Pâques, rien n'est changé dans mes mouvements, ni rien dans vos projets. Je ne saurais prévoir les chances politiques nouvelles que cet événement inattendu peut faire naître dans ma vie. Je les examinerai avec vous dans une prochaine lettre.

«Je lis vos journaux, ils me font souvent de la peine. Je vois dans le _Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me trouverait tout prêt. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel_ Mahmoud, et sur l'évacuation de la Morée.

Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène avec des mots; et ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et élever nos ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours[71], mon propre langage,--_sur l'accord des libertés publiques et de la royauté_,--et qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne étaient les plus grands partisans de la censure!

«Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma vie; il clora ma carrière, et je rentrerai, avec une joie que je ne puis dire, dans ma petite maison de la rue d'Enfer.

«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle. Il faut complimenter le sacré collége, assister aux funérailles de ce pauvre pape que je regrette et auquel je m'étais attaché, précisément parce qu'on l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse.

«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute. La fouille réussit: j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme, drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui m'a attendri. À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne, la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait bientôt mourir. Il a laissé un écrit où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux _qui ont beaucoup aimé_ qui aient de pareilles vertus.

«La poste arrive, et n'apporte rien de vous. Ma cousine _Bonne_[72] seulement me mande qu'elle vous a vu et que vous avez été souffrante. Reprenez pour moi de la santé et de la vie.»

LE MÊME.

«Rome, 17 février 1829.

«Maintenant que tous mes premiers courriers sont partis, examinons pour vous et pour moi ma nouvelle position.

«Le conclave, en supposant toutes les chances contraires, ne peut pas durer plus de trois mois, et vraisemblablement il sera beaucoup plus court. Trois mois à partir d'aujourd'hui nous porteraient au 12 mai. Je comptais partir après Pâques qui tombe cette année le 19 avril: ainsi tout calculé, l'événement ne changera rien à mes mouvements, qui se trouvent renfermés dans la limite du conclave. C'est là l'essentiel pour nous. Changera-t-il quelque chose à ma destinée politique?

«Ma mission sans doute augmente aujourd'hui mon importance, mais ne fournira-t-elle pas le prétexte de compléter le ministère, sans savoir si cela me convient, et en me donnant un ministre quelconque, sûr alors qu'on serait que je ne donnerais pas ma démission pendant un conclave, et que mon devoir m'obligerait de rester, en enrageant, à mon poste? Qu'y gagnerait-on pourtant? Ne donnerais-je pas ma démission le lendemain de l'élection du pape; et ayant peut-être rendu quelque service essentiel, en éloignant un pape autrichien ou fanatique, n'aurais-je pas augmenté ma considération publique? Mme de Chateaubriand est orageuse plus que jamais. Je suis aujourd'hui dans des scènes pour des domestiques, et cela au milieu de mes dépêches, de la mort du pape et des agitations politiques de Paris!

«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait naître?

«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin, et de lui lire toute la première partie de cette lettre: il faut qu'il sache ce que je pense, et je n'ai pas le temps de lui écrire en détail.

«Du Viviers arrive avec vos deux petites lettres du 7; grand merci. Bertin m'écrit que _je suis ministre_, et Hyde de Neuville presque la même chose. Le roi a lu le grand _Mémoire_, il a lu aussi ma grande dépêche sur ma conversation avec le pape; il est _enchanté_. Le courrier qui vous porte cette lettre porte au gouvernement une longue dépêche qui m'a d'autant plus amusé à faire que je l'ai faite avec la correspondance que M. de Laval eut avec moi, lors du dernier conclave, et avec les fragments de mes _propres instructions_. Elles sont d'une modération très-remarquable, et comme je les ferais aujourd'hui. Je demande à Portalis si _je dois suivre aujourd'hui l'esprit de ces instructions_? Jugez comme cela sera _agréable_ au conseil, mais jugez aussi combien cela m'a diverti.

«On vient de m'apporter le chat du pauvre pape; il est tout gris, et fort doux comme son ancien maître.»

LE MÊME.

«Rome, samedi 21 février 1829.

«Je vous parlerais longuement de la profession de foi de Polignac, si je n'avais l'imagination préoccupée de ce qui va m'arriver de Paris, et du changement brusque que la mort de cet excellent pape va encore apporter dans ma vie. Le bruit est ici que le conclave sera extrêmement court; il commence après-demain. J'espère, moi, sans trop me flatter, qu'il sera fini pour la semaine sainte. On parle beaucoup des cardinaux Pacca, Capellari, Gregorio: ce seraient d'excellents choix, et des papes qui suivraient le système modéré et conciliant de Léon XII; mais vous savez qu'on ne peut rien prévoir; et que nos amis de toutes les sortes n'aillent pas surtout se figurer que _je puis faire un pape_! Ni moi, ni personne, ne pouvons rien à cette affaire que par des voeux et des prières.

«La fouille va bien; je trouve de très-belles choses. Vous ne sauriez croire l'intérêt que le public de Rome porte à cette fouille, et le bien qu'il me souhaite. Quand je suis un grand jour sans rien trouver, les artistes sont désolés. J'ai le torse le plus élégant d'une jeune femme drapée d'une manière toute nouvelle, trois têtes d'homme du meilleur temps de la sculpture, et des fragments d'architecture de marbre admirables. Comme le torse de la jeune femme a été trouvé près du tombeau où nous avons trouvé l'inscription funèbre du frère pour sa soeur, âgée de vingt-cinq ans, ce torse est peut-être le reste de la statue de cette soeur.--Ne me trouvez-vous pas bien _stupide_ de vous parler de cela, au milieu de mes affaires de Rome et de Paris?

«On dit que M. de Blacas est _très-jaloux_ de mes fouilles. Je crains d'avoir persécuté mes prédécesseurs, l'un par mes bals, l'autre par mes fouilles et mes monuments; en vérité je ne l'ai pas fait exprès.

«Je songe déjà à disposer les courriers qui vous apprendront la nomination d'un Pape et mon retour en France. Si j'ai eu l'immense gloire d'avoir averti le premier le gouvernement de la mort de Léon XII, il ne me manquera plus rien comme ambassadeur.»

LE MÊME.

«Rome, lundi 23 février 1829.

«Je vous dirai qu'hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide _de papier_ et les quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier _Dies iræ_ était admirable; il est composé par un homme inconnu qui appartient à la chapelle du pape. Aujourd'hui nous passons de la tristesse à la joie. Nous chantons le _veni Creator_ pour l'ouverture du conclave qui a lieu ce soir, puis nous irons voir tous les soirs si les scrutins sont brûlés, si la fumée sort d'un certain poêle, et le jour où il n'y aura point de fumée, le pape sera nommé, et j'irai vous retrouver. Voilà tout le fond de mon affaire.

«Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée! Commence-t-on enfin à le sentir? Guilleminot m'a écrit une lettre à ce sujet, qui me fait rire, parce qu'il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me présumait ministre.

«Écoutez bien ceci: si par hasard on offrait de me rendre le portefeuille des Affaires étrangères,--ce que je ne crois nullement,--_je ne le refuserais pas_. J'irais à Paris, je parlerais au roi; _j'arrangerais_ un ministère dont _je ne serais pas_, et je proposerais, pour moi et pour m'attacher _à mon ouvrage_, une position qui vous conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur _ministériel_, et pour laver l'insulte que m'a faite Villèle, que le portefeuille des Affaires étrangères me soit un moment rendu: c'est la seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration; mais cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous les prétendants, et je passe en paix auprès de vous le reste de ma vie.»

LE MÊME.

«Rome, le 25 février 1829.

«Je suis sans nouvelles de Paris, depuis le départ de mon premier courrier, porteur de l'annonce de la mort du pape: jugez de mon impatience. J'ignore ce que l'on veut, et si les cardinaux français viendront; en attendant, je fais ce que je puis, et les choses vont leur train. Tout fait espérer une élection prompte et un pape modéré: c'est tout ce que je puis désirer; mes courriers sont déjà prêts.

«La mort est ici. Torlonia est mort hier au soir, après deux jours de maladie. C'est une grande perte pour Rome. C'était, comme vous le savez, la seule maison de _prince_ ouverte aux étrangers. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps: on commence à se disperser; on part pour _Naples_. On reviendra un moment à la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année prochaine, ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre société: j'espère que je ne la verrai pas. Il y a quelque chose de trop triste dans cette course sur des ruines.

«Les Romains sont comme les débris de leur ville: ils voient le monde passer à leurs pieds; mais moi, qui ne veux ni ne puis arrêter le monde, c'est auprès de vous que j'irai trouver quelque chose qui ne passe point et qui me restera. Je me figure toutes ces personnes que je viens de voir, rentrant dans les diverses contrées de l'Europe, toutes ces jeunes _misses_, si fraîches, si blanches, si roses, retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui la reconnaîtra? Qui se souviendra de l'avoir vue danser dans tels palais dont les maîtres ne seront plus? Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle même reconnaîtra. Je griffonne plus mal que jamais, car je suis extrêmement souffrant.

«J'attends d'heure en heure un courrier de Paris. Il devrait déjà être arrivé, et on m'a déjà laissé trop longtemps sans instructions. Vous savez que le duc de Laval ne m'apprit la mort de Pie VII, que lorsque j'en avais déjà la nouvelle par M. de La Tour-du-Pin. Je fus obligé de le gronder. Portalis n'aura pas à venger sur moi mon prédécesseur, et il aura vu que mes courriers vont vite.

«Il est certain que le pape sera au moins élu pour la semaine sainte, s'il ne l'est beaucoup plus tôt. Cette époque coïncide avec l'expiration du congé de La Ferronnays, et avec la demande de mon congé pour Pâques. Mme de Chateaubriand est bien souffrante, et parle déjà de me devancer. Le climat de Rome lui fait peur. Il est vrai qu'on ne voit que des morts que l'on promène tout habillés dans les rues: régulièrement, il en passe un sous nos fenêtres quand nous nous mettons à table pour dîner.»

LE MÊME.

«Rome, ce 5 mars 1829.

«Je n'ai point voulu vous parler de ma santé, parce que cela est extrêmement ennuyeux; mais elle n'est pas bonne depuis que je suis à Rome. J'y suis arrivé souffrant, et mes souffrances ont augmenté. Ce matin je vous dis tout cela, parce que j'ai peur d'être obligé d'abréger ma lettre.

«Tandis que je souffre, on me dit que La Ferronnays se guérit: il fait de longues courses à cheval, et sa guérison passe dans ce pays pour un miracle. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de _l'intérim_: que de questions cela trancherait! et comme notre affaire serait simplifiée! Tout se réduirait à un congé pour aller vous voir et vous chercher.

«Maintenant, nos cardinaux vont arriver. Descendront-ils à l'ambassade, comme je le leur propose? vous voyez quel dérangement encore dans mes habitudes et la paix intérieure de ma vie. J'espère une lettre de vous ce matin par la poste. Croiriez-vous que, depuis dix-huit jours que l'on sait la nouvelle de la mort de Léon XII aux Affaires étrangères, je n'ai pas encore reçu un mot du gouvernement? Ce n'est que par les journaux que j'ai appris l'arrivée exacte de mes courriers.

«Midi.

«Voici votre lettre du 20. Je ne suis pas étonné de toutes les merveilles que promet Bertin: je connais sa tête; mais vous verrez que je me trouverai _Gros Jean comme devant_. Une illusion dont il faut bien se défendre, c'est celle qui mènerait à croire que je puis faire un pape à ma guise: _on ne fait plus_ les papes. On peut en _écarter_ un, mais on ne peut en faire un. J'ai pourtant bon espoir, parce qu'il y a cinq ou six hommes excellents sur l'un desquels le choix peut tomber.

«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de _Santa-Croce_, appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples: j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette solitude; en vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre!»

LE MÊME.

«Rome, jeudi 12 mars 1829.

«Tous mes cardinaux arrivent successivement; je les loge tous. Samedi, ils seront enfermés dans le conclave et, Dieu aidant, la semaine prochaine nous pourrons avoir un bon pape. Cette union va bien désappointer les furibonds de la _Gazette de France_. Il est certain qu'ils comptaient sur des divisions hautement annoncées, et ils m'ont fait passer de bien mauvaises nuits. Quel bonheur, si ce petit billet ne vous arrivait qu'après l'élection!

«Si nous avions un pape dans huit jours, vous voyez que rien ne serait changé dans mes projets, et que je serais parfaitement libre à Pâques; on ne refuserait pas un congé à un homme arrivant un rameau d'olivier à la main.»

LE MÊME.

«Rome, ce 14 mars 1829.

«Je suis plongé ici dans des affaires qui augmentent tous les jours d'importance. J'ai découvert bien des choses graves dont j'ai fait part au gouvernement. Je ne sais si le roi sera content de mes services, mais je n'ai jamais eu tant d'embarras politiques dans ma vie, tant d'inquiétudes et de succès. Nous touchons à un dénoûment quelconque. Les cardinaux français sont entrés au conclave très-bien disposés. J'ai fait du moins ce qu'il était possible de faire pour les instruire et les réunir à l'ambassadeur du roi.

«Le roi de Bavière est venu me voir _en frac_. Nous avons causé une heure ensemble, _nous avons parlé de vous_. Je suis ravi de ce souverain _grec_, _libéral_, qui, en portant une couronne, sait ce qu'il a sur la tête, et qui comprend qu'on ne cloue pas le temps au passé. Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.

«Je reçois votre lettre du 2 mars. Mille grâces à M. Royer-Collard. Nous verrons tout cela dans un mois, et avant.

«17 mars.

«Tous les matins nous espérons un pape, et tous les soirs nos espérances s'évanouissent; cependant il est impossible que nous n'en ayons pas un au moins pour la semaine sainte. Or nous toucherons à cette semaine, quand cette lettre vous arrivera. Au reste, nous voilà au milieu des plus grands événements de ce bas monde. Un pape à faire: qui sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient: où sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? Y a-t-il une tête capable d'apercevoir tout ce qu'il y a là dedans pour la France, et pour en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de Colin-Tampon. Il n'y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux du haut de mes ruines, et de regarder autour de moi.

«Hier, je suis allé me promener, par une espèce de tempête, sur le chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait pourtant passé par là et foulé les pierres que je foulais; et où est Horace? Allons vite vous retrouver pour ne plus vous quitter: c'est le résultat de toutes mes réflexions. À jeudi.»

LE MÊME.

«Rome, ce 21 mars 1829.

«Eh bien! belle dame, j'ai raison contre vous! Je suis allé hier entre deux scrutins, et en attendant un pape, à Saint-Onufre; ce sont bien deux _orangers_ qui sont dans le _cloître_, et point un _chêne vert_: je suis tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux fermés, à la petite pierre qui couvre votre ami; je l'aime bien mieux que le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être; je n'ai jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissé entrer dans l'intérieur du couvent? avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante, quoiqu'à moitié effacée, d'une Madonne de Léonard de Vinci? Avez-vous vu dans la bibliothèque, le masque du Tasse, la couronne de laurier flétrie, un miroir dont il se servait, et la lettre écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste? Dans cette lettre, d'une petite écriture raturée mais facile à lire, il parle d'amitié et du _vent de la fortune_; celui-là n'avait guère soufflé pour lui, et l'autre lui avait souvent manqué.

«J'oubliais la politique. Point de pape encore; nous l'attendons d'heure en heure; cependant j'en viendrai à bout. Il semble que tout le monde veut être en paix avec moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il m'arrive, qu'il réclame mes _anciennes bontés_ pour lui, et après tout cela, il descend chez moi, résolu à voter pour le pape le plus modéré. Allons! comme il plaira à Dieu qui fait tous les miracles!

«Vous aurez lu mon second discours. Remerciez pour moi Kératry qui a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la liberté _chrétienne_, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? suis-je assez loué en plein conclave? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie et d'adulation. Que vont dire les congréganistes et leur gazette?

«Vous voyez que je vous priais de remercier Kératry. La querelle de Bertin m'avait fait peine; De Vaux est bien chatouilleux. J'ai supporté deux ans la responsabilité des articles de Salvandy, de peur, en les démentant, de nuire à la prospérité des _Débats_.

«Il est certain que je ne songe point au ministère; c'est ce qui me rend si tranquille et si indifférent sur tout ce qui se passe. Je prendrai les chances comme elles viendront. Je n'ai qu'une idée: celle de vous retrouver; peu importe le reste.»

LE MÊME.

«Rome, 24 mars 1829.

«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée fixe, et qui croient que le monde n'est occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du moment, les discussions des chambres, les ambitions émues, ont bien autre chose à faire. Quand le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis, tout préoccupé de la guerre d'Espagne, je disais, en ouvrant ses dépêches: _Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela!_ Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.

«Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées aux idées politiques, comme elles le sont aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou calmer les États.

«Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante. Il dit qu'il se meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des Inscriptions, et me demande d'écrire pour lui; je vais le faire. Ma fouille continue à me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et élégant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des _Bergers d'Arcadie_ était fait pour un bas-relief, et convient à la sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut que nous nous retrouvions, et que vous perdiez à jamais toutes vos tristesses! À bientôt!»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Vienne, 24 mars 1829.

Vous venez de rompre le silence d'une façon charmante, en vous laissant entraîner un peu plus que généralement vous ne le faites la plume à la main. Ce ne sont pas là les armes que vous aimez; et cependant je vous l'atteste, quand vous le voulez, quand vous osez vous livrer à votre inspiration, vous avez un charme sur le papier, comme vous en avez un, plus vanté, plus reconnu, plus puissant encore lorsque vous causez. Je ne saurais vous dire à quel degré je suis touché de votre dernière lettre, et de cette grâce de m'avoir copié ce fragment de votre lettre de Rome. Lorsqu'on connaît votre aversion d'écrire, on peut apprécier cet acte de bonté. Il est vrai que ce n'était pas sans douceur, de relire et de copier ce que vous savez si bien inspirer.

«Il me prend parfois quelque dépit de vous savoir si contente, et je vous proteste que ce n'est pas par mauvais coeur. Écoutez: si, comme c'est très-probable, et comme ma tante me le mande de votre part, si M. de Chateaubriand est arrivé ou au moment d'arriver, c'est alors qu'il n'y a pas à hésiter de faire en sorte que je retourne d'où j'étais parti. Cet hiver a été affreux, cinq pieds de neige sur la terre pendant trois mois. Je ne veux plus d'hiver du nord, j'en périrais; et certainement je n'en recommencerais pas un second. Tant mieux que l'on ait été jusqu'ici content et satisfait de mon travail, au point de m'envoyer des éloges à chaque occasion d'un courrier; c'est un motif de plus d'être écouté dans ma réclamation.

«Causez de cet intérêt avec ma tante, vous avez, mieux que presque tout le monde, le talent de faire valoir vos amis et de les servir à l'occasion. Mes deux tantes raffolent de vous; c'est un charme que personne de mon sang n'a jamais pu éviter: trois générations ont été sous le joug.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Rome, le 31 mars 1829.

«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre de Bertin et de Villemain. Je ne suis pas frappé autant que vous paraissez l'être de ce qui est arrivé à la Chambre sur cette question de priorité[73]. C'est une défaite sans doute dans un combat intempestivement engagé, mais le fond de la question est si douteux, on se partagera tellement sur cette question, qu'il reste une chance de succès au ministère; et puis, si l'amendement principal de Sébastiani passe, le ministère l'acceptera tout bonnement, quoiqu'il ait dit qu'il ne l'accepterait pas, et tout sera fini. Que ne ferait-on pas pour rester ministre?

«Au surplus, de quoi vous parlé-je? d'une vieillerie qui sera passée depuis un mois, quand vous recevrez ma lettre, et que vous ne comprendrez même plus. Disons donc des choses qui sont de tous les moments; ces choses-là, c'est que je vous aime plus que jamais, que je vais vous revoir: car enfin, cette lutte des rivaux au conclave ne peut guère se prolonger; elle peut m'enlever une quinzaine de jours plus ou moins, mais quand on touche au terme, on est plus résigné à un sacrifice.

«Ce qui m'afflige surtout, c'est le départ de votre nièce; j'arriverai du moins pour la remplacer auprès de vous, et si rien ne s'arrange en France, nous reviendrons ensemble à Rome.

«Mes fouilles vont bien: je trouve force sarcophages vides; j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection, et pourtant ils n'attestent qu'une mort plus profonde; ce n'est pas la vie, c'est le néant qui a rendu ces tombes désertes.

«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre, pendant une tempête. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple des chrétiens qui écrase la vieille Rome. À bientôt! à bientôt!»

LE MÊME.

«Rome, ce 31 mars 1829.

«Victoire enfin! J'ai, après bien des combats, un des papes que j'avais mis sur ma liste. C'est le cardinal Castiglioni, sous le nom de Pie VIII: le cardinal même que je portais à la papauté en 1823, lorsque j'étais ministre; celui qui m'a répondu dernièrement au conclave de 1829, en me donnant de si grandes louanges. Castiglioni est modéré, anti-jésuite, favorable aux ordonnances et tout dévoué à la France. Enfin, c'est un triomphe complet.

«Quelques mots que je fais jeter à la poste à Lyon disent tout cela à Bertin; mais envoyez-le toujours chercher, en cas que ces mots, par un hasard quelconque, ne lui fussent pas parvenus: car il faut tout prévoir. Envoyez aussi, je vous prie, chercher le bon Kératry pour le _Courrier_. Donnez-lui les renseignements: cela peut lui être agréable, et cela me sera utile. Je suis certain que le conclave, avant de se séparer, a ordonné d'écrire au nonce à Paris pour lui dire d'exprimer au roi la satisfaction que le sacré collége a éprouvée de ma conduite. Que dira la _Gazette_? Que vais-je maintenant devenir? Qu'importe! Je vais vous revoir: voilà ma récompense et ma joie.

«Au surplus, je n'ai jamais été si malheureux et si tourmenté que pendant la durée de ce conclave. Tout était d'abord contre moi. Les cardinaux français arrivaient hostiles, résolus à ne pas mettre les pieds à l'ambassade; j'avais découvert des intrigues et des correspondances odieuses; je me croyais véritablement battu. Eh bien! les cardinaux sont venus descendre chez moi; ils ont voté comme je l'ai voulu; ils chantent mes louanges: voilà ce que c'est que d'être sous l'influence de votre étoile.

«J'expédierai Givré à Paris, dans un ou trois jours, avec des dépêches; je vous écrirai par lui. Ne perdez pas un moment pour envoyer chercher Bertin et Kératry. Vous serez assez _intelligente_ pour ne pas les mettre ensemble. Si Bertin était à la campagne, il faudrait envoyer chercher son fils _Armand_, et au défaut de celui-ci, _Bertin de Vaux_. De même pour Kératry, en cas d'absence, vous pourriez vous adresser à Chatelain ou La Pelouse, _Messieurs du Courrier_.»

LE MÊME.

«Rome, 4 avril 1829.

«Je reçois votre lettre du 23 mars. Je vois en même temps, dans le _Constitutionnel_ toute sa bataille avec le _Messager_ sur mon discours; puis sera survenue la réponse toute en louanges du cardinal Castiglioni, puis la nomination de ce même cardinal pour pape. Il ne s'agit pas de tout cela à présent, mais de vous voir. Vous allez perdre votre nièce; vous me retrouverez: sera-ce une compensation?

«Le congé est demandé. Quant aux projets de ministère, je n'y ai pas du tout le coeur. Mon goût décidé est le repos, et s'il me passe encore quelquefois des rêves de puissance par la tête, je ne les dois qu'aux inspirations étrangères à mon état naturel. Laissons tout cela. Je vous verrai bientôt; bientôt vous serez ici, ou je serai à l'Abbaye-au-Bois.

«Ma santé n'est pas bonne: je ne me promène pas du tout le soir; je me soigne comme si j'étais un autre; je prends deux fois le jour le lait d'ânesse; je marche deux heures avant mon dîner par régime, je ne veille qu'à mon corps défendant, et, malgré tout, je souffre. Avant-hier, dans la nuit, j'ai cru que j'étoufferais; ma goutte ou mon rhumatisme était remonté dans mon estomac et de là dans ma tête. Je ne suis plus qu'un invalide dont le coeur reste tout entier pour vous.

«Demain on couronne mon pape, mais le temps est affreux; il pleut à verse depuis cinq ou six jours. Mercredi, je donne à dîner à tout le conclave, et jeudi à la grande-duchesse Hélène de Russie.

«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très-bien conduit dans le conclave et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de mesure, auquel j'ai répondu par le billet ci joint.»

M. DE CHATEAUBRIAND AU CARDINAL FESCH.

«J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la France est assez forte désormais pour braver des souvenirs: la liberté doit vivre en paix avec la gloire.

«Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement, et d'agréer l'assurance de ma haute considération.»

En même temps. M. de Chateaubriand envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune Canaris.

M. DE CHATEAUBRIAND À NICOLAS CANARIS

«Rome, 9 avril 1829.

«Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes recommandations:

«Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour la liberté de la vôtre; soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu. Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé votre illustre père.

«Je vous embrasse.

«CHATEAUBRIAND.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Samedi. Rome, 11 avril 1829.

«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours, nous aurons Pâques, dans quinze jours mon congé, et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance: je ne suis plus triste, je ne songe plus aux ministres et à la politique. Nous retrouver, voilà tout: je donnerais le reste pour une obole.

«Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout ce que vous m'en avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les beaux chants de douleur! Et puis nous irions nous promener dans les déserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunies avec l'année. Je suis du nombre.

«Mon gros ami Bertin a profité de l'à-propos. Il a très-bien fait ressortir les éloges donnés par le cardinal _Castiglioni_, et quatre jours après vous aurez appris que ce cardinal était _pape_, comme récompense de ses éloges. J'attends pour fermer cette lettre l'arrivée de la poste.

«Je tiens une bonne lettre de vous du 30. Je regrette comme vous Rayneval, mais nous ne serons pas assez heureux pour l'obtenir. Je ferai ce que je pourrai pour Andryane. Je vois par la discussion que tout le monde est contre la loi. Que me fait tout cela? Je serai à l'Abbaye-au-Bois dans un mois, ou même avant.

«Voilà un portrait de _mon pape_ par Cottreau. Il est frappant.»

LE MÊME.

«Rome, mercredi 15 avril 1829.

«Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette belle cérémonie, et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. C'est vraiment incomparable: cette clarté qui meurt par degré, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de Michel-Ange; tous ces cardinaux à genoux, ce nouveau pape prosterné lui-même au pied de l'autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde, s'élevant par intervalles dans le silence et la nuit; l'idée d'un Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses des hommes; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican: que n'étiez-vous là avec moi! J'aime jusqu'à ces cierges dont la lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir.

«Au lieu de cela, le courrier demain m'apportera des lettres, des journaux, des inquiétudes, il faudra vous parler de politique. Quand aurai-je fini de mon avenir, et quand n'aurai-je plus à faire dans le monde qu'à vous aimer et à vous consacrer mes derniers jours?

«Jeudi saint 16.

«Voici votre lettre du 3: Elle est bien triste. Votre nièce va vous quitter[74]: mais songez que dans quelques mois elle vous reviendra, et que je vais la remplacer tant bien que mal. Vous ne m'écrivez que par nécessité, dites-vous? C'est aussi par _nécessité_ que je vous écris, mais elle est plus pressante pour moi: car elle m'oblige à vous envoyer trois grandes lettres par semaine. Voilà comment nos attachements sont faits: j'aime mieux le mien.

«Je ferai ce que Mme de Montmorency[75] désire. Quant à M. de Laval, son lit est tout prêt; il n'a qu'à revenir s'y coucher.

«Je connaissais la suppression de la _Gazette_. Cela lui sera plus commode pour parler du pape Castiglioni. Je vous ai tant rabâché de ma position que je ne vous en parlerai plus. Tenons-nous-en là: à la fin du mois, j'aurai mon congé, et nous sommes au 16. Je partirai, ou vous viendrez; voilà tout: vous n'aurez pas reçu cette lettre que la chose sera décidée.

«La _Quotidienne_ du 6, que j'ai reçue, dit que l'ordonnance pour la nomination de M. de Rayneval sera le 7 dans le _Moniteur_. Nous verrons bien; mais je n'y crois pas.»

LE MÊME.

«Rome, 18 avril 1829.

«Le courrier extraordinaire, parti avant-hier 10, vous a porté une lettre bien triste. J'étais découragé par la vôtre. Hier, vendredi saint, j'ai cru que j'allais mourir, comme votre meilleur ami. Vous m'auriez trouvé du moins ce trait de ressemblance avec lui, et peut-être vous nous auriez aimés ensemble. Aujourd'hui je suis très-bien; je ne puis rien concevoir à cet état de santé. Est-ce une humeur de goutte vague? Est-ce un avertissement de me préparer, et la mort me touche-t-elle de temps en temps avec la pointe de sa faux? Vous me trouverez bien changé. J'ai pris cent ans, et c'est un siècle d'attachement que je mets à vos pieds.

«Il y aura déjà longtemps quand vous recevrez cette lettre, que tous mes courriers seront arrivés à Paris. Vous aurez vu Givré et Boissy. Vous savez tout. Tout aussi sera décidé _provisoirement_ sur mon sort, car je ne crois pas que le ministère soit de nature à prendre un parti définitif, tant qu'il pourra reculer. Vos lettres me décideront à partir ou à vous attendre ici. Les choses vont si vite en France, que je suis persuadé qu'au moment où je vous écris, personne ne pense plus à _mon_ pape, que tout est dit à ce sujet, que toute la controverse des journaux est finie.

«_Messieurs du Courrier_ ont été bien peu raisonnables sur le discours du cardinal Castiglioni: un vieux prêtre, un cardinal romain pouvait-il dire autre chose, sinon que tout pouvoir vient de Dieu--ce qui d'ailleurs est vrai,--et devait-il parler comme moi? On gâte bien des choses par ces exagérations. C'est vouloir que tous les hommes, quelles que soient leurs habitudes, leurs moeurs, leurs patries, leurs années, aient le même langage. Tout pouvoir vient de Dieu, sans doute; celui des _républiques_ comme des _monarchies_, celui de la _liberté_ comme de la _royauté_. Messieurs du _Courrier_ n'ont pas été cette fois bons logiciens. Ce n'en sont pas moins de très-honnêtes gens que j'aime et estime.

«Pie VIII, vous pouvez le leur dire, est plus _constitutionnel_ que Léon XII. Il m'a dit en toutes lettres qu'il fallait obéir à la _monarchie selon la Charte_: vérité qui renfermait un compliment; et quant à nos divisions religieuses, il ne s'en mêlera d'aucune sorte et les renverra, pour être jugées, à la piété du roi.

«J'attends un courrier extraordinaire la semaine prochaine. Grâce, indifférence ou disgrâce, il faut bien qu'on me dise quelque chose et qu'on m'envoie un congé. Avant quinze jours, Rome ne sera plus qu'une vaste solitude. J'aimerais à me trouver alors dans ce désert avec vous.

«Je reçois votre petit mot du 3. Vous êtes mille fois trop bonne de tant vous occuper de mon _ministère_. Le 3, vous ne saviez pas la nomination de _mon_ pape, qui devrait hâter le projet de Hyde de Neuville, si quelque chose marchait naturellement dans ce monde. Mais qui sait si la chose qui devrait me couronner ne sera pas ce qui me rendra à ma pauvre petite infirmerie! Je ne rêve plus que mon jardin, bien que je ne sois pas Dioclétien. Je vois dans les journaux du 8, que l'amendement de la commission a été rejeté: j'avais toujours cru à cette victoire du ministère qui, loin de le fortifier, l'affaiblira, parce qu'il l'a remportée par le secours de ses ennemis.»

LE MÊME.

«Rome, ce 20 avril 1829.

«Vous jugez bien quelle a été ma surprise à la nouvelle du _retrait_ des deux lois[76]: l'amour-propre blessé rend les hommes enfants, et les conseille bien mal. Maintenant que va devenir tout cela? Les ministres essaieront-ils de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur succédera? Comment composer un ministère? etc. Je vous assure qu'à part la peine cruelle de ne pas vous voir, je me réjouirais d'être ici à l'écart, de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes ces déraisons: car je trouve que tout le monde a tort.

«Au milieu de cette bagarre, Boissy et Givré seront arrivés avec des dépêches qui auraient été dans un temps ordinaire de la plus haute importance, et qui auront paru bien peu de chose à des hommes qui s'en vont. Qu'importe un conclave passé, un pape nommé, à M. Portalis et à M. de Martignac aujourd'hui? Et à propos de cela, j'ai vu de bien grandes niaiseries dans le _Constitutionnel_[77], au sujet de moi et d'Albani. Il annonce que je suis _parti_, que Rome est consternée, etc.

«Le nouveau secrétaire d'État est un vieillard de quatre-vingts ans, très-peu _fanatique en quoi que ce soit_, avec lequel je suis en très-bonne intelligence, et qui abonde dans le sens français, précisément parce qu'il est accusé d'être Autrichien.

«Mais laissons cela; que vais-je devenir? J'attends d'heure en heure un courrier. Aurai-je un congé? dois-je en profiter ou rester ici en attendant les événements? m'appellera-t-on? si on m'appelle, puis-je entrer sans conditions d'hommes et de choses? Et tandis que je m'épuise en conjectures, il y a déjà douze jours que la loi a été retirée, et il y en aura vingt-quatre, quand cette lettre vous arrivera! Tout sera décidé depuis longtemps. Je perds mon temps et le vôtre à vous conter toutes ces inutilités.

«Il serait bien mieux de vous dire ce que le temps ne peut changer, ce qui est vrai à toutes les minutes, ce qui est à l'abri de tous les événements, de tous les caprices et de toutes les volontés des hommes: c'est que je vous aime, et que je n'ai besoin que de votre attachement, pour être heureux. Je vais sans doute recevoir bientôt des lettres de vous, soit par la poste, soit par quelque courrier extraordinaire. Hier, nous avons eu l'illumination de la coupole de Saint-Pierre, aujourd'hui la girandole au château Saint-Ange. Vous voyez que le monde va son train, et que le Tibre continue de couler, malgré le ministère, le côté gauche et le côté droit.»

LE MÊME.

«Samedi. Rome, le 25 avril 1829.

«Tandis que j'attends le courrier extraordinaire qui doit décider de mes résolutions, je m'occupe de donner à la grande-duchesse Hélène, mardi prochain, une petite fête dans les jardins de l'_Académie_. Ces jardins sont déjà à eux seuls une fête, et surtout dans cette saison. Nous aurons un déjeuner, de la musique dans les bosquets, les dames du pays, une improvisatrice, des proverbes, et un ballon. Vous voyez que le temps sera rempli. Après quoi, le rideau s'abaisse; je ferme ma porte et je vous attends dans ma solitude, ou je vais vous retrouver.

«J'attends aujourd'hui M. de Blacas qui va en France; nous aurons une querelle: je ne permets pas qu'on se mêle de mes affaires, et je suis le maître à Rome; M. de Laval était trop bon. M. de Blacas m'écrivait des lettres pour faire élire le cardinal _de Gregorio_, et il veut se donner l'air d'avoir dirigé l'élection du cardinal _Castiglioni_. Il voulait voir Pie VIII en secret, pour aller ensuite conter de belles choses: j'y ai mis bon ordre.

«La poste aujourd'hui n'a rien de vous. Une lettre embrouillée de Givré, datée du 13, me dit que le 16 il devait y avoir décision sur _l'intérim_: je n'en crois rien, car j'aurais déjà reçu le courrier qui m'annoncerait l'événement. Givré, excellent garçon et garçon de mérite, m'instruira mal, et vous instruira plus mal encore. Il n'y a pas de tête plus embarrassée; il a toujours l'air de garder un secret, de ne s'expliquer qu'à moitié et de faire des réticences. Il paraît croire à Rayneval: Dieu l'entende! Quel bon débarras pour moi, et quelle admirable occasion de rentrer pour jamais dans ma solitude! Allons, attendons un mot de vous pour vivre, lundi.»

LE MÊME.

«Mardi, le 5 mai 1829.

«Il faut que chacun subisse sa destinée. La vôtre est d'avoir toujours un de vos amis pour ministre. Voilà M. de Laval nommé[78], malgré le faible démenti du _Messager_ du 24 avril. Si la nomination n'est pas dans le _Moniteur_, c'est qu'il faut sans doute attendre le retour du courrier envoyé à Vienne. M. de Laval acceptera-t-il? Ce n'est pas là la question pour moi. Le choix est très-honorable. Je désire que M. de Laval en soit content, et s'en tire bien.

«À présent, j'espère que vous verrez que j'ai eu raison de ne pas faire trop tôt usage de mon congé. Cette impatience, peu digne de ma position, ne m'aurait mené dans tous les cas à Paris que quand la nomination était faite: j'aurais eu l'air pour les uns d'un intrigant trop pressé, et pour les autres d'un ambitieux _mystifié_. Maintenant, mon parti à prendre est le plus simple, le plus calme et le plus noble du monde: je n'envoie pas ma démission; je ne fais aucun bruit; j'ai un congé; j'en profite pour aller paisiblement à Paris, avec ma femme, quand tout est fini; et là, je vais mettre ma démission aux pieds du roi, lui rendre ses bienfaits, dont je crois n'avoir point fait un mauvais usage pour la gloire de son service, et m'expliquer avec lui.

«Vous sentez bien que si j'ai été mécontent de la conduite de mes amis dans les chambres, de leur peu d'amour du bien public, de leur humeur, de leur esprit tracassier, je dois être d'un autre côté averti que je ne puis être utile au gouvernement. Il a pris soin de m'instruire qu'il me jugeait incapable de le servir, puisque, après m'avoir pesé un mois dans la balance avec toutes sortes de personnages--au moment même où je réussissais à faire nommer le souverain pontife désiré par S. M.--il croit devoir aller chercher un ministre hors de toutes les probabilités politiques. Il a raison: je me faisais justice, en m'excluant moi-même, vous le savez, de la candidature. Mais enfin, il me fallait peut-être cette dernière leçon, pour apaiser les dernières bouffées de mon orgueil; je la reçois en toute humilité, et j'en profiterai.

«Je suis obligé d'attendre encore l'arrivée d'un courrier extraordinaire que M. le comte Portalis m'a annoncé par une de ses dernières lettres. J'ai présenté ce matin mes nouvelles lettres de créance à Sa Sainteté. Aussitôt le courrier annoncé arrivé, je remettrai les affaires à M. Bellocq, et je m'acheminerai pour Paris. Peut-être avant de quitter l'Italie, irai-je montrer Naples à Mme de Chateaubriand. Il y a un mal dans tout cela, c'est que la première année d'un établissement d'ambassadeur est ruineuse, et que les fêtes, que j'ai été obligé de donner à cause du conclave et de la présence de la grande-duchesse, ont achevé de m'écraser. Je sortirai de Rome pour entrer à l'hôpital. Malheureusement, mon édition complète est vendue, ma cervelle vide, et ma santé altérée; mais aussi, j'ai moins de chemin à franchir dans la vie pour arriver au bout, et je n'ai pas besoin d'embarquer tant de provisions sur un vieux vaisseau prêt à faire naufrage.

«Je ne compte plus sur vos lettres, car, bien mal à propos sans doute, vous me croyez parti. Je ne pourrai guère quitter Rome que dans une quinzaine de jours. Tout sera oublié, quand j'aurai le bonheur de vous revoir pour ne plus vous quitter.»

LE MÊME.

«Rome, ce 7 mai 1829.

«Les journaux arrivés ce matin apportent l'ordonnance qui nomme M. de Montmorency: cela tranche encore mieux la question. Je renonce à la course de Naples, et je vais faire mes dispositions pour partir pour Paris. _Pour Paris!_ Cela vous fait-il autant de plaisir qu'à moi? À bientôt! mais Bertin me dit que vous êtes souffrante?

«7 mai, au soir.

«Je pars pour la France: je vous ai écrit ce matin par la poste, et j'ai reçu ce soir votre petit mot par un courrier extraordinaire. Une dernière dépêche de Portalis m'a blessé, et il reçoit ma réponse par M. Siméon qui porte ce billet. Je serai à Paris du 20 au 25, pas avant, à cause de Mme de Chateaubriand. Envoyez, je vous prie, chercher Bertin; je ne puis répondre à ses deux dernières lettres; j'arrive, et nous causerons. Je vais vous voir; qu'importe le reste? À vous, et pour jamais!»

LE MÊME.

«Rome, samedi 9 mai 1829.

«J'ai pris congé du pape avant-hier. Je comptais pouvoir me mettre en route mardi soir 12, mais quand il faut mener une femme et des gens avec soi, les choses ne vont pas si vite. Les voitures ne seront pas prêtes mardi, et Mme de Chateaubriand a une violente attaque de ses maux. Nous serons retardés de quelques jours. Je vous ai écrit que je serais à Paris du 20 au 25: ne m'attendez que du 25 au 30, mais songez que, quand vous recevrez ce billet, je serai parti de Rome, et que j'aurai déjà franchi la moitié de ce terrible espace qui m'a si longtemps séparé de vous!

«Vous croyez que je m'entendrai avec M. de Laval; j'en doute. Je suis disposé à ne m'entendre avec personne, étant mécontent de tout le monde, et ne demandant que le repos et l'oubli. J'arrivais dans les dispositions les plus pacifiques, et les gens s'avisent de me chercher querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où la place a été prise, on m'annonce sèchement la nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à la fois. Mais pour devenir si plat et si insolent d'une poste à l'autre, il fallait un peu songer à qui l'on s'adressait, et M. Portalis en aura été averti par deux mots de réponse. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, et cela peut être l'oeuvre de Bourgeot ou de Rayneval! N'importe, je les retrouverai.»

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Rome, ce 10 mai 1829.

«Chère Madame, je ne veux pas qu'un de vos amis[79] quitte le lieu que j'habite, et où j'ai été heureuse de vous retrouver, sans vous porter une marque de mon souvenir; je désire aussi que vous soyez auprès de lui l'interprète de mes sentiments. Les aimables procédés se montrent dans les plus petites choses et se sentent aussi par ceux qui en sont l'objet, sans pouvoir bien les exprimer; mais la bienveillance qui a pu percer jusqu'à moi m'a laissé le regret de n'avoir pu connaître celui que j'ai su apprécier, et qui, sur une terre étrangère, me représentait si bien la patrie, du moins comme j'aimerais toujours à la voir, amie et protectrice. Je vais bientôt retourner dans mes montagnes, j'espère avoir là de vos nouvelles. Ne m'oubliez pas tout à fait; songez que je vous aime et que votre amitié a contribué à calmer une des plus vives douleurs de ma vie. Ce sont deux souvenirs inséparables: aussi ne doutez jamais des tendres sentiments dont il m'est doux de vous renouveler l'assurance.

«HORTENSE.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Rome, le jeudi 14 mai 1829.

«Des lettres de Vienne, arrivées ce matin ici, annoncent que M. de Laval a refusé. S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me semble que nous sommes tombés en paralysie, et que nous n'avons plus que la langue de libre. Attendez-moi toujours vers le 30. C'est toujours samedi prochain, après-demain 16, que je pars. Ce mot-là dit tout pour moi, puisque c'est vous voir! Je vous écrirai samedi un _dernier mot_ par la poste, en partant.»

LE MÊME.

«Rome, ce 16 mai 1829.

«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le coeur mal assuré.

«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire. Pendant trois ou quatre mois, je me suis déplu à Rome; maintenant, j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter vivement.

«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce, en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.

«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!»

LE MÊME.

«Lyon, dimanche 3 heures 1/2, 24 mai 1829.

«Lisez bien cette date. Elle est de la ville où vous êtes née! Vous voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est Hyacinthe que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet. Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome, ou vous qui me garderez à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui, je ne puis vous parler que du bonheur de vous revoir jeudi.

«Au surplus, si l'on m'attend avec impatience, j'ai bien peur de tromper tout le monde, car je ne suis content de personne. J'ai de dures vérités à dire; je les dirai d'autant plus aisément, que je ne demande et ne veux rien. Ma position est bonne. J'ai rendu un grand service; j'ai fait, dans un lieu où l'on croyait au repos absolu, une campagne difficile et glorieuse. On voulait m'oublier, et cela n'a pas été possible. Mon congé,--qui me laisse dans une indépendance absolue, et qui m'a été accordé avant que M. Portalis fût ministre,--me donne tout le temps de me prononcer à loisir et de prendre tel parti que je voudrai.

«Enfin, à jeudi. Le coeur me bat à la pensée de vous retrouver dans votre petite chambre. J'ai une lettre de la reine de Hollande pour vous. À jeudi: je n'ose croire à ce mot. Il n'y a que huit jours que je voyais encore les montagnes de la Sabine, et je vois celles du Bourbonnais! Du Tibre au Rhône, au Rhône dont vos premiers regards ont embelli les ondes! À jeudi!

LIVRE VIII

M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en se retrouvant à l'Abbaye-au-Bois. Il développait à Mme Récamier avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié, les arts; il transportait à Rome, il établissait au Capitole, dans une habitation qui l'avait charmé (le palais Caffarelli), Mme Récamier, M. Ballanche, M. Ampère, toute l'Abbaye-au-Bois.

M. Lenormant voyageait en Grèce, et sa jeune femme attendait à Toulon un bâtiment qui la transportât auprès de lui: raison de plus pour aller passer le temps de leur absence dans la ville des grands souvenirs et des beaux horizons; on serait sur leur route au retour. Quel admirable cadre à donner aux dernières scènes de sa vie que le séjour de la ville éternelle!

Mme Récamier écoutait ces projets sans y croire, mais ce rêve plaisait à sa pensée, et le bon Ballanche s'y laissait bercer comme elle.

C'est sous l'empire de ces impressions que Mme Récamier écrivait à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«1er juin 1829.

«Tu sais tous les détails de l'Abbaye, chère petite; M. Ballanche, Paul, M. Récamier, ont dû t'écrire de longues lettres. M. de Chateaubriand est arrivé depuis jeudi; j'ai été heureuse de le retrouver, plus heureuse encore que je ne le croyais; il ne me manque pour jouir de ce bonheur que de te savoir satisfaite; ton isolement pèse sur mon coeur. Je ne puis te donner de conseils dans l'incertitude où je suis moi-même. Si M. de Chateaubriand retourne à Rome, il est probable que j'y passerai l'hiver. Ma santé me forcera peut-être aussi d'aller cet été à Dieppe, pour les bains de mer. Mais, d'ici là, je serai fixée sur ton sort.

«J'attends ce matin M. de Chateaubriand, qui a une audience du roi et qui doit venir me donner tous les détails de cet entretien. Je vois assez de monde, M. Villemain que je trouve bien aimable, M. de Sainte-Aulaire, etc.; mais c'est l'arrivée de M. de Chateaubriand qui ranime ma vie, qui me semblait prête à s'éteindre. Mes impressions encore si jeunes me font mieux comprendre les tiennes; c'est une manière de plus d'être en sympathie avec toi, et c'est à moi que tu dois toutes les confidences de ton pauvre coeur.»

Le roi reçut M. de Chateaubriand à merveille, mais il lui demanda s'il comptait retourner bientôt à Rome. L'_intérim_ du ministère des affaires étrangères durait toujours; il était évident que le roi ne disposerait de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier; mais il était tout aussi évident que M. de Chateaubriand ne serait pas appelé à concourir à la formation d'un nouveau ministère.

En attendant qu'il retournât dans sa chère Rome, il résolut d'aller prendre les eaux des Pyrénées.

Avant son départ, Mme Récamier, qui savait avec quel regret il avait renoncé à faire jouer sa tragédie de _Moïse_, arrangea, pour l'en dédommager, une lecture de cette pièce, à laquelle on se plut à donner quelque solennité. La société la plus brillante fut convoquée, et se rendit avec empressement à une invitation qui faisait bien des envieux. Lafond, de la Comédie-Française, devait lire, et reçut, deux jours à l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'étudier. Ce public d'élite étant réuni, la lecture commença, et Lafond, malgré les défauts de son accent gascon, se tira convenablement du premier acte: on pouvait donc espérer que tout irait bien jusqu'au bout, la pièce renfermant de grandes beautés, et la versification étant pleine de vrai talent et de poésie. Mais Lafond n'avait étudié, n'avait regardé que ce premier acte; dès le second, il ânonne, hésite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais. Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimulé de M. de Chateaubriand, désespoir de Mme Récamier. M. de Chateaubriand, avec beaucoup de goût, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-même les deux derniers actes.

M. Ballanche faisait le récit de cette aventure à Mme Lenormant, retenue à Toulon par l'annonce de la prochaine arrivée en France de son mari, qu'elle avait dû rejoindre en Grèce.

M. BALLANCHE À Mme LENORMANT.

«28 juin 1829.

«[...] Hier, il y a eu l'assemblée la plus brillante à l'Abbaye-au-Bois. C'était pour la lecture de _Moïse_. Lafond lisait fort mal, parce que le manuscrit était mauvais; mais M. de Chateaubriand s'est mis à lire lui-même: ainsi l'intérêt a bien compensé ce qui pouvait manquer à la lecture. Toutefois, madame votre tante était sur les épines; mais soyez certaine que tout a été très-bien, que l'impression a été ce qu'elle devait tout naturellement être, c'est-à-dire une impression de complète admiration. Parmi les auditeurs, je me bornerai à vous citer MMmes Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin, Valery, Mérimée, Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie, MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont, le baron Pasquier, Mme et Mlles de Barante et Mlle de Sainte-Aulaire, Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous donner la liste complète, car elle était fort belle. M. de Chateaubriand a été d'une grande perfection. Il n'a point eu de mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient quelquefois estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez, beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports...»

La saison des eaux étant arrivée, Mme Récamier partit avec M. Ballanche pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle écrivait de Dieppe à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«Dieppe, 10 août 1829.

«Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de temps. J'ai écrit à ton mari, en lui envoyant une lettre que j'avais reçue de M. de La Rochefoucauld; il en sera sûrement content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un nouveau ministère, il serait complétement _ultra_: dans cette supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission, et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la demande de M. Lenormant; voilà ce que nous avons à craindre, et cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais pas des dangers pour la France, ou du moins une direction inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir; enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

«Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des illuminations, des spectacles; deux des fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espère que tu seras plus heureuse que moi!

«Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries; c'est par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la carrière de M. Lenormant. Si nous ne réussissons pas, la résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons tous dans quelques semaines.

«J'ai rencontré ici Léonie de B.: elle croyait que tu avais épousé un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus spirituelle. Je crois cette pauvre Léonie fort ennuyée de rester fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plaît pour elle-même, et surtout à cause de son frère; mais je passe presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une espèce de tour où il a la vue de la mer, il travaille à sa _Palingénésie_ et me paraît le plus content du monde.

«Le pauvre Ampère est parti pour Lyon; son père donne de vives inquiétudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il m'a accompagnée, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu'à la première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées, nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés, nous avons soupé, nous avons lu, puis il m'a quittée pour rejoindre son père. Il a voyagé la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au milieu de tous ses ennuis.

«Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désoeuvrée; si M. Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je compte sur ton talent pour déchiffrer mon griffonnage. Je t'embrasse et je t'aime.»

Quand Mme Récamier écrivait cette lettre, on ignorait encore à Dieppe la formation du ministère Polignac qu'une ordonnance royale avait institué la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilité de cette combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrénées la formation du nouveau cabinet, et en comprit à l'instant toutes les conséquences. Revenu à Paris, il eut le désir de voir le roi et de lui parler des dangers que pouvait faire courir à la France et à lui-même l'impopularité de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et donna sa démission, comme Mme Récamier l'avait prévu.

En présence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre aucune faveur, M. Lenormant, venu à Paris pour solliciter une prolongation de séjour en Grèce, renonça même à la demander, et Mme Récamier vit de nouveau tous les siens groupés autour d'elle: c'est ainsi que se passa l'hiver.

M. Récamier, malgré la force de sa constitution, commençait à sentir l'atteinte des années; depuis la mort de son beau-père, il était venu demeurer chez Mme Lenormant, sa nièce, et chaque jour toute la famille, y compris le jeune ménage et M. Ballanche, se réunissait à dîner à l'Abbaye-au-Bois. Fidèle jusqu'au bout à la bienveillance parfaite de son caractère, à la bonté de son coeur, aux habitudes mondaines de sa vie, à l'insouciance de son humeur, malgré les quatre-vingts ans qu'il allait accomplir, M. Récamier continuait de passer toutes ses soirées dehors. Ses matinées s'écoulaient à la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien quartier de ses affaires, où il avait conservé une espèce de petit salon qui lui servait à recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis, d'anciens et de nouveaux clients que, malgré ses revers, il trouvait encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine auxquelles il était sujet. Au milieu de la suffocation qu'il éprouvait, M. Récamier témoigna le désir d'être transporté à l'Abbaye-au-Bois, se flattant d'y respirer plus librement; on céda à ce voeu, et on l'établit dans le salon même du grand appartement que sa femme habitait. C'est là qu'entouré de tous les siens, et gardant sa sérénité jusqu'au dernier moment, il succomba, malgré les secours les plus éclairés que lui prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Récamier, le 19 avril 1830.

Il était difficile de rencontrer moins de rapports de goût, d'humeur, d'esprit et de caractère que n'en avaient entre eux M. et Mme Récamier; une seule qualité leur était commune, c'était la bonté; et néanmoins, dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie ne cessa jamais de régner. En le perdant, Mme Récamier crut perdre une seconde fois son père. Dans cette douloureuse circonstance, elle reçut de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«22 avril 1830.

«Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en supplie, à M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je serai toute à vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne pas quitter mes amis, et j'espère que vous ne doutez pas de mes tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en éprouve toute la sincérité.»

À plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne pouvait-il rester étranger à ce chagrin; Adrien de Montmorency lui écrivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Londres, 8 avril 1830.

«Quel que soit le silence qui règne entre nous depuis quelques mois, ma vieille amitié ne saurait le supporter dans un moment où vous venez d'éprouver un coup très-sensible.

«La perte que vous avez faite, tous les souvenirs qu'elle soulève dans ma pensée, m'engagent à vous entretenir de mes impérissables sentiments. Il y a en vous quelque chose d'élevé, de délicat, de généreux, qui aura vivement agité votre coeur dans ces dernières circonstances.

«J'espère aller avant un mois à Paris, si les affaires me le permettent, ce qui est une incertitude jusqu'aux derniers instants. Nous nous reverrons, chère amie, nous rafraîchirons, nous ranimerons cette amitié, cette intimité de tant d'années. Il n'y a de doux, de consolant, et je dirais même d'honorable, que la suite et la persévérance des sentiments. On m'arracherait plutôt le coeur que le souvenir de vous avoir tant et si longtemps aimée. J'ai pu, je pourrais encore me plaindre, par la raison que j'attache une importance extrême à toutes les impressions que je reçois par vous.

«J'ai eu de vos nouvelles par ma tante et par notre commune amie, Mme de Boigne.

«Je n'ai sur tous vos amis, sur ce qui vous apprécie, vous admire et vous entoure, qu'un seul avantage, c'est celui de vous avoir aimée avant qu'ils vous connussent.

«Un petit mot de réponse bien aimable, délicat, mais aussi bien réservé, comme vous écrivez; et ne doutez jamais de mon inaltérable intérêt.»

La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'était transportée de nouveau à Dieppe, dont les bains étaient ordonnés à Mme Récamier; celle-ci y retrouva un homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en relation, et dont les brillantes facultés faisaient déjà pressentir la prochaine renommée. L'abbé Lacordaire n'avait point encore révélé le don de sublime éloquence que le Ciel a mis dans son âme; mais ardent, plein de foi, joignant la plus noble figure aux plus rares qualités de l'esprit, il était impossible d'être plus aimable que ne l'était alors celui auquel une célébrité éclatante devait s'attacher sous la robe de dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale, toujours brillante, était remarquable par la grâce et la gaieté. Il était extrêmement apprécié par Mme Récamier et par tout son entourage.

M. de Chateaubriand vint à son tour rejoindre son amie au bord de la mer. Il y était arrivé depuis quelques heures seulement, lorsque la nouvelle des funestes ordonnances, rendues le jour même où il avait quitté Paris, lui fut annoncée par M. de Boissy. Il revint immédiatement à Paris, et peu d'heures après, Mme Récamier, inquiète des amis dont elle était séparée, de sa nièce accouchée depuis quelques semaines et demeurée dans la capitale, convaincue, comme M. de Chateaubriand, qu'un mouvement terrible, une révolution peut-être, allait éclater dans Paris, en reprit sans hésiter le chemin.

Elle y rentra le 30, et fut obligée de laisser sa voiture à La Chapelle-Saint-Denis et de traverser à pied, avec sa femme de chambre et M. Ampère, toute la distance qui sépare La Chapelle-Saint-Denis de l'Abbaye-au-Bois. Les barricades debout à tous les coins de rue rendaient ce trajet encore plus fatigant.

Avant de savoir qu'elle avait quitté Dieppe, M. de Chateaubriand lui avait écrit dans cette ville une lettre qui, par suite de l'interruption des courriers, ne parvint que bien des jours après à sa destination. M. de Chateaubriand l'ayant reproduite dans ses Mémoires, nous n'en donnerons ici qu'un extrait.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Jeudi matin, 29 juillet 1830.

«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers ne partent plus. Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les coups de fusil: il paraît qu'on s'organise et que la résistance continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le résultat immédiat--sans parler du résultat définitif--du parjure dont les ministres ont donné le tort, au moins apparent, à la couronne.

«La garde nationale, l'école Polytechnique, tout s'en est mêlé. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé Mme de Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le 5e de ligne, a déjà passé du coté de la Charte. Certainement M. de Polignac est bien coupable: son incapacité est une mauvaise excuse; l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à Saint-Cloud et prête à partir.

«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la Charte, pas plus le pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire ni à faire, attendre et pleurer sur mon pays.

«Midi.

«Le feu recommence: il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite[82] commence à s'insurger. On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général Gérard, le duc de Choiseul et M. de Lafayette.

«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en état de siége. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. Dieu vous protége! nous nous retrouverons!

«Vendredi.

«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir... Tout est fini: la victoire populaire est complète; le roi cède sur tous les points: mais j'ai peur qu'on n'aille maintenant bien au delà des concessions de la couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît; nous en causerons quand vous serez arrivée. Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»

Averti de l'arrivée de Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois et des fatigues inouïes de son voyage, M. de Chateaubriand lui écrivait:

LE MÊME.

«31 juillet 1830.

«Je venais d'écrire à votre nièce que vous arriveriez _au moment le plus inattendu_: vous voyez comme je vous connais. J'ai été _traîné hier en triomphe par les rues_; je n'ose plus sortir aujourd'hui. Venez donc quand vous aurez dormi. Malheureusement on ne peut aller qu'à pied. J'ai les choses les plus importantes à vous dire. J'espère que je vais jouer un rôle digne de vous et de moi, mais qui me fera peut-être massacrer. Vous sentez ce que j'ai à souffrir des terreurs de Mme de Chateaubriand. Dormez, et ne venez que quand vous serez bien reposée.»

Nous n'avons nullement la prétention de faire le récit de la révolution de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais occupé des événements politiques que dans la mesure de l'influence qu'ils ont exercée sur la vie de Mme Récamier et sur celle de ses amis.

Dominée par ses affections et méprisant l'intrigue, dépourvue d'ambition, mais animée du plus sincère amour de son pays, Mme Récamier avait un vif sentiment de la liberté. Son caractère, dont la douceur et la bonté formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier empire, et bannie par ce régime dont la persécution s'étendait à tous ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en sympathie, parce qu'il garantissait à la fois la liberté du peuple, la dignité du pouvoir et l'ordre de la société, fut celui de la Restauration; cette époque fut celle où Mme Récamier vit arriver d'intimes amis au pouvoir. Éprouvée par des revers de fortune auxquels son opposition au régime impérial n'avait pas été tout à fait étrangère, elle ne profita jamais, ni pour elle-même, ni pour les siens, du crédit de ces mêmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indépendance et la fierté; la liberté dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit constamment usage, c'était le droit de rester fidèle à tous les vaincus, de reconnaître et de respecter la sincérité et la bonne foi dans les opinions les plus opposées à la sienne. Avec des principes arrêtés, elle sut être indulgente pour les personnes.

La chute de la branche aînée des Bourbons condamnait à la vie privée M. de Chateaubriand et la plupart des amis de Mme Récamier; elle renversait l'édifice auquel ils avaient coopéré avec patriotisme et dévouement: on ne serait donc pas sincère, si l'on ne disait que la révolution de Juillet parut, à Mme Récamier et à ceux qui formaient le cercle d'élite qu'on désignait par le nom l'_Abbaye-au-Bois_, un événement douloureux et fatal: mais on espérait encore qu'il en sortirait du bonheur et du repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rêves de perfectionnement moral, si sincère dans sa passion de voir s'opérer l'alliance de l'ancien régime et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'espérance, après y avoir travaillé dans ses divers écrits politiques.

Il s'exprimait ainsi dans une lettre de cette époque:

«Quant à moi, ma thèse est bien faite, j'ai renoncé à une de mes idées, celle qui a rempli ma vie. J'ai cru à la possibilité du progrès par la voie d'_évolution_, mais je vois bien à présent qu'il n'en est point ainsi dans les choses humaines, et qu'elles procèdent par voie de _révolution_. Ainsi les cataclysmes ne peuvent s'éviter dans le monde social, pas plus que dans le monde physique.»

La partie plus jeune de la société de l'Abbaye-au-Bois ne jugeait point la révolution au même point de vue. M. Ampère, ami de Carrel, lié avec MM. Thiers et Mignet, avait adopté sans restriction les tendances réputées alors les plus libérales; M. Lenormant, qui avait travaillé au _Globe_, mais dont les opinions étaient plus exactement représentées par la _Revue française_, recueil qui ne fit jamais d'opposition systématique aux Bourbons, était d'ailleurs uni par une vive admiration et une affection vraie à M. Guizot. Son respect était grand pour le vieux roi et sa famille; mais il accueillait, avec tout l'entrain de la jeunesse, la perspective d'un ordre de choses où la part serait plus largement faite à liberté.

Mme Récamier, avec son impartialité ordinaire, restait l'arbitre et le lien entre ces opinions opposées.

On sait quel fut le noble langage de M. de Chateaubriand à la Chambre des Pairs; et maintenant que nous sommes hors du mouvement, des illusions, des violences et des ambitions des partis, il faut reconnaître que lui seul avait raison. Il protesta en termes admirables pour les droits méconnus d'un enfant, et après s'être dépouillé de tous les titres, honneurs et pensions qu'il ne pouvait tenir que de la monarchie légitime, il publia sa brochure: _De la Restauration et de la Monarchie élective_; puis il partit pour la Suisse avec Mme de Chateaubriand.

Le duc de Laval se trouvait à Paris au moment des trois journées; placé dans une position moins éclatante aux yeux du public que l'illustre écrivain dont il partageait les convictions, il fit son renoncement avec plus de modestie, et ne le fit pas moins complet: lui aussi il abandonna promptement Paris pour s'en aller aux Eaux d'Aix. De cette ville, il écrivait à Mme Récamier:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Aix en Savoie, 5 septembre 1830.

«Me voici dans ce lieu que nous avons habité ensemble il y a vingt-un ans passés. Quels souvenirs et quel avenir! Quelle confusion d'idées et de sentiments! Il faut refouler dans son coeur tout ce que le passé, et le présent, et cet avenir redoutable, m'inspirent.

«Avec de la générosité dans l'âme, et peut-être de la justice, vous m'écririez quelquefois, vous sauriez vaincre cette répugnance à ouvrir votre pensée par lettres. Cette pensée, partout où elle se porte, est toujours si juste, si bien appliquée aux circonstances que vous traitez, aux personnes à qui vous vous adressez, que ce serait merveille que de recevoir de cette main une lettre tous les quinze jours. Le joug ne serait pas lourd, que de faire cet effort deux fois par mois. Pourquoi ne le feriez-vous pas?

«M. de Lamartine était parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est dommage. Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec moi, sous moi, celui[83] qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours à respecter; il avait parlé d'une certaine lettre[84] qu'il a lue ici avec une bienveillance, une exaltation de poëte; il comptait en imiter la conduite et l'esprit. Il est allé en Bourgogne où les séductions viendront le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier.

«M. Frayssinous, l'homme de sa robe le plus modéré, le plus consciencieux, le plus appréciateur des temps et des nécessités, est ici. Nous sympathisons beaucoup. Ce n'est pas non plus de l'opposition, c'est le respect de soi-même, c'est la reconnaissance, et avant tout l'effroi de l'ingratitude, qui ont porté ses pas jusqu'ici.

«Adieu! Soyez heureuse, si vous le pouvez. Répondez-moi à Genève, où je serai de retour dans une douzaine de jours. Mes bons souvenirs à M. Ballanche et à ce qui est bienveillant pour moi autour de vous.»

Les lettres que M. de Chateaubriand, pendant son séjour en Suisse, écrivit à Mme Récamier, ont été imprimées dans le 10e vol. des _Mémoires d'Outre-Tombe_. «Je n'avais pas copie de ces lettres, dit l'illustre écrivain: Mme Récamier a eu la bonté de me les prêter.» Nous les avons collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les trouvons reproduites avec une fidélité scrupuleuse. Il n'y a donc pas lieu, comme pour les lettres de Rome, à une comparaison intéressante entre le premier jet et l'arrangement postérieur. C'est ce qui nous décide à les omettre ici, malgré l'intérêt qu'elles présentent. D'autres lettres de la même époque, et notamment celles de M. de Chateaubriand à M. Ballanche, pourront, jusqu'à un certain point, en tenir lieu.

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

«Aux Roches, 19 juin 1831.

«Madame,

«J'ai reçu hier votre lettre de samedi matin: mon fils viendra passer aujourd'hui quelques heures aux Roches, je lui remettrai l'article de Nodier, avec _injonction_ de le donner à l'impression demain lundi; il paraîtra mardi matin. Si j'avais été à Paris, vous l'auriez lu ce matin.

«Soyez bien convaincue, Madame, que je ne perdrai jamais un instant pour faire ce que vous désirez.

«Je n'ai encore reçu qu'une lettre de Genève[85]; elle est, comme celles que vous avez reçues, fort triste, mais pas plus que les affaires publiques, qui me paraissent tout à fait désespérées.

«Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles journées n'amènent point l'effroyable dénoûment que je redoute!

«J'irai mardi passer quelques heures à Paris. Je descendrai des Roches à l'Abbaye-au-Bois. Je reçois, Madame, avec bonheur, avec fierté, l'expression du sentiment que voulez bien me témoigner. J'en suis digne, s'il ne faut, pour le mériter, qu'un dévouement absolu.

«Je suis avec respect, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

«BERTIN.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. BALLANCHE.

«Genève, 12 juillet 1831.

«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait écrire, écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, _ventrues_ et _reventrues_. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma _gloire_. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal: car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie: je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens votre _Vision d'Hébal_ est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME AU MÊME.

«31 juillet 1831.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre sur lettre à l'Abbaye-au-Bois, pour demander compte du silence. Cette fois, je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la santé de Mme de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais, si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront finies et nous ne nous quitterons plus.

«Je vous embrasse. Mme Lenormant a dû être bien tourmentée. Au moins, si tous ces rhumatismes étaient tombés sur moi!

«Ne manquez pas de m'écrire.»

LE MÊME AU MÊME.

«3 août 1831.

«Dieu vous bénisse pour votre bonne nouvelle, mon cher ami. Notre amie voulait m'écrire; je la supplie de n'en rien faire; je serai bientôt à Paris. Mais vous, écrivez-moi de temps à autre: je ne puis encore fixer le jour de mon départ, Mme de Chateaubriand étant malade; je vous l'écrirai. Me voilà heureux, et bien plus heureux que si c'était moi qui renaissais à la vie. Je vous embrasse tendrement et cordialement.

«CHATEAUBRIAND.»

«Mme Salvage est arrivée; je l'ai reçue le mieux que j'ai pu.»

M. de Chateaubriand revint à Paris le 11 octobre 1831, et publia à son retour de Suisse sa brochure en réponse à la proposition Baude et Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.

Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que refléter fidèlement le pêle-mêle de la situation et le trouble des esprits. MM. de Broglie, Guizot et Périer, y siégeaient à côté de MM. Dupont de l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer longtemps, et bientôt une administration prise tout entière dans la nuance du mouvement remplaça le ministère qui avait dès le premier jour arboré le drapeau de la résistance à l'esprit révolutionnaire. M. Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministère, avait appelé M. Lenormant à le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M. Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrière scientifique et littéraire que Mme Récamier préférait infiniment lui voir suivre. Il fut nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal.

Nous devons rendre ici témoignage à la vérité: la tolérance dont M. de Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans réserve. Jamais, malgré la divergence de leurs opinions et en présence même des événements qui excitèrent le plus la désapprobation et la violence de son langage imprimé, la bienveillance qu'il daignait montrer à M. et à Mme Lenormant et à M. Ampère ne fut, je ne dirai pas moindre, mais attiédie.

En se reportant par la pensée aux années qui suivirent immédiatement la révolution de Juillet, on peut se rappeler quelle était la vivacité des opinions, combien la société était divisée, quelles inimitiés et quelle aigreur y régnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'âme équitable et bienveillante de Mme Récamier devait souffrir: malgré ses efforts pour concilier, elle ne réussissait qu'imparfaitement à modérer dans son salon les vivacités de l'esprit de parti. Tandis que M. de Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient rompu avec le régime issu de la révolution, d'autres personnes, chères aussi à Mme Récamier, avaient embrassé la cause du nouveau gouvernement. De ce nombre était la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Récamier avait une affection profonde, et dont l'amitié, mêlée aux souvenirs de tant d'années écoulées, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.

Mme de Boigne était intimement liée depuis l'enfance avec Mme la duchesse d'Orléans, devenue la reine Marie-Amélie. Au moment de l'émigration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouvé à la cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline, séduite par la grâce et la beauté enfantine de Mlle d'Osmond, avait assuré à sa famille, privée de ses biens et forcée de vivre hors de France, une pension destinée à l'éducation de la jeune personne, pension qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de reconnaissance explique du reste une intimité qu'auraient suffi à faire naître des rapports de goûts, et que justifiaient les rares et hautes vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.

M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le _Journal des Débats_ soutenir le nouveau trône. On comprend, en effet, que de bons esprits songeassent à défendre la cause de la France, et, dans le naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux. Casimir Périer s'était noblement dévoué à cette tâche, et l'amitié très-vraie, l'estime profonde que Mme Récamier et M. Ballanche avaient vouées à Augustin Périer, frère aîné de cet homme d'État illustre, leur faisaient suivre avec un intérêt plus particulier les efforts courageux de sa politique. Mais, comme l'a très-bien dit un homme[86] d'un esprit supérieur, ami comme nous de la Restauration, «M. Périer mort, on put apprécier ce que vaut un homme, même dans une société aussi profondément démocratique que la nôtre. Dès que cette forte main cessa de peser sur les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils se détendirent d'eux-mêmes. Tout s'en fut à la dérive. Une insurrection légitimiste éclata dans la Vendée, une insurrection républicaine dans les rues de Paris. La révolte vaincue, le gouvernement crut se donner de la force en mettant Paris en état de siége, et MM. de Chateaubriand et Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa faiblesse.»

L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble à Mme Récamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la trouva dans un état d'exaspération et d'inquiétude inouï. Elle portait à M. de Chateaubriand une affection passionnée et n'avait jamais su dominer sa très-vive imagination: elle ne doutait pas que _Philippe ne voulût faire empoisonner son mari_. Elle aurait désiré qu'il ne prît d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter à la préfecture de police, où il était détenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par lui rendre sa raison, et la détention, d'ailleurs fort adoucie par les égards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable procédé à l'égard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, était une faute et une maladresse.

M. de Chateaubriand avait été arrêté le 16 juin; le lendemain 17 le _Journal des Débats_ contenait l'article que voici:

«On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des Débats_. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à conspirer.

«Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté.

«Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne conspire pas. Dans sa prospérité, M. Hyde de Neuville, comme M. de Chateaubriand, a été notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyauté de caractère de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit montré plus passionné pour la gloire et le bonheur de la France, pour toutes les idées nobles et généreuses? M. Hyde de Neuville a fait partie de ce ministère, le dernier sous lequel la Restauration ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique et glorieuse tâche de réconcilier le trône avec la liberté. Il fut disgracié dès que la royauté voulut sérieusement renverser la Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels que puissent être les regrets, les voeux même de M. Hyde de Neuville, certainement, il ne conspire pas.

«Nous n'avons pas l'honneur de connaître intimement M. le duc de Fitz-James, mais l'élévation de son caractère, que révèlent ses discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus être coupable que ses deux compagnons de captivité.

«Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre défenseur de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre asile qu'une prison.»

M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une situation extrêmement délicate. Il était loin, on vient de le voir, d'abandonner l'homme éminent, objet de cette étrange persécution; mais il ne voulait pas davantage déserter le nouveau drapeau qu'il avait adopté, et le combat de ces deux sentiments, également vifs dans son âme, le mettait à la torture.

Il craignait de ne satisfaire qu'à demi son ancien ami, et adressait, le 18 au matin, le billet suivant à Mme Récamier, sur la raison et l'équité de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand:

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

«18 juin 1832.

«Madame,

«J'ai eu tout le temps de réfléchir pendant cette longue nuit au parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir et l'amitié. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des hommes.

«Je n'espère qu'en vous, en vous seule!

«Vive reconnaissance, respectueux dévoûment.

«BERTIN.

«_P. S._ Je serai à dix heures à la préfecture. Mon fils n'a pas vu M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le _National_.»

La lettre dont il est fait ici mention était de M. de Chateaubriand. M. Bertin la trouvait trop vive; il l'inséra dans les _Débats_, où on pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont l'auteur ne se montra pas satisfait.

Cette terrible année 1832 devait être signalée par tous les fléaux. L'insurrection ensanglanta les rues de Paris après l'explosion du choléra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la rue de Sèvres en particulier, fut un des quartiers les plus ravagés par l'épidémie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifié, Mme Récamier, dont l'âme était inébranlable devant le danger, que l'on a vue prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du choléra. Elle quitta momentanément l'Abbaye-au-Bois à la reprise du fléau, et s'établit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce mystérieux fléau, avait été beaucoup plus épargnée que la rive gauche de la Seine.

Après des secousses et des calamités de tant d'espèces, l'âme et la santé également ébranlées, Mme Récamier se décida, au mois d'août et avant de rentrer à l'Abbaye-au-Bois, à faire un voyage en Suisse. Elle devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui déjà parcourait les montagnes, et elle se rendit à Constance avec Mme Salvage.

Le château d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait acheté et arrangé, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a été plusieurs fois question dans les lettres que nous avons citées, domine le lac de Constance. Il était impossible à Mme Récamier de voyager en Suisse sans accorder quelques jours à une personne aimable et bonne, à laquelle on était d'autant plus tenu de témoigner des égards que sa position était plus difficile, et dont on pouvait sans arrière-pensée courtiser l'infortune, car rien alors n'était plus improbable qu'un retour de l'héritier de Napoléon à la suprême puissance.

La duchesse de Saint-Leu avait, l'année précédente, perdu son fils aîné Napoléon: celui-là même qui, en 1824, avait épousé à Florence sa cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers, Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur aînée en 1822, l'intervention de Mme Récamier avait été invoquée afin d'obtenir du gouvernement français, en faveur du jeune ménage, une prolongation de séjour à Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une grande courtoisie à se prêter à ce désir. M. de Chateaubriand, à son tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois l'occasion de montrer sa bienveillance à la reine Hortense et à d'autres membres de la famille proscrite.

On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part active au soulèvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment où cette tentative d'insurrection était réprimée par les Autrichiens, que le prince Charles-Napoléon mourut à Forli, le 17 mars, d'une rougeole, dont son plus jeune frère Louis fut lui-même atteint. Pour soustraire ce fils aux dangers qui le menaçaient, la reine Hortense l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgré l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint à Paris, vit le roi Louis-Philippe et son ministre M. Périer. Elle trouva dans le roi d'abord, et dans son gouvernement, tous les égards dus au malheur et au dévouement d'une mère. Elle reçut même du roi toutes les offres personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas à ce que le séjour de la duchesse et de son fils se prolongeât au delà d'une semaine. Mme Récamier ne vit pas la reine Hortense pendant son séjour à Paris en 1831; elle n'en fut même avertie que plus tard par Mme Salvage.

Quoi qu'il en soit, la situation de la duchesse de Saint-Leu s'était aggravée par l'immixtion de ses fils aux troubles des Légations, et la douloureuse circonstance de la mort du prince Napoléon, que Mme Récamier avait connu à Rome en 1824, jeune, généreux et enthousiaste, était un motif de plus pour la déterminer à donner quelques jours à l'exilée d'Arenenberg.

M. de Chateaubriand, qui rejoignit son amie à Constance, accepta avec elle un dîner chez la duchesse de Saint-Leu. Il a raconté cet incident de son voyage en Suisse dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_.

La reine Hortense mit une gracieuse coquetterie dans l'hospitalité d'un moment que le hasard lui faisait offrir au fidèle serviteur des Bourbons, à l'ancien ministre de Louis XVIII, à l'auteur de l'immortel pamphlet qui avait si puissamment aidé à la chute du premier empire. Elle lut à Mme Récamier et à M. de Chateaubriand quelques fragments de ses propres Mémoires. Son établissement à Arenenberg était élégant, large sans faste, et ses manières à elle, simples et caressantes. Elle affichait, trop peut-être pour qu'on y ajoutât une foi entière, le goût de la vie retirée, l'amour de la nature et l'aversion des grandeurs. Ce ne fut pas sans quelque surprise, après toutes ces protestations de renoncement aux illusions de la fortune, que les visiteurs s'aperçurent du soin que la duchesse de Saint-Leu et toutes les personne de sa maison mettaient à traiter son fils, le prince Louis, en souverain; il passait partout le premier.

Le prince, poli, distingué, taciturne, parut à Mme Récamier tout différent de son frère aîné. Il fit pour elle à la _sépia_ une vue du lac de Constance dominé par le château d'Arenenberg. Le premier plan est occupé par un pâtre adossé à un arbre, qui garde son troupeau et joue de la flûte.

Ce dessin, gracieux souvenir du passage de Mme Récamier chez la reine Hortense, emprunte un intérêt historique aux circonstances de la destinée du prince Louis-Napoléon. La signature de l'auteur a été apposée, depuis dix ans, à toute autre chose qu'à des bergeries.

À la fin de 1833, la duchesse de Saint-Leu se décida à publier sous ce titre: _La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant l'année_ 1831, un fragment de ses Mémoires. Tandis qu'elle s'occupait à en revoir l'impression, elle écrivait à Mme Récamier:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 27 octobre 1833.

«Je ne veux pas laisser partir notre amie commune[87] sans vous parler de mes sentiments pour vous et du plaisir que j'aurais à vous revoir ici. J'espère que ce sera chez moi que vous viendrez dorénavant. Mme Salvage vous dira que j'ai pris mon grand parti de faire publier mon triste voyage en France. Je l'ai écrit cet hiver pour moi seule. Depuis que je l'ai lu, on me force à le rendre public; j'ai cédé, non sans peine, car je vous ai dit l'effet que je ressens lorsque je mets tout le monde dans la confidence de mes idées et de mes impressions. Il me semble que ce soit voler aux personnes que j'aime et que je distingue une confiance qui ne doit pas être jetée à chacun; c'est m'ôter aussi le plaisir des _a-parte_.

«J'éprouve d'avance un si grand embarras de cette publication, que je ressemble assez à une personne qui se déciderait à se montrer toute nue, sans se croire positivement bossue. Vous m'avouerez qu'il faut du courage, car la position est gênante. Enfin j'ai dit oui, et je dois supporter tous les inconvénients attachés au titre d'auteur. Je n'ai rien composé pourtant, et je me mets en danger d'être sifflée. Ce ne sera pas par vous, j'en suis bien sûre, et il m'est doux au contraire de penser que votre coeur comprendra le mien, et que vous porterez de l'intérêt à des douleurs que vous connaissez déjà.

«Grâce à vous, vos amis seront indulgents: voilà déjà bien de quoi me rassurer. Parlez-leur de moi, je vous prie, et recevez l'assurance de mes tendres sentiments.

«HORTENSE.»

M. Ballanche, resté à Paris avec M. et Mme Lenormant, était condamné à tous les ménagements d'une convalescence: car, sans avoir subi l'épidémie régnante, sa santé, toujours extrêmement frêle, avait été fort mauvaise toute cette année là.

Il adressait à la personne dont il lui était si pénible de ne point accompagner les pas des lettres fréquentes; nous citerons celle qui suivit immédiatement le départ.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«18 août 1832.

«Onze heures sonnent, je n'ai point encore de vos nouvelles: demain les inquiétudes commenceraient. Mme Lenormant vous a écrit hier et vous a donné des nouvelles de toute sa famille. Quant à moi, le mieux continue; je commence à marcher, mais je ne veux pas abuser de ces premiers essais de mes forces.

«J'ai vu hier au soir M. de Latouche, nous avons beaucoup parlé de vous, nous avons aussi parlé de M. de Chateaubriand. Il m'a dit combien il préférerait que, sûr de sa renommée, M. de Chateaubriand l'acceptât purement et simplement. Il pense que Paris est encore la meilleure des retraites; que là il est mieux à sa place, beaucoup mieux, qu'il ne le serait partout ailleurs; qu'on lui saurait gré d'y consacrer son temps à sculpter en silence le dernier monument qu'il prépare, etc., etc.

«Il désire, et en cela je le crois l'expression du grand nombre, il désire que lui et vous, on vous sache à Paris cet hiver: lui, faisant ses Mémoires, vous, conciliant tous les partis, poétisant tous les sentiments.

«Le poëme de Sigour[88] est dans la _Revue des Deux Mondes_: je suis bien curieux de savoir l'effet que produira cette lecture sur les personnes qui ne connaissent pas encore le poëme.

«Un article sur l'_Homme sans nom_ vient de paraître dans la _Quotidienne_. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne suis pas de nature à être compris par beaucoup de gens. On renvoie l'auteur d'_Antigone_, d'_Orphée_, de l'_Homme sans nom_, par-devant M. Cousin.

«Hier, j'ai passé la soirée chez M. et Mme Lenormant avec Ampère. Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes pensées de retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.

«Nous nous désolions d'être sans lettre, au moment où je reçois la vôtre. Mille et mille actions de grâces! Nous sommes d'autant plus reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez à écrire; c'est du dévouement. J'en prends bien ma bonne part, puisque c'est à moi que vous avez écrit le premier.

«Vous êtes mille fois trop bonne de vous occuper de ma réclusion. Ce n'est pas là le fâcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est la pensée de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de Delphes.»

Après sa visite au lac de Constance, Mme Récamier se rendit avec M. de Chateaubriand à Genève. Elle fit un pieux et douloureux pèlerinage au château de Coppet et au tombeau de Mme de Staël, et revint à Paris au mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils abandonneraient la France, ou reviendraient à leurs pénates de la rue d'Enfer, étaient restés à Genève.

Le cabinet qu'on a nommé le ministère du 11 octobre venait de se former; après les hésitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort de Casimir Périer, inquiétait tous les bons esprits, il donnait enfin au gouvernement nouveau l'appui de talents éclatants, et, dans la personne de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de durée au principe monarchique.

M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique, entreprit de réorganiser les établissements scientifiques placés sous sa direction, et notamment la bibliothèque royale. Tout en respectant le privilége que les traditions du passé et les décrets de la Convention avaient accordé aux grands établissements scientifiques, tels que le Muséum d'histoire naturelle, le Collége de France et la Bibliothèque, de se gouverner eux-mêmes, il introduisit dans leurs règlements d'utiles et nécessaires réformes. Ce fut à ce moment que M. Lenormant reçut le titre de conservateur adjoint au cabinet des médailles. Il alla donc, avec sa femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce poste lui donnait droit dans les bâtiments de la Bibliothèque. C'était un avantage de position considérable, mais en même temps un sacrifice, profondément senti des deux côtés, que l'abandon de ces douces habitudes de tous les instants entre Mme Récamier et sa nièce, habitude que le mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Récamier fut pourtant la première à le conseiller; mais à partir de cette époque et comme compensation, chaque été réunit à la campagne, soit dans les environs de Paris, dans quelque habitation louée par Mme Récamier, soit en Normandie dans une modeste propriété de M. Lenormant, le cercle intime de l'Abbaye-au-Bois.

Si Mme Récamier mettait, dans ses moindres rapports avec les étrangers, dans ses relations les plus passagères, une grâce et une bonté sans égales, c'était surtout dans les habitudes de la vie intérieure et de famille que le charme de son caractère, l'enjouement de son esprit, l'égalité de son humeur et son désir constant de plaire lui assuraient un empire absolu. Avec un extrême abandon, elle avait horreur de la familiarité, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, même avec ses domestiques; elle était à la fois très-discrète et parfaitement sincère, très-indulgente mais très-ferme; et lorsqu'un intérêt important, un sentiment de justice ou de devoir, la forçait à sortir de sa douceur accoutumée, personne ne savait donner une leçon d'une façon plus nette, plus directe et plus vive.

L'incertitude qui pesait sur la destinée de M. de Chateaubriand, ce qu'il y avait de précaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il éprouvait à survivre à l'ordre de choses auxquelles il avait dévoué sa vie entière et son génie, oppressaient tristement Mme Récamier. En reportant sa pensée vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont l'amitié et les conseils faisaient un si grand vide dans son âme, elle ne pouvait s'empêcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait épargné une bien poignante déception. M. Ballanche, confident de ses inquiétudes, lui écrivait:

«Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses générales en les dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et pour son propre bien. Je persiste à croire qu'il faut se mettre au service des idées, et non au service des choses. Je trouve très-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action, mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la spéculation.»

Mais M. de Chateaubriand était essentiellement un homme d'action, et un événement imprévu devait presque aussitôt l'y faire rentrer. Il était encore à Genève, lorsqu'il apprit l'arrestation de Mme la duchesse de Berry: cette nouvelle fit cesser ses irrésolutions; il accourut à Paris, sollicita des ministres l'honneur d'être un des défenseurs de la princesse captive, et ne pouvant défendre une femme qu'on ne voulait pas juger, mais qu'on espérait déshonorer, il publia son _Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry_. Tout le monde se souvient de l'éloquente péroraison qui termine cet écrit: «Madame, votre fils est mon roi.»

Cette brochure valut à M. de Chateaubriand un procès de presse, mais le jury rendit un verdict d'acquittement. Après sa sortie de Blaye, Mme la duchesse de Berry écrivit à M. de Chateaubriand, et lui demanda d'aller à Prague en son nom, de voir ses enfants, et d'annoncer au roi Charles X son mariage avec le comte Lucchesi Palli. Il n'avait garde de refuser la mission que lui confiait une femme malheureuse, et il partit pour la Bohême le 14 mai. Il écrivait de la route:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«14 mai 1833.

«Écrivez toujours poste restante, et puis, si vous vous informez bien, vous trouverez quelques banquiers qui feront passer vos lettres par leurs correspondants.

«Dites à Mme de Boigne que je suis parti dans les idées _les plus pacifiques_, voulant empêcher toutes les petites intrigues, et arriver, s'il est possible, à des arrangements éventuels pour l'avenir, pourvu que le juste milieu n'aille pas m'attaquer et se montrer ennemi personnel.

«Quand la nouvelle de mon départ éclatera, que les journaux disent tout net et sans commentaire que je suis en effet allé à Prague, chargé d'une mission de la part de Mme la duchesse de Berry: veillez bien à cela.

«Que je suis malheureux de vous quitter! mais je serai revenu vite, et je vous écrirai de la chute du Rhin. À vous pour la vie! à vous, à vous!»

LE MÊME.

«Bâle, 17 mai 1833.

«Me voilà à Bâle sans accident. Vous y étiez l'année dernière. Vous avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment, de mes nouvelles.

«Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pensée; je suis fort en train d'écrire le nouveau prologue d'un _livre_. J'ai lu Pellico[89] tout entier en courant. J'en suis ravi; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaires, libres à la façon de Fouché. N'êtes-vous pas enchantée de la _Zanze sotto i Piombi_? et le petit sourd-muet? et le vieux geôlier Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre pauvre Maroncelli? et cette pauvre jeune femme du _sopr'intendente_, qui meurt si doucement? et le retour dans la belle Italie?

«Pellico avait des visions; je crois que le diable lui a montré quelques pages de mes Mémoires. Au surplus, son génie est peu italien, et il parle une langue différente de celle des anciens classiques de l'Italie. J'ai de la peine à lui passer ses gallicismes, ses _chi che si fasse_, ses désagréables _parecchi_, etc. Mais, bon Dieu! que vous dis-je là et quel rapport cela a-t-il au but de mon voyage? C'est ce maudit Rhin, qui a vu César, et qui rit de me voir courir après des empires.

«Ne m'oubliez pas; n'oubliez pas de me rappeler à la mémoire de mes amis, et surtout de M. Ampère.

«J'écrirai de je ne sais où, car je ne sais plus par où je dois aller. À bientôt.»

LE MÊME.

«Schaffhouse, samedi 18.

«Je viens de voir la chute du Rhin à cause de vous. Je n'ai pu que la regarder un moment, penser à vous et partir. Je n'ai pas couché une seule nuit. J'arriverai à ma destination lundi 20. Je n'espérais pas arriver avant le 24; c'est quatre jours gagnés sur mon retour. Mme de Sainte-Aulaire[90] passe aujourd'hui ici; nous n'allons pas au même roi. À bientôt. N'oubliez pas le souvenir aux amis de la petite chambre.

«Waldmünchen, 22 mai 1833.

«J'ai été arrêté ici faute de chevaux à cinquante lieues du but de mon voyage. J'ai perdu vingt-quatre heures; elles m'ont été bien utiles pour prendre un peu de repos, j'étais accablé de fatigues et de veilles. Je ne puis vous écrire que quelques mots en courant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne veux plus quitter mes amis, et qu'en voilà assez et trop de voyages. Je ne songe qu'à vous revoir: je compte les heures. À bientôt, j'espère. Mais quand saurai-je de vos nouvelles! que le temps est long!

«Parlez de moi à la petite société de l'Abbaye.»

M. de Chateaubriand arriva à Prague le 24 mai, il y passa trois jours. Il faut relire dans ses _Mémoires_ le récit de sa visite au vieux roi exilé, _aux enfants_ dont il parle avec un respect attendri et une grâce toute particulière. Ce récit restera comme un des morceaux les plus achevés de ces _Mémoires_, si diversement et si injustement appréciés, et qui renferment pourtant des beautés du premier ordre. La postérité, plus équitable que les contemporains, rendra à cet ouvrage son véritable rang.

Au moment de partir pour Carlsbad où se trouvait Mme la Dauphine, M. de Chateaubriand écrit à Mme Récamier.

27 mai.

«C'est mercredi 29 que je pars pour Carlsbad. On me désire à Vienne; mais j'ai une telle envie de vous revoir avec la France, que je ne sais si je ferai cette course qui me retarderait de dix à onze jours. Dans tous les cas, j'espère ne pas passer mon _mois_. Il ne faut plus vous quitter.»

Mme Récamier passa l'été de 1833 à Passy où M. de Chateaubriand trouva la société de l'Abbaye-au-Bois réunie; mais lui-même ne tarda pas à repartir, appelé cette fois en Italie par la royale cliente qui avait placé sa cause entre ses fidèles mains.

Nous allons le suivre dans cette nouvelle excursion, grâce aux lettres qu'il adressait de la route à Mme Récamier.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, lundi soir 2 septembre 1833.

«Ne pouvant vous voir demain matin, je vous écris ce soir pour vous dire adieu. Je suis bien moins ferme que dans le dernier voyage, bien qu'allant sous un plus beau ciel. Je vous laisse souffrante, et je n'ai pas de courage contre cela. Mme de Chateaubriand aussi n'est pas bien; enfin je suis tout troublé. Je me rassure en pensant qu'avant un mois, je serai revenu auprès de vous.

«Je vous écrirai, je vous rapporterai des notes. Mais c'est un grand malheur de vivre ainsi toujours dans l'avenir, quand il reste si peu de présent.

«Ce qui me désole encore plus, c'est que je serai bien longtemps sans recevoir de vos nouvelles. Risquez toujours quelques mots, poste restante, à Venise et à Milan. Si je n'y suis plus, je les ferai retirer.

«Aimez-moi un peu, pensez à moi. Vous savez que c'est toute ma vie et toute ma protection.

LE MÊME.

«Saint-Marc près Dijon, 4 septembre 1833.

«Le hameau où je suis arrêté pour dîner est solitaire et a une belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez triste. C'est aujourd'hui, 4 septembre et non 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon coeur; il n'y a aucun doute qu'il ne fût pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née.

«Je voudrais vous écrire longtemps; mais le pavé, sur cette route, m'a ébranlé la tête, et je souffre. Soyez en paix, vous me reverrez bientôt et tout sera fini.

«Je jetterai ce billet à la poste en passant cette nuit à Dijon. Je serai après-demain matin, vendredi, à Lausanne, et dimanche à Milan.

LE MÊME.

«Domo d'Ossola, samedi soir 7 septembre.

«Je veux vous saluer en mettant le pied dans la belle Italie. Après-demain matin, je serai à Venise. J'ai eu un temps affreux et il pleut encore à verse. Je ne songe qu'à vous revoir. Pour des détails, n'en espérez pas; je tombe de sommeil et de lassitude. À la rapidité de ma marche, vous voyez que je n'ai pas couché. J'ai pourtant pris quelques notes, et j'ai eu dans le Jura, et ensuite sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent écus. Je vous écrirai de Venise, de cette Venise où je me suis embarqué, il y a un siècle, pour Jérusalem. Pensez à moi, et guérissez-vous[91], pour vous promener avec moi dans le bois de Boulogne.»

LE MÊME.

«Venise, 10 septembre 1833.

«Je voudrais bien que vous fussiez ici. Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître. Je suis logé à l'entrée du grand canal, ayant la mer à l'horizon et sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et pourtant, je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux. Et puis, les vingt-six ans écoulés à compter du jour où je quittai Venise, pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce et Jérusalem! Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, que je dirais des choses rudes au siècle! Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici: _on_ est bien bon, mais bien étourdi. Je vais être obligé d'attendre des réponses de Florence. C'est donc huit jours à courir Venise: je les mettrai à profit, et à la Saint-François je vous montrerai tout cela. À vous, avec toute la douceur de ce climat si différent de celui des Gaules!

«Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait des prières pour la cessation de la pluie; elle a cessé à mon arrivée: c'est de bon augure. À bientôt.»

LE MÊME.

«Venise, 12 septembre 1833.

«J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées sans vous. J'ai visité le Palais Ducal, revu les palais du Grand Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d'art, auprès de tout cela! J'ai toutes sortes de projets dans la tête; je prends des notes, et c'est à cause de ces notes que je ne vous mande aucun détail, ne voulant point me répéter.

«Le _Valery_[92] est un très-bon guide, mais quand on est sur les lieux, on voit qu'il ne vous a rien fait voir. Ma mémoire, au reste, avait été si fidèle, qu'après vingt-six ans, je ne me trompe pas d'un pas ou d'un jugement sur un monument. Je conçois que lord Byron ait voulu passer de longues années ici. Moi, j'y finirais volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. Mme de Chateaubriand aime Venise.

«Je suis toujours attendant des nouvelles[93]. J'en ai d'indirectes qui me font espérer être arrivé à temps. Dans quelques jours mon sort sera éclairci, et je retournerai vers vous.

«Aujourd'hui, je vais continuer mes courses: il me tarde devoir l'_Assomption_ du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'oeuvre; sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à l'objet même. J'ai vu les bibliothécaires Betti et Gamba. Je ne sais si le comte Cicognara est ici. La _Gazette de Venise_ ayant annoncé mon arrivée, je m'attends à faire quelque connaissance nouvelle. Êtes-vous retournée à vos bois et êtes-vous sur vos _deux pieds_? Je suis mangé ici des mêmes bêtes qui n'ont fait que vous piquer; Hyacinthe est presque aveugle. À bientôt. Je mets à vos pieds la plus belle aurore du monde qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.

«N'oubliez pas tous nos amis.»

LE MÊME.

Venise, 15 septembre 1833.

«J'ai reçu hier votre lettre du 5. Je vous en rends un million de grâces; elle m'aurait encore fait plus de plaisir, si elle ne m'apprenait que vous souffrez. Je ne puis m'habituer à cette continuation de douleur pour un si petit accident. J'espère pourtant qu'à la date de ma lettre, vous êtes guérie, et peut-être retournée dans votre bois[94].

«Je vous ai écrit souvent, et même assez longuement; je vous ai dit que les notes que je prenais m'empêchaient d'entrer dans les détails. Je cours partout; je vais dans le monde: qu'en dites-vous? Je passe des nuits dans des cercles de dames: qu'en dites-vous? Je veux tout voir, tout savoir. On me traite à merveille; on me dit que je suis _tout jeune_, et l'on s'ébahit de mes mensonges sur mes cheveux gris. Jugez si je suis tout fier et si je crois à ces compliments! l'amour-propre est si bête! Mon secret est que je n'ai pas voulu garder ici ma sauvagerie, quand j'ai appris celle de lord Byron. Je n'ai pas voulu passer pour être la copie de l'homme dont je suis l'original. Je me suis refait _ambassadeur_.

«J'ai pris Venise autrement que mes devanciers; j'ai cherché des choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de Venise; personne n'a remarqué les tombes des juifs au Lido; personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous verrez tout cela.

«Je suis toujours sans nouvelles[95]; j'en attends le 18 ou le 19. Arrive ce que pourra, j'ai fait mon devoir. La Saint-François me verra auprès de vous.

«Toujours des souvenirs autour de vous. Toujours à vous et à jamais.»

LE MÊME.

«Ferrare, mercredi 18 septembre 1833.

«J'ai fait une course pour rencontrer la pauvre voyageuse. Arrivé cette nuit, je retourne ce soir à Venise, d'où je partirai enfin pour vous revoir. Vous sentez que j'ai à peine le temps de vous écrire un mot, pour vous avertir de mes mouvements, et pour vous dire que partout je pense à vous. Je suis ici auprès des amours, de la folie et de la prison de votre poëte. Priez pour moi. Peut-être trouverai-je quelques lignes de vous à Venise avant de quitter cette ville, où je voudrais que l'on m'exilât avec vous.

«Jeudi 19.

«Tout est changé. _On_ veut absolument que j'aille jusqu'au terme du voyage où l'_on_ n'ose arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles; il a fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence d'un mois. Je vais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous portera une longue lettre et des détails. Rien ne m'a plus coûté dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n'est celui de ma démission de Rome.»

LE MÊME.

«Padoue, ce 20 septembre 1833.

«Je vous ai écrit hier de Ferrare le changement survenu dans ma marche. Je voulais envoyer Hyacinthe à Paris vous porter des détails, mais je serais resté tout seul, et j'ai besoin de lui pour mille choses. Vous n'aurez donc que cette lettre. _On_ ne voulait pas faire le grand voyage sans moi, _on_ n'osait pas se présenter seule; _on_ m'a supplié d'achever mon oeuvre de réconciliation. Tant de malheur, de courage et de grandeur déchue, se réfugiant dans ma chétive vie, ont vaincu ma résistance; après avoir montré tous les inconvénients pour moi et pour les autres de cette résolution, _on_ s'est obstiné, et je n'ai plus eu qu'à obéir. J'ai mis dans mes conditions que je serais libre aussitôt que j'aurais touché le but, et que je pourrais à l'instant retourner à Paris, c'est-à-dire auprès de vous. Vous me reverrez le 15 d'octobre. C'est bien dommage! J'espérais faire la Saint-François dans mon infirmerie avec mes vieux prêtres et recevoir de vous ma bonne fête. J'étais assez content de ma course italienne. À Venise, imaginez-vous que j'avais retrouvé _la Zanze_! et que j'étais à la découverte du plus beau roman du monde! L'histoire est venue l'étrangler; enfin, vous en verrez le premier chapitre.

«Écrivez-moi, je vous en supplie, un mot poste restante _où_[96] vous m'écriviez au mois de mai. Je voudrais vous savoir guérie. Je n'ai pas besoin de vous recommander mes intérêts ou plutôt les _nôtres_, et de veiller aux interprétations, sans les prévenir.

«Toujours souvenirs à nos jeunes amis; à vous des hommages qui sont un culte.

«Je pars ce soir de Padoue. Je devance mon illustre suppliante, avec une lettre pour le terrible tuteur. Je vous écrirai quelques lignes de la route.»

LE MÊME.

«Willach en Carinthie, 22 septembre.

«Me voilà au tiers de ma route. Je vous ai écrit de Ferrare et de Padoue. On a ignoblement empêché ma malheureuse cliente de passer. Je vais embrasser son fils pour elle et porter une lettre de plainte. Le beau rôle me reste toujours; j'en suis bien aise pour vous.

«J'aurais bien des choses curieuses à vous dire. À bientôt.»

«Prague, 26 septembre.

«J'arrive. Mme de Berry est restée en Italie _faute de passe-port_. Les affaires vont mal ici; je vais voir si je ne les rétablirai pas. À bientôt. À vous, à vous.»

LE MÊME.

«Prague, 29 septembre 1833.

«Me voilà échappé aux honneurs, aux dévouements et à l'absence. Dès le 12 du mois prochain, je serai rendu à notre petite société, à nos habitudes, à nos travaux, et à vous que l'absence me rend toujours plus chère, et plus impatient de retrouver. J'ai été un moment au désespoir. Je ne voyais plus de terme au voyage; il a fallu tout un roman pour amener un dénoûment si brusque. Attendez-vous à des merveilles. Ce soir même, je pars pour l'Abbaye-au-Bois. Comme je suis très-fatigué de la rapidité et de la longueur de mes courses, je serai obligé de m'arrêter à présent la nuit, ce qui me retiendra quelques jours de plus sur les chemins.

«J'espère vous trouver délivrée de vos maux. Si vous n'êtes pas tout à fait guérie, nous vous soignerons comme ce que nous avons de plus précieux au monde. À bientôt. N'oubliez pas nos jeunes amis. À vous. Vous le savez bien, tout à vous.»

LE MÊME.

«Paris, dimanche 6 octobre 1833.

«Si je pouvais faire un pas au delà de mes quinze cents lieues, je le ferais pour vous et j'irais à Passy, mais je suis au bout de mes forces. Le voyage a fixé mes incertitudes. Je ne puis rien pour ces gens-là. Prague proscrit Blaye, et moi, pauvre serviteur, je suis obligé d'employer ma petite autorité pour faire lever des ordres odieux. Les pauvres jeunes gens légitimistes, qui ont été pour complimenter Henri, ont été reçus comme des chiens. Enfin j'ai des milliers de choses étranges à vous dire. Demain, j'irai vous voir.

«Mme de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de _mes voitures_ et de _ma suite_ en traversant la Suisse, d'où ils concluaient _mes richesses_. Vous les connaissez: mon trésor, c'est vous, et ma suite votre souvenir.

«Quel misérable pays pourtant, que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri, même de sa pauvreté! Ces messieurs supposent que je me vends comme eux.

«À demain; vous revenez mardi, nous voilà encore réunis!»

Ce second voyage de M. de Chateaubriand à Prague marque le terme de sa vie politique. Désormais rentré dans la carrière littéraire, spectateur quelquefois sévère, jamais indifférent, des destinées de son pays, il achèvera sa noble existence dans une retraite où le travail, l'amitié, les espérances religieuses de plus en plus puissantes sur son coeur, l'aideront à supporter la servitude de l'âge et des infirmités.

Neuf ans plus tard, en 1843, obéissant à la voix de son jeune _roi_, il quittera la France et ira saluer à Londres l'héritier de tant de siècles glorieux; mais alors le poids de l'âge se fera péniblement sentir, et dans la personne du plus illustre défenseur de sa maison. M. le comte de Chambord ne devra trouver d'intacts que le génie et le dévouement.

De 1834 jusqu'à sa mort, M. de Chateaubriand ne s'éloigna donc, pour ainsi dire, plus de Mme Récamier, ou du moins ses absences furent de très-courte durée. Le nombre des lettres qu'il lui adressa pendant ces quatorze années fut pourtant considérable; on y remarque une affection toujours croissante, un mouvement d'esprit plus libre, plus d'abandon que jamais, et dans les jugements qu'il porte sur les événements et sur les personnes, beaucoup moins d'amertume et de sévérité qu'il n'en a mis dans ses _Mémoires_. C'est qu'il se laissait aller à la pente naturelle de son caractère, dans lequel, à travers une disposition à l'ennui et une mélancolie qui lui revenait sans cesse, il y avait néanmoins un fonds de sérénité et de bonhomie.

L'admiration, l'adulation de ses contemporains, en faisant passer M. de Chateaubriand à l'état d'idole, et en le plaçant sur un piédestal, eurent pour lui le grand inconvénient de le faire souvent _poser_. Lorsque libre de tout regard étranger, entouré seulement des personnes pour lesquelles il avait de la bienveillance et dont l'affection lui était connue, il se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l'entrain de sa conversation, qui souvent touchait à l'éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires, donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément.

Personne, si j'osais employer ce mot en parlant d'un homme dont le génie et le caractère inspiraient, et méritaient tant de respect, personne n'était plus que M. de Chateaubriand, dans l'intimité, simple et bon enfant. Mais il suffisait de la présence d'un étranger, et quelquefois d'un mot seulement, pour lui faire reprendre son masque de grand homme et sa roideur.

Qu'on nous permette de retourner un peu en arrière, pour introduire dans la société de l'Abbaye-au-Bois un personnage nouveau qui dorénavant y tiendra une grande place.

C'est au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du choléra, que le duc de Noailles fut présenté à Mme Récamier. Elle l'avait rencontré à Rome chez le duc de Laval en 1825, mais ce rapport passager n'avait laissé qu'une trace fugitive; cependant le passé et le présent de l'Abbaye-au-Bois comptaient tant de personnes unies au duc de Noailles, soit par le sang, soit par les liens de l'amitié, qu'on serait disposé à s'étonner que lui-même n'eût pas toujours appartenu à cette société.

Quoi qu'il en soit, du moment où le duc de Noailles parut chez Mme Récamier, il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand, et reçut, sans subir l'épreuve du temps, le droit de bourgeoisie dans ce cercle d'élite où la bienveillance était générale, mais dans l'intimité duquel un bien petit nombre a pénétré. M. de Chateaubriand prisait très-haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture de M. de Noailles, et Mme Récamier eut bien vite démêlé, sous l'enveloppe un peu froide dont il les recouvre, une constance, une délicatesse et une tendresse de coeur, fort en sympathie avec sa propre nature.

Je l'ai déjà dit, malgré la différence des âges, elle accorda au duc de Noailles le rang et le titre d'_ami_, chose sérieuse pour elle qui, plus qu'aucune personne au monde, pratiqua et inspira l'_amitié_ dans la plus parfaite acception du mot.

Le duc de Noailles amena à l'Abbaye-au-Bois la duchesse sa femme, personne accomplie, dont l'esprit délicat, cultivé, doucement moqueur, dépourvu de toute prétention, s'intéresse à tout et garde, sous la teinte de gravité et comme de recueillement qu'une ineffaçable douleur maternelle a imprimée à sa vie, un charme singulier. Sa cousine, la vicomtesse de Noailles, dont la brillante conversation faisait voir tant d'esprit argent comptant; le beau-frère de celle-ci, l'aimable et excellent marquis de Vérac; le duc et la duchesse de Mouchy, venaient aussi avec assiduité à l'Abbaye-au-Bois. Que puis-je dire? grâce au soin que le duc de Noailles mit à entourer Mme Récamier de tous les siens, sa famille et lui prirent, dans sa société et dans son intimité, une position assez analogue à celle que les Montmorency y avaient si longtemps occupée.

M. de Chateaubriand, revenu à ses travaux littéraires, préparait son _Essai sur la littérature anglaise_, sa traduction de Milton, et son _Histoire du congrès de Vérone_. Pour se délasser un moment, il fit en 1834 une course de quelques jours à Fontainebleau; le sentiment des beautés de la nature restait chez lui vif et puissant, et, au bout de quelque temps de séjour à Paris, il éprouvait le besoin impérieux de se retremper par la vue de la mer ou en allant respirer le parfum des bois. Il écrit de Fontainebleau:

«Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert des Gaules. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à _René_; un vieux _René_! Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore, ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folies, comme on se fait saigner quand le sang porte au coeur ou à la tête. Les _Mémoires_, je n'ai pu les aborder; _Jacques_[97], je n'ai pu le lire: j'avais bien assez de mes rêves.

«À vous seule appartient de chasser toutes ces fées de la forêt, qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler.»

L'année suivante 1835, ce fut Mme Récamier qui s'éloigna: elle alla pour quelques semaines à Dieppe, et s'y trouvait encore au moment de l'attentat de Fieschi. M. de Chateaubriand, après huit jours passés au bord de la mer avec son amie, revint précisément à Paris le jour de cette odieuse catastrophe; il en parlait en ces termes à Mme Récamier:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 29 juillet 1835.

«Je ne devais vous écrire que demain, mais je veux vous dire aujourd'hui que, dans mon faubourg, je n'ai appris l'événement dont les journaux vous ont donné la nouvelle, que par un cocher de fiacre. Vous voyez que je suis chanceux: j'arrive en 1830 aux journées qui voient tomber la branche aînée; j'arrive en 1835 aux journées qui ont pensé voir disparaître la branche cadette. Le mal de cela, outre le crime, est de rendre incertaine à tous les yeux l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter peut-être le gouvernement à des mesures contre la liberté; et par ces mesures mêmes, il augmentera son péril. Après ce petit mot de nouvelles, je n'ai plus qu'à vous dire que je vous regrette, vous, la mer et votre solitude.»

Le surlendemain, il écrit de nouveau:

LE MÊME.

«31 juillet.

«J'attends ce matin un petit mot de vous. Je n'ai pas beaucoup travaillé. Cette aventure sanglante m'a distrait. Le duc de Noailles ne viendra-t-il pas à ce nouveau procès?

«Si l'on propose quelque loi contre la liberté de la presse, je serai obligé d'écrire. Voilà ma grande peine.

«La chaleur est affreuse ici, et bien qu'il m'en coûte, je suis bien aise que vous receviez ces bonnes brises de mer qui vous font respirer; et comme je vis de votre vie, il me semble qu'elles me font du bien à cinquante lieues de distance.»

LE MÊME.

«Paris, 2 août 1835.

«Vous me demandez des détails; je n'en sais pas plus que les journaux. Je ne suis guère en train d'aller à Maintenon, mais j'irai, puisque vous y serez. Je suis bien triste ici; j'erre sur mes boulevards solitaires, pour passer mes heures de l'Abbaye; je rentre; je soigne Mme de Chateaubriand qui est malade, et je me couche, et je ne dors point, et puis je fais du Milton.

«_L'hiérophante_[98] est venu hier au soir; ne vous effrayez pas de sa tristesse. Il est fort animé de sa gloire, et se passe de vous à merveille, toute réserve faite à son attachement pour vous.

«Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe, si vous voulez être à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre marche.

«Enfin, il n'y aura de bonheur pour moi, que quand vous serez revenue, quoi que vous en pensiez dans vos jours d'ingratitude et de calomnie. Où pourrions-nous donc aller mourir en paix? Je ne m'intéresse plus à une société apathique et légère, qui s'en va au milieu des crimes, qu'elle prend pour de purs accidents. Elle se joue dans les abîmes qu'elle ouvre et où elle tombe; elle ne sera pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est.»

Le _Milton_ parut au printemps de 1836. Quoi qu'on puisse penser du système de traduction littérale adopté par M. de Chateaubriand dans ce travail, c'est une oeuvre d'un grand caractère, la seule peut-être qui puisse donner dans notre langue une idée juste du grand poëte de la révolution anglaise.

L'_Essai sur la littérature anglaise_ sert, comme on sait, d'introduction au _Milton_. Béranger reçut de l'auteur le présent de ces deux ouvrages; le célèbre chansonnier, en remerciant M. de Chateaubriand, lui écrivit une lettre que celui-ci apporta et donna à Mme Récamier.

Nous l'insérons ici; elle a le double mérite d'être inédite, et de faire apprécier dans sa vérité le rapport qui a existé entre deux hommes éminents par le talent; représentants de deux ordres d'idées ennemies, ils recevaient leurs inspirations de muses parfaitement dissemblables, et furent néanmoins rapprochés par la séduction mutuelle de l'esprit et par un sentiment commun d'indépendance. Je tiens à constater que le poëte populaire n'était pas en reste de flatteries.

BÉRANGER À M. DE CHATEAUBRIAND.

«Fontainebleau, 27 juin 1836.

«Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout à fait oublié! Quoi! vous avez encore des éloges à donner au chantre des rues? Je ne puis vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec un nouveau charme.

«Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas tenu à la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel admirable résumé de vastes et consciencieuses études que cet _Essai_! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans ma jeunesse, le _Génie du Christianisme_ me donna le sentiment des chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grâce à vous encore, je pénètre dans la littérature anglaise et je me réconcilie avec Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction, je prédis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le _Paradis perdu_, dont la France, peut-être jusqu'à ce jour, n'avait pu bien apprécier les beautés.

«Vous dites dans l'_Essai_, Monsieur, que nous nous enthousiasmons trop facilement pour les littérateurs étrangers, qui presque toujours paient nos éloges en injures. Les Anglais vous doivent une belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est offerte de réparer l'oubli affecté de cet ensorcelé de lord Byron. Que de grâces nouvelles ils ont à vous rendre! mais je crains que leur égoïsme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de _Childe Harold_.

«La cause futile que vous croyez avoir découverte, de l'affectation de celui-ci à n'écrire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages, m'a rappelé une circonstance particulière dont je ne vous ai jamais fait part.

«À l'apparition du _Génie du Christianisme_, la tête pleine de magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme, énormissime lettre, où je ne vous parlais de rien moins que d'un long plan de poëme épique, et d'un nombre infini de poésies pastorales faites ou à faire. Il y avait dans mes confidences des choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, à l'orthographe près peut-être, sur laquelle je n'étais pas encore très-fort. Rien qu'à lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de faire un volume: vous préférâtes, je pense, l'intérêt du public, et ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait.

«Heureusement que, même dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes illusions: moi qui ne suis né, ni irascible, ni pair d'Angleterre, je m'expliquai bientôt votre silence, et mon admiration pour vous alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne me dédaignera peut-être pas toujours ainsi. Et voilà que, quelques trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux, Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas déçue?

«Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je voudrais que ce fût celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus. Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous auriez les souvenirs qui plaisent le plus à votre génie. Point de nouvelles de la cour, quand on vit comme moi, à moins de lire les journaux. En fait d'ombrages, vous devez être bien difficile; pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma forêt! car elle est à moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous voudrez y fonder un ermitage.

«Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser à la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pensée est une des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirigé votre plume! Soyez-en sûr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie où vous avez appris à bégayer la langue que vous deviez tant illustrer un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.

«Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir à un homme qui pense à vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant de bonheur que vous avez de gloire.

«Votre reconnaissant et dévoué serviteur,

«BÉRANGER.»

Après la publication de son _Milton_, M. de Chateaubriand était parti avec sa femme pour aller faire une visite à son fidèle ami M. Hyde de Neuville, au château de l'Étang, dans le département du Cher; et Mme Récamier, de son côté. s'était établie à La Chapelle-Saint-Éloi, chez sa nièce, où M. de Chateaubriand formait le projet de la retrouver. Il lui écrivait de Sancerre le 2 août 1836:

«Nous partons décidément samedi prochain; nous serons à Paris le dimanche 7. Attendez à Saint-Éloi; si j'ai l'espérance d'aller vous chercher, je vous le manderai; car, pour votre santé, je crois que le séjour dans ces riantes vallées vous fera du bien. Si je ne puis obtenir ma liberté, vous reviendrez me rendre la vie. Je ne fais rien ici, je ne lis pas un journal, je ne me soucie de rien que de vous. Vous êtes désormais tout ce qui me reste d'avenir et de jours.

«Priez pour le pèlerin de Terre Sainte à votre petite chapelle.»

Quelques jours après il lui écrivait encore:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 août 1836.

«Tandis que vous vous fâchiez si mal à propos, que vous vous plaigniez de n'avoir pas de longues lettres pour avoir un prétexte de n'écrire que deux mots, ou ne pas écrire du tout, moi je mourais d'ennui, de contrariétés de toutes les sortes, afin d'obtenir la permission d'aller vous retrouver, pour que vous ne reveniez pas trop vite à Paris, de peur que votre santé ne souffrît de ce retour que vous ne désirez pas. Je l'ai obtenu ce congé, à force de patience. Il faut maintenant que je fasse raccommoder ma voiture qui est toute brisée; elle sera prête à la fin de la semaine. Je pourrai partir dimanche ou lundi 15.

«Voulez-vous que j'aille directement à la Rivière-Thibouville[99], en finissant par Dieppe; ou voulez-vous que je commence par Dieppe en finissant par Saint-Éloi? Vous avez le temps de me tracer mon voyage, en me répondant tout de suite.

«Voilà comme je réponds à vos fâcheries; et je vous jure que, pour personne au monde que vous, je ne courrais les grands chemins à présent. Je suis las de tout mouvement; je veux définitivement fixer et terminer ma vie, ne plus reparaître d'aucune façon sur la scène du monde, pas même en explorateur des grandes chutes.

«Hyacinthe est revenu de Genève; il m'a rapporté mes papiers, et quoique je n'aie pas le coeur aux _Mémoires_, quand j'aurai fini ce qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon marché, et pour atteindre les deux heures où je vous vois, qui sont toute ma vie.

«Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui à ce pauvre Carrel? Et il y a à peine quinze à seize jours qu'il était tout vivant au milieu de nous! Cet homme-là valait pourtant mille fois mieux que les trois quarts des hommes qui lui survivent.

«Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont à Paris; hors M. Ampère, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus gâtée des femmes.

«J'aurai pourtant du bonheur à voir cette chapelle et à y prier pour vous.

«Hommages toujours à votre nièce, et souvenir à M. Lenormant.»

M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprès de Mme Récamier, chez sa nièce, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au château de Maintenon.

Charmé de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs de Louis XIV, et non moins touché de la noble et gracieuse réception de ses hôtes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques pages à ce séjour. Mais il lui était impossible de se plaire longtemps hors de ses habitudes casanières; il partit le premier, et, revenu à Paris sans y retrouver le bon génie qui charmait et remplissait ses journées, il écrit:

LE MÊME.

«Paris, 15 octobre 1836.

«Me voilà loin de vous, et vous serez longtemps sans me revenir. Oh! ne tardez pas trop, je vous prie: c'est votre faute de m'avoir habitué à ne pouvoir me passer de vous. Le beau temps est revenu; je regrette de n'avoir pas fait la course de Malesherbes[100]. Savez-vous pourquoi? c'est qu'en courant les chemins, je me serais moins aperçu du vide que me fait votre absence: vous avez l'esprit si mal fait, que vous prendrez peut-être ceci de travers.

«J'ai été charmé de vos hôtes, je vous prie de leur dire tous mes regrets; Mme de Noailles m'a permis de revenir, et m'a promis de ne rien changer du tout à ma chambre. J'ai pris mes _vues_ du château; M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux.

«Mille choses à mon vieil et à nos jeunes amis. À jeudi donc! Revenez; j'écrirai demain à Montigny, mais il faudra que j'envoie chercher l'adresse: je ne la sais pas.

«17 octobre 1836.

«Je suis bien malheureux ici sans vous; je ne sais que faire. Hier, j'ai passé la journée assis sur des pierres, sur la place Louis XV, à regarder l'obélisque, ou plutôt à ne rien regarder.

«Mais enfin vous revenez ici jeudi; je regrette toujours de n'être pas allé à Malesherbes. Je ne sais plus ce que je fais, car je n'ai rien à faire; il est bien temps que nous partions pour l'Italie.

«_La Revue de Paris_ contient ce matin un article de Nisard fort rude; voilà Sainte-Beuve à l'aise: il ne sera pas arrêté, s'il le veut, par les louanges de Nisard.

«Revenez, revenez.»

M. de Chateaubriand tint la promesse qu'il avait faite à la duchesse de Noailles, et qu'il rappelle dans sa lettre à Mme Récamier, quand il dit qu'il a pris _ses vues_ du château. Il data de Maintenon un chapitre qu'il destinait à ses Mémoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas inséré; le manuscrit en fut donné par l'auteur à Mme Récamier. Nous l'insérons ici à la date de l'année où il fut écrit.

FRAGMENT DATÉ DU MOIS DE SEPTEMBRE 1836.

INCIDENCES.--JARDINS.

«Je reprends la plume au château de Maintenon dont je parcours les jardins à la lumière de l'automne: _peregrinoe gentis amoenum hospitium_.

«En passant devant les côtes de la Grèce, je me demandais autrefois ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin d'Alcinoüs, ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers et ornés de deux fontaines? Le potager du bonhomme Laërte à Ithaque n'avait plus ses vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette île, et l'on ne me sut dire si Zante était toujours la patrie de la fleur d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à Athènes, m'offrit quelques souches d'oliviers, comme le jardin des douleurs à Jérusalem. Je n'ai point erré dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous apprend qu'ils existaient encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a présenté l'aspect d'un parc semé des vestiges des palais de Didon. À Grenade, au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne se pouvaient détacher des bocages où la romance espagnole a placé les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à Jérusalem, le roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jardins d'Urie; moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Ève: pauvre Abigaïl, qui ne m'inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pénitence.

«Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, offrait l'emblème de Rome païenne abattue; un lapin étique était livré en proie à l'oiseau du Capitole, qui avait dévoré le monde. Des moines m'ont montré à Tusculum et à Tibur les vergers en friche de Cicéron et d'Horace. Je suis allé à la chasse aux canards sauvages dans le Laurentinum de Pline; les vagues y venaient mourir au pied du mur de la salle à manger, où, par trois fenêtres on découvrait comme trois mers, _quasi tria maria_.

«À Rome même, couché parmi les anémones sauvages de _Bel Respiro_, entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se déroulait au loin la chaîne de la Sabine; Albe enchantait mes yeux de sa montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient frangées de l'or des derniers rayons du soleil: spectacle plus admirable encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait contemplé comme moi, et que je le revoyais, du milieu des débris de la cité des Césars, par-dessus le pampre du tombeau des Scipions.

«Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clôture Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, Non sans quelque démon qui défend aux hivers D'en effacer jamais l'agréable peinture.

CHÂTEAU ET PARC DE MAINTENON.--LES AQUEDUCS.--RACINE.--Mme DE MAINTENON.--LOUIS XIV.--CHARLES X.

«Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descends aux jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et mourir? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rasés au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versailles que l'on prétend rendre à leurs fêtes! J'ai aussi planté des jardins; ma petite rigole, passage des pluies d'hiver, était à mes yeux les étangs du _Prædium rusticum_.

«Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entourée de fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons; de ceux-ci part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert seulement sur le parc.

«Les sept ou huit tours, de différentes grosseur, hauteur et forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une église placée en dehors, du côté du village.

«La façade du château du côté du village est du temps de la Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flèches, ses clochers, groupés à l'aventure.

«Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de l'architecture du _Rialto_. Ainsi l'ancienne Rome, le _cinque cento_ de l'Italie se trouvent associés au XVIe siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de Médicis, de la duchesse d'Étampes et de François Ier s'élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.

«Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis XII. Marot, dans son _Cimetière_, prétend que Cottereau avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de Maintenon. Maintenon est tombé, en 1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d'une nièce de la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles.

«Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l'Eure. _Dans les airs_ est le mot: car les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur, et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d'arcades.

«Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura une idée de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux.

«Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.

«À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé: l'eau transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de soldats; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France.

«Quoi qu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses _voies_, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie.

C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à l'heure, que Racine, après le triomphe de la _Phèdre_ de Pradon, soupira ses derniers cantiques.

«Pour trouver un bien facile Qui nous vient d'être arraché, Par quel chemin difficile Hélas! nous avons marché! Dans une route insensée, Notre âme en vain s'est lassée, Sans se reposer jamais, Fermant l'oeil à la lumière Qui nous montrait la carrière De la bienheureuse paix!

«Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son frère: «Je n'en puis plus, je voudrais être morte.» Elle écrivait à Mme de La Maisonfort: «Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse... j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs... et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux.» Mme de Maintenon s'écriait: «Quel supplice d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusable!» On a fait un crime à la fille d'un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV, qui l'avait élevée jusqu'à son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle était parvenue. J'aurais seulement préféré que Mme de Maintenon n'eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves paroles: «Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose qui me fâche, c'est de vous quitter[101].»

«Les dernières années de ce monarque furent une expiation offerte aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa famille, c'est de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà abandonné depuis vingt ans; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles semblaient lui prédire le tarissement de sa race et attendre son arrière-petit-fils. Le temps où Le Nôtre dessinait pour Mme de La Vallière les jardins de Versailles n'était plus; ils étaient aussi passés, plus d'un siècle auparavant, les jours d'Olivier de Serres, lequel disait à Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle: «On peut cultiver les cannes du sucre, afin qu'accouplées avec l'oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et rendu du tout magnifique.»

«Dans l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois la seconde vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur immédiat hâtant la chute des portiques de la vallée de l'Eure, pour y prendre les matériaux des mesquins pavillons de ses ignobles maîtresses. Après Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s'agenouiller, incliner sa tête et la poser en silence sur le fronton de l'aqueduc, comme sur un échafaud élevé dans le ciel. Enfin, qui sait si, par ces pressentiments attachés aux races royales, Louis XIV n'aurait pas une nuit, dans ce château de Maintenon, entendu frapper à sa porte: «Qui va là?--Charles X, votre petit-fils.»

Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.

MANUSCRIT.--PASSAGE DE CHARLES X À MAINTENON.

«Maintenon, septembre 1836.

«Mon hôte m'a raconté la demi-nuit que Charles X, banni, passa au château de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une scène de château du moyen âge; les rois du passé avaient remonté dans leurs siècles pour mourir. _Les dieux_, comme au temps de César, _nous promettent une grande mutation et grand changement de l'état des choses qui sont à présent, en un autre tout contraire_. (PLUTARQUE.)

«Le manuscrit d'une des nièces de M. le duc de Noailles, et qu'il a bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme avait été le témoin. Il m'a permis d'en extraire ces passages:

«Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon) lui demander asile, donna des ordres pour qu'on préparât le château... Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en attendant son arrivée, j'allai me placer à une fenêtre de la tourelle qui précède le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit était calme et pure, la lune à demi voilée éclairait d'une lueur pâle et triste tous les objets, et le silence n'était encore troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de cavalerie qui défilaient sur le pont; après eux défila sur le même pont l'artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des pièces de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur et présentaient l'image, hélas! trop vraie, du convoi de la monarchie.

«Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent, ensuite M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En descendant de voiture, le roi paraissait extrêmement accablé; sa tête était tombée sur sa poitrine, ses traits étaient tirés, et son visage était décomposé par la douleur. Cette marche presque sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses esprits, et dans ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son front? Il eut quelque peine à monter l'escalier. Mon oncle le conduisit dans, son appartement qui était celui de Mme de Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante entrèrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bonté ordinaire, leur dit combien il était malheureux de n'avoir pu faire le bonheur de la France, que ç'avait toujours été son voeu le plus cher: «Tout mon désespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel état je la laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orléans lui-même n'est pas sûr d'avoir dans quinze jours sa tête sur ses épaules. Tout Paris est là sur la route marchant contre moi: les commissaires me l'ont assuré. Je ne m'en suis pas entièrement fié à leur rapport; j'ai appelé Maison quand ils ont été sortis, et je lui ai dit:--Je vous demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu'ils m'ont dit est vrai?--Il m'a répondu: ils ne vous ont dit que la moitié de la vérité.

«Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau à la fenêtre à contempler le spectacle que j'avais sous les yeux. Un garde à pied était en faction à la petite porte du grand escalier, un garde du corps était placé sur le balcon extérieur qui communique de la tour carrée à l'appartement où couchait le roi. Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrière se dessinait d'une manière pittoresque sur ces murs brunis par le temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les avaient foulées. [...]

«À sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante, et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux s'amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la chambre. Rien ne déchirait le coeur comme la vue de ces enfants, riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette petite chapelle que l'infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu, et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.

«En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte prisonnier; les commissaires réglèrent sa route jusqu'à Cherbourg.

«Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le sinistre cortége se remit en route à dix heures et demie. Le départ fut déchirant: tous les malheurs et la plus noble résignation se peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d'une voix émue: «Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma faute.»

«M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle d'une manière pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité qu'il avait trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et leur fit ses adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: «J'espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt.» Un gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait les armes: «Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais vous devez être bien fatigué!--Ah! sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majesté.» Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi: «Que voulez-vous?» lui dit Sa Majesté. «Sire, répondit le soldat en portant la main à son bonnet, je voulais vous voir encore une fois.»

«Le roi, profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute cette scène disparut.»

L'AUTEUR DU MANUSCRIT.--MES HÔTES.

«Maintenon, septembre 1836.

«Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les raconte: ce récit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite. La dernière fille de l'ami de Fénelon s'est rencontrée sur le chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son père qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune; elle avait d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche des plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge, trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.

«Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le onzième livre de la première partie de ces _Mémoires_, le château de Maintenon était délaissé; Mme de Chalais n'était pas encore née: depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité: ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.

«M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une brillante carrière, n'avait pas voix délibérative lorsque j'étais à la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raison et la puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini: il a prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.

«Mme la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre; elle a une triste et douce ressemblance avec ma soeur Julie.

«La Fontaine disait à Mme de Montespan:

«Paroles et regards, tout est charme dans vous, Olympe; c'est assez qu'à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d'abri. Protégez désormais le livre favori Par qui j'ose espérer une seconde vie.

«Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart, sont venues se perdre les rivalités de Mme de Maintenon et de Mme de Montespan. À la présente heure, qui se trouble la cervelle à propos du coeur d'un souverain? Ce coeur est glacé depuis cent vingt ans, et, dans le décri et l'abaissement des monarchies, les attachements d'un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils des événements? Sur l'échelle énorme des révolutions modernes, que peut-on mesurer qui ne se contracte en un point imperceptible? Les générations nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui n'est plus qu'une crypte? Que fait à la société transformée la fin des inimitiés du sang de quelques femmes, jadis destinées, sous des berceaux ou dans des palais, à la couche de duvet ou de fleurs?

«Cependant, autour des intérêts généraux de l'histoire, ne serait-il pas des curiosités historiques? Si quelque Aulu-Gelle, quelque Macrobe, quelque Slobée, quelque Suidas, quelque Athénée du Ve ou VIe siècle, après m'avoir peint le sac de Rome par Alaric, m'apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice quand Titus l'eut renvoyée; s'il me montrait Antiochus rentré dans cette Césarée, _lieux charmants où son coeur_... avait adoré celle qui en aimait un autre; s'il me menait dans un château du Liban, habité par une descendante de la reine de Palestine, en dépit de la destruction de la ville éternelle et de l'invasion des Barbares, il me plairait encore de rencontrer dans l'_Orient désert_ le souvenir de Bérénice.»

L'absence de Mme Récamier se prolongea quelques jours de plus que M. de Chateaubriand ne l'avait craint. Au lieu de revenir à Paris en quittant Maintenon, elle alla visiter, avec M. Ballanche et M. Ampère, un ancien et fidèle ami, le duc de Laval, dans sa terre de Montigny, que depuis la révolution de Juillet il se livrait avec passion à embellir.

Il lui écrivait pour lui rappeler l'engagement pris d'aller à Montigny:

LE DUC DE LAVAL-MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Montigny, 26 juin 1836.

«Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la bonne grâce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage, vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur des projets qui me tiennent si vivement au coeur.

«Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre, et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.

«Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et les nuances, et même les oppositions d'opinion.

«Depuis mon départ, deux lectures[102] ont dû avoir lieu; je les avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes engagements. Eh bien! malgré ces regrets, et encore d'autres regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forcé d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage, surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et de la grande route au second plan.

«Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le _Milton_? Mais c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos jours.

«Offrez à votre _premier_ ami mes meilleures et vieilles amitiés, et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait tous les jours.

«Dites ensuite à votre _nouvel_ ami, le duc de Noailles, que le plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où sa chambre est toute prête.

«Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates: cela fixe les préséances.»

Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Récamier, et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut très-vive, et il l'exprima avec une grâce affectueuse.

«La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, écrit-il à son amie, ne court pas assez vite pour vous porter à mon gré l'expression de mon plaisir. Il est à son comble, je vous assure, par l'espérance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charmé, vous dis-je; et de toutes les déclarations qui ont jamais été mises à vos pieds, c'est la plus sincère.

«Votre séjour ici sera une des meilleures récompenses de tous les soins infatigables que je me suis donnés, depuis vingt-huit mois, pour embellir, pour orner cette retraite.»

Cette visite à Montigny laissa à Mme Récamier un très-doux souvenir; l'année précédente, elle en avait formé le projet, et n'était point parvenue à le réaliser. Pour elle en effet, tout déplacement qui n'était pas un établissement de quelque durée, tout arrangement dans lequel ne pouvaient pas être comprises toutes les personnes qui, groupées autour d'elle, faisaient dépendre leurs existences de la sienne, était très-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui écrivait-il à ce propos «qu'il était plus difficile de la déplacer que de mettre une armée en mouvement.»

Heureux de la présence d'une femme à laquelle il avait voué une des affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval tout enorgueilli du succès de ses embellissements de Montigny, où à force de goût, de dépenses et de peines, il était parvenu à créer, sous le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de _villa_ italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni plus aimable.

Huit mois après, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette âme si haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Récamier la plaie toujours vive que lui avait laissée la perte de Mathieu de Montmorency.

Mais nous devançons le temps. En rentrant à la fin d'octobre à l'Abbaye-au-Bois, Mme Récamier apprit, comme toute la France, le mouvement tenté à Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette échauffourée fut aussitôt réprimée que tentée; et le prince Louis, après son arrestation, fut conduit à Paris pour y subir son jugement. La duchesse de Saint-Leu ne tarda point à y arriver elle-même, mais secrètement. Craignant que sa présence à Paris n'indisposât le gouvernement, elle s'était arrêtée à Viry, chez la duchesse de Raguse, d'où il lui était facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de son fils.

Quant à Mme Salvage, son fidèle garde du corps, elle arriva droit à l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile à Mme Récamier. Sa présence inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une vive surprise parmi les habitués de tous les jours. Mme Récamier lui avait cédé sa propre chambre, et s'était fait dresser pour elle-même un lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme Récamier, quel que fût leur peu de goût pour Mme Salvage, et le jugement qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait à Paris à la suite de la reine Hortense, étaient pénétrés de respect pour son dévouement, et d'intérêt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, très-sérieusement et justement préoccupée, se retira de bonne heure, en laissant sur un canapé, entre M. Ampère et M. Lenormant qui s'y étaient assis selon leur habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure de Mme Salvage reparut: «J'oubliais mes valeurs,» dit-elle, et elle emporta le portefeuille auquel jusque-là personne n'avait pris garde. On rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.

Mme Récamier alla le lendemain voir à Viry la reine Hortense; elle la trouva dans une grande angoisse. Délivrée de ses premières craintes sur le sort de son fils, elle s'épouvantait d'autant plus de l'idée de le voir partir pour l'Amérique, qu'elle était et qu'elle se sentait gravement, mortellement atteinte. Mme Récamier fut très-émue de l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne la revit plus.

La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au château d'Arenenberg. Mais dans l'état de maladie très-avancée où elle était, ce voyage précipité, et les inquiétudes terribles que lui avaient causées l'arrestation et le procès de son fils, lui firent un mal affreux. Mme Salvage donnait fréquemment de ses nouvelles à Mme Récamier. En reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne semblera pas dépourvue d'intérêt.

Mme SALVAGE À Mme RÉCAMIER.

«Arenenberg, ce 13 avril 1837.

«Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier la vôtre du 7, et je vous en remercie; elle m'était bien nécessaire, elle est pour moi une consolation.

«J'ai fait part à Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous bien exprimer combien elle y a été sensible.

«Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le contraire! À la suite d'une consultation des médecins de Constance et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces messieurs croyaient nécessaire.

«Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé, l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.

«L'état moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience, pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer; maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et elle est remplie de bonnes espérances.

«Dans l'attente de l'opération,--que contre mon avis on lui avait annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici,--elle avait fait ses dévotions et son testament.

«Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de recevoir un gros paquet contenant des nouvelles--les premières depuis le départ de Lorient--écrites de la main de son fils. Sa lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate _l'Andromède_, en rade devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine. Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant personnellement à son bienveillant souvenir.

«Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles, montrer un visage calme quand on a le coeur déchiré, tromper, chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas: ah! croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous aime.»

Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année: la reine Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait visiblement: par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants: une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation, croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel état de maladie se prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.

M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837:

«J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»

Et quelques jours plus tard:

«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y.»

Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois: dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance; elle accepta avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au palais du Luxembourg.

Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.

M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition, soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière administrative. En un mot, l'_équité_ me paraît être la qualité qui domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce sentiment, de l'_équité_ porté à sa suprême puissance qui donnait à M. Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi placé lui-même au-dessus de tous les partis.

Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue d'Anjou fut mise à la disposition de Mme Récamier. Elle y passa quatre mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un état relativement très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.

La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint à Paris dans l'été de 1838, pour y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le séjour qu'elle fit en France.

À la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes; et Mme Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne, où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus parfaite amitié et la conversation la plus attachante.

La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait pris une vive affection pour Mme Récamier, et que celle-ci entourait de témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère, l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot, famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait, par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne refroidissait pas ses sentiments.

La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à Châtenay: son grand âge donnait de la gravité à la moindre indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«Mme de Montmorency n'a point donné de bulletin aujourd'hui, elle s'est bornée à faire dire que la situation est loin d'être satisfaisante. Elle donnera demain un bulletin explicatif.

«Mme de Lipona se prépare à partir, mais elle ne veut pas partir sans vous voir. Elle désire vous trouver seule. Cependant elle ne craindrait pas une occasion de faire ses adieux à M. de Chateaubriand. Elle tâchera d'aller à Châtenay sur les deux heures, à moins que M. Molé ne vienne la voir à cette heure-là; alors ce serait un peu plus tard. La lettre qu'elle vous a écrite a été adressée, par inadvertance, à Fontenay-aux-Roses; vous pourriez la faire réclamer là.

«Les journaux de ce matin vous ont appris que la brochure de M. Laity était déférée à la chambre des pairs. Tous les journaux de l'opposition blâment le gouvernement: ils prétendent qu'il eût été suffisant de la faire juger par la cour d'assises et le jury. Je suis de même avis, s'il ne s'agit que de la brochure elle-même; il y a sans doute quelque chose de plus. Trop de solennité a bien quelques inconvénients.

«J'ai fait mes adieux à la comtesse de Lipona qui est très-contrariée de la brochure[103].»

Le 6 juillet un billet de M. Ballanche apprit à Mme Récamier que tout était fini, et que la mort venait de lui enlever son dernier lien terrestre avec son saint ami, dans la personne de la vicomtesse de Laval.

«Aujourd'hui, je n'ai malheureusement point de bulletin à attendre. Elle est morte pleine de jours, hélas! et de chagrins, survivant à tout ce qu'elle eut de plus cher, et pourtant laissant après elle d'aimables traces et de doux souvenirs. Depuis bien des jours, elle ne vivait que pour achever de souffrir. Vous le savez: l'hiver dernier, déjà, on ne croyait pas qu'elle pût vivre encore. C'est inutilement que les jours s'ajoutent aux jours: il faut qu'enfin le dernier arrive. Je me suis informé des funérailles, elles auront lieu demain matin.»

Le voyage de M. de Chateaubriand dans le Midi était un véritable triomphe; il était partout accueilli avec enthousiasme.

Il jouissait des témoignages de sympathie qui lui étaient offerts, et les raconte avec entrain; nous nous contenterons de citer un des billets qu'il écrivit alors:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Cannes, 28 juillet 1838.

«J'ai quitté à Marseille mon _bruit_ pour venir voir le lieu où Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues d'ici, au _Golfe Juan_; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel: l'homme a passé pour toujours.

«Il faut vous revenir. Femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que j'ai vu, ne vaut pas un moment passé dans votre douce présence. Il n'y a de repos pour moi que là.

«Mais, bon Dieu! que de choses j'ai aperçues partout! j'en étouffe; je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai fait à Marseille au tombeau du père de notre jeune ami[104].

«Adieu, je tombe de lassitude, et je vais recommencer ma course. Je serai le 31 à Lyon.»

Pendant les premières années qui suivirent la révolution de Juillet, l'incertitude des choses générales, l'irrésolution des projets de M. de Chateaubriand, qui annonçait sans cesse la pensée de se fixer hors de France; la pénible nécessité où se voyait réduit cet homme, le premier écrivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par conséquent qu'une existence toujours précaire et nulle sécurité pour l'avenir; enfin, l'animosité des partis, furent autant d'obstacles à ce que Mme Récamier étendît ses relations hors du cercle de ses anciennes amitiés.

Mais lorsque les événements qui avaient amené la chute de la branche aînée des Bourbons, en s'éloignant, permirent qu'une trêve se fit entre les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonçant à toute vie politique, uniquement livré à des travaux littéraires, eut conclu le marché qui répugnait tant à sa fierté, et auquel il ne se fût peut-être pas résolu s'il n'eût été question que de lui seul, mais qu'il accepta parce qu'il fallait assurer la vie présente et l'avenir de Mme de Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mémoires, Mme Récamier, qui suivait avec une extrême anxiété toutes les impressions que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprès de lui une double tâche. Rendre à cette noble vie tout le calme, toute la sérénité que peuvent donner des affections vraies et profondes; l'entourer en même temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses contemporains; maintenir la royauté du génie que son siècle lui avait décernée: telle fut la mission que Mme Récamier assuma avec ardeur, et le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le sacrifice de ses goûts, de sa liberté et de sa santé. Aussi lui était-elle à ce point devenue nécessaire, que la plus courte de ses absences le mettait au désespoir. Quand Mme de Chateaubriand apprenait que Mme Récamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle s'informait de l'époque probable de son retour: «Mais que voulez-vous donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il faire, si vous vous en allez pour longtemps?»

Dès ce moment, Mme Récamier, en donnant plus d'extension, plus de mouvement à sa vie extérieure, dut la séparer davantage de ce que j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon où se pressaient les illustrations de tous les genres, dont les fêtes littéraires excitaient l'envie, cette considération, cet empressement de la foule, étaient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare esprit de conduite; dans la réalité, c'était le dévouement de l'amitié.

Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait aliéné ses _Mémoires d'Outre-Tombe_ et du sentiment pénible qu'il conservait d'avoir ainsi escompté sa mort, n'est ignoré d'aucune des personnes qui l'ont approché. La lettre du 8 août 1836, que nous avons citée plus haut, en donne la preuve.

Enfin, lorsque la société à laquelle il avait cédé la propriété de son oeuvre posthume, lasse de payer les arrérages de la rente viagère stipulée, vendit au journal la _Presse_ le droit de faire paraître les _Mémoires d'Outre-Tombe_ dans son feuilleton, M. de Chateaubriand, instruit de cet arrangement par une visite de M. Dujarrier, l'associé de M. Émile de Girardin, lui en exprima son mécontentement, et lui dit que jamais il ne donnerait son consentement à un pareil mode de publication. En effet, dans la crainte que sa signature apposée au reçu de la rente viagère ne parût la sanction d'un marché qui lui répugnait, il refusa six mois d'en toucher les arrérages. Mme de Chateaubriand, effrayée d'une résolution qui menaçait de la réduire au dénûment, elle et son mari, en parla à M. Mandaroux-Vertamy, son conseil, lequel intervint et rédigea pour M. de Chateaubriand une quittance dont les termes réservaient son opposition.

Au premier rang, parmi les nouveaux venus de cette époque dans le salon de l'Abbaye-au-Bois, je dois placer M. Alexis de Tocqueville. L'éclatant succès de son beau livre de _la Démocratie en Amérique_ l'avait mis fort à la mode. Allié à M. de Chateaubriand, il réunissait tout ce qui devait lui plaire: un talent réel et élevé, les manières et les goûts aristocratiques, avec des opinions infiniment libérales et généreuses. Il venait en outre de faire un mariage d'inclination; c'était plus qu'il n'en fallait, avec l'agrément de sa personne et la finesse de son esprit, pour le faire réussir auprès de Mme Récamier.

Vers le même temps, un très-jeune homme, qui cachait sous le pseudonyme trop humble ou trop orgueilleux d'un _homme de rien_ une naissance distinguée et le début d'un vrai talent, envoyait à M. de Chateaubriand le récit de sa vie qu'il venait de publier dans la _Galerie des Contemporains illustres_. Cette biographie, où une admiration sincère n'avait rien ôté à la liberté du jugement, plut à M. de Chateaubriand par sa liberté même; il voulut en connaître l'auteur, et ce fut ainsi que M. Louis de Loménie se trouva introduit à l'Abbaye-au-Bois.

En le lisant, on avait été très-frappé de la mesure et de l'impartialité de ses arrêts. Cette qualité, rare chez un homme de son âge, est une de celles qui dominent dans cette nombreuse collection de portraits historiques. L'indépendance du caractère de M. de Loménie, la verve et le mouvement de sa conversation ne furent pas moins appréciés, et il devint bientôt un visiteur assidu de Mme Récamier, également agréable à M. de Chateaubriand et à elle-même.

Frédéric Ozanam, présenté par M. Ampère plusieurs années auparavant, vers 1833, alors qu'il n'était encore qu'un obscur étudiant, avait tout de suite touché M. de Chateaubriand par la candeur et la fermeté de sa foi.

Accueilli avec la plus entière bienveillance, admis à plusieurs des lectures que M. de Chateaubriand fit à l'Abbaye-au-Bois, encouragé à y venir souvent, il n'usa que rarement de l'autorisation qui lui avait été donnée, et quand M. Ampère lui en demandait la raison, il répondait: «C'est une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance qu'on me témoigne.»

Le terme de sept ans que la modestie de ce jeune homme se fixait à lui-même, ajournant la renommée à ce délai, amusa et charma la société de l'Abbaye.

La réputation, on pourrait dire la gloire, fut exacte à l'échéance qu'Ozanam lui avait marquée. Il revint chez Mme Récamier sept ans plus tard, professeur, entouré de l'auréole d'une célébrité naissante que justifiaient de très-hautes facultés, époux heureux et passionné d'une femme charmante.

Aussi éminent par les vertus que par l'intelligence, Frédéric Ozanam offrait un type parfaitement original. Extrêmement timide et presque gauche, enthousiaste quoique érudit, il sortait de la réserve qui lui était habituelle par des éclairs d'éloquence, et alors il était facile de comprendre, à la chaleur et à la sorte d'entraînement de sa parole, quelle puissance il devait exercer, dans sa chaire, sur un auditoire jeune et ardent.

M. Sainte-Beuve était déjà depuis longtemps en relation avec Mme Récamier et avec M. de Chateaubriand; il inspirait à l'un et à l'autre un goût très-vif, qu'on lui témoignait ouvertement; mais les rapports de société avec ce spirituel écrivain ont toujours un caractère intermittent. Vous vous laissez prendre à la grâce presque caressante de ses manières, au naturel charmant, à la finesse dégagée de toute afféterie de sa conversation, vous le voyez souvent, et vous vous flattez qu'il y trouve lui-même quelque plaisir; mais tout à coup, vous le perdez, il vous échappe. Quoi qu'il en soit, l'époque dont je m'occupe est une de celles où M. Sainte-Beuve vint le plus assidûment à l'Abbaye-au-Bois.

M. Charles Brifaut, présenté à Mme Récamier à cette époque, fut bientôt admis au nombre des habitués les plus fidèles et les plus aimables de son intérieur. C'était un des hommes dont la société offrait le plus de sécurité et de douceur. Il avait concentré sa vie dans des relations de salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'étude à entretenir. Malade depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'héroïsme, et sa politesse dominait de continuelles souffrances avec une sérénité stoïque.

Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reçues dans le salon de Mme Récamier et qu'elle accueillait avec tant d'intérêt, de grâce et même d'indulgence, une seule est entrée dans son intimité. Mme Amable Tastu méritait cette exception par l'admirable élévation de son caractère, par la sûreté, la discrétion, l'exquise délicatesse de son commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des _bas-bleus_ et qui ne pardonnait guère aux femmes de se mêler de littérature, faisait, comme son amie, un cas tout particulier de Mme Tastu; le bon sens aimable et ferme qui caractérise son talent lui plaisait fort.

M. Léonce de Lavergne n'était point à l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu. Depuis plusieurs années déjà, il était lié avec M. Ballanche, M. de Chateaubriand l'avait distingué, et Mme Récamier le comptait au nombre des jeunes gens dont la conversation et la société lui plaisaient le plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait à son amie, pendant son voyage à Toulouse et dans le midi de la France, il est plusieurs fois question de lui d'une façon gracieuse. Il avait beaucoup d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique; on ne se doutait guère alors, et il ne se doutait pas lui-même, qu'il deviendrait le grand orateur de l'agriculture.

Malgré l'amélioration qui s'était produite dans sa santé, il restait à Mme Récamier une telle susceptibilité des organes de la voix, que les médecins l'envoyèrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire sans y être accompagnée d'aucun de ses amis, lui coûtait fort à entreprendre: mais sa santé était trop nécessaire à ces mêmes amis, et surtout à M. Ballanche et à M. de Chateaubriand que les infirmités commençaient à gagner, pour que Mme Récamier ne mît pas à la recouvrer une volonté inébranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant Mme Lenormant à la campagne avec ses enfants. M. de Chateaubriand à Paris, et M. Ballanche établi à Saint-Vrain chez la comtesse d'Hautefeuille.

Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis initieront suffisamment le lecteur aux idées, aux intérêts et aux petits événements qui occupaient alors leurs esprits.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, dimanche 19 juillet 1840.

«Vous êtes partie: je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable que nous n'en prendrons pas. Où vous manquez, tout manque, résolution et projets. Si du moins j'avais encore quelque chose sur le métier! Mais les _Mémoires_ sont finis: vie passée comme vie présente.

«Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems? Vous ne m'écrirez pas; moi je vous écrirai, quoique pouvant à peine former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi, mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons bon pour l'Italie. Les intelligences, à quelque opinion qu'elles appartiennent, sont presque toutes au service du mensonge. Du moins, le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.»

LE MÊME À M. BALLANCHE.

«Paris, 7 août 1840.

(_Dictée._)--«Je me suis trop bien aperçu, mon cher et vieil ami, que vous n'êtes plus ici depuis huit jours. Mme de Chateaubriand et moi, nous vous regrettons sans cesse, et pourtant nous nous soumettons un peu à votre absence, puisque la campagne, le grand air et surtout les soins de vos aimables hôtes, vous font du bien. Remerciez mille fois, je vous prie, M. et Mme d'Hautefeuille: je profiterais avec le plus vif plaisir de leur offre obligeante, si je n'étais forcé de garder ma pauvre malade, et si je n'étais moi-même très-souffrant. Vous voyez que je ne puis écrire de ma propre main. Il me faut vivre maintenant, en enrageant, avec la goutte et les années; ce sont deux sottes choses.

«Les nouvelles d'Ems n'étaient pas aussi bonnes hier au soir. Mon incrédulité des remèdes et des médecins m'a empêché de détourner notre amie de son voyage; mais je n'ai jamais compté que sur le fond de sa santé qui n'est point altéré. Désormais nous ne serons pas longtemps sans revoir la voyageuse qui manque tant à la société et au coeur de ses amis.

«C'est aujourd'hui que se décide l'affaire de M. Ampère[105]. J'ai écrit à trois académiciens; je tremble et j'espère.

«Je vous embrasse, mon vieil ami. Tous mes hommages à Mme et à M. d'Hautefeuille.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 août 1840.

«Je vous ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un extrême plaisir. Vous allez continuer les eaux, vous faites bien; prenez courage, n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais revenez et ne voyagez plus. Je vous espère dans la première quinzaine de septembre.

«Vous écrivez comme un charme; je vous lis tout couramment. Moi je vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va, mais que mes sentiments demeurent; ils ne sont pas diminués comme mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec Mme de Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années; je ne les y ai pas retrouvées.

«Hier M. Ampère a eu un bon commencement de succès. Nous espérons réussite complète pour vendredi prochain. Je suis toujours à la paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur Boulogne. Il a été pris avec tous ses amis.

«Mais où avez-vous pris que je me plaignais de votre silence? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux qui vous aiment.»

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«Me voilà établi chez Mme d'Hautefeuille. Ce petit voyage m'avait un peu fatigué; une nuit de repos m'a tout à fait remis. Maintenant je n'ai plus d'autre souci que d'avoir des nouvelles de votre arrivée à Ems.

«Depuis vous, il m'a pris une fièvre d'histoire; sitôt que ma _Théodicée_ sera finie, je veux écrire un morceau d'histoire, mais tout à fait d'histoire. Soit dit entre nous, quant à présent, je ne reconnais qu'à trois hommes de ce temps ce que j'appelle le sens historique, ce sont MM. de Chateaubriand, Guizot et Augustin Thierry; Sismondi n'a que ce que l'étude et le travail peuvent donner, le _don_ lui manque. Le sens historique vient de naître en moi: c'est un peu tard. Peut-être sera-ce assez tôt pour qu'il produise un pauvre petit fruit d'arrière-saison.

«J'ai vu M. et Mme de Chateaubriand. Il avait eu, lui, la bonté de venir me voir. Comme il vous a écrit, je ne vous parlerai ni de leurs santés, ni de leurs projets, au reste, toujours peu assurés.

«Vous ne sauriez croire le chagrin que j'aurais eu si vous n'étiez pas allée à Ems. J'aurais toujours craint que vous n'eussiez manqué votre santé. Revenez bien portante, trouvez-moi rétabli; que M. et Mme de Chateaubriand mènent avec nous une douce vie: laissez-moi faire quelques morceaux d'histoire pour clore ma carrière, que le prix Gobert soit donné à qui le mérite, et tout sera pour le mieux.

«M. et Mme d'Hautefeuille sont d'une perfection d'hospitalité, d'attentions et de prévenances dont on ne peut se faire une idée.

«Je me couche de très-bonne heure, on se tient dans ma chambre, M. et Mme d'Hautefeuille reçoivent leurs visites chez moi, autour de mon lit. Je ne me suis point encore remis au travail, mais je ne tarderai pas.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«10 août 1840.

«M. Ampère vous a écrit sur Mme Salvage. J'avais demandé un _permis_ pour la voir, lorsque je la croyais arrêtée; je l'ai vue, elle est triste, mais elle est sans inquiétude. Nous voilà revenus à la paix: vous voyez que j'ai toujours raison. Ce temps est magnifique, vous jugez si j'en suis heureux pour vous; si les eaux vous guérissent, j'aurai foi aux remèdes. J'aurais grand besoin d'une fontaine de Jouvence, mais le temps en est passé. Non que mes sentiments pour vous vieillissent jamais; mais le temps me ravit chaque jour un oeil, une oreille, une main; si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil. Ne précipitez pas votre retour, le plus fort est fait; encore quelques jours de patience. J'espérais écrire un peu mieux ce matin, m'y étant pris de bonne heure; mais le matin se moque de moi comme le soir.

«On va juger le prince Louis; il a été bien insensé, mais a montré bien du courage. Son entreprise a ôté à l'arrivée des cendres une partie de son danger. Venez, vous serez reçue. Dieu sait!»

On voit combien Mme Récamier avait raison de se sentir nécessaire aux deux amis dont la santé allait s'altérant de plus en plus.

M. de Chateaubriand, atteint par une goutte molle, perdait avec rapidité l'usage de ses mains et de ses jambes. M. Ballanche ne vivait plus que de lait et de légumes; ce régime pythagoricien, le seul que pût supporter son estomac, suffisait à le soutenir, mais le laissait dans un grand état de faiblesse.

Il fallait des efforts de tous les instants, un dévouement persévérant et renouvelé chaque jour, pour relever le courage de M. de Chateaubriand de plus en plus envahi par la tristesse, et c'est pour cela que Mme Récamier faisait appel à tous les jeunes esprits; elle en faisait à leur insu ses complices dans la tache de distraire un noble génie.

À son retour, elle trouva que le prix Gobert avait été donné par l'Académie des inscriptions à M. Ampère, et que le procès du prince Louis Napoléon allait être jugé par la chambre des pairs. Mme Récamier, quoiqu'elle n'eût gardé aucune relation personnelle avec le prince Louis depuis son voyage à Arenenberg, fut mandée à comparaître et interrogée par le juge d'instruction. Ce petit ennui ne l'empêcha pas de s'occuper du prisonnier. Elle sollicita l'autorisation de communiquer avec le prince Louis Bonaparte, et l'alla voir à la Conciergerie. Le _permis de communiquer avec l'inculpé Charles-Louis Napoléon Bonaparte_ que j'ai sous les yeux porte la date du 12 septembre; il autorise _deux visites_: Mme Récamier n'en fit qu'une. Le prince parut touché de la sympathie qu'elle témoignait à son malheur, et la reconduisit aussi loin que le permirent les sentinelles. Condamné à une détention perpétuelle, et enfermé au château de Ham pour y subir sa peine, il n'oublia pas la visite qu'il avait reçue.

Deux ans après, il envoya à Mme Récamier une brochure qu'il venait de faire imprimer, comme un gage du souvenir reconnaissant qu'il lui gardait. Elle l'en remercia et reçut en retour le billet suivant:

LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON, DEPUIS NAPOLEON III, À Mme RÉCAMIER.

«Ham, le 9 juin 1842.

«Madame,

«Vous êtes bien bonne de vous être donné la peine de m'accuser réception de la brochure[106] que j'ai pris la liberté de vous envoyer. Il y a longtemps, Madame, que j'éprouvais le besoin de vous remercier de l'aimable visite que vous avez bien voulu me faire à la Conciergerie: j'en ai conservé un souvenir plein de reconnaissance, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de vous exprimer mes sentiments de gratitude.

«Ayez l'extrême bonté, Madame, de remettre la lettre ci-jointe à M. de Chateaubriand, dont le bienveillant intérêt m'a profondément touché.

«Vous êtes si habituée à rendre heureux tous ceux qui vous approchent, que vous ne serez pas étonnée de tout le plaisir que j'ai ressenti, en recevant une preuve de votre sympathie, et en apprenant que vous vouliez bien compatir à mes chagrins.

«Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.

«NAPOLÉON LOUIS B.»

LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON À M. DE CHATEAUBRIAND.

«Citadelle de Ham, le 28 juin 1841.

«Monsieur le vicomte,

«Il y a environ douze ans que, me promenant un jour hors de la _Porta Pia_ à Rome, je suivais silencieusement l'ambassadeur de Charles X, regrettant que la froide politique m'empêchât de témoigner à l'illustre auteur du _Génie du christianisme_ toute mon admiration pour lui. J'étais loin de penser alors que la puissance qu'il représentait serait bientôt abattue, que le drapeau tricolore serait aussi hostile à ma famille que le drapeau blanc, et que ce noble représentant d'une cour ennemie serait dans quelques années le seul homme important qui viendrait, dans ma captivité, me donner des marques de sympathie.

«Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il prouve aussi que les sentiments élevés restent toujours les mêmes. Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse, Monsieur le vicomte, cherché à consoler le malheur, et certainement vous avez su inspirer aux hommes même qui étaient opposés à vos opinions une admiration sincère pour le grand écrivain et une profonde estime pour l'homme politique.

«Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien votre lettre m'a touché; et je vous aurais exprimé ma reconnaissance plus tôt, si je n'avais reçu plusieurs visites qui ont absorbé tout mon temps.

«Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques conseils. Je veux écrire l'histoire de Charlemagne, et montrer toute l'influence qu'a exercée ce grand homme, pendant sa vie et après sa mort, sur la destinée du monde. Quand j'aurai rassemblé tous les matériaux nécessaires, j'espère que ce ne sera pas abuser de votre extrême bonté que de vous soumettre quelques questions.

«Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de mes sentiments distingués.

«NAPOLÉON LOUIS BONAPARTE.»

Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napoléon, nommé représentant du peuple, rentra en France et arriva à Paris, je dois dire qu'un de ses premiers soins fut de se présenter à l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne rencontra pas Mme Récamier chez elle. C'était après les journées de juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Récamier était plongée dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas à revoir le prince, tout absorbé dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au pouvoir souverain.

J'ajoute ici deux billets échangés à la fin de 1840, l'année même qui vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un poëte éminent, aujourd'hui proscrit, et M. de Chateaubriand.

VICTOR HUGO À M. DE CHATEAUBRIAND.

«16 décembre 1840.

«Monsieur le vicomte,

«Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes, Napoléon et Chateaubriand.

«Trouvez bon que je dépose ces quelques vers à votre porte. Depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre illustre qui les a inspirés.

«Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.

«VICTOR HUGO.»

M. DE CHATEAUBRIAND À VICTOR HUGO.

«Paris, 18 février 1840.

«Je ne crois point à moi, Monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte. C'est lui qui a fait et écrit la paix qu'il a bien voulu me donner à Sainte-Hélène. Votre dernier poëme est digne de votre talent. Je sens, plus que personne, l'immensité du génie de Napoléon, mais avec ces réserves que vous avez faites vous-même dans deux ou trois de vos plus belles odes. Quelle que soit la grandeur d'une renommée, je préférerai toujours la liberté à la gloire.

«Vous savez, Monsieur, que je vous attends à l'Académie.

«Dévouement et admiration.

«CHATEAUBRIAND.»

L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre; on n'a point encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention, elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix, d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé; c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient recueillis.

La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une large part à la bonne oeuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire ici le nom, M. de Tourguénieff était le _placeur_ des billets pour les Russes.

Il rendait ainsi compte de sa mission:

«Ce 4 février 1841.

«J'ai reçu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.

«TOURGUÉNIEFF.»

Lady Byron, de passade à Paris, paya cent francs le billet qu'elle sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Mme Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un poëte de génie avait valu une célébrité importune.

La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la disposition des artistes. Il écrivait à Mme Lenormant:

«Jeudi soir, 4 février.

«Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour aller _ensuite_ (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire _simultanément_) chez M. Rubini et Mlle Leroy.

«Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.

«Le marquis de VÉRAC.»

M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes, non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les honneurs avec un entrain très-aimable.

La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes, belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les artistes, en face du tableau de _Corinne_. L'assemblée était compacte, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages célèbres réunis à la fois chez Mme Récamier, avise cette longue barbe et cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la figure le frappe. C'était le moment où Mlle Rachel se faisait entendre dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre. Impatientée de la question, la personne interpellée répond: «Hé, vous voyez bien que c'est Mardochée.» Cela fit rire.

Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une grâce charmante à concourir à cette bonne oeuvre. Électrisés par l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se surpassèrent. Pour Mlle Rachel, ce n'était point la première, et ce ne fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près; sa voix avait bien quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le ton de la meilleure société.

Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense; jamais actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et témoigna toujours à Mme Récamier une profonde reconnaissance.

Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de Cressin,--le berceau des Récamier,--détruite par un incendie.

M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de la première soirée. En accusant réception du mandat de 4.390 francs qui lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche «qu'il s'était fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées.» Le voeu de Mme Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de l'Abbaye-Au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était religieusement conformé.

Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans cette brillante réunion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les éclipsait toutes encore.

M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de Néris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'année précédente, Mme Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne pouvait presque plus écrire lui-même; condamné à dicter, il était fort importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Néris, 20 juillet 1842.

«Je fais ma dernière épreuve de voyage; je m'attendais aux mécomptes. Il m'est inutile désormais de changer de gîte. Je rabâche à mes années ce que je leur rabâchais hier, et ces parentes sur l'âge me redisent ce qu'elles m'ont radoté cent fois; puis nous nous tairons. La seule chose qui m'a fait plaisir a été de retrouver les hirondelles de la Loire; mais elles ne sont pas restées, elles sont revenues; dans l'intervalle de deux printemps, elles ont fait usage du ciel. Je ne sais pas ce qui se passe; je m'arrangerais de cette ignorance, si je savais des nouvelles de votre santé.

«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers solitaires occupés à effacer sur les ornières la trace des roues des voitures; ils me suivaient comme le temps qui marche derrière nous en effaçant nos traces.

«Je voulais vous écrire de Briare, de Moulins, _car je ne sais où me sauver de vous_. Du moins, Mme de Sévigné était heureuse de rencontrer M. Bascle dans la rue pour lui recommander sa fille. Mes recommandations, qui s'en soucierait? Mais priez vous-même pour votre serviteur, Dieu vous écoutera: j'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée. Que le jeune professeur auquel je suis tant attaché ne m'oublie pas; souvenir à M. Brifaut. Je ne parle point de mon ami M. Ballanche: il vit content, retiré dans sa gloire; il a au fond de l'_hermitage le vivre et le couvert_.

«Sachez-moi gré de vous avoir écrit de ma propre main. J'ai voulu voir si le voisinage de la fontaine me ferait déjà quelque chose. M. de Mortemart et M. de Castellane, le fils, sont ici. J'espère un tout petit mot de vous.

«Nous entendons parler de vos douleurs de Paris: pauvre duc d'Orléans! À quoi bon la jeunesse?

«Je parle comme le renard mutilé.»

Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Récamier, une joie lui était réservée dans cette même année: M. Ballanche avait inutilement sollicité une première fois les suffrages de l'Académie française; à la mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se présenta de nouveau, mais avec moins d'ardeur et un désir un peu attiédi de réussir; cette fois il fut élu. Sa réception fut la dernière séance publique où M. de Chateaubriand consentit à paraître. M. Ballanche ne lut pas lui-même son discours de réception, c'est M. Mignet qui le prononça à sa place; le bon Ballanche assistait à la séance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui, pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, était un véritable événement, le laissa dans une parfaite indifférence. Debout à son banc avant la séance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, à travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument désintéressé de ce qui allait se passer.

Mme Récamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son succès.

Ce n'était pas que M. Ballanche, malgré sa candeur et sa simplicité, fût dépourvu d'intérêt pour sa gloire et sans désir de renommée. Il connaissait très-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans le rang que lui assignerait la postérité le laissait fort calme sur les jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus d'un succès littéraire, c'était l'influence morale et philosophique qu'il voulait exercer. Entouré d'une sorte de petite église, il avait des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnommé l'_hiérophante_, en le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le reconnaissait pour chef.

Le fait, est que, dominé par son amour de l'humanité, l'esprit rempli des plus nobles abstractions, obéissant, sans jamais calculer ses ressources, à une générosité qui ne connaissait pas de bornes, il avait petit à petit dissipé toute sa médiocre mais honorable fortune.

En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre mouvement et sans aucune sollicitation, avait donné à M. Ballanche une pension littéraire de 1.800 francs; il était impossible de mieux placer une récompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se résignait avec beaucoup de peine à la recevoir, et sans l'autorité de Mme Récamier, il eût abandonné cette pension qui pesait, disait-il, à sa conscience, parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que lui.

On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles théories de la métaphysique, qui devinait les règles de l'histoire et savait revêtir sa pensée d'une poésie si élevée, était hors d'état de diriger sa propre existence.

Outre le laisser aller de sa générosité, M. Ballanche avait encore un moyen infaillible de se ruiner: il était possédé de la passion des inventions en mécanique, et les essais en ce genre lui coûtaient fort cher. Pour donner une idée des illusions dont il pouvait se bercer en se livrant à son goût pour les machines, je vais copier une lettre qu'il écrivait à Mme Récamier, dont l'amitié et la raison s'inquiétaient également sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent philosophe:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«D'ici à la fin de l'année je serai dans une situation excellente, vous pouvez en être certaine. Je me trouve associé pour une assez bonne part dans une affaire très-considérable qui va enfin aboutir.

«Voici le fait:

«Nous sommes trois qui avons fourni à un ingénieur, dont le nom ne vous est point connu, M. de Précorbin, les moyens de parvenir à la solution du problème dont tant de gens s'occupent sans avoir pu encore le résoudre. Aujourd'hui il est parfaitement résolu. Il s'agit du plus grand pas qu'on ait fait faire jusqu'ici à la vapeur. Vous pouvez être certaine qu'il va résulter de cette nouvelle invention une amélioration immense dans tous les services où la vapeur est employée. Le système des chemins de fer va complétement changer et la navigation en recevra une notable amélioration. Nous sommes arrivés au point où les capitalistes n'ont plus qu'à s'occuper de l'exploitation. Ces capitalistes sont tout trouvés.

«Je ne me mêlerai en aucune façon de l'exploitation; je ne serai là que pour participer aux bénéfices dans la proportion des avances que j'ai faites; je suis même resté étranger au traité fait avec les capitalistes.

«Ce que je voulais, c'était de faire éclore une invention à laquelle j'ai cru, dès qu'elle m'a été expliquée.

«Quant à l'invention qui m'est personnelle, j'en crois le succès assuré. Comme invention, ce sera une fort belle chose, et elle aura je crois de très-grands résultats.

«En fin de compte, j'aurai accompli trois choses:

«Un monument littéraire qui sera ce que Dieu voudra;

«Un appui utile donné à une sorte de régénération dans l'emploi de la vapeur;

«Enfin, l'invention d'une machine qui sera un jour le point de départ de beaucoup d'autres inventions utiles: car c'est un moteur nouveau que j'introduis dans le monde industriel.

«Ma vie n'aura pas été sans importance. Prenez, je vous en conjure, patience jusqu'à la fin de l'année, et surtout ne vous inquiétez point de ma situation gênée en ce moment, pour être plus tard aisée.»

On comprend que les lettres ou les conversations dans lesquelles M. Ballanche croyait, par de semblables explications, tranquilliser Mme Récamier, étaient loin de rassurer son amitié.

En 1843, on fit faire à M. de Chateaubriand un nouvel essai des eaux: on l'envoya à Bourbonne-les-Bains; il se soumit, sans croire à l'efficacité du remède. Il écrivait de cette ville:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«30 juin 1843.

«J'ai fait mon voyage comme tout ce qu'on fait à regret en vous quittant. J'ai revu ce qui se voit partout, des champs d'une terre qui ne m'intéresse plus et des moissons qui ne seront plus pour moi: il y a bien longtemps que j'ai vu tout cela, et je n'aime à voir que vous. Sous un monceau de jours, on n'aperçoit l'horizon que sur des temps où l'on a passé. Me guérirai-je ici? Je l'écris rue du Bac[107]; mais on ne guérit point des années. J'en suis toujours à la même chanson. Nous sommes toute une bande de blessés ici, mais enfin je ne tarderai pas à vous revoir.

«Je vais aller me promener avec l'alouette, elle vous chantera de mes nouvelles, puis elle se taira pour toujours sur le sillon où elle sera descendue. Voilà tout ce que ma pauvre main me permet d'écrire aujourd'hui. Mille choses à nos amis.

«Ne m'écrirez-vous pas un petit mot? Il me fera grand plaisir. Mon écriture s'est rapetissée, comme ma personne, je tiendrai bien peu de place. Gardez bien mon souvenir; il ne vous gênera pas. Si par hasard vous vous avisiez de m'écrire, c'est à _Bourbonne-les-Bains_. Que faites-vous, où avez-vous passé vos jours? Je me baigne demain pour la première fois. Est-ce un garçon ou une fille qu'aura eu Mme Lenormant? Je sais bien mes souhaits.»

LE MÊME.

«Bourbonne, 1er juillet 1843.

(_Dictée_). «Vous avez donc la pensée de m'écrire de votre propre main, lorsque de mon côté je griffonnais la petite lettre que vous avez reçue. N'est-il pas merveilleux de s'entendre ainsi? Je pense tout ce que vous pensez. Je ne pense plus qu'à Venise: c'est là qu'il nous faut finir, dans une ville qui nous appartient. Nous ne trouverons aucune résistance pour ce projet dans la rue du Bac; alors, faites provision de santé et de courage.

«Je n'essaierai les eaux ici que lundi prochain; à la vérité, je n'en espère rien du tout. Je n'ai qu'un seul espoir gravé dans le coeur: celui de vous revoir. Aujourd'hui je n'ai rien fait; j'ai voulu aller voir le cimetière pour me divertir; je n'ai pas pu y parvenir, et pour avoir marché une trentaine de pas, je suis rentré chez moi mourant de fatigue. Voilà où j'en suis; mais peu importe, le coeur me reste, et c'est la seule bonne chose que je possède; vous savez s'il est à vous.

«Le maréchal Oudinot sort de chez moi avec sa femme; il a été remplacé par le maréchal Bourmont avec son fils. Ces deux mondes n'ont point de répugnance pour moi, parce que je n'ai rien à leur demander. Il y a ici une Mme de Menou: je croyais que Mme de Menou venait de mourir dernièrement en Italie; c'est là aussi que j'espère que nous irons mourir.

«2 juillet.

«Je reçois ce matin une lettre de Mme de Chateaubriand; vous lui avez parlé trop tôt de Venise et comme si vous vouliez y consentir. Je veux quitter la France pour toujours, cela ne s'exécute pas dans les vingt-quatre heures. Le temps a mis des réflexions dans ma vie: je ne puis ni être prêt, ni décider ma femme, pourtant très-consentante, avant l'année prochaine. Il faut que l'hiver passe encore sur nous. Nous nous envolerons à travers les Alpes au retour du rossignol.

«C'est demain décidément que je commence à me baigner, chose la plus inutile du monde.»

LE MÊME.

«Bourbonne, 6 juillet.

(_Dictée_). «C'est encore moi pour vous dire d'aller voir Mme de Chateaubriand qui se plaint de ne pas vous voir. Que voulez-vous? puisque vous vous êtes associée à ma vie, il faut la partager tout entière. Que faites-vous? Où êtes-vous allée?

«Ma mauvaise santé a bien dérangé notre année, mais c'est aussi la dernière fois. Il me restait quelque chose à essayer: maintenant j'aurai la conscience aussi nette, que je savais d'avance l'inutilité de ma course. Ne dites pas cela rue du Bac; on rabâcherait des Pyrénées où tout se serait passé exactement comme