Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 30

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Ce fut encore un événement fâcheux pour l'Empereur. Lorsqu'on lui en fit le rapport, il dit avec un sentiment d'amertume: «Il vaudrait encore mieux une désertion générale que toutes ces désertions particulières; car alors je saurais à quoi m'en tenir, et du moins je n'aurais plus à blâmer la conduite de ceux qui se considèrent presque comme mes proches[65].»

Nous touchions à l'époque de notre départ; sans cela le bataillon corse aurait été réorganisé; je le répète, il y avait à Porto-Ferrajo des militaires distingués, éprouvés, et sur lesquels l'Empereur pouvait compter. Le bataillon avait aussi des officiers très honorables qui auraient été des officiers distingués si l'Empereur leur avait donné un chef de haute capacité.

IV

COMPAGNIE D'ARTILLERIE.

Il m'a été impossible de me procurer le contrôle nominatif des canonniers qui composaient la compagnie d'artillerie de la garde impériale elboise. Le général Drouot ne l'avait plus, aucun des officiers ne l'avait conservé, cela m'afflige, car j'aurais voulu que la France pût connaître tous ces braves.

C'est à Fontainebleau que cette compagnie fut créée. Son berceau était un noble édifice de gloire et de dévouement. Aucun corps militaire ne méritait plus qu'elle d'être associé aux nouvelles destinées du héros qui se sacrifiait pour la patrie.

On avait demandé des canonniers de bonne volonté: aussitôt le nombre fut plus qu'au grand complet. On fit aussi un appel aux officiers d'artillerie: il en fallait quatre; dix se présentèrent. Un choix devint indispensable. Le général Drouot fut chargé de le faire. Il était beau d'accompagner l'Empereur, il était beau aussi d'être choisi par le général Drouot.

Les quatre élus furent:

MM. Cornuel, capitaine commandant; Raoul, capitaine en second; Blanc de Lacombe, lieutenant en premier; Demons, lieutenant en second.

Le capitaine commandant Cornuel était un officier accompli. Son passé et son présent semblaient être les précurseurs d'un grand avenir. Sa vie toute neuve avait déjà des faits qui la mettaient au niveau des vieilles vies. On citait de lui beaucoup de belles choses. Ses camarades l'aimaient, tout le monde l'estimait. L'Empereur l'entourait de considération. Le général Drouot avait dit aux officiers choisis: «Votre courage et votre fidélité seront plus d'une fois mis à l'épreuve.» C'était ce qu'il fallait au capitaine Cornuel. Il bravait les épreuves parce que son âme était au-dessus des épreuves. À Porto-Ferrajo, l'Empereur lui accorda, ainsi qu'au capitaine Raoul, une distinction dont aucun capitaine de la garde ne fut honoré, l'entrée libre au palais impérial, et il le nomma directeur d'artillerie, commandant de son arme dans l'île. Le capitaine Cornuel ne profitait pas beaucoup de ses grandes et de ses petites entrées auprès de l'Empereur: il aimait mieux consacrer ses heures de loisir à la princesse Pauline. Au moment où nous quittâmes l'île d'Elbe, le capitaine Cornuel était très souffrant; mais dès que le signal du départ fut donné, son énergie prit la place de sa santé, et il suivit pour la seconde fois l'Empereur; ses forces physiques se soutinrent tant qu'il crut à des périls; mais lorsque l'Empereur fut entré à Paris, qu'il n'y eut plus de dangers à craindre, le mal du capitaine Cornuel empira, et bientôt l'heure dernière de cet excellent officier se fit entendre. Il venait d'être nommé lieutenant-colonel et directeur d'artillerie. Puisse la ville de Saint-Malo avoir honoré cette belle mémoire!

Le capitaine en second Raoul était fils du général Raoul, débris de cette armée de Sambre et Meuse qui a fourni des généraux à toutes nos armées et dont (_sic_) on semble ne presque plus se rappeler. Le vieux général Raoul n'aimait pas l'Empereur par la seule raison que l'Empereur n'avait pas été général de Sambre et Meuse; il était courroucé de ce que son fils était allé à l'île d'Elbe. Néanmoins, au retour de l'île d'Elbe, ses sentiments paternels l'emportèrent sur tous les autres sentiments, et il se rendit à Paris. Le capitaine Raoul profita avec empressement de cette circonstance. Il présenta son père à l'Empereur; l'Empereur séduisit le général Raoul, et le général Raoul, séduit, tout fier d'être le père de son fils, pardonna à l'Empereur de n'avoir pas été général de Sambre et Meuse et devint l'un de ses partisans les plus outrés. Le général Raoul avait élevé son fils dans toutes les rigueurs militaires: le capitaine Raoul avait été soldat dès sa plus tendre enfance, il fut presque grognard en arrivant au camp. Des rapports honorables avaient signalé sa bravoure; son épée avait déjà de la valeur; on comptait sur elle. Effet incompréhensible des miracles de la guerre de France! Excepté parmi les hautes sommités de l'armée, gorgées de richesses et de grandeurs, personne ne comptait le nombre des ennemis, et les conscrits, après le baptême de feu, pouvaient de droit porter la moustache, car ils étaient capables de la défendre; il n'y avait plus de conscrits. Le capitaine Raoul appartenait à cette pépinière polytechnicienne qui entoure nos drapeaux des meilleurs officiers qu'il y ait au monde. Le caractère connu du capitaine Raoul lui mérita une mission de confiance avant que la garde impériale quittât Fontainebleau: il fut envoyé à Orléans pour prendre en consignation le trésor de la liste civile de l'Empereur et les équipages de l'Impératrice. Il devait ensuite remettre le tout sous l'escorte de la garde impériale. À Orléans, il se trouva que d'autres dispositions avaient été prises. Lorsque le capitaine Raoul arriva à Porto-Ferrajo, l'Empereur le nomma directeur du génie militaire de l'île d'Elbe, et en même temps il le chargea du service des travaux publics, moins les travaux de la campagne de Saint-Martin qui étaient spécialement confiés au lieutenant Larabit. Ses jours de l'île d'Elbe furent pleins; il peut les compter parmi ses beaux jours. L'Empereur l'entourait de confiance, il l'admettait dans son intimité. Proscrit par la Restauration, il fut d'abord au _Champ d'asyle_, et ensuite il commanda la division des vétérans à l'armée républicaine de Guatemala, qu'il quitta pour rentrer dans sa patrie lorsque la révolution de 1830 l'eut débarrassée des oppresseurs que l'étranger lui avait imposés. Le capitaine Raoul, de l'île d'Elbe, est aujourd'hui un de nos généraux distingués. Nous le retrouverons dans la marche immortelle du golfe Jouan à Paris.

Le lieutenant en premier Blanc de Lacombe s'était offert de bonne volonté pour partir; on comptait et l'on devait compter sur son départ. Cependant il ne partit pas: sa mère le détourna de l'engagement qu'il avait pris, quoique ce fût un engagement d'honneur. La Restauration récompensa le respect filial qui avait sacrifié la parole donnée. Du moins cet officier eut la pudeur de ne pas reprendre l'uniforme impérial pendant les Cent-Jours. On le considérait comme un bon militaire, comme un homme de bien; il est même à peu près certain qu'il n'aurait pas fait défaut à son nouveau poste si l'on n'avait pas trouvé à le remplacer. Mais il fut remplacé par un autre lieutenant en premier qui l'égalait en bravoure et le surpassait en talent: le lieutenant en premier Lanoue était digne de ses deux chefs Cornuel et Raoul. Brave comme la meilleure épée des braves, riche de savoir, d'esprit, d'amabilité, après avoir été martyrisé par les Bourbons, il a noblement rempli sa carrière, et il est mort honoré et honorable avec le grade de colonel. Je lui conserve un souvenir de sincère affection.

Le lieutenant en second Démons était un excellent officier pratique. Il fut nommé capitaine, fit tranquillement son service, et, après avoir reçu sa retraite, il s'éteignit dans la place de premier huissier de la Chambre des pairs.

La compagnie d'artillerie de la garde impériale elboise était partie de Fontainebleau avec quatre canons de huit, mais la longueur de la route, la difficulté du passage des Alpes et souvent le manque de moyens pour la traîner, décidèrent le général Cambronne à s'en séparer, et il les déposa dans une de nos forteresses.

V

L'HÔPITAL.

Le général Drouot qui présidait à toutes les prises de possession présida aussi à celle de l'hôpital militaire, et il l'inspecta dans toutes ses parties; l'Empereur l'examina également avec une attention scrupuleuse. De cette inspection et de cet examen il résulta une nouvelle organisation.

L'Empereur nomma:

MM. Squarci, médecin; Émeri, chirurgien; Gatti, pharmacien; Vivier, directeur comptable; Soumaire, garde-magasin et commis aux entrées.

Tous les employés subordonnés furent désignés à la suite de ces nominations.

L'Empereur nomma également au conseil d'administration. Le général Cambronne, M. Lacour, commissaire des guerres, M. (_nom en blanc_), capitaine d'infanterie de la garde, M. Lanoue, lieutenant d'artillerie de la garde, et M. le docteur Foureau de Beauregard en furent les membres titulaires; le général Cambronne était le président du conseil; le docteur Foureau de Beauregard était l'inspecteur de l'hôpital; le chirurgien du bataillon franc et celui du bataillon corse furent adjoints au chirurgien Émeri.

Le conseil d'administration se réunissait deux fois par mois, plus souvent lorsque le bien du service l'exigeait. Il se faisait sévèrement rendre un compte exact de tout ce qui se passait à l'hôpital; les employés craignaient, ils marchaient droit. Jamais les malades ne furent mieux soignés. L'Empereur les visitait souvent.

On se plaignait généralement de l'hôpital civil: l'Empereur ordonna qu'il lui fût fait un rapport sur la tenue de cet hôpital. Il crut qu'il pouvait adoucir le sort des malades, il les fit transférer à l'hôpital militaire: la translation eut lieu avec les précautions les plus délicates; les femmes eurent un local absolument séparé de celui des hommes. L'hospice civil fut supprimé.

La police reçut l'ordre d'exercer la surveillance la plus rigide sur les maladies honteuses. Cette rigidité était d'autant plus nécessaire que Livourne était pour Porto-Ferrajo une sentine constamment dangereuse à cet égard.

VI

MARINE MILITAIRE.

L'Empereur songea à organiser sa marine militaire. Il n'avait pas pourtant beaucoup de confiance en elle, et il s'en serait passé s'il lui avait été possible de s'en passer, mais des bâtiments de guerre lui étaient indispensables.

Le brick _l'Inconstant_ était un très bon navire, très bien gréé et très bien armé; il portait en batterie dix-huit caronades de dix-huit. Il fallait chercher des hommes pour former son équipage. Rio ainsi que Marciana, les deux pays maritimes de l'île, n'en fournirent point, et l'on dut aller recruter à Capraja ou à Gênes. On eut peine à se procurer le nombre de matelots nécessaires même pour un faible armement. L'_Inconstant_ n'eut jamais un équipage au complet: c'était un triste équipage.

L'enseigne de vaisseau Taillade, que l'Empereur avait fait lieutenant de vaisseau en lui donnant le commandement de l'_Inconstant_, navire amiral de la marine impériale de l'île d'Elbe, ressemblait assez à l'équipage du bâtiment qu'il montait: il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un bon marin. Il parlait bien science navale lorsqu'il était à terre ou lorsqu'il naviguait vent arrière, bonnettes haut et bas, et les flots à peine agités. Mais lorsqu'il y avait tempête, le commandant Taillade abandonnait le commandement à ses subordonnés, et allait dans sa cabine attendre le retour du beau temps. Le commandant Taillade était loin de ressembler à un loup de mer. Ajoutons un vice que ses camarades lui reprochaient sans cesse: le commandant Taillade ne songeait qu'à lui; dans l'excès d'un égoïsme de tous les temps et de toutes les circonstances, il ne comprenait bien que le moi. L'Empereur ne fut jamais content du service de cet officier, mais il fallait avoir dix torts pour que l'Empereur se décidât à en punir un seul, et il garda le commandant Taillade jusqu'au bout.

L'Empereur avait accueilli avec empressement un aspirant de première classe qui, parti de Toulon où il avait refusé de donner son adhésion au gouvernement de la Restauration, venait lui offrir son épée et le nomma enseigne. Puis il le plaça en second à bord de l'_Inconstant_. On l'appelait Sarri: il était Corse; l'aspirant Sarri, devenu enseigne second sur le brick amiral, était un élève de l'École militaire de Saint-Cyr, et il comptait déjà près de six années de service maritime. Toutefois, il n'avait pas encore atteint à sa vingt-quatrième année d'âge. On le considérait comme un jeune homme capable.

Il y avait encore deux autres officiers sur l'_Inconstant_: l'enseigne auxiliaire Morandi, marin pratique fort recommandable; l'enseigne auxiliaire Forcioli, dont on disait du bien.

L'_Inconstant_ se trouva organisé autant que les circonstances avaient permis de l'organiser. Chose remarquable dans la destinée du brick _l'Inconstant_, il avait été construit à Livourne et avec les matériaux qu'un entrepreneur de bois de construction avait par testament donnés à l'Empereur, de telle sorte que l'Empereur était doublement propriétaire de son vaisseau amiral.

L'Empereur acheta un chebec marchand, appelé _l'Étoile_, qu'il fit à peu près armer en guerre et dont il donna le commandement à l'enseigne auxiliaire Richon, homme de coeur et de dévouement. L'enseigne Richon n'avait pas servi dans la marine militaire, ce n'était pas un officier de théorie, mais il était parfait pour l'accomplissement des devoirs qui lui étaient imposés, et l'Empereur pouvait compter sur lui.

Le second de l'enseigne Richon, l'officier Rouverro, était un marin de confiance, et il remplissait bien sa petite tâche.

Puis venait l'espéronade _la Caroline_, qui avant l'arrivée de l'Empereur servait de courrier pour les communications avec la Toscane par Livourne, et à laquelle l'Empereur fit continuer le va et le vient selon l'usage adopté.

Un excellent patron de Porto-Ferrajo, Gallanti, commandait la _Caroline_, et le jeune Gallanti son fils lui servait de second: c'étaient de bien braves gens. Telle était l'armée navale de l'île d'Elbe.

Le brick _l'Inconstant_ était chargé de missions importantes. Le chebec _l'Étoile_ ne servait qu'aux besoins matériels. Ainsi ce sont les seuls voyages de l'_Inconstant_ qu'il importe de lier à la vie de l'Empereur. Je vais donc les suivre l'un après l'autre sans désemparer.

Le brick _l'Inconstant_ partit pour Gênes: c'était au mois de juillet. Il avait à bord le capitaine Hurault de Sorbée. Il avait aussi un valet de chambre de l'Empereur. M. Cipriani et ces deux personnes débarquèrent dès l'arrivée du brick à sa destination. Le capitaine Hurault de Sorbée allait remplir une mission auprès de l'impératrice Marie-Louise; le valet de chambre allait en courrier à Vienne. C'était du moins le mandat ostensible.

À Gênes, le peuple en général accueillit parfaitement l'équipage de l'_Inconstant_, et M. de Palavicini en particulier se montra empressé de soins pour l'état-major.

L'_Inconstant_ embarqua des moutons, des vaches, des arbres, des habillements, et il semblait que le commandant Taillade n'avait plus rien à faire, cependant il ne se disposait pas à partir: ce n'était pas sans raison. Des Milanais arrivèrent à Gênes: ils prirent passage sur l'_Inconstant_. L'_Inconstant_ appareilla de suite: une fois en mer, ces passagers avouèrent, sans se contraindre le moins du monde, qu'ils étaient envoyés par les patriotes italiens pour faire des propositions à l'Empereur, et ils ne demandèrent pas qu'on leur gardât le secret. Néanmoins, une fois débarqués, ils ne se montrèrent nulle part, et l'Empereur les reçut deux fois en audience particulière. Il ne serait pas impossible que ces messagers italiens ou se disant tels ne fussent les mêmes personnages qui parlèrent à l'Empereur le jour de son entrée solennelle à Porto-Ferrajo, et qui partirent immédiatement après l'avoir entretenu.

Dès le retour du brick _l'Inconstant_, le bruit se répandit que, pendant son séjour à Gênes, le commandant Taillade n'avait jamais osé porter la cocarde elboise, et l'Empereur s'assura que le fait était vrai, ce qui ne l'amusa pas. C'était d'autant plus mal de la part du commandant Taillade que ses officiers lui avaient donné l'exemple de l'accomplissement de ce devoir.

L'_Inconstant_ remit à la voile pour Civita-Vecchia. C'était en août. J'ai dit que le peuple de cette ville avait été bien pour les bâtiments de Rio, même alors que l'autorité locale avait refusé de reconnaître la nouvelle bannière de l'île d'Elbe. Il en fut autrement à l'égard du brick de l'Empereur: on insulta l'équipage, on chercha à faire émeuter la plus vile populace, et le gouverneur détourna la tête jusqu'à ce que sa responsabilité fût mise en cause par une protestation accusatrice. Ce gouverneur s'appelait Pacca. On ne pouvait guère donner suite à cette protestation, car le commandant Taillade avait comme le gouverneur laissé maltraiter ses matelots, et enveloppé dans sa redingote, le chapeau rond sur la tête, il ne s'était préoccupé que de pouvoir tranquillement retourner à bord. La course à Civita-Vecchia n'avait d'autre but que de faire parvenir avec sûreté des dépêches adressées à une personne de confiance. Le brick retourna vite à Porto-Ferrajo.

Quelques jours après son arrivée, l'_Inconstant_ remit à la voile pour Gênes, porteur d'une autre correspondance et ayant à son bord une dame polonaise. Le séjour à Gênes ne fut pas long: le capitaine Loubert, qui, depuis quelque temps, était dans cette ville pour y faire confectionner des habillements militaires, prit passage sur le brick et revint à l'île d'Elbe. En entrant à Gênes, un vaisseau anglais qui stationnait à l'embouchure du port demanda à visiter l'_Inconstant_, et sur la réponse que, portant le drapeau impérial de l'île d'Elbe, bâtiment de guerre, le brick ne subirait l'humiliation d'une visite que lorsqu'il y serait contraint par la force, le commandant britannique ne poussa pas plus loin la déraison de son exigence. Néanmoins, lorsque le capitaine Taillade appareilla pour partir, le commandant anglais lui envoya un officier, et le commandant Taillade, après avoir reçu cet officier, le fit descendre dans sa chambre, et là ils restèrent ensemble plus d'une demi-heure: personne ne put savoir ce qui s'était passé entre eux. La traversée de retour fut marquée par un grand coup de vent du nord. Le commandant Taillade justifia l'opinion que l'on avait sur son compte: il resta couché pendant toute la durée du mauvais temps. Le capitaine Loubert disait en riant qu'il se croyait plus marin que lui. Il est vrai qu'il y a eu des marins qui ont navigué toute leur vie sans pouvoir parvenir à vaincre le mal de mer. Mais ces marins, lorsqu'ils étaient bons marins, supportaient leur mal sur le tillac, et ils n'allaient pas s'allonger dans leur couchette pour vider leur estomac.

L'_Inconstant_ alla à Longone, où l'Empereur s'embarqua pour la Pianosa: le voyage dura deux jours, le vent souffla vigoureusement. Le brick dut attendre l'Empereur en louvoyant à l'abri du cap Calamita. On rentra à Porto-Ferrajo.

L'_Inconstant_ dut retourner à Civita-Vecchia; de là, aller à Naples. Il avait à bord, recommandée par l'Empereur au commandant Taillade, Mme Blachier, fille du comte Fachinelli de Mantoue, et femme du commissaire des guerres; Mme Blachier était dame d'honneur de Madame Mère; Madame Mère l'envoyait au-devant de la princesse Pauline qui devait revenir à l'île d'Elbe montée sur l'_Inconstant_. Mme Blachier jouissait d'une belle réputation justement méritée: le commandant Taillade crut pouvoir impunément manquer de respect à la dame que l'Empereur avait confiée à sa délicatesse; Mme Blachier l'arrêta dès sa première hardiesse; elle en appela à l'état-major, et l'état-major veilla sur elle. Le commandant Taillade dut forcément se contraindre.

L'_Inconstant_ resta peu à Civita-Vecchia: il n'avait qu'à remettre des dépêches. La correspondance avec Rome était active et paraissait importante. De Civita-Vecchia, le brick fit voile vers Naples. Il alla mouiller sur la rade de Baïes: il y resta vingt jours. Après, il reçut l'ordre d'aller à Portici embarquer la princesse Pauline, et le commandant Taillade obéit à cet ordre. Toutefois, il n'eut pas besoin de mouiller devant Portici; la princesse Pauline vint à sa rencontre, il la reçut en pleine mer. De Civita-Vecchia à Baïes, un convoi napolitain, poursuivi par un corsaire barbaresque, s'abrita sous la bannière elboise, et cela valut au commandant Taillade une croix du roi Murat. Le séjour prolongé de l'_Inconstant_ sur la rade de Baïes, au lieu de le faire séjourner avec plus de sécurité et avec plus d'agrément dans le port de Naples, suivi de l'embarquement de la princesse Pauline en pleine mer, semblait cacher quelque mystère: on cherchait à éviter les regards du public. Le retour à l'île d'Elbe fut heureux. Nous étions en fin octobre.

On ébruita la conduite plus qu'inconvenante du commandant Taillade envers Mme Blachier: on crut qu'il y aurait punition. Mais l'Empereur était censé ne pas savoir ce qui s'était passé à cet égard. Le général Drouot se chargea d'infliger le blâme que le commandant Taillade avait mérité.

Dans le courant de décembre, le mois déjà avancé, l'_Inconstant_ retourna à Civita-Vecchia pour y prendre M. Ramolini, parent de l'Empereur, et il en repartit le 4 janvier. Dans la nuit du 5 au 6, par le travers de l'île de Gianutti, l'_Inconstant_ essuya un coup de vent épouvantable, dut mettre à la cape sous la voile de misère, et avec une mer qui déferlait de toutes parts, au milieu de périls imminents, il atteignit le golfe de Saint-Florent et mouilla à l'endroit qu'on appelle la Calcina. Trois heures après que le brick était au mouillage, le colonel Perrin, ancien émigré, aide de camp du général Brulart, accompagné du commandant de la place de Saint-Florent, M. Albertini, vint de Bastia pour savoir au nom de son général quel était le motif de la venue de l'_Inconstant_ en Corse. La demande était oiseuse, car le mauvais temps durait encore, et d'ailleurs le délabrement du navire parlait à tous les yeux intelligents. Le commandant Taillade accueillit l'aide de camp et le commandant de place; il les engagea à descendre dans la chambre du navire. Le commandant de la place de Saint-Florent était resté Français impérial, même en servant les Bourbons: il profita du mouvement de politesse pour faire un signe significatif qui recommandait une grande réserve avec le colonel Perrin. Il resta sur le tillac avec l'enseigne Sarri, son compatriote, et, débarrassé de la présence de son compagnon, il parla librement: l'aide de camp et le commandant Taillade restèrent assez longtemps tête à tête. Les deux visiteurs retournèrent à terre. Le commandant Taillade et son second, l'enseigne Sarri, les suivirent de près pour leur rendre la visite qu'ils en avaient reçue, et ils allèrent d'abord à l'aide de camp colonel. La conversation du colonel Perrin avec le commandant Taillade dura environ trois heures; l'un et l'autre étaient Français, du moins de naissance, et pourtant sans aucun égard pour les personnes qui les entouraient, ils ne parlèrent absolument que la langue anglaise. Le vent entra dans le golfe, et son impétuosité causa beaucoup de dégâts: l'_Inconstant_ eut une embarcation chavirée. Cet incident fit que le colonel Perrin retint à dîner le commandant Taillade et l'enseigne Sarri; après le dîner, le colonel Perrin monta à cheval pour aller rendre compte, et le commandant Taillade, ainsi que son second, retournèrent à bord.