Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 4

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Les premières paroles des quatre envoyés de l'empereur Napoléon peignent parfaitement les sentiments qui les maîtrisaient en débarquant. Leur ensemble me paraît esquisser parfaitement le fond des pensées. Le général Drouot: «J'espère que Sa Majesté impériale sera ici en toute sûreté.» Le colonel Germanovski: «Je compte bien que nous n'aurons pas besoin de nous battre.» Le colonel Campbell: «Il ne doit pas maintenant y avoir de pavillon anglais sur l'île.» Le major autrichien: «Il faut bien qu'on se soumette à ce que les puissances de la coalition ont décidé.» Toutes les craintes furent de suite dissipées.

Le général Drouot était porteur d'une lettre de l'empereur Napoléon pour le général Dalesme. Cette lettre était datée «de Fréjus, le 27 avril». Je la copie:

«Monsieur le général Dalesme,

Les circonstances m'ayant porté à renoncer au trône de France, sacrifiant ainsi mes droits au bien et aux intérêts de la patrie, je me suis réservé la souveraineté de l'Île d'Elbe et des forts de Porto-Ferrajo et Portolongone, ce qui a été consenti par toutes les puissances. Je vous envoie donc le général Drouot pour que vous lui fassiez sans délai la remise de ladite île, des magasins de guerre et de bouche, et des propriétés qui appartiennent à mon domaine impérial.

«Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de la bonté de leur climat. Ils seront l'objet constant de mon plus vif intérêt.

«Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.»

Quoique à l'île d'Elbe on n'eût encore aucune communication officielle du gouvernement définitif de la France, ni, par une suite nécessaire, du traité qui reconnaissait l'empereur Napoléon comme souverain de l'île d'Elbe, l'empereur Napoléon n'exhiba point ce titre, et le général Dalesme s'abstint de le lui demander. Cela devait être: il y aurait eu quelque chose de trop insultant dans une demande qui aurait pu faire supposer qu'on soupçonnait la parole de l'Empereur.

Après la lecture de la lettre de l'empereur Napoléon, le général Dalesme reçut toutes les autorités de Porto-Ferrajo et leur présenta les envoyés du nouveau souverain.

Un homme de bien qui craint d'avoir mal fait n'a plus de tranquillité: telle était la situation morale de l'honorable général Dalesme. Le drapeau blanc lui apparaissait toujours comme un drapeau accusateur. Dès qu'il se vit au moment de recevoir l'empereur Napoléon, il me pria de faire amener le drapeau blanc, et un moment après le drapeau blanc n'existait plus. Alors mon excellent ami se trouva beaucoup plus à son aise.

Le général Drouot cherchait particulièrement à connaître les sentiments religieux des Elbois. Cela étonna beaucoup. L'étonnement aurait été moins grand si l'on avait su quels étaient les principes fondamentaux de sa première éducation. Le général Drouot m'apparut avec l'une de ces physionomies patriarcales de l'antiquité.

Le colonel Campbell affectait d'avoir une grande considération pour le général Drouot, mais il y avait une dissemblance dans leur figure. Le colonel Campbell était blessé à la tête: sa tête était artistement enveloppée, l'oeil sec et perçant, l'oreille tendue, le sourire factice, les traits mobiles, ne parlant que pour faire parler, tel était le colonel Campbell. Son ensemble était la perfection du type britannique.

La population tout entière salua d'un cri de bienveillance les envoyés de l'empereur Napoléon. Chacun voulait les avoir à son foyer. Ma demeure officielle était à Rio-Marine. Je n'avais qu'un appartement à Porto-Ferrajo; je ne pouvais disposer que d'une chambre. Je l'avais offerte au général Drouot, 11 l'avait acceptée. Mais l'on trouva qu'une chambre ne suffisait pas pour un aide de camp de l'Empereur. On m'enleva mon hôte. Le général Drouot alla trouver ma femme pour s'excuser. C'était aussi une visite de politesse. Nous nous étions convenus réciproquement dès la première entrevue. Trente années n'ont rien changé à cette première impression. Je me trompe: le temps en a fait un sentiment d'amitié profonde.

On illumina. Ce n'était pas une illumination préparée, générale, régulière: c'étaient des lumières grandes ou petites, mises aux croisées pour exprimer la joie commune, et cela suffisait.

Il fut décidé qu'une députation se rendrait auprès de l'empereur Napoléon pour lui présenter les hommages de tous les habitants de Porto-Ferrajo. La députation fut composée du général Dalesme, du sous-préfet, du commandant de la garde nationale et de moi. Le colonel Vincent aurait pu et aurait dû être de cette députation; il s'abstint. Les Français, employés civils ou employés militaires, furent en général les moins joyeux et les moins empressés. De ce qui avait lieu en petit à Porto-Ferrajo parmi le peuple officiel qui appartenait presque tout à la France, on pouvait se faire une idée de ce qui devait avoir lieu à Paris. On ne pensait qu'à saluer l'astre naissant. Cet empereur Napoléon, on l'aimait bien encore, mais on craignait de le témoigner, parce qu'il y avait peut-être des gens qui observaient et qu'il ne fallait pas se compromettre. La vérité est qu'on voulait pouvoir se vanter de n'avoir témoigné aucun regret au banni impérial.

Nous allâmes, les quatre députés, à l'embarcadère de l'administration sanitaire. Le colonel Campbell était avec nous, et le grand canot de la frégate nous attendait. À l'administration sanitaire, nous apprîmes une chose qui nous étonna beaucoup, et qui valut une réprimande à l'administrateur. Dans la matinée de ce jour, le 3 mai, le patron d'un bateau corse, venant de Bastia, en relâche à Porto-Ferrajo, avait déclaré, en prenant l'entrée, «qu'on disait vaguement au moment de son départ que Napoléon devait être conduit à l'île d'Elbe». L'administrateur sanitaire, regardant cette déclaration comme une extravagance, s'était abstenu d'en rendre compte.

Il faut bien que je me décide à parler de la situation particulière dans laquelle je me trouvais. J'étais républicain avant la République, je fus l'un des patriotes qui coopérèrent le plus à sa naissance, je lui jurai amour et fidélité, je ne l'ai jamais trompée. J'en suis toujours à mon premier amour et à ma première fidélité. La République ne m'a jamais appelé en vain, et lorsque son heure fatale a eu sonné, j'ai donné des larmes à sa mémoire. Je n'ai conservé que le souvenir des choses glorieuses qu'elle a faites. En vivant avec elle, par elle, pour elle, mes mains sont restées pures de sang et d'or. Ma conscience est tranquille; je ne crains pas qu'aucune voix accusatrice s'élève contre moi. Ma devise a été: _Honneur et patrie_. Mon républicanisme n'est pas exclusif, car je veux tout ce que la puissance suprême du peuple veut.

Je méprisai solennellement le Directoire. Simple citoyen, je l'attaquai, je le dépopularisai, et, les armes légales à la main, je coopérai d'une manière sensible à son renversement. Il y a déjà longtemps que j'ai écrit:

«La journée du Dix-huit Brumaire ne fut pas une journée constitutionnelle, mais elle renversa le Directoire, et, par cela seul, elle devient une journée nationale.»

Le Consulat, quoique l'oeuvre d'un soldat ambitieux, me sembla, d'abord, devoir enfin consolider la révolution régénératrice de 1789, mais j'étais déjà désabusé lorsque l'Empire vint détruire toutes les espérances des amis de la patrie. L'empereur Napoléon oublia qu'il avait été le général Bonaparte; il brisa le pavois que le peuple et la liberté lui avaient fait, et des débris de ce pavois il fabriqua un trône. C'était de l'ingratitude: alors le peuple et la liberté l'abandonnèrent. Peuple, apôtre de la liberté, je restai avec le peuple et avec la liberté. On m'attribua un écrit contre l'empereur Napoléon. J'éprouvai des disgrâces, des disgrâces injustes, mais, je le jure devant Dieu, jamais une rancune d'intérêt personnel ne souilla la sincérité de mes opinions politiques.

Ainsi j'étais décidément opposé au système impérial. Je n'ai pas à me désavouer. L'Empire n'a eu que de grands capitaines, que de grands hommes d'État, mais il n'a point eu de grands citoyens, et les dévouements, presque tous étrangers à la patrie, étaient des dévouements pour l'Empereur. Le renversement de l'Empire aurait peut-être été un bien pour le peuple français, si la Sainte-Alliance n'avait pas fait peser les Bourbons sur la France.

Entendons-nous. Je n'aimais pas l'Empire dans ses créations aristocratiques, dans son absolutisme, dans son peu de respect pour les lois, dans son éloignement du peuple, dans sa fourmilière de trônes, dans la bassesse de son Sénat, dans le mutisme de ses députés, dans l'inquisition de sa censure, dans ses actes contre la liberté individuelle, mais j'aimais l'Empire au-dessus de tous les empires et quelquefois j'élevais l'empereur Napoléon, à Vienne, à Berlin, au niveau du général Bonaparte de Rivoli ou des Pyramides. Je n'aimais pas à l'entendre dire «_Mon peuple_», mais je jouissais lorsque je le voyais faire hommage du succès d'Austerlitz à la grande nation, et l'arc de l'Étoile me faisait tressaillir de fierté.

Et j'allais me présenter devant le héros qui avait volontairement déposé son auréole de gloire! J'allais me présenter devant l'homme extraordinaire que j'avais tant de fois blâmé même en l'admirant, et pour lequel j'avais aussi tant de fois prié dans sa lutte sainte sur le sol sacré! J'allais me présenter à l'empereur Napoléon, à l'empereur Napoléon monté sur une frégate anglaise! Tout cela me paraissait un rêve, un rêve pénible, un rêve affreux. Mon coeur était navré, mon âme était abattue, mon esprit était bouleversé, un frémissement universel ne me laissait pas le libre exercice de mes facultés intellectuelles, et je me sentais défaillir. Rien ne me rappelait plus les déceptions de l'Empire, j'étais presque impérial. Le malheur m'imposait la vénération pour la plus illustre de ses victimes.

Nous abordâmes la frégate anglaise; nous montâmes sur le tillac, et l'officier qui nous avait reçus à l'échelle nous conduisit à la grande chambre, où nous trouvâmes le général Bertrand. Le général Bertrand était seul, assis, et il paraissait rêveur. Il se leva pour répondre à notre salut, mais, comme s'il ne pouvait pas se tenir debout, il retomba immédiatement sur son siège et il ne chercha pas à lier conversation. Son teint était pâle: l'ensemble de sa figure avait quelque chose de bon. Le colonel Campbell était entré avec nous, le général Koller était entré aussi. Le général Koller était Autrichien, commissaire de la coalition, et, malgré cela, il fut infiniment poli.

On annonça l'empereur Napoléon. L'Empereur se montra aussitôt sur le seuil de la porte de son logement. Notre émotion était déjà profonde. Par instinct, nous nous serrâmes les uns contre les autres et nous restâmes dans une espèce d'enchantement. Notre attitude était vraiment contemplative. L'Empereur s'arrêta un moment, il semblait vouloir nous considérer; nous fîmes un mouvement pour aller à lui, il vint à nous. Le général Koller et le colonel Campbell étaient extrêmement respectueux.

Ce n'était pas Thémistocle banni d'Athènes. Ce n'était pas Marius à Minturnes. L'Empereur ne ressemblait à personne. Sa physionomie ne pouvait appartenir qu'à lui.

L'Empereur portait l'habit vert des chasseurs de la garde impériale. Il avait les épaulettes de colonel. L'étoile de la Légion d'honneur attachée à la boutonnière était celle de simple chevalier, et il ne portait pas la Couronne de fer. Sa mise était soignée: on pouvait la considérer comme une toilette militaire de salon. Son air était calme, ses yeux avaient de l'éclat, son regard semblait empreint de bienveillance, et un sourire de dignité effleurait ses lèvres. Il avait les bras croisés derrière le dos. Nous pensions qu'il était venu sans chapeau, mais, lorsqu'il se dirigea de notre côté, nous nous aperçûmes qu'il tenait à sa main droite un petit chapeau rond de marin, et cela nous étonna.

Le général Dalesme balbutia à l'Empereur quelques paroles de respect et d'affection. Nous aussi, nous essayâmes de bégayer quelques mots, nous avions l'éloquence persuasive de l'émotion. L'Empereur comprit cela: il nous répondit avec une bonté toute paternelle, comme s'il avait entendu tout ce que nous n'avions pas pu lui dire. Il semblait avoir étudié ses réponses; il semblait aussi que sa conversation était préparée, tant elle avait de clarté et de précision.

L'Empereur narra rapidement les derniers malheurs de la France. Il racontait comme s'il n'avait pas été le pivot principal de tous ces grands événements. Sa parole ne prenait une animation marquée que lorsqu'il parlait des circonstances qui lui avaient arraché la victoire. Ses sentiments étaient d'un patriotisme brûlant. Il manifesta l'intention de se consacrer désormais au bonheur des Elbois. Puis il nous dit qu'il n'entrerait à Porto-Ferrajo que lorsque le nouveau drapeau qu'il voulait adopter y serait arboré. Il désira que la municipalité vînt lui donner des idées à cet égard. Avant de nous congédier il s'entretint un moment en particulier avec le général Dalesme, puis il adressa quelques mots à chacun de nous, et je fus le moins bien partagé, car il se borna à me demander quelles étaient mes fonctions. Nous nous retirâmes. L'officier de service nous reconduisit à l'embarcation.

CHAPITRE II

Napoléon, de Fontainebleau à Porto-Ferrajo.--Adieux à la vieille garde.--Les maréchaux fidèles.--Passage à Lyon.--«Adieu, la gloire de la France!»--Entrevue de Napoléon et d'Augereau.--Mot de l'Empereur sur la «Proclamation» d'Augereau.--Dangers que court l'Empereur à Avignon.--Sa pendaison en effigie à Orgon.--L'auberge de La Calade.--Dignité de sa réception à Aix.--Séjour au château du Bouillidou.--Napoléon à Fréjus.--Sieyès et Tacite.--Embarquement sur l'_Undaunted_.

Le Sénat dégénéré s'était hâté de consacrer la trahison à laquelle les ennemis de la France devaient leur salut et leurs triomphes. Il avait prononcé la déchéance de l'empereur des Français et constitué un gouverneur provisoire.

L'empereur Napoléon n'avait jeté qu'un regard de mépris sur les actes de cette assemblée dont personne ne connaissait mieux que lui la basse servilité. Sa pensée tout entière était à la patrie. C'est dans l'intérêt de la patrie qu'il fit abdication.

Le gouvernement provisoire était composé des agents de l'étranger: par cela seul, Talleyrand devait en être et en fut le président.

La réputation de Talleyrand était une vieille réputation.

En 1787, Mirabeau écrivait au comte d'Antraigues: «Ma position, assombrie par l'infâme conduite de l'abbé de Périgord, est devenue intolérable. Je vous envoie sous cachet volant la lettre que je lui écris; jugez-la et envoyez-la-lui; car j'aime à penser que cet homme vous est inconnu, et je suis bien sûr au moins qu'il devrait l'être à tout homme de votre trempe. Mais l'histoire de mes malheurs m'a jeté entre ses mains, et il me faut encore user de ménagement avec cet homme vil, avide, bas et intrigant. C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut. Pour de l'argent il a vendu son honneur et son ami. Pour de l'argent il vendrait son âme, et il aurait raison: car il troquerait son fumier contre de l'or...»

Que l'on ne pense pas que Talleyrand ait jamais changé: c'est-à-dire qu'il ait cherché parfois à avoir des sentiments de probité politique. Il est mort comme il avait vécu, dans la dévotion fervente de ceux qui pouvaient et qui voulaient le gorger d'or. Chose étonnante! Talleyrand eut un point d'invariabilité: il fut invariable dans sa constante variabilité de principes pour les choses et de dévouement pour les hommes. Sa vie eut la mobilité perpétuelle d'une banderole.

L'empereur Napoléon s'éloignait du sol sacré; il partait de Fontainebleau. Les adieux à la vieille garde retentissaient dans tous les coeurs nobles et généreux.

Attendri, troublé, associant ses larmes à celles de _ses enfants_, _de ses braves_, l'Empereur, après les avoir embrassés dans la personne du général Petit, après avoir baisé l'aigle, monta dans sa voiture.

L'éclipse de gloire commençait. Le général Lefebre-Desnouettes, à la tête des chasseurs à cheval de la garde, accompagna l'Empereur jusqu'à Briare. À l'heure suprême du départ, quelques beaux noms brillèrent autour de l'Empereur: on distinguait le maréchal Moncey qui pleurait à chaudes larmes, le duc de Vicence profondément ému et le duc de Bassano brisé de douleur. On distinguait aussi le maréchal Berthier, mais on lisait sur sa figure son adhésion prématurée au nouvel ordre de choses, et aussi il se tenait à l'écart.

Quatre commissaires de la Sainte-Alliance accompagnaient l'Empereur: le général Koller, au nom de l'Autriche; le général Schouvaloff, pour la Russie; le colonel Campbell, pour l'Angleterre; le comte de Waldbourg-Truchess, pour la Prusse.

L'Empereur alla d'un seul trait à Montargis. Là il trouva des Français dignes de la France: la garnison avait pris les armes. Il continua sa route pour aller coucher au château de Briare.

À Nevers, il y avait un encombrement considérable de troupes et d'artillerie. C'est à Nevers qu'on eut la certitude de la mauvaise conduite d'Augereau. L'Empereur répondit seulement à ceux qui lui donnaient ces nouvelles: «Il m'a trompé.» Le préfet s'était absenté; le maire avait demandé aux commissaires de la coalition _comment il devait se conduire à l'égard de Napoléon_... L'Empereur faisait des questions comme s'il régnait encore.

Le cortège impérial traversa Moulins, y changea de chevaux et se rendit à Roanne, où il passa la nuit. Des voix amies avaient crié: «Vive l'Empereur!» L'autorité avait laissé crier. À Roanne, l'Empereur apprit que sa mère et le cardinal Fesch étaient au couvent de Pradines, et il en reçut des lettres. Il parla des mouvements militaires faits en sens inverse de ses ordres, s'entretint d'industrie, et voulut savoir ce que c'était que le monument romain dont les voyageurs vont souvent examiner les restes.

De Roanne, l'Empereur ne s'arrêta que pour souper à la poste de Latour, d'où il partit immédiatement après le repas, et il traversa Lyon aux premières heures de la nuit. À Latour, il ne s'entretint qu'avec le curé, et il fit de la théologie. Les Autrichiens occupaient Lyon: ils rendirent les honneurs souverains à l'Empereur. Les commissaires de la coalition l'avaient prié de ne pas traverser cette ville en plein jour; il en avait lui-même eu la pensée. Néanmoins, il y eut des groupes nombreux sur son passage. De l'un de ces groupes, une voix cria: «Adieu, la gloire de la France!» Le colonel Campbell quitta l'Empereur pour aller en avant faire préparer les moyens maritimes de transporter le cortège impérial à l'île d'Elbe.

L'Empereur marcha la nuit. Le matin, il arriva au Péage de Roussillon où il s'arrêta pour déjeuner. Les habitants de ce bourg se montrèrent profondément pénétrés de douleur. L'Empereur dut haranguer la foule. Là il eut d'autres nouvelles du maréchal Augereau, du général Marchand: il ne pouvait rien comprendre à leur stratégie.

Avant d'arriver à Valence, l'on annonça à l'Empereur que le maréchal Augereau était là. L'Empereur descendit de voiture, il alla au-devant d'Augereau: Augereau ne témoigna aucune espèce d'émotion. Il était en casquette, il se contenta de porter la main à sa coiffure. L'Empereur ôta son chapeau et il salua comme s'il saluait quelqu'un de haute considération. Le contraste était remarquable. Le maréchal commença par se donner un ton d'aisance, l'Empereur prit une attitude de grandeur; alors Augereau parut moins oublieux des convenances. La conversation dura plus d'une demi-heure. Augereau, qui paraissait très délibéré en abordant l'Empereur, ne pouvait pas cacher un grand embarras lorsque l'Empereur le quitta pour remonter en voiture, et ce grand embarras s'accrut encore au moment où l'Empereur, le regardant avec une noble fierté, lui dit: «Adieu, monsieur le maréchal!» L'Empereur ne savait pas, alors, qu'Augereau avait fait contre lui une proclamation de brétailleur, et il ne l'apprit qu'à Montélimar. Plusieurs personnes de sa suite en avaient des exemplaires; on s'était abstenu de la lui communiquer dans la crainte de l'affliger. On comprendrait que le maréchal Augereau se fût empressé de faire une adresse d'adhésion au gouvernement imposé à la France, mais il est difficile de comprendre ce qui avait pu le décider à s'avilir, et en lançant de grossières injures à l'Empereur, et surtout en disant à des vieux soldats: «Arborons la couleur vraiment française, la cocarde blanche, qui fait disparaître tout emblème d'une révolution qui est fixée.» L'armée que commandait le maréchal Augereau était entièrement dévouée, et dans la crainte de manifestations embarrassantes, même dangereuses, le maréchal Augereau avait dû la faire transporter sur la rive droite du Rhône. Lorsque l'on présenta à l'Empereur la proclamation du maréchal Augereau, il dit: «C'est de la dégradation pleine et entière, et avec des hommes tels qu'Augereau et Marmont, il fallait bien finir par succomber!»

L'Empereur arriva à Montélimar au soleil couchant. La foule populaire l'attendait: elle se découvrit dès que l'Empereur parut. L'Empereur eut beaucoup de peine pour se rendre à son appartement. Les commissaires de la coalition en firent la remarque. L'Empereur s'occupa d'administration départementale, de la même manière qu'il s'en serait occupé sur le trône. Il partit après son repas.

Montélimar fut pour l'Empereur la ville frontière de la vieille France, de la France honorable, et, en quittant cette ville, il put croire qu'il entrait dans les Abruzzes ou dans les Calabres, au milieu des brigands. Tous ses moments furent dès lors des moments de danger.

Donzère fêtait la Restauration: on avait illuminé. C'est alors que l'Empereur traversa cette petite cité. Des obstacles l'arrêtèrent à chaque pas. On lui cria: «À bas le tyran!» Il va sans dire que l'on cria aussi: «Vivent les Bourbons!» C'étaient les premières insultes qui vibraient à l'oreille de l'Empereur. Il voulut répondre aux invectives par des raisonnements: le général Bertrand le pria de n'en rien faire.

Il fallait traverser Avignon, la ville familière aux crimes. Le commissaire anglais devança l'Empereur pour tâcher d'amoindrir le péril: il croyait que la vue de l'uniforme britannique pourrait tempérer la férocité de quelques infâmes. Il parla au nom des puissances alliées; il fit tout préparer pour que l'Empereur n'eût pas à attendre. Mais ce n'est pas cette précaution qui sauva l'Empereur d'une mort à peu près certaine. Ce qui sauva l'Empereur, c'est qu'on l'avait attendu la veille, même l'avant-veille, et que, n'étant pas venu, l'on fit croire aux assassins qu'il avait pris une autre route. La force armée n'en fut pas moins nécessaire pour protéger le passage de l'Empereur, et, une demi-heure après, elle aurait été impuissante, car tous les échos sanguinaires s'étaient empressés de répéter les cris sauvages de quelques sicaires, qui avaient été présents au relais des chevaux. Les compagnons de l'Empereur m'ont assuré que les autres dangers n'avaient rien eu d'une apparence aussi sinistre, et pour moi le souvenir frémissant qu'ils en ont conservé a toujours été un sujet de méditation.

À l'époque des dissensions politiques qui amenèrent la journée du 31 mai, Orgon devint le point de réunion des mécontentements aristocratiques de la contrée, et il fallut que la force armée y allât faire respecter les lois. C'est le capitaine Bonnaparte (_sic_) qui commanda l'expédition; il y avait eu du sang répandu. Après le Neuf Thermidor, durant cette réaction infernale qui fut bien plus cruelle que la Terreur n'avait été terrible, les environs d'Orgon, Orgon même, étaient le repaire d'une bande d'égorgeurs qui tuaient sans pitié les défenseurs de la patrie, surtout les soldats qui allaient à l'armée d'Italie ou qui en revenaient.

Et c'était à Orgon qu'en partant d'Avignon l'Empereur devait se rendre!