Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 6
«Ce cri ne signifiait rien. Il avait été acheté une guinée par le commandant de la frégate. Celui-ci, qui probablement n'avait jamais monté à cheval, avait témoigné le plus grand désir de monter sur une des petites bêtes du pays, qui alors passait devant lui, et l'enfant qui la conduisait la lui avait confiée. Le commandant anglais était monté sur ce cheval poupée, mais le cheval n'avait ni bride ni licou, et le pauvre marin était obligé de se tenir à la crinière. Toutefois, il ne se tenait pas si bien que sur le tillac de sa frégate au milieu des plus grandes tourmentes. L'enfant marchait en avant, l'animal suivait en paissant. Malgré cette marche paisible, le commandant anglais fut démonté et, ne voulant plus s'exposer, il donna une guinée à son conducteur: c'était plus que de la générosité. L'enfant courut porter le trésor à son père et à sa mère. Le père était venu de suite témoigner sa reconnaissance par ses cris de joie. L'Empereur alla à la cabane, il questionna la fermière. Le fermier avait eu peur: il s'était caché. On savait déjà à qui l'on avait affaire. La fermière fit comprendre que ses petites filles pourraient crier aussi: «Vive l'Empereur!» L'Empereur ne se le fit pas répéter: il donna aux petites filles. Alors la mère prenant un ton patelin dit dans son langage à l'Empereur: «Les monnaies d'or de notre souverain plaisent beaucoup à nos enfants.» Pendant cette promenade qui fut assez longue, l'Empereur fut parfaitement tranquille et il me questionna sans cesse. Il voulait tout connaître à fond. Dès son retour à bord, il déjeuna de fort bon appétit. Pendant le déjeuner, il me rendit une justice éclatante quant aux affaires de Saint-Domingue. Il reconnut qu'on lui avait fait faire de grosses sottises. Il avoua que je lui avais dit des vérités dont l'utilité lui avait plus tard été démontrée. Il persista dans cette opinion, qui n'était pas celle du général Bertrand...»
Midi sonne: un coup de canon se fait entendre. Le pavillon elbois vient d'être arboré au fort de l'Étoile. L'artillerie des remparts et le son de toutes les cloches résonnent dans les airs: la frégate anglaise a hissé la nouvelle bannière elboise au grand mât. Tous les bâtiments qui sont en rade font feu. Cependant le retentissement de l'airain est moins puissant que le cri des populations réunies. C'est le premier appel au coeur des Elbois. Les coeurs elbois semblent pleins d'amour, tant ils sont pleins d'espérance.
Néanmoins, au milieu de cette joie d'apparence universelle, l'oeil observateur pouvait distinguer des craintes.
Le général Dalesme ne pouvait pas avoir oublié les mauvais quarts d'heure que les révoltés lui avaient fait passer. Il ne pensait pas que ce qu'il avait publié en faveur des Elbois fût une amnistie pour ceux qui avaient ensanglanté ou voulu ensanglanter l'Île d'Elbe. Il avait dit au maire de Rio Montagne qui cherchait à s'excuser: «Maintenant que vous ne pouvez plus faire le brigand, vous faites le chien couchant, et ce n'est pas la première fois que cela vous arrive. Mais les faits sont là. C'est à la justice à prononcer.» Cette réponse échappée à la conscience d'un homme d'honneur, de suite répandue dans le public, avait effrayé tous ceux qui se sentaient coupables. On craignait que l'opinion du général Dalesme ne devînt l'opinion de l'empereur Napoléon. Les révoltés cherchaient partout des points d'appui pour se faire pardonner. Je crois bien que je fus le fonctionnaire public qu'on sollicita le plus: on savait que j'étais l'ami intime du général Dalesme. Mais l'Empereur ne songea pas à punir; il ne voulait pas même savoir s'il y avait à punir.
Il y avait une autre ombre au tableau de joie enivrante qui frappait les regards. Les Anglais s'associaient officiellement à l'explosion de la félicité commune, mais il n'en était pas ainsi dans leurs conversations privées, et plusieurs Porto-Ferrajais avaient dû sévèrement réprimer des insinuations captieuses sur l'existence future des Elbois. Il n'y a rien là qui doive étonner. L'Anglais, homme de gouvernement, n'a rien de commun avec les hommes de l'état social, et il fait bande à part. Lui: c'est l'univers.
La réception solennelle faite à l'empereur Napoléon à Porto-Ferrajo fut une réception digne, et, aux jours de sa toute-puissance, l'Empereur n'aurait pas été mieux reçu même à Lyon où il était tant et tant aimé.
L'empereur Napoléon devait débarquer à la porte de mer qui donne dans le port qu'on a l'habitude d'appeler la Darse. Le port est presque tout entouré par les remparts de la place. Le général Dalesme avait permis la communication du chemin de ronde, ce qui mettait le faîte des remparts à la disposition du public. Les quais du port étaient encombrés de population. La population était aussi compacte sur les remparts. Ce premier coup d'oeil avait vraiment quelque chose de beau. Suivons maintenant la disposition de la partie de Porto-Ferrajo que le cortège impérial devait parcourir. La porte de mer du côté de la ville donne sur une place formant un carré long, et cette place communique par deux rues marchandes à la place d'armes, vaste carré, sur deux côtés duquel il y a, en face l'un de l'autre, la maison commune et la paroisse. Les deux places sont entourées de jolies maisons. Toutes les populations elboises étaient sur ces deux places. Toutes les croisées étaient ornées des plus belles tentures que l'on avait pu trouver; elles étaient plus ornées encore par les dames de Porto-Ferrajo qui y avaient pris place dans tout le luxe de leur grande toilette. Il était impossible d'ajouter à ce faste du pays.
L'empereur Napoléon quitta la frégate anglaise pour faire son entrée à Porto-Ferrajo. On lui avait préparé le grand canot dont les bancs étaient couverts de beaux tapis. Dès que le canot poussa au large, la frégate salua l'Empereur de vingt et un coups de canon et de trois acclamations de hourras répétés par les matelots anglais rangés symétriquement sur les vergues. Les canotiers répondirent aux trois hourras par trois autres hourras. Pendant la durée des hourras, l'Empereur resta la tête découverte. Tous les bâtiments en rade saluèrent de leur artillerie et de leurs hourras. La place de Porto-Ferrajo associa toutes ses batteries et ses cloches à toutes ces salutations. Ce second retentissement m'affligeait. Il semblait me dire que les destinées étaient accomplies, que l'empereur Napoléon était entièrement perdu pour la France. Mon coeur était serré. Je ne voyais plus l'homme du pouvoir absolu. C'était le héros qui m'apparaissait dans toute sa nationalité, car l'empereur Napoléon était vraiment national.
Toutes les embarcations de la frégate, des bâtiments en rade, toutes les embarcations du pays suivaient le canot de l'Empereur, et cet ensemble ne pouvait être que très pittoresque[59].
En arrivant au port, l'Empereur fut visiblement étonné de ce qu'il voyait, et il ne chercha pas à cacher son étonnement. Il se découvrit de nouveau aux premiers cris populaires. C'est ainsi qu'il aborda au petit môle de débarquement. Il mit pied à terre.
Toutes les autorités civiles et militaires attendaient. Le clergé attendait aussi; il était venu recevoir processionnellement l'Oint du Seigneur.
Le maire s'approcha de l'Empereur, le salua profondément, et il lui présenta les clefs de la ville déposées dans un bassin d'argent. L'Empereur prit ces clefs, il les garda un moment, et il les rendit au maire en lui adressant ces paroles honorables: «Reprenez-les, monsieur le maire, c'est moi qui vous les confie; et je ne puis pas mieux les confier.» Ce qui était vrai, car c'était un digne magistrat. M. le maire n'avait pas pu articuler une seule parole. Il n'avait pas même pu lire quelques mots qu'il avait écrits. Alors M. le vicaire général s'avança pour recevoir l'Empereur sous le dais: l'Empereur y prit place. Le cortège se mit en marche.
L'Empereur était comme la veille, en habit de chasseur de la garde impériale, mais alors il portait l'étoile de la Légion d'honneur, la Couronne de fer, la Croix de la réunion, et il avait repris son petit chapeau historique.
Le général Bertrand et le général Drouot suivaient immédiatement l'Empereur. Le général Bertrand était décoré du grand cordon; le général Drouot ne portait que la croix de commandant. L'Empereur avait témoigné le désir que le général Dalesme ne quittât pas le général Bertrand et le général Drouot.
Puis venaient les commissaires de la coalition: le général autrichien Koller et le colonel anglais Campbell, le comte Klam et le lieutenant Hasting, adjoints aux commissaires.
Le trésorier de la couronne, Peyrusse, et le colonel des Polonais, Germanovski, marchaient ensemble.
Les deux fourriers du palais, faisant fonction de préfets du palais, Deschamps et Baillon, le médecin Foureau de Beauregard, le chirurgien Emery, le pharmacien Gatti, faisaient groupe et complétaient les officiers de la maison de l'Empereur.
L'état-major de la frégate anglaise formait un corps particulier. Les autorités civiles et militaires lui avaient cédé le pas, ce qui était une politesse déplacée.
La garde nationale et la troupe de ligne bordaient la haie. La garde nationale s'était vraiment surpassée; sa tenue ne laissait rien à désirer. La troupe ne se composait que de débris, ce qui ne la rendait pas moins intéressante.
Le cortège marchait lentement; la foule le pressait et l'arrêtait sans cesse. On voulait voir l'Empereur de près. C'était la volonté générale, mais chaque volonté particulière se substituait à la volonté générale: de là, des luttes, des ondulations populaires, des haltes forcées. L'Empereur semblait résigné. Il n'en était pas de même du vicaire général: impatient de sa nature, il trépignait visiblement; si cela avait dépendu de lui, il aurait eu recours au pugilat pour se faire ouvrir le passage. L'église était parée comme aux jours de grande fête. Au milieu de la nef, il y avait un prie-Dieu préparé pour l'Empereur, couvert d'un tapis de velours cramoisi. Deux chambellans avaient été improvisés pour assister l'Empereur durant la cérémonie; ils le conduisirent à sa place, et ils se tinrent à ses côtés. La population avait envahi l'église.
Le vicaire général entonna l'hymne de saint Ambroise: _Te Deum laudamus_, et ensuite il donna la bénédiction du Saint Sacrement.
Il était naturel que tous les yeux se portassent sur l'Empereur. On lui avait remis un livre d'église: il lisait. Peut-être serais-je plus vrai si je disais qu'il faisait semblant de lire. Pourtant deux fois je crus au remuement de ses lèvres qu'il priait, et même qu'il priait avec ferveur. Il ne tourna pas une seule fois la tête pour regarder ce qui se passait autour de lui. Les chambellans improvisés avaient une rude tâche à remplir pour leur noviciat. Ils ne savaient d'abord comment s'y prendre pour dire à l'Empereur de s'asseoir, de se lever, de s'agenouiller, et leur gêne par défaut d'habitude se manifestait de toutes les manières. L'Empereur cherchait à les soulager en les prévenant; les rôles étaient presque intervertis. On remarquait que l'Empereur répondait à leur attention avec une affabilité extrême.
Cette cérémonie avait un caractère particulier. Celle-ci ne pouvait pas être purement religieuse à l'égard de l'empereur Napoléon... Pour rendre sincèrement grâce à Dieu de l'avoir fait passer du plus grand Empire du monde au plus petit trône de la terre, il aurait fallu que le malheur l'eût déjà sanctifié, et certainement il n'en était pas encore à cet état de béatitude. Sans doute l'empereur Napoléon était religieux: vingt circonstances de sa vie l'ont prouvé. Mais de là à l'abnégation absolue, il y a l'immensité à traverser. L'Empereur, sans avoir rien de trop mondain ni de trop dévot, se dessinait avec majesté, et il plaisait à tous les fidèles qui l'avaient accompagné dans le temple de Dieu. L'Empereur, toujours maître de lui, avait l'air calme, mais il ne l'avait pas impassible, et sa physionomie trahissait son émotion.
Certainement l'ensemble du clergé n'était pas dans son assiette ordinaire, et, presque troublé, il tâtonnait pour savoir ce qu'il avait à faire. Le vicaire général se trompa deux fois. On aurait dit que l'Empereur éblouissait les prêtres.
Personne ne faisait preuve d'insensibilité: tout le monde était recueilli.
Mais c'est surtout la population porto-ferrajaise qui se montrait touchée; elle semblait assister à des prières de famille. L'église était encombrée; les voix chantantes étaient nombreuses. Aux deux versets suivants de l'hymne ambroisienne (_sic_): «Nous vous supplions donc de secourir vos serviteurs que vous avez rachetés de votre sang précieux... C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance; je ne serai point confondu à jamais», le peuple, selon l'usage d'Italie, se mit à genoux, la tête baissée, et l'intonation de ses paroles chantées eut une ferveur vraiment extrême. Le peuple croyait que ces deux versets étaient des prières plus particulières pour l'Empereur. Le moment de la bénédiction fut un moment dont la solennité sainte maîtrisa le peuple porto-ferrajais.
C'était la population de Porto-Ferrajo qui, tout naturellement, avait envahi la première l'église, et par conséquent ce n'est que d'elle que je puis parler, quant à ce qui s'est passé à l'église.
Le cortège, dans le même cérémonial, sortit de l'église, et il accompagna l'Empereur à l'Hôtel de ville, où il devait loger. La municipalité avait pris les devants pour aller le recevoir. En quittant le dais, l'Empereur se trouva entouré de toutes les autorités, de toutes les notabilités, et au moment où il entra dans l'Hôtel de ville, il fut salué à plusieurs reprises par des acclamations brûlantes de tendresse populaire.
On croyait que la journée était terminée pour l'Empereur: l'on ne connaissait pas l'homme. La journée ne faisait alors que commencer pour lui. Il donna de suite audience.
Le général Dalesme présenta tous les Français qui voulurent être présentés; tous ne le voulurent pas. Les adorateurs du soleil levant détournaient la tête pour ne pas voir le soleil couchant. Les paroles que l'Empereur adressa aux Français furent toutes remarquablement empreintes de patriotisme. Il dit au commandant du génie Flandrin, qui lui adressait quelques mots de regret: «La patrie avant tout, mon cher commandant, et alors on ne se trompe jamais!»
Le sous-préfet présenta les municipalités, les municipalités présentèrent leurs notabilités. L'Empereur trouva des paroles pour tous en général, pour chacun en particulier. Certainement il avait lu le _Voyage d'Arsenne Thiébault_, car il parlait pertinemment des diverses communes de l'île d'Elbe, et il est facile de comprendre combien cela surprenait les Elbois. Il affecta même de passer toutes les localités en revue: il disait beaucoup de choses en peu de mots. Outre le _Voyage d'Arsenne Thiébault_, l'Empereur avait eu des notes officielles pour tout ce qu'il pouvait lui être utile de savoir sur l'île d'Elbe. Ensuite il faisait ses premières questions de manière à connaître de suite les personnages auxquels il avait affaire; alors il prenait le langage qui convenait le mieux à ses interlocuteurs. Aussi les Elbois n'en revenaient pas des connaissances positives que l'Empereur avait de leurs besoins généraux et de leurs besoins particuliers. Il écarta plusieurs fois des explications qu'on voulait lui donner relativement aux révoltes: c'était un grand point de quiétude pour les révoltés. Mais le maire de Marciana le fit pourtant écarter un moment de son système d'oubli du passé. Ce maire, plus par embarras que par calcul, essaya de justifier les crimes commis, et l'Empereur l'interrompant lui dit: «Vous me feriez croire que vous êtes au nombre des criminels, si vous aviez le courage de chanter leurs louanges. La loi a voulu tirer un voile sur le passé; laissez-moi imiter la loi, et soyez heureux de mon respect pour elle.» L'Empereur voulait séduire; il séduisit. Tout le monde était enchanté.
Le président du tribunal présenta la magistrature; l'Empereur questionna plus particulièrement le procureur impérial, M. Fontaine, homme intègre, éclairé et franc.
Vint la présentation des prêtres. Le vicaire général salua. L'archiprêtre de Capoliveri porta la parole; on le disait le prêtre le plus instruit de l'île. Il ne fut pas le plus adroit. Il glissa presque sur l'arrivée providentielle de l'Empereur. Sa harangue porta de suite sur le malaise du clergé, sur les besoins des églises et sur l'urgence de venir promptement à leur secours. L'auditoire ne fut pas favorable à l'orateur. Lorsque l'orateur sacré eut terminé son discours profane, l'Empereur, qui l'avait écouté avec beaucoup de patience, passa au creuset épuratoire les exagérations de misère dont on venait de lui faire l'énumération. Il détruisit ces exagérations une à une, et lorsqu'il eut fini, s'adressant plus particulièrement à l'archiprêtre, il lui répéta en riant ce proverbe italien: «_Dominus vobiscum_ n'est jamais mort de faim.» Puis, reprenant le ton sérieux, l'Empereur dit au clergé: «Soyez tranquilles, messieurs, je pourvoirai aux besoins du culte», et il le congédia.
On croyait l'Empereur éreinté: il parla de suite de monter à cheval. Mais il fut arrêté par une circonstance qui m'intrigua alors, qui m'intrigue toujours, par la raison que je ne puis pas l'expliquer.
Il y avait encore des visiteurs dans la maison commune devenue palais impérial. L'Empereur allait sortir lorsque le fourrier du palais Baillon lui présenta deux personnages qui demandaient à lui parler, et que l'Empereur conduisit dans une pièce voisine du salon où il les garda pendant environ un quart d'heure. Ces deux personnages, arrivés dans l'après-midi, repartirent dès qu'ils eurent quitté l'Empereur, et je n'ai jamais su qui ils étaient. Je n'assure pas que c'était un mystère, mais cela avait l'air mystérieux, et avec d'autant plus de raison, qu'il fut démontré pour tout le monde que l'Empereur n'avait pas voulu, avec intention, parler en présence de témoins.
L'Empereur visita minutieusement la place, rentra, et reçut peu de monde dans la soirée. Ce fut avec le colonel Vincent qu'il s'entretint le plus.
La ville fut brillamment illuminée, le pauvre fut au moins aussi généreux que le riche pour participer à l'illumination.
CHAPITRE IV
Visite de Napoléon aux mines de Rio.--Premiers froissements entre l'Empereur et Pons.--Les fleurs de lis du parterre.--L'enseigne Taillade.--Le pavillon elbois et celui des Appiani.--Opérations maritimes.--Promenade de l'Empereur avec Pons.--Le madère, friandise impériale.--Conversation de l'Empereur.--Le Monte Volterrajo et ses légendes.--Platitude du maire de Rio-Montagne.--Retour à Porto-Ferrajo.--Faute d'étiquette de Pons.--Il reste à la tête des mines.--Début de ses relations amicales avec Drouot.
Vers minuit l'Empereur me fit appeler, et je me rendis avec empressement auprès de lui.
En approchant du salon impérial, assez intrigué de ce que l'Empereur pouvait vouloir de moi à une heure aussi avancée de la nuit, j'entendis une discussion assez vive à laquelle mon nom était mêlé, et j'hésitai pour entrer sans être annoncé. La porte s'ouvrit: je me trouvai en présence de l'Empereur. Le général Bertrand et le général Dalesme étaient avec lui. Le général Dalesme me fit un signe d'intelligence qui semblait m'engager à dire _oui_, le général Bertrand me fit un autre signe qui m'engageait à dire _non_: il était naturel que j'eusse une propension pour le signe que mon ami me faisait. Le général Bertrand allait m'adresser la parole; l'Empereur lui dit: «Laissez-le me répondre», et de suite il m'interrogea: «Pouvez-vous me donner à déjeuner à Rio-Marine?--Oui, Sire.--À neuf heures du matin?--Oui, Sire.--Dites-moi franchement si cela ne vous sera pas un trop grand dérangement.--Cela ne me dérangera pas du tout: seulement j'aurai besoin de l'indulgence de Votre Majesté pour la manière dont je la recevrai, car il y a longtemps que ma maison est abandonnée...--Le grand maréchal prétend qu'il vous est impossible de me recevoir?--C'est, au contraire, très facile.--Mais Mme Pons: ne sera-ce pas abuser de sa complaisance?--Ma femme sera heureuse de ce que Votre Majesté veut bien accepter notre hospitalité.--Réfléchissez bien. Pouvez-vous me recevoir sans trop vous déranger, surtout sans trop déranger Mme Pons?--Que Votre Majesté soit tranquille à cet égard! À neuf heures Votre Majesté trouvera sa table servie.» Alors l'Empereur, se tournant vers le général Bertrand, lui dit: «Vous le voyez bien, je ne le pousse pas pour vous répondre affirmativement», et le général Bertrand sortit sans répliquer. Dès qu'il fut sorti, l'Empereur, s'adressant au général Dalesme, lui dit, en haussant les épaules: «Rien n'est possible pour lui», et il ajouta une parole d'humeur qui me parut déplacée. Je pris congé. Le général Dalesme vint avec moi; le général Bertrand nous attendait; il me pria de faire trouver une grande population à l'arrivée de l'Empereur.
J'envoyai de suite à Rio-Marine; une heure après, j'étais moi-même en route. La population était debout pour me recevoir. Ma femme était restée à Porto-Ferrajo pour faire confectionner deux drapeaux elbois, aussi pour me procurer de quoi bien traiter l'Empereur. Je fis jeter les filets à la mer: la pêche fut vraiment miraculeuse. On prit un dentiche qui pesait plus de vingt-cinq livres. Les marins riais criaient au sortilège. À sept heures du matin, j'étais prêt à recevoir l'Empereur.
Je n'avais pas oublié la prière du général Bertrand qui savait que, depuis quatre mois, les travaux des mines étaient suspendus (le blocus de l'île d'Elbe avait forcé l'administrateur général des mines à se réfugier dans Porto-Ferrajo). C'est sans doute ce qui lui avait fait penser que quelques heures de nuit ne suffiraient pas pour donner une hospitalité agréable à l'Empereur.
L'Empereur se prêtait beaucoup à tout ce qui pouvait empêcher que sa présence ne devînt inquiétante pour les personnes qui le recevaient. Sa suite était moins discrète, surtout la basse domesticité. Cette valetaille n'avait aucun ménagement quand elle était ailleurs que dans la demeure impériale.
La suite de l'Empereur n'était pas composée d'amis dévoués à la vie et à la mort. Les sommités croyaient remplir un devoir, et le remplissaient honorablement. Ce qui venait ensuite avait couru après la fortune. Chacun avait augmenté d'un grade. La plupart des individus qui en faisaient partie se croyaient de petits Napoléons. Les nobles dévouements étaient dans cette poignée de braves de la garde impériale qui avaient suivi l'Empereur pour le seul plaisir de le suivre. Il y avait aussi des officiers dont il était impossible de ne pas reconnaître le caractère généreux et désintéressé; les Cornuel, les Raoul, les Combe, les Larabit, braves à l'âme forte, au coeur droit, à l'esprit cultivé.
J'avais fait des préparatifs pour recevoir de mon mieux l'hôte couronné qui allait honorer mon foyer. Les mineurs étaient [avec] armes et bagages sur la crête des montagnes qui bordent la route que l'Empereur devait suivre. Ils déployaient fièrement la bannière elboise. La population de Rio-Marine, précédée du cortège de toutes les jeunes demoiselles du pays, devait aller à la rencontre de l'Empereur. L'artillerie de la marine marchande n'attendait que la mèche pour retentir dans les airs. Le pavillon elbois flottait sur l'hôtel de l'administration des mines. Le curé se tenait en habits sacerdotaux sur la porte de l'église: c'était une réception de bon coeur, et elle en valait bien d'autres.