Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)
Chapter 8
«Les détails du procès de Moreau sont connus: je ne parlerai donc que de ce que j'ai vu. Ma mère était liée avec Mme Hulot, mère de Mme Moreau: il en était résulté entre sa fille et moi une intimité d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde. Je la voyais sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de justice, Moreau m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation; j'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de M. Récamier, Brillat-Savarin. La foule était si grande, que non-seulement la salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice étaient encombrées. M. Savarin me fit entrer par la porte qui s'ouvre sur l'amphithéâtre, en face des accusés dont j'étais séparée par toute la largeur de la salle. D'un regard ému et rapide, je parcourus les rangs de cet amphithéâtre pour y chercher Moreau. Au moment où je relevai mon voile, il me reconnut, se leva et me salua. Je lui rendis son salut avec émotion et respect, et je me hâtai de descendre les degrés pour arriver à la place qui m'était destinée.
«Les accusés étaient au nombre de quarante-sept, la plupart inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins élevés en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque accusé était assis entre deux gendarmes; ceux qui étaient auprès de Moreau montraient de la déférence dans toute leur attitude. J'étais profondément touchée de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la gloire était alors si imposante et si pure. Il n'était plus question de république et de républicains: c'était, excepté Moreau qui, j'en ai la conviction, était complétement étranger à la conspiration, c'était la fidélité royaliste qui seule se défendait encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges Cadoudal.
«Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette tête si librement, si énergiquement dévouée, allait tomber sur l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne faisait rien pour l'être. Dédaignant de se défendre, il ne défendait que ses amis. J'entendis ses réponses toutes empreintes de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de courage, et à qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager à suivre l'exemple des autres accusés et à faire demander sa grâce: «Me promettez-vous, répondit-il, une plus belle occasion de mourir?»
«On distinguait encore dans les rangs des prévenus MM. de Polignac et M. de Rivière, qui intéressaient par leur jeunesse et leur dévouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire lié à celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.
«Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et à l'effroi d'un grand nombre d'esprits, même parmi les partisans les plus dévoués du premier consul.
«Moreau ne parla point. La séance terminée, le magistrat qui m'avait amenée vint me reprendre. Je traversai le parquet du côté opposé à celui par lequel j'étais entrée, en suivant ainsi dans toute leur longueur les gradins des accusés. Moreau descendait en ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers, il n'était séparé de moi que par une balustrade; il me dit en passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble, j'entendis à peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'être venue et m'engageait à revenir. Cet entretien si fugitif entre deux gendarmes devait être le dernier.
«Le lendemain, à sept heures du matin, je reçus un message de Cambacérès. Il m'engageait, dans l'intérêt même de Moreau, à ne pas retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu de la séance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: «Qu'allait faire là Mme Récamier?»
«Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de Cambacérès et je cédai, malgré le regret que j'éprouvais de ne pouvoir donner à Moreau cette marque d'attachement. Je me dédommageais auprès de sa femme de la contrainte qui m'était imposée. Sur la fin du procès, toute affaire était suspendue, la population tout entière était dehors: on ne s'entretenait que de Moreau. Aujourd'hui que les temps sont éloignés et que le nom de Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer à combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal, Clavier répondit à ceux qui lui disaient que Bonaparte ne désirait la condamnation de Moreau que pour lui faire grâce: «Et qui nous la ferait à nous?»
«La nuit qui précéda la sentence pendant laquelle le tribunal siégea, les abords du Palais de Justice ne cessèrent d'être remplis d'une foule inquiète; la consternation était universelle.
«Vingt des accusés furent condamnés à mort, dix périrent avec Georges sur l'échafaud. MM. de Polignac, de Rivière et autres obtinrent grâce de la vie et restèrent prisonniers dans des forteresses. Les rôles pour les demandes de grâce avaient été distribués entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul. Moreau, condamné à la déportation, partit pour l'Espagne, d'où il devait s'embarquer pour l'Amérique. Mme Moreau le rejoignit à Cadix. J'étais auprès d'elle au moment de son départ pour ce noble exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur ses pas pour l'embrasser encore (elle était grosse et ne pouvait emmener son fils); je la conduisis à sa voiture et reçus son dernier adieu.
«Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Moreau m'écrivit de Cadix la lettre suivante:
«Chiclane, près Cadix, le 12 octobre 1804.
«Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d'intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville. Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion: un seul de nos gens en a été atteint. Enfin nous sommes à Chiclane, très-joli village à quelques lieues de Cadix, jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine convalescence après m'avoir donné une fille très-bien portante. Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet événement qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire part et de la rappeler à votre amitié. Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous respirons en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.
«Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon respectueux attachement et de me croire toujours votre très-humble et très-obéissant serviteur.
«V. MOREAU.
«Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Récamier.»
«Dès les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en proie à une vive agitation, était venu me dire qu'il était mandé aux Tuileries. Les conférences qu'il avait eues avec Moreau à Grosbois étaient alors pour lui le sujet d'une grande inquiétude; il craignait de se trouver compromis dans le procès. Je lui fis promettre de venir me rendre compte du résultat de son entrevue avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxiété. Quand il revint, il avait l'air préoccupé, quoique plus tranquille. «Eh bien? lui dis-je.--Eh bien! ce n'est pas tout à fait ce que je croyais. C'est un traité d'alliance que Bonaparte voulait me proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa façon brève et péremptoire, que la question est décidée en ma faveur. La nation se déclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous tenir à l'écart?»
«Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je pensai à l'instant que, pour un homme de son caractère, le choix n'était pas douteux. L'inaction n'était pas son fait, il devait accepter la seule voie qui restait ouverte à son activité et à son ambition. Je ne me trompais pas.
«Bernadotte reprit: «Je n'avais pas deux partis à prendre: je ne lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je tiendrai parole.»
«Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte figurer au sacre comme maréchal de l'empire. Toutefois l'inimitié subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.»
Par tout ce qui précède, il est facile de comprendre que les opinions et les sympathies de la famille de Mme Récamier et celles de ses amis personnels formaient autour d'elle une atmosphère qui, de jour en jour et d'événement en événement, la plaçait parmi les personnes les moins favorables à l'ambition et à l'élévation suprême de Bonaparte. L'arrestation de M. Bernard avait commencé à mettre dans les rapports de Mme Récamier avec la famille du premier consul une nuance, légère encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue très-jeune chez Mme Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napoléon, était celle qui avait le plus de ressemblance de caractère avec lui. Elle n'était point aussi régulièrement belle que sa soeur Pauline, mais elle avait bien le type napoléonien; elle était d'une fraîcheur à éblouir; son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de son caractère faisait d'elle une personne extrêmement attrayante. Elle venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait étant jeune fille, à venir à toutes les fêtes de la rue du Mont-Blanc.
Dans la disposition d'âme où était Mme Récamier, son indignation pour être muette n'en était pas moins vive. Cependant sa vie extérieure était la même; son salon continuait à réunir et les amis et les adversaires du pouvoir nouveau, et Fouché, alors ministre de la police, y venait particulièrement avec assiduité. Au moment de son avènement au trône impérial, Napoléon cherchait à rattacher à sa nouvelle cour tout ce qui pouvait, en quelque genre que ce fût, lui donner du lustre et en rehausser l'éclat. On était dans l'été de 1805: Juliette recevait, s'il était possible, plus de monde encore que les années précédentes au château de Clichy. Fouché multipliait ses visites, et Mme Récamier, tout en s'étonnant qu'un homme surchargé d'affaires eût le loisir de venir aussi fréquemment à la campagne, mettait à profit le crédit dont il disposait pour venir en aide à quelques-uns des malheureux en grand nombre qui s'adressaient à elle.
Un jour, Fouché, qui ne voyait Mme Récamier qu'au milieu d'un cercle sans cesse renouvelé, sollicita d'elle un entretien particulier; elle lui répondit en l'engageant à déjeuner pour le lendemain, et promit que s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son appartement particulier avant qu'on se mît à table. Le ministre de la police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tête à tête chez Mme Récamier.
Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence d'intérêt très-marqué sur le regret qu'il éprouvait en voyant petit à petit s'accroître la nuance d'opposition qui, depuis l'époque de l'arrestation de M. Bernard, avait régné dans le salon de sa fille.
Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait été bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement blessé Napoléon, et Fouché engageait fortement Mme Récamier à éviter toutes les occasions de montrer une hostilité dont l'empereur finirait par s'irriter.
Une autre femme, jeune, brillante, considérable par l'élévation de son rang et le puissant appui de ses alliances, la duchesse de Chevreuse, avait, comme Mme Récamier, montré plus que de la froideur pour le nouvel empire que venait de fonder un héros. L'empereur avait promptement fait cesser ces résistances féminines, et rappelé à la hautaine duchesse, par une de ses brusques sorties, l'origine des grands biens de la famille de Luynes et la possibilité d'une nouvelle confiscation.
«Eh bien, ajoutait Fouché, la maison de Luynes et les Montmorency, leurs alliés, ont été trop heureux de faire accepter à la duchesse de Chevreuse une place de dame du palais de l'impératrice. L'empereur, depuis le jour déjà éloigné où il vous a rencontrée, ne vous a ni oubliée ni perdue de vue; soyez prudente, et ne le blessez point.»
Mme Récamier, un peu surprise de ces conseils, remercia le ministre de son intérêt, protesta qu'elle était fort étrangère à la politique, mais qu'une chose lui serait impossible, abandonner ses amis et se séparer d'eux. La conversation n'alla pas plus loin ce jour-là.
Quelque temps après, Fouché se promenant avec Mme Récamier dans le parc de Clichy, lui dit en souriant: «Devineriez-vous avec qui j'ai parlé de vous hier au soir pendant près d'une heure? avec l'empereur.--Mais il me connaît à peine?--Depuis le jour où il vous a rencontrée, il ne vous a jamais oubliée, et quoiqu'il se plaigne que vous vous rangiez parmi ses ennemis, il n'accuse point vos sentiments personnels, mais vos amis.» Fouché insista pour que Mme Récamier lui fît connaître ses dispositions réelles envers l'empereur. Elle répondit avec franchise que d'abord elle s'était sentie attirée vers lui par l'attrait de sa gloire, l'éclat de son génie, et les services qu'il avait rendus à la France; qu'en le rencontrant et le voyant de près, la grâce et la simplicité de ses manières avaient ajouté une impression aimable à une admiration préconçue; mais que la persécution exercée par le premier consul sur ses amis, la catastrophe du duc d'Enghien, l'exil de Mme de Staël, le bannissement de Moreau, avaient froissé toutes ses sympathies et arrêté l'élan qui la portait vers lui.
Fouché, sans tenir compte du peu de sympathie que lui exprimait Mme Récamier, aborda alors résolûment le sujet qui l'amenait. Il engageait la belle Juliette à demander une place à la cour, et prenait sur lui d'assurer que cette place serait immédiatement accordée.
Cette ouverture inattendue frappa Mme Récamier de surprise, car elle sentait une invincible répugnance pour le parti qui lui était offert; mais promptement remise de ce premier trouble, elle dit au ministre que tout devait la porter à refuser une offre semblable, quelque flatteuse qu'elle fût: la simplicité de ses goûts, une timidité excessive que la fréquentation du monde n'avait point fait disparaître, sa passion d'indépendance, sa position sociale. Celle de l'homme dont elle portait le nom, en la condamnant à une représentation continuelle, lui imposait des devoirs de maîtresse de maison, impossibles à concilier avec l'exactitude et le temps qu'exige le service d'une princesse.
Fouché sourit et protesta que la place laisserait une entière liberté; puis, saisissant avec finesse le seul côté par lequel une situation à la cour pouvait séduire une âme généreuse, il parla des services éminents qu'on pouvait rendre aux opprimés de toutes les classes: sur combien d'injustices ne serait-il pas possible d'éclairer la religion de l'empereur! Il insistait sur l'ascendant qu'une femme d'une âme noble et désintéressée, douée d'agréments comme ceux dont la nature avait comblé Mme Récamier, pouvait et devait prendre sur l'esprit de l'empereur. «Il n'a pas encore, ajoutait-il, rencontré de femme digne de lui, et nul ne sait ce que serait l'amour de Napoléon s'il s'attachait à une personne pure: assurément, il lui laisserait prendre sur son âme une grande puissance qui serait toute bienfaisante.»
Fouché s'animait de plus en plus, et ne s'apercevait pas du dégoût avec lequel il était écouté. Mme Récamier crut ne devoir repousser que par la plaisanterie les rêves romanesques complaisamment déroulés par le ministre de la police. Mais cette conversation lui laissa une vive et juste inquiétude; elle n'en fit part qu'à Mathieu de Montmorency, incertaine qu'elle restait encore si les propositions que le duc d'Otrante lui avait faites venaient de lui seul ou étaient l'accomplissement d'un ordre du maître. Mathieu de Montmorency conseilla beaucoup de prudence et de réserve, et partagea toutes les anxiétés de son amie.
À quelques jours de là, pour répondre à un gracieux message de Mme Murat, alors établie à Neuilly, Mme Récamier alla lui faire une visite; accueillie par elle avec le plus aimable empressement, elle accepta la proposition instamment faite de déjeuner à Neuilly avec elle le surlendemain. Au jour fixé, Mme Récamier trouva, en arrivant chez la princesse Caroline, Fouché qu'elle ne s'attendait guère à y voir. Après le déjeuner, la princesse eut la fantaisie de passer dans l'île, où l'on jouirait plus facilement, disait-elle, d'un moment de solitude et de conversation intime. Le ministre de la police fut admis en tiers, et, après l'échange de quelques propos sur des sujets divers et indifférents, il ramena le sujet qui lui tenait au coeur.
Il raconta à Mme Murat les instances qu'il faisait auprès de Mme Récamier, et la résistance qu'elle opposait à l'idée d'accepter une place parmi les dames du palais. La princesse, qu'elle connût ou qu'elle ignorât un projet qu'on paraissait lui apprendre, en saisit la pensée avec joie, appuya de mille arguments l'avis de Fouché, et finit par dire, avec le ton d'une amitié sincère, que si Mme Récamier acceptait un titre de dame du palais, elle entendait et demandait que ce fût auprès d'elle.
Les maisons des princesses ayant été mises par Napoléon sur le même pied que celle de l'impératrice, le rang était semblable chez les unes et chez les autres. Mme Murat ajouta qu'elle se féliciterait d'un arrangement qui rapprocherait d'elle une personne pour laquelle elle avait toujours eu le goût le plus vif; et d'ailleurs c'était le moyen de se mettre à l'abri des susceptibilités jalouses de l'impératrice Joséphine, qui ne verrait pas sans ombrage auprès de sa personne une si brillante et si belle dame du palais.
Au moment de se séparer, la princesse rappela avec grâce à Mme Récamier l'admiration qu'elle lui connaissait pour Talma, et mit à sa disposition sa loge du Théâtre-Français. «Vous savez que c'est une loge d'avant-scène; on y jouit très-bien du jeu de la physionomie des acteurs.» Cette loge était en face de celle de l'empereur. Le lendemain un petit billet, ainsi conçu, mettait en effet la loge de Mme Murat aux ordres de Mme Récamier.
«Neuilly, 22 vendémiaire.
«Son Altesse Impériale la princesse Caroline prévient l'administration du Théâtre-Français qu'à dater de ce jour jusqu'à nouvel ordre, sa loge doit être ouverte à Madame Récamier et à ceux qui se présenteraient avec elle ou de sa part. Ceux même de la maison des princesses, qui n'y seraient pas admis ou appelés par Madame Récamier, cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y présenter.
«Le secrétaire des commandements de la princesse Caroline,
«CH. DE LONGCHAMPS.»
Mme Récamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volonté, l'empereur assista à ces deux représentations, et mit une persistance très-affichée à braquer sa lorgnette sur la femme placée vis-à-vis de lui. L'attention des courtisans, si éveillée sur les moindres mouvements du maître, ne pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance: on en conclut et on répéta que Mme Récamier allait jouir d'une haute faveur.
Cependant Fouché n'abandonnait pas sa négociation; il n'y mettait même plus de mystère, et plus d'une fois il parla du projet d'attacher Mme Récamier à la cour devant Lemontey, devant le général de Valence et devant M. de Montmorency. On peut croire combien ce dernier était opposé à un tel projet. Enfin un certain jour Fouché arrive à Clichy, l'oeil épanoui, et, ayant pris la maîtresse de la maison à part, il lui dit: «Vous ne m'opposerez plus de refus; ce n'est plus _moi_, c'est l'empereur lui-même qui vous propose une place de dame du palais, et j'ai l'ordre de vous l'offrir en son nom.» Fouché croyait si peu le refus possible, en effet, qu'il n'attendit point de réponse et se mêla au groupe de quelques personnes présentes.
Les choses arrivées à ce terme, Mme Récamier ne pouvait tarder à faire connaître à son mari l'offre qui lui était faite et sa répugnance invincible à l'accepter. Lorsque M. Récamier vint à son ordinaire dîner à Clichy, elle eut avec lui une courte conversation. Il entra sans difficulté dans les sentiments qu'elle exprimait, et lui laissa la plus entière liberté de les suivre. Assurée de n'être pas désavouée par M. Récamier, elle attendit avec plus de tranquillité le retour de Fouché.
De quelque précaution oratoire qu'elle enveloppât son refus, quelque reconnaissance qu'elle exprimât, Mme Récamier ne put adoucir pour Fouché le dépit de voir son plan renversé. Il changea de visage, et, emporté par la colère, éclata en reproches contre les amis de Juliette, et surtout contre Mathieu de Montmorency, qu'il accusait avoir contribué à préparer cet _outrage_ à l'empereur. Il fit un morceau contre _la caste nobiliaire_ pour laquelle, ajouta-t-il, l'_empereur avait une indulgence fatale_, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir.
Mme Récamier n'eut à partir de ce moment aucun rapport de société avec Fouché. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva à Terracine, avec le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle circonstance.
L'impression pénible que cette basse négociation avait produite sur l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas à s'effacer, et elle crut que puisqu'elle consentait à l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver du ressentiment.
Jamais sa vie mondaine n'avait été plus brillante, jamais les affaires de M. Récamier n'avaient paru plus prospères et n'avaient été plus étendues; le crédit de sa maison était immense, et il occupait sans contestation le premier rang parmi les financiers de l'époque; pourtant cette existence si riche et si animée était loin de faire le bonheur de celle à laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la véritable félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient: elle n'était ni épouse ni mère, et son coeur désert, avide de tendresse et de dévouement, cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles.
À propos de la sorte d'isolement dans lequel s'était écoulé sa vie, M. Ballanche lui écrivait un jour, dans le langage mystique dont il revêtait habituellement sa pensée: