Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2)

Chapter 18

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L'action de Mme de Krüdner était conciliante et secourable. Elle prit en grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et qu'elle retrouvait à Paris accablé sous le poids d'une réprobation universelle. Un soir, à l'une des réunions les plus nombreuses de ce bizarre sanctuaire, la prière était déjà commencée (c'était Mme de Krüdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans éloquence), tous les assistants étaient à genoux, Benjamin Constant comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever la tête, et il reconnaît Mme la duchesse de Bourbon accompagnée de sa suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le voilà qui, par embarras de l'attitude et du lieu où il est surpris, inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front touchait quasi la terre; en même temps il se disait: À coup sur, la princesse doit penser et se dire: Que fait là cet hypocrite?

Benjamin Constant vint chez Mme Récamier en sortant de la réunion, et ce fut lui qui raconta très-gaîment son aventure. Un des défauts de ce rare esprit était de se moquer de tout et de lui-même.

Mme Récamier alla souvent chez Mme de Krüdner, et quelquefois son arrivée y donna des distractions à l'assemblée; Benjamin Constant fut chargé un jour de lui écrire ceci:

«Jeudi,

«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas.»

Mme de Krüdner tenait beaucoup pourtant à la présence de Mme Récamier, et une autre fois elle lui adressait ce billet:

«1815. Mardi soir.

«Chère amie, comme il ne viendra peut-être personne ce soir à la prière, puisqu'il pleut, remettriez-vous à demain de venir? Je crois que cela vous arrangera aussi à cause du temps. J'aurai le bonheur, j'espère, cher ange, de vous embrasser demain et de causer avec vous.

«Agréez mes hommages.

«B. DE KRÜDNER.»

En quittant Paris, Mme de Krüdner se rendit en Suisse; elle écrivit de Berne à la femme dont elle avait toujours apprécié la grâce et la bonté. Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est écrite, s'il a tous les caractères de la sincérité, est au moins piquant dans la bouche de l'auteur de _Valérie_:

«Berne, le 12 novembre 1815.

«Qu'il me tarde, chère et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles, et que je suis occupée de vous et de votre bonheur qui ne sera assuré que quand vous serez entièrement à Dieu.

«C'est ce que je lui demande quand, prosternée devant le Dieu de miséricorde, je l'invoque pour vous; il a touché votre coeur par sa grâce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne balancerez pas, chère amie. Les troubles que vous éprouvez souvent, le néant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense et d'éternel qui venait tour à tour vous faire peur, vous réclamer et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout à fait.

«Je vous exhorte à être fidèle à ces grands mouvements que vous éprouviez, à ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse serait la suite de cette infidélité à la grâce. Demandez, aux pieds de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher à la juste punition du péché que chacun de nous a méritée. Ah! puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour nous, puissions-nous le voir avec un coeur brisé, et pleurer au pied de cette croix de ne l'avoir pas aimé. Loin de nous rejeter, ses bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous connaîtrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.

«Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui écrivis encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous, chère amie; les avez-vous reçus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de charité pour un malade bien à plaindre, et priez pour lui. Notre voyage a été heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si bouleversée. J'ai le bonheur d'être avec mon fils à Berne, et nous faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a tellement guidé et protégé, qu'il a fait les plus belles affaires et les plus difficiles pour les autres, à merveille. Il est rare d'avoir à son âge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux autres, dans une place qui n'était pas facile; enfin je n'ai qu'à remercier le Seigneur. Je ne désespère pas de vous voir au milieu des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis charmée d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous être utile, car elle a fait de grands pas dans la plus grande des carrières.

«Écrivez-moi à Bâle, chère amie, tout simplement mon adresse, puis, à remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien excellent. Je désire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connaît. Ma fille et moi vous prions d'agréer nos tendres hommages.

«Toute à vous,

«B. DE KRÜDNER.

«Encore une fois, chère amie, je recommande à votre âme charitable notre pauvre B., c'est un devoir sacré.»

M. Ballanche, retenu à Lyon par les devoirs de se piété filiale et par les intérêts de son imprimerie, vint dans le courant de l'été passer quelques semaines à Paris. Son désir le plus vif, son aspiration de tous les moments tendaient à le fixer dans la ville habitée par Mme Récamier. Il fut présenté par elle à toutes les personnes qui formaient sa société. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet écrivain dont la renommée n'avait point encore publié le nom, et dont l'extérieur un peu étrange, l'absence d'empressement et le peu de facilité à se faire valoir ne révélaient pas d'abord la supériorité, causa au premier aspect une certaine surprise dans ce monde élégant, éclairé, mais frivole. Toutefois il y fut mis promptement à la place qui lui appartenait, et il repartit résolu de hâter la conclusion du traité par lequel, son père et lui ayant cédé leur imprimerie à M. Rusand, il serait libre de s'établir dans la capitale.

M. Ballanche écrivait à Mme Récamier qu'il venait de quitter:

«Lyon, ce 30 septembre 1815.

«Vous avez la bonté de m'interroger sur mes affaires particulières. Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a été obligé de faire encore un voyage à Paris; et nous sommes obligés de gérer en son absence. À son retour, il nous restera à régler nos comptes, à clore nos inventaires, à faire mille petites choses qui entrent dans l'ensemble d'un établissement aussi compliqué. Mon père et ma soeur ne sont éloignés ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs nos pénates, pourvu que nous soyons réunis; c'est tout ce qu'ils désirent. J'avoue néanmoins que je n'envisage pas sans quelque inquiétude un tel changement d'habitudes pour eux.

«Parmi les motifs que vous avez la bonté de me présenter pour fixer mon séjour à Paris, je n'admets point du tout les intérêts de ce que vous appelez mon talent. À cet égard je n'ai pas les mêmes raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un écrivain politique. Je ne suis pas non plus un érudit ni un peintre de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en aucune façon du séjour de la capitale. Il existe tout entier dans mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus nécessaire à mon talent qu'à moi-même. C'est vous, et non point Paris, qui m'êtes nécessaire.»

Il n'était point facile en effet à M. Ballanche de se transplanter. Les affaires, les intérêts de famille la santé de sa soeur, la crainte de troubler les habitudes de son vieux père qu'il aimait tendrement, ces mille liens l'enchaînèrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant, avait envahi son âme et ses lettres expriment un profond découragement.

Il s'exprime ainsi:

«Le 22 janvier 1816.

«Je vous remercie bien du tendre intérêt que vous avez la bonté de me conserver. Vous me demandez compte de ma manière d'être actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire tout seul. Ce n'est point par désintéressement de moi-même, c'est par nécessité. La santé de ma soeur s'est améliorée sensiblement, mais elle est dans un état de tristesse et de susceptibilité qui me fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise de tristesse et de dégoût du monde ne conduise ma pauvre soeur dans un cloître. Si ma soeur se retire au cloître, ma place est auprès de mon père, et mon père vient d'entrer dans sa soixante-neuvième année. Ainsi, comme vous voyez, je ne dépends plus de moi, je ne puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.

«Je vous le jure dans toute la sincérité de mon âme, il ne reste en moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les fois que j'y pense, j'en éprouve une sorte de terreur dont je ne suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement pas. Cette pensée est un tourment ajouté à tous mes autres tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure pas. Vous êtes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour les êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre. C'est par pitié et par condescendance que vous me témoignez de l'intérêt; ensuite vous vous faites illusion à vous-même, parce que les bons coeurs sont sujets à cette sorte de duperie. Pardon et mille fois pardon, mais vous avez sollicité ma confiance; et même, il faut bien que je vous le dise, pour être vrai jusqu'au bout: en commençant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous écrire tant de choses.

«La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les douleurs s'en vont avec lui.

«Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au moins m'y associer par la pensée. Je trouverai bien le moyen de faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous voir tout à mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans cela je ne sais ce que je deviendrais.»

M. Ballanche n'avait raison qu'à demi lorsqu'il disait de lui-même qu'il n'était point «un écrivain politique.» Sans doute il ne fut jamais un publiciste: la disposition de son génie qui lui faisait tout généraliser s'opposait à ce qu'il s'appliquât à la controverse d'un fait actuel ou à une discussion pratique; mais il fut animé toute sa vie du plus sincère patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France à ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanité. Il la considérait comme chargée par la Providence d'une mission de civilisation et de progrès. Les problèmes de l'ordre social étaient ceux dont sa pensée se préoccupait le plus habituellement, et dans ces années de luttes et de discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large carrière au libre mouvement des intelligences, la nécessité de fonder les institutions et le repos de la France sur l'alliance du passé et de la société nouvelle était devenue pour lui une sorte de conviction religieuse: cette généreuse passion du bien public et ce désir de l'apaisement des partis inspira successivement à M. Ballanche son beau livre des _Institutions sociales_, _le Vieillard et le Jeune Homme_, et enfin _l'Homme sans nom_.

Au milieu de ces préoccupations générales et de ces tristesses particulières, M. Ballanche perdit son père le 20 octobre 1816.

Il annonçait en ces termes cette mort à Mme Récamier.

«Ce 31 octobre 1816.

«Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée paisiblement.

«Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper trop vivement.

«La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»

Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris, qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été de 1817.

Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à elle-même déclinait visiblement.

Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le 17 février 1816.

«Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et en anglais.

«Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, _lui_ s'y attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime toujours croissante pour son caractère.

«Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»

Et dans une autre lettre écrite quelques jours plus tard:

«Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette; aucune émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, surtout avec la liturgie anglaise.

«Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables. Son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne d'estime et de sentiment.»

Revenue à Paris à la fin de 1816, Mme de Staël effraya ses amis par le spectacle de son changement. Sa faiblesse était excessive; elle n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.

Mme Récamier, profondément inquiète pour la santé de son amie, n'était pas moins alarmée par l'état de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy. Elle n'eût consenti en pareille situation à s'éloigner ni de l'une ni de l'autre; cependant elle désirait donner à sa cousine le calme de la campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilité de voir Mme de Staël tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua à Montrouge le pavillon de La Vallière, qui appartenait à M. Amaury Duval, de l'Académie des inscriptions, et dont le parc était encore presque intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'espérance de sauver Mme de Staël, mais la mort la plus prévue surprend toujours.

Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa tante, la duchesse de Luynes, arrivèrent au pavillon de La Vallière. Cette visite, à une heure inaccoutumée, donna à Mme Récamier la pensée qu'un malheur l'avait frappée; en effet Mme de Staël avait cessé de vivre.

Le duc de Laval fit alors lire à l'amie qui voulait douter de son malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant annoncé à M. Mathieu de Montmorency cette irréparable perte.

M. SCHLEGEL À M. DE MONTMORENCY.

«Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle. Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce matin à cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une maison remplie de deuil et de désolation.

«SCHLEGEL.»

Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet à son cousin Adrien et y avait ajouté ces mots:

«Reçu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle nouvelle! Hier à onze heures j'ai quitté sa maison et sa pauvre fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te parler de Mme Récamier.

«Viens et rapporte-moi cela.»

Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Récamier; dans ce coeur capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la vivacité du dévouement; l'amie enlevée à sa tendresse devenait pour elle l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothéose, et la pensée de Mme Récamier ne cessait de s'attacher à tout ce qui pouvait faire vivre et perpétuer la mémoire qui lui était chère. C'est ainsi qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'idée de consacrer par le tableau de Corinne, dont nous vous avons déjà parlé, une des créations de Mme de Staël.

Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que Mme Récamier avait rencontré à Ems, étant venu à Paris en 1845, vint la chercher à l'Abbaye-au-Bois, et, ne l'ayant pas rencontrée, prêt à retourner en Allemagne, lui fit demander à lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attaché par le roi Louis-Philippe à la personne du prince pendant son séjour à Paris, écrivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant à Mme Récamier:

«Élysée-Bourbon, 21 mai 1845.

«Madame,

«S. A. R. le prince héréditaire de Saxe voudrait, avant de quitter Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos bontés et de votre gracieuse réception à Ems a fait sur son esprit l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui à une séance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse de vous en prévenir _cette fois_, en vous priant d'agréer avec votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincère de mon plus respectueux hommage.

«Le comte DE GRAVE.»

Les souvenirs du séjour de Mme de Staël à Weimar sont encore vivants dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidèle aux traditions de sa maison, avait été heureux de connaître l'amie de la femme illustre à laquelle sa grand'mère avait inspiré une reconnaissance respectueuse. Il s'entretint avec Mme Récamier, comme il l'avait déjà fait à Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un engagement qu'il a daigné tenir avec fidélité, celui d'envoyer à Mme Récamier, lorsqu'il serait rentré à Weimar, une copie de la correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mère, la même qui fut l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Staël.

Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette correspondance:

LE GRAND-DUC HÉRÉDITAIRE DE SAXE-WEIMAR À Mme RÉCAMIER.

«Weymar, ce 28 octobre 1846.

«Madame,

«Ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'embarras que je prends de nouveau la liberté de vous importuner d'une lettre accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Staël. Il y a si longtemps que je vous ai annoncé ces papiers, que je ne trouve pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait éprouver ce retard. Tout en espérant en votre indulgence, Madame, je me permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exigé pour une copie très-exacte, la personne chargée de ce travail, désirant le rendre aussi complet que possible, a tâché de ranger les lettres d'après leurs dates. Ce soin, très-nécessaire sans doute parce qu'elles étaient en désordre, nécessita des recherches étendues, et c'est ainsi que plusieurs mois s'écoulèrent. Je tenais enfin ces copies et j'allais vous les expédier, lorsqu'une indisposition survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'égoïsme, je ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de vous écrire, Madame, en expédiant les lettres.