Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)

Chapter 6

Chapter 63,512 wordsPublic domain

«Je cours à elle, les secours qui lui sont prodigués la ranimant, je l'interroge avec anxiété; elle me tend le billet qu'elle venait de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon père qui venait d'être conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup de foudre pour tout ce qui était présent. Anéantie par ce cruel événement dont je n'osais envisager les conséquences, je sentis cependant la nécessité de surmonter ma douleur, et, rassemblant toutes mes forces, je m'avançai vers Mme Bacciocchi, dont le maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.--Madame, lui dis-je d'une voix entrecoupée par l'émotion, la Providence qui vous rend témoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul aujourd'hui même; il le faut absolument, et je compte sur vous, Madame, pour obtenir cette entrevue.--Mais, dit Mme Bacciocchi avec embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver Fouché pour savoir au juste l'état des choses. Alors, s'il est nécessaire que vous voyiez mon frère, vous viendrez me le dire, et nous verrons ce qu'il sera possible de faire.--Où pourrai-je vous retrouver, Madame? repris-je sans me laisser décourager par la froideur de ces paroles.--Au Théâtre-Français, dans ma loge où je vais rejoindre ma soeur qui m'attend.»

«Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir: toutefois ce n'était pas le temps de manifester mes sentiments. Je demandai ma voiture et je courus chez Fouché. Il me reçut en homme qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'écouta en silence et répondit laconiquement à mes questions.--«L'affaire de monsieur votre père est grave, très-grave, mais je n'y puis rien: voyez le premier consul ce soir même; obtenez que la mise en accusation n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que j'ai à vous dire.» Je le quittai dans un état d'angoisse impossible à rendre. Mon seul espoir était alors Mme Bacciocchi: je me décidai, quoi qu'il m'en coûtât, à l'aller chercher au rendez-vous qu'elle m'avait indiqué. En arrivant au Théâtre-Français, je pouvais à peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumières me causaient une sensation étrange et douloureuse. Je m'enveloppai de mon châle et me fis conduire à la loge de Mme Bacciocchi, qu'on m'ouvrit pendant un entr'acte.

«Elle y était avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put réprimer l'expression d'une vive contrariété, mais j'étais soutenue par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.--«Je viens, Madame, lui dis-je, réclamer l'exécution de votre promesse. Il faut que je parle ce soir même au premier consul, ou mon père est perdu.--Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever la tragédie; dès qu'elle sera finie, je suis à vous.»

«Il fallait bien me résigner à attendre; je m'assis, ou plutôt je me laissai tomber dans le coin le plus reculé de la loge. Heureusement pour moi, c'était une loge d'avant-scène, très-profonde et assez obscure, où je pouvais du moins me livrer sans contrainte à toutes mes désolantes pensées. Je remarquai alors, pour la première fois, dans le coin opposé au mien, un homme dont les grands yeux noirs attachés sur moi exprimaient un si ardent et si profond intérêt que je m'en sentis touchée. Après avoir essuyé tant de froideur, j'éprouvais quelque soulagement à rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment Mme Leclerc, se tournant tout à coup de mon côté, me demanda si j'avais déjà vu Lafont dans le rôle d'Achille. Et sans attendre ma réponse:--«Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a un casque qui le coiffe horriblement.» À cette question oiseuse qui montrait tant d'indifférence pour la situation où j'étais, à ces paroles à la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa échapper un mouvement d'impatience, et décidé sans doute à abréger mon supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.--«Madame Récamier paraît souffrante, lui dit-il à demi-voix; si elle voulait m'en accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me chargerais de parler au premier consul.--Oui sans doute, répondit avec empressement Mme Bacciocchi, enchantée d'être déchargée de cette corvée. Rien ne peut être plus heureux pour vous, ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au général Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.»

«J'étais si pressée de sortir de cette loge, d'échapper au poids d'un service qu'on me faisait si chèrement acheter, que je me hâtai d'accepter les offres du général Bernadotte; je pris son bras et je sortis avec lui. Il me conduisit à ma voiture où il se plaça près de moi, après avoir donné ordre à la sienne de le suivre. Pendant tout le chemin, il s'efforça de me rassurer sur le sort de mon père, et me répéta tant de fois qu'il était sûr d'obtenir de Bonaparte que le procès ne fût point entamé, que j'arrivai chez moi un peu consolée. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries, promettant de me rapporter le soir même une réponse quelle qu'elle fût.

«L'arrestation de mon père était la nouvelle du jour; l'intérêt, la curiosité, la malignité même avaient attiré chez moi ce soir-là une foule immense, tout Paris était dans mon salon. Je ne me sentis pas le courage d'y paraître, et je me retirai dans ma chambre pour y attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu'à son retour. Il arriva enfin heureux et triomphant; à force d'instances, il avait obtenu du premier consul que mon père ne serait pas mis en accusation, et il espérait, disait-il, que sa liberté ne se ferait pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.

«Cependant, toute rassurée que j'étais sur l'issue de l'événement, cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout entière à chercher les moyens d'arriver jusqu'à mon père et de le tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'était pas facile: il était au secret, je le savais, mais j'étais résolue à tout tenter pour le voir. J'avais eu à plusieurs reprises des permissions pour visiter, au Temple où on l'avait enfermé, des prisonniers qui m'intéressaient, et j'avais conservé quelques intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de grand matin, sous prétexte d'une de ces visites habituelles, et je trouvai moyen de décider un gardien, nommé Coulommier, qui m'était dévoué, à me procurer un moment d'entretien avec mon père, quoiqu'il fût au secret. Il me conduisit avec les plus grandes précautions à sa cellule où il me laissa.

«À peine avions-nous eu le temps, mon père de m'exprimer sa joie et sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que j'avais fait, que Coulommier accourut tout pâle et hors de lui. Sans proférer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse dans la plus profonde obscurité. Tout ceci s'était passé si rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnaître. Je m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupées de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientôt le bruit des pas recommença, les portes s'ouvrirent et se fermèrent, puis tout rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me délivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les battements précipités de mon coeur. La peur commença à s'emparer de moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'écoulait, les minutes me semblaient des siècles. Mes pensées se succédaient avec une effrayante rapidité. Avait-on changé mon père de prison? lui avait-on donné un autre gardien? Coulommier était-il soupçonné à cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps durerait ma captivité? À cette question, un frisson glacial me saisit. À travers mes inquiétudes personnelles m'apparaissaient toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient été témoins. Ici la famille royale avait passé les derniers jours de son épreuve terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi. Peu à peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte d'abattement stupide. Je me sentais prête à perdre connaissance quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes forces. En effet, c'était bien la porte de la prison qu'on ouvrait, et bientôt après la mienne. Je m'élançai au grand jour avec un transport de joie.--«J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier: suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.» J'appris alors qu'on était venu chercher mon père pour le conduire à la préfecture de police où il devait subir un interrogatoire, et que mon séjour dans ce petit réduit noir avait duré plus de deux heures.

«Bernadotte cependant n'abandonna point la tâche qu'il avait entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant à la main l'ordre de mise en liberté de mon père, qu'il me remit avec cette grâce chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule récompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour délivrer le prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon père fut destitué; je devais m'y attendre, le gouvernement était dans son droit.

«L'empereur à Sainte-Hélène s'est souvenu de cette circonstance. Selon lui, à peine premier consul, il se trouva aux prises avec la célèbre Mme Récamier; son père était administrateur des postes. Napoléon, en entrant au gouvernement, avait été obligé de signer de confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi une grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M. Bernard, père de Mme Récamier. Celui-ci fut aussitôt destitué, et courait risque d'être jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul voulut bien faire grâce du procès, mais il fut inébranlable sur le reste. Mme Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait rien moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les moeurs du temps: cette sévérité de la part du premier consul fit jeter les hauts cris, on n'y était pas accoutumé; Mme Récamier et ses partisans qui étaient fort nombreux, ne lui pardonnèrent jamais.»

(_Mémorial de Sainte-Hélène_, t. I, p. 355, éd. de 1842.)

«Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le _Mémorial_. Je n'accourus point auprès du premier consul et ne lui adressai aucune sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les démarches. Je regardai la destitution de mon père comme un malheur inévitable, et ne m'en plaignis point.»

Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve dans les papiers de Mme Récamier, et qui confirme son récit:

13 ventôse.

«J'ai attendu, dans la matinée, le Mémoire que Mme Récamier devait me faire passer; le ministre de la police exige cette pièce; elle doit déterminer l'élargissement de M. Bernard. Les esprits paraissent avantageusement disposés, le moment est favorable, ne pas le saisir est une faute. Mme Récamier sentira qu'il n'y a point de temps à perdre.

«Si M. Récamier, dans la conversation qu'il a dû avoir avec le général Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-père, toute démarche devient superflue, et alors je prie Mme Récamier de me faire prévenir. La part bien sincère que je prends à tout ce qui l'intéresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au même point, il est convenable d'agir de suite.

«Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain à la campagne, je serai charmé d'être instruit, ce soir avant sept heures, de l'état de l'affaire. Cet éclaircissement m'est nécessaire, il réglera mes instances auprès du ministre, même du général s'il est besoin.

«Le désir qu'inspire Mme Récamier de lui être agréable, l'assure qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus à elle qu'à

«Bernadotte.»

M. Récamier n'avait pas vu le général Bonaparte, et le succès fut uniquement dû aux actives démarches de Bernadotte.

Mme Récamier continue ainsi:

«L'année suivante (1803), Mme de Staël fut exilée par le premier consul; je la reçus à Saint-Brice[8]. Je fus témoin de son désespoir. Elle écrivit à Bonaparte: «Quelle cruelle illustration vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire.» J'avais pour Mme de Staël une admiration passionnée. L'acte arbitraire et cruel qui nous séparait me montra le despotisme sous son aspect le plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme, qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait être dans ma pensée qu'un despote impitoyable; dès lors mes voeux furent contre lui, contre son avènement à l'empire, contre l'établissement d'un pouvoir sans limite.

«Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses espérances: il était temps, disait-il, de mettre un frein à l'ambition de Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le rendre héréditaire dans sa famille.

«Son projet, à lui Bernadotte, eût été une députation imposante par le nombre et par les noms, qui eût fait entendre à Bonaparte que la liberté avait coûté assez cher à la France pour qu'elle dût la garder, sans faire servir tant de sacrifices à l'élévation d'un seul. Je ne voyais rien là que de juste et de généreux; il me communiqua une liste des généraux républicains sur lesquels il croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait à cette liste, et c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Bonaparte. J'étais liée avec Moreau, les deux généraux se virent secrètement chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma présence; mais il fut impossible de décider Moreau à prendre aucune initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla l'y voir et il en revint presque découragé. L'hiver de 1803 à 1804 fut très brillant par l'affluence des étrangers à Paris; je les recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y était, excepté la France officielle; il n'y avait de Français que l'opposition républicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec une grâce parfaite les honneurs du bal. Malgré la foule qui s'y pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaçait Moreau dans une sorte d'isolement menaçant, me fit l'effet d'un triste présage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis paraissaient préoccupés, et combien Moreau lui-même avait l'air étranger à la fête.

«Mon esprit était bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'étaient ses pensées qui voulaient de l'espace. Nous parvînmes dans un petit salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait où nous étions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore désespéré de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour déterminer et modérer un mouvement; mais il était irrité de la pensée que tant d'avantages pouvaient être perdus.--«À sa place, disait-il, je voudrais être ce soir aux Tuileries pour dicter à Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint à passer. Bernadotte l'appela et lui répéta toutes les raisons, tous les arguments dont il s'était jamais servi pour l'entraîner:--«Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous: déterminez-vous enfin.»

«Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent, «qu'il sentait le danger dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte, mais qu'il craignait la guerre civile.» Il se tenait prêt; ses amis pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait à leur disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas nécessaire de le provoquer. Il se défendit même de l'importance qu'on voulait lui attribuer. La conversation se prolongeait et s'échauffait; Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau:--«Ah! vous n'osez pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous, n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu.»

«J'étais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes entrèrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gardé de cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se trouva impliqué, avec tant d'autres, dans le procès de Georges Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuadée qu'il était aussi innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.»

Pour ne point interrompre le récit de Mme Récamier, j'ai laissé en arrière diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler et qui se placent avant ou vers l'époque de l'arrestation de M. Bernard.

Le premier bal masqué donné après la Révolution avait eu lieu à l'Opéra le 25 février 1800. Ces bals, auxquels les femmes comme il faut ne vont plus, furent pendant quelques années la passion de la bonne compagnie. On n'y dansait point, au moins le beau monde; les femmes y allaient en dominos et masquées, les hommes en frac et sans masques. Le plaisir pour les femmes était d'intriguer à la faveur du masque les hommes de leur connaissance, qui à leur tour devaient deviner, à certains accents qui trahissaient la voix naturelle, à la conversation, à la taille, aux yeux dont le masque augmentait l'éclat, au plus ou moins d'élégance des pieds et des mains, à quelle personne ils avaient affaire. La génération qui nous a précédés trouvait un vif plaisir dans ce genre de réunions. Mme Récamier, si timide à visage découvert, prenait sous le masque un aplomb imperturbable, et l'agrément de son esprit s'y déployait en liberté. Mme de Staël, au contraire, y perdait beaucoup de l'entraînement et de l'éloquence qui faisaient de sa conversation quelque chose d'incomparable. Il est d'usage aux bals masqués de tutoyer les masques et que les masques vous tutoient: Mme Récamier ne s'y soumit jamais; il était donc par là assez facile de la reconnaître, de plus elle ne contrefaisait jamais sa voix.

C'était ordinairement sous la conduite et la protection de son beau-frère, M. Laurent Récamier, que Juliette se rendait aux bals de l'Opéra; plus âgé que son frère de neuf années, M. Laurent éprouvait pour sa jeune belle-soeur la tendresse, et on pourrait dire la faiblesse d'un père. Les bals de l'Opéra n'avaient à lui offrir aucun plaisir qui le dédommageât de la fatigue d'une nuit d'insomnie; mais il n'eût point trouvé convenable qu'une aussi jeune personne allât à ces réunions sans y être accompagnée par un guide que l'âge et la parenté rendaient respectable, et il se dévouait à l'amusement de celle qu'il traitait en enfant gâté.

Elle eut aux bals de l'Opéra plusieurs piquantes aventures, entre autres avec le prince de Wurtemberg: il était reçu chez elle et l'avait reconnue; enhardi par le masque qu'elle portait et qui lui permettait de sembler ignorer quelle était la femme qui lui avait demandé son bras, il lui prit la main et osa s'emparer d'une bague. Le pauvre prince s'attira, à ce qu'il semble, une sévère leçon, et je trouve dans les papiers de Mme Récamier un petit billet dans lequel il implore le pardon de sa témérité. Il est caractéristique pour la femme à laquelle nul n'osa jamais manquer de respect.

DU PRINCE, DEPUIS ROI DE WURTEMBERG, À Mme RÉCAMIER.

«C'est à la plus belle, à la plus aimable, mais toujours à la plus fière des femmes que j'adresse ces lignes, en lui renvoyant une bague qu'elle a bien voulu me confier au dernier bal masqué. Si mon étourderie était inconcevable, j'aime à l'avouer, ma punition hier a été bien sévère, et j'assure que cette leçon me corrigera pour toute ma vie.»

Une autre intrigue de bal masqué dura tout un hiver avec M. de Metternich: c'était sous l'Empire et avant 1810. Napoléon voyait avec un extrême dépit les hommes les plus considérables parmi ses ministres et ses lieutenants aller assidûment chez Mme Récamier; il s'en plaignit quelquefois, et un jour que le hasard avait réuni dans le même moment chez elle trois ministres en exercice, l'empereur le sut et leur demanda depuis quand le conseil se tenait chez Mme Récamier. Il n'avait pas moins d'impatience à y voir aller les étrangers et les membres du corps diplomatique, et cependant il n'en était aucun qui ne sollicitât d'être présenté chez elle. M. de Metternich, alors premier secrétaire de l'ambassade d'Autriche, eut plus de scrupules; les relations de son gouvernement avec Napoléon étaient si délicates, qu'il craignit d'ajouter un petit grief personnel aux grandes difficultés: il fit donc exprimer à Mme Récamier le regret qu'il éprouvait et les motifs qui le forçaient à s'abstenir de fréquenter sa maison. Comme il était fort aimable et en avait la réputation, elle eut la curiosité de le connaître, et pendant toute une saison le rencontra au bal de l'Opéra. À la fin de l'hiver, et lorsque le carême eut fait cesser les bals masqués, M. de Metternich ne voulut point renoncer à une société dont il avait apprécié le charme. Il alla alors chez Mme Récamier, mais le matin seulement et à des heures où il y rencontrait peu de monde, afin de ne pas effaroucher les susceptibilités de la police impériale.