Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 8
Les différents systèmes d'administration auxquels l'île avait été soumise lui fournirent une foule de raisonnements admirables sur les principes de justice et d'équité qui devaient essentiellement former la base de toutes les opérations du pouvoir. Il dit au sous-préfet: «Les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe à leur détriment, ne sont pas longtemps trompés, mais les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe au détriment des gouvernés, ont peine à revenir de leur erreur, soit qu'ils rougissent d'avoir erré, soit qu'on leur persuade qu'ils n'ont pas erré, et lorsque enfin la vérité les frappe, il faut qu'ils s'y soumettent, car la vérité finit par soumettre la puissance: l'erreur a été la cause de maux souvent irréparables.»
L'Empereur cherchait à savoir avec vérité si l'île d'Elbe n'avait pas été plus heureuse sous l'empire français que sous le pouvoir des rois de Naples, des grands-ducs de Toscane et des princes de Piombino. Mais il n'y avait point de comparaison à établir entre la France qui possédait toute l'île, sans exception aucune, et les trois gouvernements qui se la partageaient, Porto-Ferrajo et Porto-Longone étaient des villes de guerre et des prisons d'État: la position de leurs habitants ne pouvait donc pas être une position de félicité. L'Empereur put se convaincre que, malgré le fléau de la guerre, l'empire français avait fait tout ce qui lui était possible de faire pour l'île d'Elbe, et aucune plainte fondée ne le força à gémir. En m'entretenant de ce qu'il avait appris dans sa recherche de renseignements, il me dit: «L'on aura beau faire, nous serons regrettés partout où nous aurons séjourné, parce que, malgré tous les défauts que l'on nous prête, nous sommes le peuple qui a le plus de qualités, et nos ennemis eux-mêmes en conviennent.» Une autre fois il me disait aussi: «L'armée française a laissé à l'étranger des milliers de souvenirs d'affection qui seront ineffaçables.» Il me disait encore: «Le coeur français est la perfection humaine.»
Quel était le principe qui avait plusieurs fois poussé à la révolte les Elbois de l'ouest de l'île? C'est ce que l'Empereur rechercha. Il trouva partout le doigt de l'Angleterre empreint dans les mares du sang qui avait été versé. Il laissa échapper ce cri d'amertume: «C'est ainsi que les Anglais ont fait en Corse.» Plus tard, l'Empereur comparait le caractère des Marcianais au caractère des Corses. Je crois cependant que les Corses ont plus d'orgueil.
L'Empereur se rappelait parfaitement tous les travaux qu'il avait ordonnés et toutes les mesures qu'il avait prises pour l'île d'Elbe: les dates étaient présentes à ses souvenirs comme s'il n'avait jamais eu à s'occuper d'autre chose. La mémoire était un des avantages immenses de l'Empereur. Tout le passé de l'Empire était classé dans cette tête incommensurable. Il y trouvait en même temps ses codes, ses monuments, ses batailles, et la nomination d'un maire ou d'un curé. Il était particulièrement miraculeux lorsqu'il parlait des armées; il faisait assister à leurs évolutions, à leurs marches, à leurs attaques, à leurs défenses, à leurs peines, à leurs plaisirs, et cela avec une clarté précise qui forçait à tout retenir.
Les prêtres eurent aussi leur investigation. L'Empereur évita tout ce qui aurait pu humilier le vicaire général, son prétendu parent, mais ce n'est pas à lui qu'il s'adressa pour prendre des informations, et il fit bien. Le vicaire général ne l'aurait entretenu que des commérages de sacristie. Ce n'était plus en audience publique que l'Empereur parlait au clergé: c'était dans le cabinet, et la vérité y avait moins de peine à se faire jour. Des prêtres sages dirent à l'Empereur ce qu'en général la conduite des prêtres avait de peu édifiant, et l'Empereur en sut peut-être plus qu'il n'aurait voulu en savoir. Il s'occupa minutieusement des prêtres suspects qui avaient été envoyés en surveillance à Porto-Ferrajo. Il déplora les persécutions religieuses. Il prétendit que la conscience n'était soumise à aucune puissance humaine, qu'elle n'avait de compte à rendre qu'à Dieu. Sur l'observation qui lui fut faite qu'on se servait souvent d'une apparence consciencieuse pour cacher de mauvaises intentions, il répondit: «Qu'importent les mauvaises intentions, quand elles sont renfermées dans le sein du malintentionné! C'est à l'autorité compétente à les surveiller, et à les faire punir si, sortant de leur réduit intérieur, elles se traduisent en actes nuisibles à la société. La loi n'est désarmée pour personne.»
Arriva le moment du commerce et de l'industrie. Je fus consulté. L'Empereur trouvait étonnant que Porto-Ferrajo n'eût pas une marine marchande. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire à cela. Porto-Ferrajo n'a qu'un commerce de consommation locale, tout d'importation, par conséquent restreint, et dont le transport des marchandises n'est pas suffisant pour entretenir toute l'année un petit bâtiment de cabotage. La madrague a ses barques. Les salines emploient des moyens spéciaux.
L'île d'Elbe n'ayant absolument ni agriculture, ni commerce, ni rivières, ni forêts, ni mines de charbon, ne peut prétendre, ce me semble, à l'industrie en général, et il faut qu'elle se contente de celle de ses fers, de ses granits et de ses marbres. L'Empereur me remercia de cette explication, mais il me dit: «Nous verrons», et dans ce «nous verrons» je crus m'apercevoir qu'il y avait une arrière-pensée.
L'agriculture ne prêta pas même à un raisonnement: l'Empereur comprit de suite que tout était à créer.
Il approfondissait tout. Lorsqu'il y avait un doute, il le tournait, et, dans cette lutte, il finissait toujours par vaincre. Une qualité bien plus remarquable, c'est que l'Empereur ne faisait jamais peser son savoir sur ceux qui ne savaient pas. Il ne fallait pas avec lui monter sur des échasses, faire l'olibrius et vouloir être ce qu'on n'était pas. Il était inexorable pour les faux savants.
On pense bien que toutes ces audiences avaient des intervalles; on pense bien aussi que ces intervalles étaient mis à profit. Personne n'a mieux connu l'emploi du temps que l'Empereur: sa nature était une nature de travail.
Le colonel Vincent désirait beaucoup que l'Empereur allât visiter les forts de Saint-Hilaire et de Monte-Albano, ouvrages militaires très remarquables et qui font honneur aux ingénieurs français.
L'Empereur satisfit aux désirs du colonel Vincent: il visita les deux forts avec une minutieuse attention, il indiqua quelques travaux de perfectionnement, et il loua beaucoup son guide, sous la direction supérieure duquel ils avaient été construits. C'était un personnage fort singulier que ce colonel Vincent: homme de mérite autant que les ingénieurs, dans leur ensemble, pouvaient l'être avant l'École polytechnique, il ne s'accoutumait pas à l'idée d'avoir vieilli sans être général, et il se plaignait sans cesse. Il faisait tout ce qu'il pouvait, pour se persuader qu'il n'aimait pas l'Empereur; mais il était dans une grande joie lorsque l'Empereur lui demandait des conseils, et quelque trait malin se mêlait toujours à l'expansion de sa joie. Il répétait, avec fierté plutôt qu'avec orgueil, les paroles de bienveillance que l'Empereur lui adressait, et il disait souvent: «Ce diable d'homme finira par me subjuguer.» Il aimait aussi à dire «que l'Empereur était bien fâché d'avoir été injuste à son égard». Il se plaisait également à faire remarquer «qu'il était déjà colonel lorsque le général Bertrand n'avait encore que le grade de capitaine». Certainement il n'aurait pas aimé que le général Bertrand lui donnât des ordres, par la seule raison que le général Bertrand appartenait à l'arme du génie. Le colonel Vincent était constamment auprès de l'Empereur. Tout le monde en faisait la remarque.
C'était surtout le général Dalesme qui devait faire attention à ce qui se passait entre l'Empereur et le colonel Vincent. L'Empereur, à bord de la frégate, avait assuré le général Dalesme qu'il prendrait ses conseils pour l'organisation gouvernementale, et néanmoins il ne le consultait point. Toutefois il le traitait avec une considération affectueuse, il ne manquait pas de confiance en lui; mais lorsqu'il l'avait interrogé sur tels et tels individus notables, le général Dalesme, pour lequel «un chat était un chat», lui avait répondu crûment ce qu'il pensait, et cette franchise toute nue l'embarrassait. Je crus un moment que l'Empereur allait en appeler à mon opinion.
Il me demanda «ce que je pensais du maire de Rio-Montagne»; il le savait aussi bien que moi. Je lui répondis «que je ne le connaissais pas». C'était ce que j'avais pu trouver de moins défavorable à l'égard d'un individu à la mise en jugement duquel j'avais contribué. L'Empereur me demanda encore quelle était mon opinion sur l'une des notabilités les plus influentes du pays: je dis que mon opinion particulière était contraire à l'opinion générale. «Vous n'êtes donc pas son partisan?»--«Je ne suis jamais partisan de l'immoralité.» L'Empereur n'alla pas plus loin. Plus tard, il me fit une autre question, encore plus importante parce qu'elle touchait à de grands intérêts: on avait répandu parmi les initiés que l'Empereur allait prendre un Elbois dans son cabinet; l'on désignait cet Elbois; l'épouse de l'élu présumé m'assura que la nomination allait paraître. J'étais affligé que l'Empereur, en débutant, se laissât aller à des influences vraiment pernicieuses, et je confiai ma peine au général Drouot. L'Empereur me fit appeler: «Vous êtes donc convaincu que je ne dois pas prendre cet homme?--Je sais que ce serait un fléau pour Votre Majesté.--C'est fort.--C'est vrai.--Cependant il se prévaut de votre amitié.--Non pas de mon amitié, mais de ma bienfaisance, et il a raison.--Je comprends: vous avez à vous en plaindre?--Sire, si j'avais à m'en plaindre, l'avis que je donne à Votre Majesté aurait l'air d'une délation, et ce n'est sans doute pas ainsi que Votre Majesté l'entend.--Votre susceptibilité est juste; c'est bien, très bien!» Cela dit, l'Empereur me congédia, et ni de loin, ni de près, d'aucune espèce de manière, je n'ai plus entendu parler de rien. L'homme en question était un homme profondément corrompu, et il aurait vendu les secrets du cabinet au plus offrant et dernier enchérisseur. Je ne crois pas pourtant que l'Empereur voulût en faire son secrétaire; il me paraît qu'il avait l'intention de le donner pour adjoint au secrétaire qu'il avait; ce qui n'était guère moins dangereux.
C'était surtout dès l'aube matinale que l'Empereur aimait à faire ses revues d'observation; il prétendait que c'était le moment des remarques précises, et il assurait qu'il en avait eu des millions de preuves. Il ne tarda pas à visiter les édifices de l'intérieur: c'était une inspection sérieuse. Il fut extrêmement satisfait du magasin des vivres militaires, qui est voûté à l'épreuve de la bombe. Il en examina minutieusement toutes les distributions, et, après une assez grande fatigue, il en sortit pour aller déjeuner. Mais avant de se mettre à table, l'esprit plein de ce qu'il venait de voir, il dicta un ordre fort long sur le perfectionnement dont ce magasin était susceptible, et l'ordre était si bien entendu que le colonel Vincent ne trouvait que des paroles d'admiration pour en parler. C'était beaucoup de sa part.
L'Empereur ne permettait aucun instant de repos à personne. Le général Drouot était plus particulièrement le porte-fardeau de cette activité dévorante que rien ne pouvait maîtriser: lui-même me l'avait dit. Il fallait donc le retenir le moins de temps possible; nous mîmes de suite la main à l'oeuvre. Le général Drouot, avec sa conscience ordinaire, voulut tout reconnaître pour pouvoir dire qu'il avait tout reconnu, et lorsqu'il eut terminé son opération, nous dressâmes le procès-verbal suivant:
«L'an mil huit cent quatorze et le six mai, nous, soussignés, Drouot, général de division, gouverneur de l'île d'Elbe, chargé de prendre possession des mines, au nom de Sa Majesté l'empereur Napoléon, et A. Pons, administrateur des mines pour le compte de la Légion d'honneur, faisant la remise de l'établissement, avons reconnu,
«1° Que l'approvisionnement en grains est tel qu'il est porté dans l'état n° 1, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«2° Que les outils, ustensiles et objets divers servant à l'exploitation sont tels qu'ils sont portés dans l'état n° 2, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«3° Que l'approvisionnement en bois, seaux, barils et paniers est tel qu'il est porté dans l'état n° 3, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«4° Que l'approvisionnement en fers et clous est tel qu'il est porté dans l'état n° 4, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«5° Que la situation des plongeurs gardes-côtes est telle qu'elle est portée dans l'état n° 5, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«6° Que les maisons sont telles qu'elles ont été portées dans l'état général n° 6, dressé cejourd'hui, signé par nous, et réuni au présent verbal.
«7° Que la caisse de l'administration n'a aucun fonds, et qu'elle est, au contraire, débitrice des avances faites par l'administrateur.
«8° Un état nominatif des dettes contractées par les employés et les ouvriers des mines, lesquelles dettes, arrêtées au 31 mars dernier, s'élèvent à la somme de dix-huit mille trois cent vingt-deux francs dix-neuf centimes.
«En foi de quoi nous avons signé le présent procès-verbal de remise et de prise de possession, pour servir et valoir partout où besoin sera.
«_Signé_: Général comte DROUOT, et PONS.»
Quoiqu'il y ait peu de jours que l'Empereur est sur l'île d'Elbe, tout le monde est déjà éreinté, et lui seul semble encore frais et dispos. Il donne sans cesse des ordres, ses ordres sont toujours pressés, chacun sue sang et eau pour lui obéir à souhait. Son logement l'occupe beaucoup, on fait tout ce qu'on peut, il voudrait qu'on fît davantage. Il n'est pas de mauvaise humeur, mais il est impatient, et son impatience inquiète les personnes qui l'entourent. Toutefois, son impatience n'agit que sur lui, surtout elle n'agit jamais sur l'ouvrier: l'Empereur a quelque chose de respectueux pour le travail. Pour ne pas quitter les travaux dans un moment où il croyait pouvoir être utile, pressé par l'appétit, il pria le colonel Vincent de lui faire manger un oeuf à la mouillette, et il déjeuna ainsi. On ne pouvait pas être plus frugal que l'Empereur. Le colonel Vincent se trouvait transporté au troisième ciel de ce que l'Empereur s'était invité lui-même «pour ainsi dire de camarade à camarade», car ce sont là les mots que le vieillard répétait à satiété.
Il est facile de concevoir le désir ardent que l'Empereur éprouvait d'avoir un logement selon ses goûts et ses besoins. Il devait forcément rester inoccupé dans la demeure provisoire de la mairie. Il était à la fois son ingénieur et son architecte; il avait fait ses plans, il avait présidé à leur exécution, mais c'était par des démolitions qu'il était entré dans sa carrière d'emprunt. Il faisait jeter bas tout ce qui pouvait le plus gêner sa vue ou l'empêcher de respirer le grand air. D'abord l'on s'étonna, puis l'on critiqua, puis l'on finit par trouver que c'était bien.
L'Empereur n'avait pas encore parlé de l'Impératrice son épouse; mais en dirigeant les travaux qui devaient aboutir à le loger convenablement, du moins à sa guise, il avait dit: «Ceci sera l'appartement de ma femme, ceci sera l'appartement de mon fils», et ces paroles eurent de suite un joyeux retentissement dans l'île. Les Elbois considéraient la venue de Marie-Louise comme un second événement de grande félicité pour eux.
L'Empereur fut touché de cette manifestation publique. À dater de ce jour, il parla assez souvent de sa compagne; il annonçait la prochaine arrivée de sa mère et de sa soeur, «qui se faisaient, disait-il, un devoir et un bonheur de venir partager sa destinée». L'expression de son respect filial avait quelque chose de fervent qui allait droit au coeur. Il assurait que le caractère de sa mère était un type de véritable grandeur. Il aimait beaucoup sa soeur Pauline; il disait d'elle: «C'est la personne de la famille qui m'a été le moins à charge; jamais elle ne se plaignait.»
L'Empereur parlait avec beaucoup de ménagement de ses proches, il pesait toutes les paroles qui leur étaient relatives, et, sans exception, lorsqu'il s'était exprimé entièrement sur leur compte, il restait longtemps pensif.
Au milieu des décombres, il heurta une pièce de bois, et la tabatière lui échappa des mains. C'était la tabatière sur laquelle il y avait le portrait du roi de Rome. L'Empereur n'était plus svelte, son embonpoint était déjà marqué, et l'action de ses mouvements n'était pas rapide. Cependant il se plia comme un tout jeune homme pour ramasser ce bijou, et lorsqu'il se fut assuré que la peinture n'avait pas souffert, il en témoigna un plaisir indicible. Il répéta plusieurs fois «qu'il aurait éprouvé beaucoup de chagrin si les traits de son pauvre petit chou avaient été victimes de sa maladresse». Après avoir fait l'éloge de son fils, il ajouta: «J'ai un peu de la tendresse des mères, j'en ai même beaucoup, et je n'en rougis pas. Il me serait impossible de compter sur l'affection d'un père qui n'aimerait pas ses enfants.»
CHAPITRE VI
Organisation générale de l'île d'Elbe.--L'armée.--Le bataillon franc.--Le corps de cadets.--Les services privés.--Bertrand et Drouot.--Le trésorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le service intérieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son incapacité, son ingratitude.--Le vicaire général Arrighi.--Le juge Poggi, policier secret.--Visite de Napoléon à Longone.--La curiosité des Anglais; mot de Napoléon.--Visite contremandée.--M. Rebuffat, bouffon moraliste.
L'autorité gouvernementale de l'empire français avait dû impérativement cesser à l'île d'Elbe, dès le moment qu'un autre gouvernement que celui de la France avait été mis en possession légale de l'île. Mais l'action de la nouvelle autorité n'avait pas été immédiatement substituée à l'action de l'ancienne, de telle sorte qu'il n'y avait plus de direction dans la marche du pouvoir. Ce n'était pas de l'anarchie, ce n'était pas de l'interrègne. C'était l'effet indéfinissable d'un changement social auquel personne n'avait été préparé, pas même l'Empereur. L'ordre était partout, mais ce n'était pas l'ordre dicté, c'était l'ordre inspiré, celui que toutes les âmes généreuses comprennent et sur lequel se fonde la véritable tranquillité publique. On ne pouvait pas dire aussi que la loi était absente, mais ce n'était pas la loi écrite, c'était la loi parlée.
Une organisation générale était d'urgence. Personne ne pouvait comprendre cela mieux que l'Empereur. Ce travail important, élaboré pendant les heures qui auraient dû être consacrées au repos, apparut alors qu'on s'y attendait le moins, et toutes ses prévisions eurent une approbation unanime: les affaires civiles eurent leur ministère; il en fut de même des affaires militaires. L'île eut un nouveau gouverneur. La recette générale fut adjointe à la trésorerie de la couronne. La sous-préfecture devint une intendance. Le tribunal eut une organisation concordante avec l'ordre de choses qui venait de surgir du cahos (_sic_) européen. Une section jugeait en première instance. Les sections réunies prononçaient en appel; elles remplissaient aussi les fonctions de cour criminelle. On essaya de créer une espèce de Conseil d'État. Le tribunal de commerce fut reconstitué. Les municipalités subirent des changements notables.
L'Empereur porta une attention toute particulière sur les hôpitaux. Il se fit rendre des comptes circonstanciés. Il améliora beaucoup ce service si intéressant. Il régularisa le service sanitaire et le service des ports.
La police fut la chose la moins bien entendue. L'Empereur se laissa étourdir par une foule de rapports officieux qui lui firent croire que cette manière d'être instruit lui suffirait.
Les deux compagnies de canonniers gardes-côtes furent dissoutes pour être ensuite réunies au bataillon franc.
Le bataillon franc eut une nouvelle base, un nouveau commandement. Ce nouveau commandement fut l'occasion d'une injustice de la part de l'Empereur. Lorsque le général Durutte partit de l'île d'Elbe pour aller à l'armée, il prit un officier elbois en qualité d'aide de camp; en présence de l'ennemi, cet aide de camp le quitta pour retourner dans ses foyers. Ses concitoyens le considérèrent comme ayant déserté. Cependant l'Empereur le préféra à un excellent officier, le capitaine Vantini, dont les services étaient noblement signalés. On attribua ce choix inconvenant à l'influence du colonel Vincent: c'était une erreur. L'Empereur se trompa parce qu'il voulait se tromper. C'est une concession que l'Empereur fit au parti aristocratique. Les deux partis se trouvèrent en présence dans cette circonstance; ce n'étaient plus les mêmes passions, mais c'était le même esprit. Les patriotes avaient peut-être trop hautement chanté: «La victoire est à nous.» La garde nationale grandit d'une coudée: l'Empereur la considéra comme sa garde de famille.
Enfin, la création d'un corps de cadets couronna l'oeuvre des organisations et des réorganisations; dans toutes ces belles choses, l'Empereur ne pensa peut-être pas assez que les fortunes elboises étaient petites, que les mauvaises années qu'on venait de traverser les avaient presque rendues insuffisantes pour les besoins de la vie ordinaire, et que les grever de dépenses extraordinaires, c'était presque les détruire. Il est vrai que tout le monde courait au-devant des hochets impériaux, ce qui pouvait faire penser à l'Empereur qu'il n'allait pas trop loin. La création du corps de cadets avait eu en vue de donner une éducation polytechnicienne aux jeunes gens qui voudraient suivre la carrière militaire. Mais la carrière militaire, à l'île d'Elbe, même avec l'Empereur, était sans avenir, et elle détournait de prendre un état plus utile et plus profitable. D'ailleurs, aucun élément n'existait pour reproduire, même en miniature, cet établissement inappréciable que la République mère a légué à la France, et dont les élèves les plus ordinaires deviennent cependant, en général, des hommes distingués.
Puis l'Empereur songea à organiser le service public et le service privé de sa maison. Les fourriers du palais devinrent préfets du palais. Le médecin fit régulièrement son service quotidien; le pharmacien n'était pas en première ligne de compte.
Vint ensuite ce qu'on pourrait appeler la haute servitude, quoique à vrai dire, au service de l'Empereur, tout fût d'une servitude à peu près égale. L'Empereur nomma quatre chambellans, cinq officiers d'ordonnance, plusieurs jeunes gens de famille pour remplir les fonctions d'huissiers de chambre, et quelques employés d'intérieur. M. le vicaire général reçut le titre d'aumônier de l'Empereur: ce choix était forcé.
Tous les élus prêtèrent serment d'obéissance aux lois et de fidélité à l'Empereur. La prestation du serment fut solennelle.