Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 5
Aux approches d'Orgon, une nuée de forcenés, dirigés par un chenapan nommé Durel, vint au-devant de l'Empereur et le força à voir accrocher à un arbre un mannequin sur lequel était écrit le nom de Bonaparte. L'Empereur voulait déjeuner à Orgon. Cela fut impossible: il dut passer outre. Mais les auteurs de ces criminels excès le retinrent tout le temps qu'il fallait pour le faire assister à l'auto-dafé de son effigie. On l'abreuva de toutes les amertumes possibles. Orgon ne se lavera de sa flétrissure que par une amende honorable.
Tout ce qu'on peut imaginer de périls menaçait l'empereur Napoléon. Ses compagnons étaient dans l'effroi de ce qui venait de se passer à Orgon. Les commissaires des puissances alliées ne cachaient point leur trouble, qu'on aurait tort de prendre pour un manque de courage. Mais à quoi pouvait servir le courage de quelques hommes contre des bandes ivres de sang, de carnage, et qui ne demandaient qu'un prétexte pour se livrer sans réserve à leurs instincts féroces!... On délibéra. Il fut décidé que l'Empereur se travestirait en officier autrichien; qu'ainsi déguisé il prendrait les devants comme courrier, et l'Empereur consentit à faire usage de cette ressource désespérée, parce qu'en reportant tout le danger sur lui, elle pouvait épargner des malheurs à sa suite. J'ai entendu dire à l'Empereur: «Cet acte passera peut-être inaperçu; ou, si l'on en parle, on le jugera mal, et c'est pourtant l'acte le plus hardi de ma vie.»
Ainsi l'Empereur allait en avant comme courrier. On devait s'arrêter à l'auberge de La Calade pour dîner. C'est là que l'Empereur descendit, qu'il commanda le repas. Il s'adressa à la maîtresse du logis. L'épidémie de l'exaltation anti-impériale avait aussi atteint la tête de cette femme. Elle se livra à des propos infâmes contre l'Empereur. L'Empereur, sans faire paraître aucune altération, demanda à cette mégère «si l'Empereur lui avait fait du mal», et la méchante femme, qui en ce moment aiguisait un couteau de cuisine, lui répondit: «Il ne m'a rien fait, mais n'importe, je prépare l'outil... si quelqu'un veut s'en servir.» Son mari survint; il blâma sa femme, il avait reconnu l'Empereur. La suite de l'Empereur arriva: à Lambesc, à Saint-Cannat, on l'avait assaillie; les glaces de la voiture de l'Empereur étaient brisées. Un courrier appelé Vernet tenait la place de l'Empereur.
Les commissaires de la coalition avaient porté plainte aux autorités supérieures d'Aix contre les excès affreux dont l'Empereur avait maintes fois manqué d'être la victime. Ils les sommèrent de le prendre sous leur sauvegarde pendant son passage à Aix. L'autorité municipale fut digne: elle prit toutes les mesures de sûreté qu'il lui était possible de prendre. Le sous-préfet se comporta en homme d'honneur, il alla avec la gendarmerie au-devant de l'Empereur.
Le cortège impérial quitta La Calade à minuit. Le temps était extrêmement obscur; le mistral soufflait avec impétuosité; les rues étaient presque désertes; les portes de la ville étaient fermées. Aussi l'on traversa les faubourgs sans aucune espèce d'encombre.
On s'arrêta à une auberge appelée la _Grande Pugère_. Le sous-préfet y avait suivi l'Empereur. L'Empereur lui parla avec bonté; la conversation fut longue. L'Empereur était aigri contre les Provençaux. Il prétendit: «que les Provençaux n'étaient bon qu'à faire du tapage; qu'il n'avait jamais eu un bataillon provençal.» Il vanta la bravoure des Gascons: ce dont son trésorier le remercia au nom de ses compatriotes.
Il était temps de partir. Il fallait traverser Saint-Maximin. L'Empereur désira que le sous-préfet lui laissât la gendarmerie: le sous-préfet y consentit avec empressement; il y ajouta même une escouade qui était venue le joindre.
La route fut tranquille jusqu'aux approches de Brignoles. Aux approches de Brignoles, des rassemblements populaires parurent hostiles, mais un détachement de deux cents hommes avait été envoyé pour veiller à la sûreté de l'Empereur, et ce détachement contint les curieux qui pouvaient avoir de mauvaises intentions. Ce détachement se montra parfait pour l'Empereur.
Le commissaire autrichien s'était rendu à Brignoles pour faire prendre des mesures d'ordre public; il ne fut pas bien rassuré par le pouvoir local. C'était là qu'on devait dîner, mais le rapport du commissaire autrichien avait inquiété, et l'Empereur, précédé d'une force de gendarmerie imposante, renonçant à son repas, fit traverser la ville au galop. La ville de Brignoles était inspirée par M. Raynouard, qui avait éminemment contribué au retour des Bourbons. M. Raynouard était cependant incapable de conseiller aucune espèce de provocation.
Enfin l'Empereur touchait au terme des dangers que les populations provençales lui avaient fait courir. Il passa au Luc. De là il fut droit au château du Bouillidou, que la princesse Pauline habitait. La princesse Pauline attendait son frère. Les charmes de la fraternité effacèrent un moment des souvenirs bien amers.
Les Autrichiens occupaient la contrée: le général qui commandait pour la Sainte-Alliance avait mis une forte garnison de sûreté au château du Bouillidou, et il avait échelonné des troupes jusqu'à Fréjus, où l'Empereur devait s'embarquer.
Plusieurs personnages allèrent visiter l'Empereur. Le préfet du Var se distingua dans ce pèlerinage de douleur.
La princesse Pauline saisissait avec ardeur tout ce que sa tendresse fraternelle lui indiquait de plus touchant pour perfectionner les honneurs de son manoir. Aucun des secrétaires particuliers de l'Empereur ne l'avait suivi. La princesse Pauline lui céda celui qu'elle avait.
L'Empereur quitta le Bouillidou. Il se rendit à Fréjus, où il fut accueilli comme il aurait dû l'être partout, avec une affliction respectueuse. Il voulut visiter la maison paternelle de Sieyès: il rappela que Fréjus était la patrie de Tacite. Enfin il alla à Saint-Raphaël, petit port de pêcheurs où il avait abordé en 1798 en revenant de l'Égypte, et d'où il partit monté sur la frégate anglaise l'_Undaunted_.
À Fréjus, le général russe Schouvaloff, ainsi que le comte prussien Waldbourg-Truchess, prirent congé de l'Empereur, et néanmoins ne s'en séparèrent qu'au moment du départ.
La frégate l'_Undaunted_ vogua vers l'île d'Elbe, eut une heureuse traversée et mouilla sur la rade de Porto-Ferrajo, le 3 mai, précisément le même jour que Louis XVIII faisait son entrée à Paris. L'Empereur tenait beaucoup aux souvenirs des anniversaires: il avait remarqué que le 3 mai était l'anniversaire du jour de la grande procession des États généraux en 1789.
CHAPITRE III
Préparatifs de la réception de l'Empereur à Porto-Ferrajo.--Le pavillon elbois proposé par Pons.--Prise de possession de l'île.--Reconnaissance du pavillon.--Actes officiels.--Audience donnée au colonel Vincent.--Promenade de l'Empereur à Magazzini.--Mésaventure du commandant Usher.--«Vive le roi d'Angleterre!»--Débarquement solennel de l'Empereur.--Procession et Te Deum.--Napoléon à l'Hôtel de ville.--Réception des autorités.--Plaisanteries de l'Empereur à l'archiprêtre de Campo.--Sévérité de ses paroles au maire de Marciana.--Audience secrète à deux personnages mystérieux.--Fête de nuit.
Les populations subitement entraînées par un sentiment de félicité imprévue laissent aller l'âme à la joie; hors d'elles-mêmes, elles semblent ne plus éprouver le besoin de repos: telle était la population porto-ferrajaise. L'exaltation de la soirée, grandissant à chaque instant par les merveilles infinies d'une imagination en délire, ne lui avait pas permis de compter les heures de la nuit.
Le sommeil n'avait donc pas calmé les émotions des masses. Cette nuit n'avait été une nuit de repos pour personne; directement ou indirectement, chacun avait une tâche à remplir, et chacun avait tenu à honneur de bien la remplir.
Il fallait absolument tout préparer pour recevoir le plus dignement possible l'hôte auguste qui venait présider aux nouvelles destinées de l'île d'Elbe.
La municipalité était dans l'embarras le plus extrême. Tout le monde officiel était debout, et chacun disait ce qu'il fallait faire, sans songer que le plus expéditif était d'abord de mettre la main à la pâte.
Le besoin principal était un logement. Le général Dalesme avait de suite offert le sien. La municipalité n'était pas d'avis d'accepter: elle donnait pour raison que l'Empereur devait se loger au milieu du peuple. Moi, je disais que l'Empereur pourrait être affecté de se voir tout à coup renfermé dans une forteresse qui avait passablement l'air d'un lieu de détention. Le général Dalesme n'insista pas. On parla de deux belles maisons bourgeoises. Enfin l'on se décida pour l'Hôtel de ville; c'est ce qu'il y avait de plus convenable.
Mais il fallait démeubler et meubler l'Hôtel de ville. Il fallait se faire prêter tous les meubles meublants, sans exception aucune. Il fallait savoir ce qu'on devait demander, à qui l'on devait demander. Il fallait des commissaires pour aller demander, des hommes pour transporter. Tout cela n'était pas chose facile, d'autant plus que le temps pressait.
La réunion des autorités civiles et militaires, les cérémonies religieuses, la prise d'armes par la garnison, le rassemblement de la garde nationale, tout ce qui avait un caractère public devait nécessairement se préparer, et les heures marchaient à pas de géant. Il y avait deux ou trois grands pavillons à confectionner, ce qui nécessitait l'emploi de beaucoup de bras pour pouvoir aller assez vite. Plusieurs notabilités demandaient à être présentées officiellement: c'était l'ambition qui déjà commençait à poindre. Ajoutons que toutes les presses étaient en activité, que les proclamations devaient paraître.
Puis le général Bertrand avait écrit au général Drouot «qu'il serait essentiel qu'il y eût beaucoup de population réunie pour recevoir l'Empereur», et le général Drouot s'était empressé de communiquer cette lettre. On avait envoyé des exprès dans toutes les communes de l'île, pour communiquer la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur, et pour ordonner aux municipalités et au clergé de se rendre immédiatement à Porto-Ferrajo. Les maires étaient engagés à se faire accompagner par leurs administrés d'importance.
Dès le grand matin, le général Dalesme et le sous-préfet avaient fait afficher les deux proclamations que l'on va lire.
Le général Dalesme:
«Habitants de l'île d'Elbe!
«Les vicissitudes humaines ont conduit l'empereur Napoléon au milieu de vous, et c'est à son propre choix que vous devez de l'avoir pour votre souverain.
«Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste souverain et nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes que je me hâte de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre félicité future: «Général, j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce à quoi toutes les puissances ont consenti. Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants, et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour en considération de la douceur de leurs habitudes et de la bonté de leur climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet de mon plus vif intérêt.»
«Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées: elles formeront votre destinée.
«Habitants de l'île d'Elbe, bientôt je m'éloignerai de vous. Cet éloignement me sera pénible parce que je vous aime sincèrement. Mais l'idée de votre félicité adoucira l'amertume de mon départ, et, en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai de cette île par le souvenir des vertus de ses habitants et par les voeux que je formerai pour leur bonheur.»
Le sous-préfet:
«Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l'histoire de l'île d'Elbe s'est réalisé en ce jour.
«Notre auguste souverain, l'empereur Napoléon, est arrivé parmi nous. Donnez un libre cours à la joie qui doit inonder vos âmes. Nos voeux sont accomplis: la félicité de l'île d'Elbe est assurée.
«Écoutez les premières paroles qu'il a daigné vous adresser en parlant aux fonctionnaires qui vous représentent: «Je vous serai un bon père; soyez pour moi de bons fils.» Elles resteront éternellement imprimées dans vos coeurs reconnaissants.
«Unissons-nous tous autour de sa personne sacrée; rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir. Ce sera la plus douce satisfaction pour son coeur paternel, et ainsi nous nous rendrons dignes de la faveur signalée que la Providence a bien voulu nous accorder.»
Une foule de réflexions viennent ici se présenter à mon esprit. Le général Dalesme, l'un des plus dignes hommes du monde, fait un éloge pompeux des habitants de l'île d'Elbe, et, avec raison, trois jours auparavant, il accusait les trois quarts des Elbois d'être des brigands armés pour se livrer au pillage, et il ne voulait pas écouter leurs paroles de soumission, et il exigeait leur désarmement, et il ignorait quel parti ils prendraient! Les murs de Porto-Ferrajo étaient encore tapissés des plaintes amères que le sous-préfet adressait à ces trois quarts de la population elboise, il y avait à peine une semaine! Les moeurs d'une population ne changent pas du jour au lendemain. Les Capoliverais et les habitants de la marine de Marciana sont Elbois, cependant leurs moeurs ont toujours eu quelque chose de sauvage. Ce sera la même chose tant qu'on ne les aura pas forcés à s'instruire.
J'aurais conçu la proclamation du général Dalesme adressée aux Porto-Ferrajais. Les Porto-Ferrajais méritaient tout le bien que l'on pouvait en dire, mais ce n'était pas le moment d'étendre les éloges hors de l'enceinte de Porto-Ferrajo.
Il y a une autre chose que ma raison ne peut pas comprendre, ou du moins qu'elle ne peut pas bien s'expliquer.
On veut qu'une grande population se trouve en présence de l'Empereur lorsqu'il fera son entrée à Porto-Ferrajo: c'est qu'on cherche à lui persuader que sa nouvelle capitale est une cité extrêmement peuplée, ce qui signifie un pays d'une grande importance. Mais ce leurre est d'un ridicule extrême. Est-il possible que l'Empereur n'ait pas au moins lu un dictionnaire géographique pour savoir avec précision ce que c'est que la ville de Porto-Ferrajo? Ensuite la population compacte par laquelle on cherche à l'éblouir ne fera que paraître et disparaître, et puis, lorsqu'il voudra la retrouver, qu'il la demandera, on devra forcément l'humilier en lui avouant qu'on n'avait pas assez compté sur son caractère pour lui faire supporter un isolement presque absolu. Sans doute l'intention est bonne; mais elle donnerait une faible idée du stoïcisme de l'empereur Napoléon, si elle était fondée.
Pendant cette nuit, je n'étais pas resté sans rien faire. Il m'avait semblé que le pavillon elbois pouvait être plus convenable. Je proposai à l'Empereur de le faire «fond blanc traversé d'une bande tricolore». Je ne parlai point d'abeilles. Le colonel Campbell se chargea de mon pli.
Dès le commencement de la matinée, plusieurs personnes notables se rendirent à bord de la frégate anglaise. La plus notable de ces personnes était sans aucun doute le colonel Vincent. Le colonel Vincent m'avait demandé comment mon républicanisme s'arrangerait avec les idées de l'Empereur. J'ai su beaucoup plus tard qu'il avait dit au général Drouot que je brûlais de républicanisme, et que je ne me taisais point à cet égard. Cette confidence n'avait d'ailleurs eu aucun caractère d'hostilité: mes rapports avec le colonel Vincent avaient toujours été fort bons.
Le général Drouot prit possession légale de l'île d'Elbe au nom de l'empereur Napoléon. Ce procès-verbal est daté du 3: cependant il ne fut signé que le 4. On voulut qu'il portât le jour de l'arrivée. En voici la copie parfaitement exacte:
«Cejourd'hui 3 mai 1814, en présence de M. Klam, chambellan de S. M. l'empereur d'Autriche, major et aide de camp du maréchal de Schwartzemberg, chevalier de l'ordre impérial russe de Sainte-Anne de deuxième classe et de l'ordre bavarois de Maximilien-Joseph, et de M. Hasting, lieutenant au service de Sa Majesté sur la frégate _l'Indomptée_, désignés par MM. les commissaires des puissances alliées pour être présents à la prise de possession de l'île d'Elbe par S. M. l'empereur Napoléon;
«Nous, baron Dalesme, en vertu des ordres qui nous ont été adressés par S. E. le comte Dupont, ministre de la guerre, avons fait remise de l'île d'Elbe, de ses places fortes, batteries, établissements et magasins militaires, munitions et de toutes les propriétés dépendant du domaine impérial, à M. le général de division Drouot, chargé des pleins pouvoirs de S. M. l'empereur Napoléon reconnu souverain de l'île d'Elbe par les puissances alliées et le gouvernement provisoire de la France; avons de suite dressé et signé, avec les témoins ci-dessus désignés, le présent procès-verbal de possession de l'île d'Elbe, fait par M. le général Drouot au nom de l'empereur Napoléon.»
Voici maintenant le procès-verbal de la reconnaissance du pavillon elbois:
«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon ayant pris possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au nom de l'Empereur, a fait arborer sur les forts le pavillon de l'île, fond blanc traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois abeilles d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries du fort, de la côte, de la frégate anglaise _l'Indomptée_ et des bâtiments français qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le présent procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île d'Elbe.»
Le procès-verbal de la prise de possession de l'île d'Elbe avait été signé par les délégués des commissaires des puissances alliées, et l'acte de reconnaissance du pavillon elbois était signé par les commissaires eux-mêmes. On m'assura que ce changement avait eu lieu sur une observation de l'Empereur.
L'Empereur décréta en même temps que la cocarde elboise serait, comme le pavillon elbois[58], fond blanc bordé d'une bande rouge, semée de trois abeilles d'or, et une heure après tout le monde la portait, même la plus grande partie des Français qui devaient rentrer en France.
Il y eut aussi cela de particulier que les quelques individus qui avaient d'abord mis la cocarde blanche, honteux de se trouver en si petit nombre, renoncèrent à leur initiative et mirent leur morceau de linge blanc à la poche. Je crois que, sans cela, il y aurait eu des querelles dans la journée. Le général Dalesme fut obligé de défendre à tous les Français sous ses ordres de porter toute autre cocarde que la cocarde française, et c'est à peine s'il fut obéi.
Donc le colonel Vincent était allé saluer l'empereur Napoléon, et l'empereur Napoléon avait paru fort aise de le voir. Cependant le colonel Vincent était en disgrâce depuis les affaires de Saint-Domingue, et le gouvernement impérial lui avait constamment refusé l'avancement dû à ses bons services, car il était arrivé au terme de sa longue carrière, peut-être même était-il le doyen du service actif du génie militaire, sans pourtant avoir atteint au grade de général. Quoi qu'il en soit, il n'eut qu'à se louer de la manière dont il fut accueilli, et, pour me servir de sa propre expression, «l'Empereur l'accapara».
Tandis que la ville de Porto-Ferrajo mettait la dernière main à ses préparatifs, que ses murs se remplissaient de toutes les municipalités et de toutes les notabilités de l'île, que toutes les embarcations voltigeaient autour de la frégate, l'empereur Napoléon prenait des informations sur les hommes et sur les choses. Il avait beaucoup questionné le colonel Vincent, il questionna beaucoup le président du tribunal. Le colonel Vincent n'aimait pas Porto-Ferrajo, parce qu'on y avait beaucoup crié contre lui. Le président du tribunal était un homme de coterie et de commérage: ce n'était pas un méchant homme, mais il ne savait pas être l'ami de celui-ci sans être l'ennemi de celui-là, et par conséquent il était toujours en guerre avec quelqu'un. Ce n'était pas tout à fait de bonnes sources pour puiser des renseignements exacts. Le vicaire général s'était aussi présenté à l'Empereur: il se disait son parent, il était frère d'un parent par alliance du côté maternel. Cet homme, malgré son élévation ecclésiastique, menait une vie très relâchée et ne méritait aucune confiance: l'Empereur ne le garda qu'un moment. Je dirai du vicaire général ce que j'ai dit du président: ce n'était pas un méchant homme; mais lorsqu'il était passionné, sa raison, souvent troublée par ses habitudes de table, était dans un égarement complet.
Porto-Ferrajo n'était pas un pays facile. Il y avait trop d'intérêts en présence. Ces intérêts ne pouvaient pas se remuer sans se heurter. Il n'y avait qu'un moyen de ne pas troubler sa tranquillité, c'était de ne se mêler à aucun tripotage et d'obliger indistinctement les braves gens. Je me suis parfaitement trouvé de cette méthode. J'ai vécu plusieurs années dans des relations d'intimité avec les Porto-Ferrajais, au plus fort des tempêtes de guerre et de politique, et jamais je n'ai eu à me plaindre sérieusement d'aucun d'eux.
Le moment actuel ne pouvait pas être pour l'Empereur le moment propre aux petites audiences de bavardage. L'Empereur mit fin à celles de la matinée, il se fit transporter de l'autre côté de la rade, à une campagne dont l'apparence avait frappé ses regards. C'était la campagne de Pellegrino Senno, le fermier de la Madrague.
L'Empereur avait engagé le colonel Vincent à l'accompagner. Le commandant de la frégate et plusieurs officiers étaient de cette excursion. L'Empereur se promenait fort tranquillement avec le colonel Vincent. Tout à coup un paysan court sur lui et, jetant en l'air le bonnet qu'il avait sur la tête, il se mit à crier en italien d'une voix de stentor: «Vive le roi d'Angleterre, toujours le roi d'Angleterre!» Le colonel Vincent l'empêcha d'approcher davantage de l'Empereur; l'Empereur porta machinalement la main à la garde de son épée; le paysan s'arrêta dès que le colonel Vincent lui eut ordonné de s'arrêter. L'Empereur était stupéfait de cette aventure; il demanda au colonel si ce cri était le cri familier de la population ou si c'était le premier jour qu'il se faisait entendre, et il chargea le colonel d'aller étudier la véritable cause de cet événement. Le colonel s'acquitta de la mission dont il était chargé. Je copie le journal du colonel Vincent: