Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 9
Excepté le général Bertrand et le général Drouot, l'Empereur n'avait personnellement fait aucun appel aux dévouements pour se faire suivre dans son exil, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'il ne se fût pas même mêlé des choix. Quant aux soldats de la garde impériale, c'était une exception particulière à la règle commune: «L'Empereur comptait également sur tous, et l'on pouvait prendre à l'avenant.» Ainsi les compagnons de l'Empereur n'étaient pas tous également des amis dévoués à la vie et à la mort. Cependant tous l'aimaient, et l'Empereur ne leur demandait pas davantage. Dans cet ensemble dû au hasard, où rien, pour ainsi dire, n'était homogène, chacun avait eu de l'avancement. Quelques individus, par la raison qu'ils avaient suivi l'empereur Napoléon, se croyaient au moins de petits Napoléons, et leur croyance, qui se manifestait par des jactances ridicules, prêtait souvent à rire.
Le général Bertrand, grand maréchal, était chargé des affaires civiles, ce qui équivalait au ministère de l'intérieur. Le général Bertrand était un homme de bien, dans toute l'étendue du mot. Il se serait dévoué pour l'Empereur au moment où son dévouement aurait pu sauver l'Empereur, mais ce moment ne s'était pas présenté, et il ne l'avait suivi que par un sentiment d'honneur. Les événements qui avaient brisé le trône impérial avaient aussi brisé l'âme du général Bertrand. Sans cesse en proie aux souvenirs déchirants de cette immense catastrophe, ce n'était plus un homme de travail, c'était un homme de repos. Son coeur était tout entier à sa famille; sa femme et ses enfants absorbaient toutes ses pensées. Que si l'on exigeait rigoureusement mon opinion sur l'essence des liens qui avaient attaché Napoléon au général Bertrand, je dirais, d'après tout ce que j'ai vu: Les deux natures, celle de l'empereur Napoléon et celle du général Bertrand, n'étaient pas sympathiques, et le resserrement de leur union, plus apparent que réel, était plutôt une affaire d'habitude qu'une affaire de sentiment. Jamais leurs premières opinions n'étaient les mêmes; elles commençaient toujours par se heurter, et le général Bertrand ne cédait pas facilement. J'ai vu, plus d'une fois, l'empereur Napoléon renoncer aux débats. Cela n'empêchait pas que le général Bertrand n'aurait jamais eu une pensée contraire aux intérêts de l'empereur Napoléon.
Le général Drouot, aide de camp de l'Empereur, avait été nommé gouverneur de l'île et chargé des affaires militaires, ce qui équivalait au ministère de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractère de ses grands hommes: c'est le caractère du général Drouot. Le général Drouot était la perfection de l'homme moral. Il avait suivi l'Empereur à condition qu'il ne lui serait payé aucun appointement. C'était le seul compagnon de Napoléon qui eût fait cette réserve. Il y avait deux hommes dans le général Drouot: l'homme public et l'homme privé. L'homme privé était trop bon, l'homme public était trop sévère.
M. Peyrusse, payeur de la couronne, était devenu trésorier de la couronne et receveur général de l'île d'Elbe. Cadet de Gassicourt, dans un _Voyage fait en Autriche à la suite de l'empereur Napoléon_, dit au chapitre intitulé _Club des francs blagueurs_: «M. Peyrusse, payeur de la couronne, jeune Méridional plein d'esprit, de vivacité, de franchise, toujours gai, toujours obligeant, fort attaché à ses devoirs», et à l'île d'Elbe ce portrait n'avait presque subi aucune altération. Seulement les années avaient amené un peu plus d'aplomb. M. Peyrusse ne faisait pas parade de son dévouement pour l'Empereur, car il disait à qui voulait l'entendre, toutefois en riant: «Je n'ai pas suivi l'empereur Napoléon, j'ai suivi ma caisse», et c'était vrai. Les militaires n'étaient pas toujours bons à son égard; ce qui ne l'empêchait pas de leur rendre tous les services qui dépendaient de ses fonctions. L'Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament, été injuste à l'égard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu à sa malheureuse incrédulité des hommes probes.
Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n'avait pas révélé le mérite, était, à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l'île d'Elbe, médecin en chef de l'Empereur. Il était ce qu'on appelle vulgairement «une commère» et, pour plaire à l'Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. Il était, d'ailleurs, trop obséquieux auprès de l'Empereur. Cette obséquiosité faisait contraste avec sa vanité envers les personnes qui lui étaient subordonnées. Disons un mot pris dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade d'historien. L'Empereur était au bain: M. Foureau de Beauregard lui avait présenté un consommé, ce consommé était trop chaud, et, pour ne pas se brûler, l'Empereur le humait. Le médecin en chef voulut empêcher l'Empereur de humer son potage «parce qu'en le humant, il avalait des colonnes d'air, et que ces colonnes d'air pouvaient lui donner la colique». L'Empereur, peut-être un peu impatienté, s'écria: «Docteur, quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale, à mon âge, l'on sait comment il faut boire, et vous pouvez m'épargner votre leçon.» M. Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C'était, au fond, un fort brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et généralement on l'avait pris à tic, à ce que disait l'Empereur, défenseur-né de toutes les personnes impopulaires.
L'Empereur allait partir de Fontainebleau, que l'on n'avait pas encore trouvé un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de Beauregard: on le prit. M. Gatti n'était pas instruit, il ne chercha pas à apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le critiquait beaucoup moins que le médecin en chef: c'est qu'il ne faisait pas flamboyer sa broderie, c'est que, dans l'exercice de ses fonctions, sa parole n'était pas insultante et qu'on le considérait comme un bon camarade.
Tout le monde avait reçu de l'avancement en venant à l'île d'Elbe. MM. les fourriers avaient grandi dans les rangs de l'armée et de la maison de l'Empereur. Du grade de capitaine, ils étaient passés au grade de chef d'escadron; de fourriers du palais, ils étaient devenus préfets du palais. Il y avait deux fourriers préfets.
M. Deschamps était le premier. Il n'était pas même fait pour être le dernier. C'était un vieux gendarme en habit d'officier: il en avait la tournure et la grossièreté; toutefois, ce n'était pas un homme sans instruction. Il aurait pu être intéressant, s'il avait su ce que c'était que d'être intéressant. Aussi il fit toujours bande à part. Je dois dire qu'en déplaisant à tout le monde il ne faisait pourtant du mal à personne. Mais il ne faisait pas des amis à l'Empereur.
M. Baillon avait beaucoup moins de talent que M. Deschamps, mais il comprenait mieux la société, et il ne cherchait pas à lui déplaire. Ce n'était pas un homme de salon: toutefois, les gens de salon ne l'effaçaient pas, même dans les salons. Il y avait en lui quelque chose de bon et de martial qui attirait. Sa parole de soldat, sans être gracieuse, inspirait de la confiance, et l'on aimait à l'écouter.
Je passe aux chambellans. Le docteur Lapi était parvenu à la première réputation de l'île d'Elbe: il y était parvenu par le savoir-faire plus que par le savoir. Plusieurs Elbois lui étaient supérieurs par les lumières, mais aucun Elbois n'avait, en apparence, une conduite aussi régulière. Il était l'âme des coteries; c'est par les coteries qu'il se rendait nécessaire. Ses opinions avaient toujours été patriotiques. L'Empereur aurait commis une grande faute en ne l'attachant pas à sa personne.
M. Vantini avait de l'esprit à pleines mains. Mais son esprit n'était pas un esprit de conduite, il n'était pas entouré de la considération publique. On craignait surtout sa langue acérée. C'était la plus haute naissance de l'île. Cependant il était alors dans un état de gêne visible: il avait dévoré son patrimoine par des folies sans excuse. C'était la notabilité de l'île d'Elbe la plus prononcée en faveur de la révolution française. L'Empereur ne pouvait pas se dispenser de le nommer. M. Vantini avait constamment été en guerre ouverte avec le commissaire général Galéazzini. J'ignore de quel côté était le tort.
M. Traditi appartenait au parti aristocratique, mais c'était un honnête homme, d'une conduite parfaite, et le choix que l'Empereur en avait fait était un choix honorable. M. Gualandi: ce n'était rien, moins que rien; jamais la porte de l'Empereur n'aurait dû lui être ouverte. La nomination de M. Gualandi n'aurait été qu'une erreur ou un ridicule si l'Empereur avait nommé cinq chambellans. Comme il n'en nomma que quatre, elle fut regardée comme une insulte faite au bon sens, et elle eut un triste retentissement dans la population porto-ferrajaise. M. Aliéti était l'une des premières notabilités de l'île d'Elbe: il jouissait de beaucoup de considération. L'opinion publique l'indiquait hautement au choix de l'Empereur. L'Empereur lui préféra M. Gualandi, que personne n'estimait. M. Aliéti, humilié avec une extrême raison, quitta l'Elbe.
Le jeune Zénon Vantini, de Porto-Ferrajo, officier d'ordonnance, valait plus à lui seul que tous les autres officiers d'ordonnance. Mais il était jeune, il avait toutes les mauvaises tendances de son père, et les conseils ne lui allaient pas. C'était d'ailleurs un excellent enfant. Il avait été page de la grande duchesse Élisa. L'Empereur l'affectionnait.
Après Zénon Vantini, venait pour la capacité le second fils Seno, dont le père était un des trois plus grands capitalistes de l'île, et ce jeune Seno, en ayant du plaisir à porter un bel uniforme, aurait tout autant aimé de n'être pas soumis à la gêne inséparable d'un emploi. C'était un enfant gâté.
Perez, de Longone, je crois, Napolitain de naissance, était un malotru de la plus sotte espèce, et il touchait à l'imbécillité: l'Empereur était descendu à ce choix, parce qu'il voulait avoir sous la main quelqu'un à qui il pourrait donner des ordres dont l'exécution nécessiterait un manque presque absolu d'intelligence.
Binelli, de Rio, était, sans instruction, et pour le moment une place de sous-lieutenant dans le bataillon franc lui aurait mieux convenu que d'être officier d'ordonnance de l'Empereur.
Bernotti de Marciana était aussi un jeune homme fort ordinaire, quoique plus capable que Perez et Binelli.
Puisque j'en suis aux officiers d'ordonnance, il faut, quoique prématurément, que je m'occupe d'un officier que l'Empereur plaça à leur tête et dont la présence à l'île d'Elbe ne fit, je crois, plaisir à aucun militaire. Un officier, se disant chef d'escadron du train d'artillerie, arriva à Porto-Ferrajo et alla de suite offrir des services à l'Empereur, pour lequel son exaltation paraissait délirante. Les braves de la garde fêtèrent sa bienvenue. L'Empereur partagea ce mouvement de plaisir. Il nomma de suite l'arrivant premier officier d'ordonnance, c'est-à-dire qu'il lui donna le commandement des officiers d'ordonnance. Mais bientôt l'on crut savoir que ce prétendu chef d'escadron n'était réellement que capitaine. Cette usurpation de grade indigna; il y eut des explications violentes; on se battit. Bientôt le premier officier d'ordonnance fut vraiment un brandon de discorde; il troubla la tranquillité de la garde, il dut vivre isolé. Cependant l'Empereur trouva que l'on s'acharnait trop contre lui; il le défendit, et cette défense excita des murmures. Cet officier s'appelait Roule. Jamais je n'ai rien su de lui qui pût le faire considérer comme un homme distingué.
L'Empereur avait trouvé à l'île d'Elbe un lieutenant de gendarmerie nommé Paoli, pendant de l'officier d'ordonnance Perez, et que bientôt il traînait partout à sa suite, comme en d'autres temps il y traînait le mameluk Roustan. Cet officier était Corse. Toutefois, il n'avait ni la finesse, ni la fierté, ni le courage corse: il n'était bon qu'à servir. Je l'ai entendu répondre à l'Empereur qui lui demandait l'heure qu'il était: «L'heure qui plaît le plus à Votre Majesté», et il se pavanait de sa réponse que l'Empereur avait pourtant payée d'un geste de dédain. Ce n'étaient pas les seules paroles d'une semblable platitude que l'on pourrait citer de lui. Néanmoins l'Empereur le nomma capitaine: il lui donna même l'étoile de la Légion d'honneur; du moins, il l'autorisa à porter celle destinée à l'un de ses frères, comme lui officier de la gendarmerie. Ce frère était mort. L'Empereur fut toujours excellent pour ce mameluk gendarme, jusqu'à l'injuste, puisqu'il l'éleva au grade de chef d'escadron. Après la déplorable journée de Waterloo, ce Paoli éhonté fut un des premiers à prendre la cocarde blanche. J'ai été témoin de sa basse ingratitude.
Le vicaire général ne valut pas mieux que l'officier de gendarmerie. Il s'appelait Arrighi, il était l'oncle de l'un des généraux les plus purs et les plus braves de la grande armée, qui était, lui, vraiment le parent de l'Empereur, et pour lequel l'Empereur n'avait peut-être pas fait tout ce qu'il aurait dû faire. Dès qu'on sut que l'Empereur venait régner à l'île d'Elbe, le vicaire général Arrighi voulut s'interposer entre tout le monde et son _cousin germain_ l'Empereur (_cugino carnaro_, comme disaient alors presque tous les Corses); et, en plein vent, il dispensait sa protection, comme à l'église il dispensait son _benedicamus_, mais il dut bien en rabattre en approchant de l'Empereur. Ce cousin germain n'écouta M. le vicaire général que lorsqu'il lui disait la messe; M. le vicaire général n'eut aucune espèce d'influence sur l'Empereur. Il semblait même que l'Empereur affectât de le tenir éloigné, grand attentat à l'amour-propre d'un Corse et d'un moine, car M. Arrighi était un ancien moine. Aussi il se vengea: lorsque l'Empereur fut tombé une seconde fois, M. le vicaire général Arrighi désavoua la parenté dont il avait longtemps fait son auréole, il pria pour le nouveau gouvernement: ce qui n'empêcha pas le nouveau gouvernement de le renvoyer au lieu d'où il était venu.
Il y avait un autre Corse que l'Empereur avait également trouvé à l'île d'Elbe. Ce Corse s'appelait Poggi, il était juge et il avait été nommé par l'influence de Lucien Bonaparte. Cette protection l'avait rendu d'abord presque suspect à l'Empereur, qui commença par le traiter froidement. Mais en fait de finesse, le juge Poggi aurait joué cent empereurs comme l'empereur Napoléon, et il ne s'effraya pas des symptômes de cette froideur. Il répondit à la froideur par de l'admiration, ce qui empêcha la froideur d'être âpre. Ensuite il pleura les infortunes de la France; c'était le chemin le plus droit pour arriver facilement au coeur de l'Empereur. Poggi s'insinua, se glissa, et il arriva à la confiance de l'Empereur, qui le chargea de la police d'intimité. L'Empereur était content lorsque Poggi lui répétait ce que quelqu'un avait entendu dire. Personne n'était plus propre que Poggi pour explorer les familles: il avait un instinct remarquable pour faire parler les autres sans parler lui-même. Toutefois, ses rapports ne faisaient du mal à personne; il était essentiellement bon. Jamais il ne fut ingrat envers l'Empereur.
M. Baccini, président du tribunal, était Génois, et l'Empereur avait eu plaisir à le conserver. Il laissait à désirer pour la connaissance approfondie des lois françaises, mais le droit romain lui était familier. M. Baccini était moralement relâché dans ses habitudes de vie privée. Néanmoins il était magistrat intègre. M. Baccini n'était pas toujours juste dans ses sympathies ou dans ses antipathies; il prenait facilement fait et cause dans des affaires qui par principe lui étaient étrangères, et alors la passion l'emportait au delà des bornes de la sagesse. C'est dans cette croyance que l'on disait qu'il avait donné de mauvais conseils à l'Empereur. Cependant il ne s'appliquait pas beaucoup aux exigences de la cour. Ce n'était pas un des assidus.
Le bon sous-préfet M. Balbiani qui, au lieu de rentrer chez lui à Pontedera, avait passé aux fonctions d'intendant, ne se possédait pas d'aise et faisait marcher sa machine administrative, lorsque d'autres ne la faisaient pas marcher pour lui. C'est que l'on empiétait fréquemment sur son droit. M. Balbiani avait ce qu'on appelle l'habitude des affaires. C'était d'ailleurs un honnête homme, c'était surtout un bon homme, peut-être même un trop bon homme. Il était fort préoccupé de l'éclat qu'aurait son uniforme. Il aimait plaisamment à demander s'il était ou Français ou Toscan ou Elbois, et il finissait toujours par dire qu'il appartenait à la nation qui le conservait dans son emploi. Il disait la vérité en riant. Cela ne l'empêchait pas d'être bon Toscan: il aimait sa patrie, mais il aimait encore plus sa place. Balbiani avait une très nombreuse famille, un emploi lui était d'une absolue nécessité, et c'est pour cela que l'Empereur ne voulut pas lui ôter celui dans l'exercice duquel il l'avait trouvé.
L'organisation qui établissait une marche régulière pour les affaires n'était pas auprès de l'Empereur un allégement des affaires, car l'Empereur en créait sans cesse de nouvelles, et quand l'une était finie, dix autres commençaient. L'Empereur n'épargnait personne, mais il ne s'épargnait pas lui-même, et il était toujours le premier à la besogne. L'Empereur ne prélassait (_sic_) jamais. Il avait le secret de convaincre qu'il n'était que là où il devait être, de manière que, là où il était, on redoublait de zèle, parce que l'on craignait de l'avoir obligé à y venir.
L'Empereur avait à visiter la seconde ville de son empire en miniature. Longone avait fait des préparatifs pour le recevoir: ces préparatifs consistaient particulièrement dans un amoncellement de populaire. On tenait toujours à ce que l'Empereur se crût au milieu d'une grande population. Je le répète: je n'ai jamais approuvé cette manie trompeuse. Si, à l'île d'Elbe infiniment petite parcelle du globe, où l'on pouvait tout embrasser d'un regard, l'on entourait l'Empereur de fausses apparences, que ne devait-on pas faire en France, alors que la France embrassait une grande partie de l'Europe, et que l'état de guerre permettait de multiplier les moyens de tromper? Cette triste idée me poursuivait sans cesse, lorsque je voyais déranger le peuple pour le faire parader inutilement au passage d'un infortuné que sa croyance aux dehors trompeurs avait conduit sur la terre d'exil. La course de Longone fut contremandée; cela étonna tout le monde, car l'Empereur n'avait pas l'habitude de renoncer sans cause à un plan arrêté. La cause du non-départ fut connue. On avait entendu beaucoup de coups de fusil dans la campagne, ce qui arrive presque toujours quand les paysans doivent célébrer une fête. Ces coups de fusil avaient inquiété. Le zèle outré s'était empressé d'aller s'enquérir de ce que tout le monde savait. L'Empereur avait difficilement consenti à cette précaution, qu'il ne croyait pas nécessaire. Les habitants de Capoliveri, de Campo, de Rio, s'étaient en masse transportés à Longone, et l'inutilité de leur empressement ne les amusa pas. Le lendemain ils furent plus heureux. L'Empereur fit le voyage.
Il y avait à Longone beaucoup plus d'Anglais qu'on n'avait cru en trouver, et l'on en fit faire la remarque à l'Empereur. On lui fit remarquer aussi que les Anglais le suivaient partout où il allait. L'Empereur dit: «Je suis pour eux un objet de grande curiosité. Laissez-les se satisfaire, puis ils iront dans leur pays amuser les gentelmans (_sic_) en dénaturant mes faits et mes gestes.» Ensuite il ajouta assez tristement: «Ils ont gagné la partie, à eux le dé.» C'était surtout le colonel Campbell qui était acharné aux pas de l'Empereur. À quelque heure que l'Empereur voulût sortir, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas des préparatifs, le colonel Campbell était là, toujours là, et l'on aurait pu croire qu'il avait des connivences dans l'intérieur du palais. Il est vrai que plus tard il y eut des murmures accusateurs contre une femme qui était à portée de savoir ce qui se passait: c'était une Française.
À Longone comme partout, le séjour de l'Empereur fut marqué par les ordres qu'il donna pour des travaux importants et dont on dut immédiatement s'occuper.
Personne ne prêtait plus d'attention que moi aux paroles de l'Empereur. L'Empereur raisonna beaucoup de la place de Longone comme place de guerre. Il parla avec admiration du siège que les Français, sous les ordres du général de Noailles, y avaient soutenu en 1649, et il finit en disant: «Masséna n'aurait pas fait plus.» Éloge également honorable pour les deux guerriers auxquels il s'adressait.
Le fort de Foccardo n'échappa pas aux investigations de l'Empereur. Il répéta pour ce fort toutes les observations que le génie militaire lui avait faites et qui étaient restées empreintes dans sa mémoire comme si elles dataient de la veille. Il n'attacha pas une grande importance à la place de Longone pour la défense de l'île d'Elbe.
Un des meilleurs citoyens de Longone était M. Rebuffat, aide-garde-magasin des vivres militaires, que tout le monde aimait, et c'est chez lui que l'Empereur mit pied à terre. M. Rebuffat, ancien boulanger, avait dans les entreprises acquis une fortune importante, et il en faisait un bon usage. Le pauvre ne frappait jamais en vain à sa porte. M. Rebuffat, comme instruction, ne savait rien de rien, et pourtant on se plaisait généralement à l'écouter: c'est qu'il était vraiment ce qu'on appelle communément un bon enfant. On le prenait quelquefois pour un bouffon, mais ses bouffonneries étaient empreintes de vérité et souvent elles donnaient des leçons. La preuve qu'il y avait en lui des qualités qui devaient être appréciées, c'est que l'Empereur lui accorda sa confiance et qu'il lui en donna beaucoup de preuves.
L'Empereur rentra tard: il était content de sa journée.
CHAPITRE VII
Administration des mines de Rio par Pons de l'Hérault.--Il sauve les revenus de la mine en 1814.--M. de Scitivaux.--La discussion au sujet des revenus des mines de Rio.--La question des farines: essai de distribution de mauvais pain aux mineurs.--Napoléon et les ouvriers.--Pons socialiste.--Entêtement honorable de Pons.--Intervention de Drouot et de Peyrusse.--Remplacement de Pons demandé par Madame mère.--Les amis de Pons à la cour elboise.
J'ai dit que je tenais, directement ou indirectement, plus ou moins, à presque tous les anneaux de la chaîne sociale que l'Empereur avait parcourue à l'île d'Elbe, et que forcé à parler de moi lorsque je ne voudrais parler que de lui, je m'étais abstenu de donner à mon ouvrage le titre d'histoire de l'Empereur. L'épisode dont il va être question prouvera que je n'avais pas tort. Le règne elbois n'a rien eu de plus important.
Les mines de fer de l'île d'Elbe appartenaient à la Légion d'honneur; c'est au nom de la Légion d'honneur que j'en avais l'administration générale.
Pendant plusieurs années l'administration fut chargée de la recette, et cette recette se faisait sans frais. La protection fit changer cet état de choses. La recette fut donnée à M. Scitivaux, payeur de la 25e division militaire. Ce changement coûtait environ quinze mille francs par an à la Légion d'honneur. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour que le changement n'eût pas lieu. Investi de la confiance du grand chancelier, sûr de son approbation particulière, je luttai contre le grand trésorier et je fus sourd aux conseils de la grande duchesse Élisa qui m'engageait à laisser aller. M. Scitivaux était un fonctionnaire extrêmement honorable. Mais son choix n'était qu'une faveur onéreuse pour la Légion d'honneur. La princesse Élisa ne s'en était pas cachée; elle m'avait dit: «Ne m'empêchez pas de lui faire avoir cette jolie bague.»