Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 3

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Non moins précieux, non moins nécessaires sont-ils pour la connaissance de la vie privée de l'Empereur. C'est avec des prétentions philosophiques, en effet, que Pons a voulu l'étudier, et pour fonder ses inductions d'apprenti moraliste, immense est le nombre des petits détails minutieux qu'il a recueillis. Il en a de bien amusants sur les petites faiblesses de l'Empereur, ses gourmandises, sa colère contre le bon garçon qui, pour montrer ses talents d'hercule, le met de force à cheval, sur sa toilette et sa physionomie à la première entrevue avec ses sujets elbois; que dire de ce petit chapeau de marin que Napoléon avait gardé à la main, et qu'il remplace presque aussitôt par le petit chapeau historique, joignant ainsi l'esprit pratique et l'art de la mise en scène? Que de récits sur ses amusements, ses promenades, les fêtes qu'il préside,--récits d'autant plus précieux que, malgré les efforts de Pons pour démontrer le contraire, on peut voir, comme Campbell, comme Moncabrié et tant d'autres, dans la grande part faite à ces distractions parfois puériles, la preuve d'une réelle décadence dans la faculté de vouloir et d'agir de ce fier génie! Et comment «_lou miéjou_» ne saurait-il pas gré à Pons de nous révéler que Napoléon n'a pas ignoré la bouillabaisse, et que c'est à Pons lui-même qu'il a dû,--les deux seules fois peut-être dans sa vie,--de goûter à ce savoureux régal?

Les relations de Napoléon avec sa famille se sont aigries à l'île d'Elbe. Sauf sa mère, pour qui il a toujours un profond et tendre respect, sauf sa soeur Pauline[50], il est brouillé presque complètement avec ses parents; il s'épanche en propos amers sur le compte de ses frères, s'exprime avec une bonhomie mélancolique sur Joseph, avec un dédaigneux mépris sur les intrigues de Lucien et de Louis. Toute la sensibilité de Napoléon semble s'être accumulée sur son fils, sur «son pauvre petit chou»; les anecdotes rapportées par Pons sont caractéristiques. Les propos de l'Empereur, même exprimés par à peu près, sont toujours intéressants à recueillir. Pons en a retenu plusieurs, dont quelques-uns étaient inconnus. Il est édifiant d'entendre Napoléon dire de la _Marseillaise_ qu'elle valait une armée, apprécier Fénelon et la monarchie de droit divin décrite dans _Télémaque_, évoquer ses débuts en rappelant le temps où il était directeur de parcs d'artillerie, regretter les armes d'honneur qu'il avait pourtant supprimées. Certains de ses jugements sur des personnages célèbres sont importants. Pons a noté le tranquille mépris de Napoléon pour Marmont et pour Augereau, son indignation à propos de la demande en naturalisation de Masséna, son amitié pour Dalesme, ses impatiences contre Bertrand et contre le furieux Cambronne.

Était-il assez fin psychologue pour bien saisir toute la complexité du caractère de Napoléon? Assurément je ne le crois pas, et qui,--fût-il Taine,--peut être tout à fait sûr d'avoir pénétré jusqu'au fond cet homme incomparable? L'honnête Pons a noté quelques-uns des traits les plus apparents de ce caractère: sa force de concentration, sa mémoire immense, son savoir quasi universel, sa tendance à constamment ordonner[51], sa conviction que «rien n'est impossible». D'autres observations sont plus délicates: toujours maître de lui, ce n'est qu'au tout premier mouvement que Napoléon peut se laisser surprendre; le majestueux héros des fêtes impériales, le metteur en scène du sacre et du royal parterre d'Erfurth, ne veut plus se donner en spectacle; l'homme au tempérament vif et brutal corrige sa vivacité et en console les victimes par son empressement à leur pardonner ses torts, à oublier les choses dures et amères qu'il leur a dites, par sa totale absence de rancune; l'ancien despote se révèle à sa défiance générale et systématique à l'égard de ses employés, à son scepticisme quant à la probité et aux scrupules des autres, à l'opinion que la religion est à encourager pour le peuple, à son insouciance des vieilles traditions populaires. L'affaissement de son génie n'apparaît-il pas aussi à ce goût des commérages dont Pons donne encore les preuves, à l'avarice qu'il constate aussi? Et n'est-ce pas le fond le plus intime de l'humanité qu'il touche en Napoléon en notant chez lui la crédulité aux miracles, la vague religiosité, l'horreur impulsive et irraisonnée du noir, et cette préférence si inattendue pour le rose, toutes survivances de son enfance et de la sauvagerie primitive de notre race?

Napoléon n'est d'ailleurs pas toujours embelli par les révélations de ce nouveau témoin, tant a été grande la bonne foi de son naïf apologiste. Sans parler de ses relations si brutales d'abord avec Pons lui-même, on peut trouver que son attitude envers Campbell manque un peu de dignité. Les choix d'hommes que cite Pons--d'hommes incapables comme Taillade, Chautard, Gualandi, ou butors comme Roule et Gottmann,--sont assez fréquemment malheureux pour qu'on puisse douter de son impeccable perspicacité[52]. Son omniscience apparaît trop souvent informée de fraîche date pour ne pas sembler un artifice un peu puéril. Et Pons a noté,--avec une franchise à laquelle ses opinions républicaines n'ont sans doute pas été étrangères,--les faiblesses et les affectations nobiliaires, les vanités théâtrales de l'Empereur.

Napoléon politique a été beaucoup moins facile à saisir et à étudier à l'île d'Elbe. Il s'est soigneusement gardé, et son secret n'est pas encore entièrement découvert. Pons n'a pu noter (et cette ignorance tient en partie à son éloignement de Porto-Ferrajo) que des faits de notoriété publique, la courtoisie des relations du nouvel État avec le Saint-Siège, la haine persistante contre l'Angleterre, malgré les bonnes relations personnelles avec Campbell. De tous les problèmes qui se posent à propos de la vie politique de Napoléon à l'île d'Elbe, le plus important,--le seul important,--est d'ailleurs celui de son retour en France. Si Pons n'a pas su, plus que les autres compagnons de Napoléon ou que ses historiens, le résoudre, il nous fournit tout au moins de nouveaux éléments de discussion. Malgré l'affirmation du maître lui-même que dès Fontainebleau il songeait à quitter le domaine qu'il se faisait assurer par traité, rien ne paraît moins sûr ni moins vraisemblable:

Vulcain impunément ne tomba pas des cieux

a dit Sainte-Beuve, et même à un Napoléon il faut quelque temps pour se remettre d'une chute si lourde. «C'est ici l'île du repos», dit-il en débarquant à Porto-Ferrajo, et M. Houssaye a cité bien d'autres traits qui semblent prouver qu'à ce moment son intention était de rester tranquille dans son petit État[53]; c'est l'impression que procure sa correspondance de ce temps, celle qui se dégage de son registre d'ordres; c'est celle aussi que Pons s'est rappelé avoir eue, quand il a divisé le séjour de l'Empereur en plusieurs périodes d'après ses intentions soupçonnées ou entrevues: la première,--l'époque de la _stabilité_,--est de beaucoup la plus longue; celles des _incertitudes_ et des _projets_ sont bien plus courtes. Pons a cru aux intentions impériales de stabilité pour plusieurs motifs, et, avec une subtilité parfois excessive, il en a cherché la preuve jusque dans l'organisation des écuries impériales[54] à l'île d'Elbe et dans la commande de selles «riches» pour dame! D'après lui, ce serait quand le Congrès de Vienne songea à le déporter à Sainte-Hélène[55] que Napoléon se considéra comme dégagé des obligations du traité de Fontainebleau. Une lettre de Cambon reçue par Pons, importante lettre politique, tableau réfléchi du mécontentement général, concluant que «cela ne pouvait pas durer», fut aussi d'un grand poids dans la détermination de l'Empereur: cette lettre est malheureusement perdue, et Pons n'en a pas donné la date. La correspondance de l'auteur avec son ancien général et ami, Masséna, moins fréquente et surtout moins grotesquement mélodramatique qu'on ne l'a parfois représentée[56], eut aussi sans doute son influence sur l'Empereur. À quel moment forma-t-il le projet ferme de quitter l'île? Pons ne le dit pas; il paraît mal renseigné sur les derniers temps du séjour à l'île d'Elbe; il ne les raconte pas dans ses _Souvenirs_ proprement dits, mais seulement dans l'un de ces articles de journaux que j'ai signalés; il n'en parle ici peut-être que d'après des informations étrangères; il ignore la présence de ce mystérieux Marseillais Charles Albert et la mission de Fleury de Chaboulon. Il n'est intéressant et renseigné que sur son rôle personnel dans ces tragiques conjonctures: mais comme ce rôle a été vraiment important, il fournit à l'histoire générale des renseignements intéressants. Napoléon lui demanda une première fois, longtemps avant le départ, un mémoire sur les meilleurs moyens de préparer une flottille expéditionnaire; il lui donna même l'ordre de la préparer, ordre qui ne reçut aucun commencement d'exécution. Pons crut cette flottille destinée à une descente en Italie, «sur un rivage ami», probablement Gênes ou la Toscane. Cet ordre fut porté à Pons par un messager de cabinet; il n'a pas été inséré au registre de Rathery; aucun des compagnons de Napoléon ne paraît l'avoir connu: toutes preuves que l'Empereur a voulu le tenir aussi secret que possible. Mais à quelle date le placer? Pons n'en dit rien ni ici ni dans son _Mémoire aux puissances alliées_. Plus tard, Napoléon lui ordonna d'avoir toujours à sa disposition quatre bâtiments de transport de la flotte des mines. Pons place cette demande, prodrome évident du retour, avant la visite de Mme Walewska à Napoléon, c'est-à-dire avant le 1er septembre. Cela semble prématuré: Napoléon aurait-il attendu six mois avant de réaliser ce dangereux projet? C'est d'ailleurs contradictoire avec la division que Pons établit dans les époques du règne elbois et avec la durée de ses démêlés avec l'Empereur. Pons affirme que l'ordre de préparer la flottille lui fut donné le 6 février[57], et que l'expédition était prête à embarquer quand Fleury de Chaboulon arriva: il conteste toute importance au rôle de ce jeune auditeur qui, dit-il, non sans raison, ne pouvait apporter à l'Empereur, après un si long voyage, que de vieilles nouvelles, peu propres à lui faire prendre une si grave détermination. Le témoignage de Pons de l'Hérault sur ce point est donc capital et de nature à modifier les opinions reçues. S'il ne dit rien ici de la traversée, du débarquement et de sa mission auprès de Masséna, son _Mémoire aux puissances alliées_ complète ses récits et n'est pas moins précieux à consulter.

Le portrait de Napoléon que nous donne Pons a été écrit avec une entière bonne foi, remis dans son cadre avec tout le soin possible. L'Empereur, qu'il a connu, tantôt majestueux, tantôt emporté et hors de lui, tour à tour bonhomme et rusé, optimiste ou désenchanté, est très vivant, et a vécu. Ce portrait présente une telle variété d'aspects, une telle richesse de traits précis et sûrs, les dessous en sont si fouillés, qu'on est tenté de croire avec Pons que «ce n'est qu'à l'île d'Elbe qu'on a pu réellement étudier et connaître Napoléon»: encore fallait-il l'étudier d'aussi près que lui. Dans la mesure de son talent et de sa pénétration, Pons a bien décrit Napoléon, et s'il n'a pas donné du souverain de l'île d'Elbe le portrait définitif, il a du moins esquissé de lui un portrait sincère.

Mas de Châteaufort, août 1897.

Léon G. Pélissier.

SOUVENIRS ET ANECDOTES DE L'ÎLE D'ELBE

PREMIÈRE PARTIE

SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE

INTRODUCTION

Pons écrit sur le conseil de Napoléon.--L'Empereur est plus facile à étudier à l'île d'Elbe qu'à Paris.--L'indépendance de Pons garantit son impartialité d'historien.--Démêlés de Pons avec Napoléon au sujet des mines de Rio.--Première rencontre de Pons et du général Bonaparte à Toulon.--La première bouillabaisse de Napoléon.

L'empereur Napoléon débarqua à l'île d'Elbe. Je m'associai aux débris nationaux qui l'accompagnaient. Nos premiers rapports furent orageux. Mais ces orages mirent l'Empereur à même de me connaître, de m'apprécier, et plus tard il m'entoura de sa confiance.

Je me liai avec le général Drouot: nos liens se resserrèrent facilement.

Ce fut d'abord par le général Drouot que l'Empereur me communiqua sa pensée, en dehors du service public. Mais dès que les orages eurent cessé, l'Empereur dispensa le général Drouot d'être son organe. Il m'expliqua lui-même ce qu'il croyait que je devais savoir.

L'Empereur avait d'abord chargé le général Drouot de m'engager à prendre des notes historiques. Le général Drouot m'en avait parlé avec un grand intérêt; je ne répondis pas positivement à son attente, par conséquent à celle de l'Empereur. L'Empereur dut immédiatement être instruit de mon indécision.

Quelque temps après, l'Empereur me témoigna, sans aucune parole d'autorité, le plaisir qu'il aurait à me voir écrire sommairement ce qui se passerait de remarquable à l'île d'Elbe, et alors je lui promis de faire scrupuleusement ce qu'il désirait.

La dernière fois que je vis l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, et il me parla de mes notes comme on parle de quelque chose d'important: je l'assurai que je les réunirais en corps d'ouvrage. Il m'indiqua plusieurs choses que je ne devais pas oublier: «Ne vous pressez pas, me dit-il, pour leur donner de la publicité; nous serons longtemps encore dans une atmosphère d'erreur pour les uns, de passion pour les autres, et l'heure de la vérité est nécessaire à l'histoire de ma vie.» Tel est mon mandat pour retracer l'époque d'ostracisme que l'empereur Napoléon passa à l'île d'Elbe.

L'Empereur a connu plusieurs de mes pages. Le général Drouot les a presque toutes lues: il en a corrigé quelques-unes.

Aux jours de sa toute-puissance, alors qu'il était le roi des rois, nul n'était assez haut placé pour pouvoir regarder l'empereur Napoléon en face; il échappait à toutes les observations. Les louanges avaient cessé d'avoir un caractère de vérité.

Il n'en était pas ainsi à l'île d'Elbe. Le prince qui était venu régner sur ce rocher ne portait point l'auréole d'invulnérabilité qui naguère couronnait l'empereur des Français... Cependant Napoléon n'était pas moins grand à Porto-Ferrajo qu'à Paris. Mais le prestige avait cessé: on doutait de l'immensité de son génie, ou du moins on faisait semblant d'en douter. Ce doute flattait les nains de droit divin, qui, dans les illusions de leur orgueil, s'imaginaient pouvoir ainsi se rapprocher du géant populaire, à la taille duquel ils n'avaient jamais eu jusqu'alors la pensée de mesurer leur taille.

À l'île d'Elbe, l'Empereur n'était invisible pour personne dans sa vie publique, et bien des personnes le voyaient quotidiennement dans sa vie privée. L'Empereur se plaisait parfois au laisser aller des jouissances domestiques. Sans doute aussi la vie publique de l'empereur Napoléon n'avait plus le grandiose du règne impérial de la France, mais elle en avait toute la noblesse, et l'on peut dire que Napoléon ne montra jamais un moment de dégénération personnelle. Il était empereur au fort de l'Étoile comme il avait été empereur aux Tuileries. Dans ses habitudes de travail, de table, de repos, de promenade, d'amusement, de réception, de splendeur, il y avait presque toujours quelqu'un de nous auprès de lui, et, sans peut-être nous en douter, par l'entraînement de l'affection, chacun de nous avait pris à tâche de l'observer. De telle sorte que nous savions à peu près ce qu'il disait, ce qu'il faisait et quelquefois même ce qu'il pensait.

Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans la croyance que l'empereur Napoléon n'a jamais été plus complètement et plus parfaitement examiné qu'à l'île d'Elbe. Ce n'est qu'à l'île d'Elbe en effet que l'on a pu étudier et connaître Napoléon. Soldat, il devait prendre et il prenait toutes les formes que son ambition lui imposait; empereur, il était placé si haut qu'on ne pouvait pas le voir; à Sainte-Hélène, il posait pour la postérité. Mais à l'Île d'Elbe il n'en était pas de même: ce n'était plus Napoléon l'invincible, Napoléon le roi des rois, Napoléon inabordable; c'était Napoléon vaincu, Napoléon dépossédé, Napoléon populaire. Ce n'était pas Napoléon prisonnier et torturé comme il le fut ensuite à Sainte-Hélène. Il n'avait pas cessé de régner.

Nous n'avons jamais vu un portrait de Napoléon parfaitement ressemblant. Eh bien, on n'a pas été mieux inspiré dans la peinture de son caractère moral que dans celle de ses traits physiques.

Le vif intérêt que l'Empereur avait témoigné, dès sa première visite, à Rio, était allé toujours croissant. Sa Majesté était décidée à ne rien négliger pour la prospérité de ce bel établissement.

Mais des discussions importantes s'élevèrent entre Sa Majesté Impériale et l'administrateur général des mines. On avait dit à l'Empereur qu'il était possesseur légal de tout ce qu'il trouvait à l'île d'Elbe. L'administrateur ne voulait lui reconnaître des droits que sur les produits qui avaient eu lieu depuis le traité de Paris; il pensait que les produits antérieurs appartenaient au gouvernement français, quel qu'il fût, et il refusait de s'en dessaisir autrement qu'au nom et pour compte de ce gouvernement.

L'Empereur était un grand homme, mais c'était un homme, et, homme, il était sujet aux faiblesses humaines. Des intéressés lui faisaient croire que l'administrateur général des mines ne lui obéissait point parce qu'il le considérait comme déchu de la toute-puissance: cela blessait et irritait l'Empereur. L'administrateur général des mines fut menacé de l'emploi de la force; il brava les menaces, peut-être les brava-t-il avec trop de rudesse: c'était du moins l'opinion de ses amis. Alors l'Empereur voulut discuter personnellement sa propre affaire. L'administrateur général des mines persista. Le moment fut terrible. Cependant Sa Majesté se rendit aux raisons d'honneur et de conscience que l'administrateur général des mines lui donna.

Ces discussions avaient un grand retentissement dans l'île. On croyait que l'administrateur général des mines serait destitué. Madame Mère avait déjà demandé la place pour un Corse, ancien ami de Bonaparte. L'Empereur repoussa brusquement toutes les sollicitations. Non seulement l'administrateur général des mines ne fut pas destitué, mais Sa Majesté lui sut gré de son énergie, et la fin de cette lutte marqua, pour le fonctionnaire courageux, une ère de confiance impériale. Cette confiance se manifesta dans le plus grand événement de la vie de l'Empereur, celui de son départ de l'île d'Elbe.

Mais cette confiance, dont je me suis toujours fait et dont je me ferai toujours gloire, je l'ai justifiée, et mon dévouement a payé ma dette, sans que pour cela j'aie cessé de me considérer comme débiteur.

Dans les premières circonstances de ma carrière militaire, il y en a une dont j'aurais pu tirer parti sous l'Empire. Officier de marine, indigné de la trahison qui avait livré Toulon aux Anglais, je me prononçai avec exaltation contre les traîtres, et cette manifestation me valut d'être nommé commissaire de la République à l'armée républicaine qui assiégeait la ville rebelle. Bientôt après, je fus nommé capitaine d'artillerie.

Bonaparte aussi était capitaine dans la même arme. Le Comité de salut public le nomma adjudant général chef de bataillon. Les représentants du peuple l'élevèrent au grade de général de brigade. L'arrêté des représentants du peuple qui le nommait général de brigade nommait en même temps Masséna général de division. Je commandais une partie des côtes maritimes. Le général Bonaparte commandait titulairement en second l'artillerie de l'armée, et en fait il la commandait en premier. Le général Dugommier demanda au général Bonaparte de lui indiquer celui des commandants de côte qui était le plus capable de commander en même temps et la côte et la place de Bandol, et le général Bonaparte me désigna. Je fus nommé commandant de Bandol: j'avais à peine vingt ans. J'allai remercier le général Bonaparte. Je l'engageai à venir à Bandol manger la _bouille-baysse_, mets en grande renommée dans toute la Provence. Le général Bonaparte accepta ma proposition; seulement il renvoya cette course à sa première inspection des côtes. Je lui donnai l'hospitalité; je le traitai de mon mieux, et il dut se trouver bien, puisque venu chez moi seulement pour dîner, il y resta deux jours. Il m'avait dit en arrivant: «C'est mon premier repas de général.» Le général avait avec lui son frère Louis et le commissaire des guerres Boinod, qu'il aimait beaucoup. Le respectable Boinod, devenu inspecteur général en chef aux revues, m'a souvent parlé de la _bouille-baysse_ de Bandol, et dans son extrême vieillesse, à Florence, le prince Louis ne l'avait pas oubliée. Bandol aussi en a gardé la mémoire: les Bandolais font voir aux étrangers l'appartement que le général Bonaparte occupait, et ils l'appellent l'_appartement de l'Empereur_.

Ainsi je suis dans une position d'indépendance absolue. Mon caractère est plus indépendant encore, et, d'ailleurs, je n'ai qu'à raconter. Pourvu que mon récit soit vrai, j'aurai rempli mon devoir, et il sera vrai.

PREMIÈRE PARTIE: SOUVENIRS DE LA VIE DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE

CHAPITRE PREMIER

Le 3 mai 1814.--Arrivée de Napoléon à l'Île d'Elbe.--Débarquement des commissaires.--Leur entrevue avec le général baron Dalesme.--Préoccupations religieuses du général Drouot.--Députation envoyée à l'Empereur.--Pons en fait partie.--Manque d'enthousiasme des fonctionnaires français.--Situation morale de Pons, républicain, vis-à-vis de l'Empereur.--La députation à bord de l'_Undaunted_.--Faiblesse du général Bertrand.--Première entrevue avec Napoléon.--Le petit chapeau de marin.

Nous atteignîmes au 3 mai.

Le soleil s'était levé radieux. Il faisait présager une heureuse journée. L'horizon s'étendait dans l'immensité. Le regard semblait atteindre les limites du monde.

À huit heures du matin, un bâtiment apparut, et, à dix heures, l'on put distinguer parfaitement une frégate. Le vent était à l'ouest, presque entièrement calme, et la frégate, toutes voiles dehors, avait la proue sur Porto-Ferrajo, mais elle n'avançait que bien lentement. Elle fut tout le jour en spectacle. La population porto-ferrajaise s'était portée en masse sur les hauteurs pour la voir. La frégate portait le pavillon carré au grand mât. Les _Mille et une Nuits_ sont des sornettes d'enfant comparativement à tout ce que disaient les curieux. La frégate était anglaise. La journée marchait à son déclin, et le vent toujours faible, alors variable, empêchait la frégate d'avancer, quoiqu'elle fût couverte de voiles. On désespérait qu'elle pût mouiller à temps pour prendre l'entrée, lorsqu'une embarcation, désemparant du bord, rama droit sur le port et aborda bientôt à l'administration sanitaire. On l'admit de suite à la libre pratique. La frégate arriva plus tard au mouillage.

L'embarcation portait le général Drouot, aide de camp de l'Empereur; le colonel Germanovski, commandant les Polonais de la garde impériale; le colonel Campbell et le major Klam, Autrichien. Ces messieurs, envoyés par l'empereur Napoléon, se rendirent aussitôt auprès du général Dalesme, et ils en furent accueillis avec un abandon qui les toucha profondément. À leur arrivée, j'étais seul avec le général Dalesme, et, touché comme lui, je pus prodiguer mes sentiments de sympathie au général Drouot ainsi qu'au colonel Germanovski.

Les dangers que l'empereur Napoléon avait courus en traversant la Provence, ce qu'il devait avoir su des révoltes de l'île d'Elbe, donnaient des craintes à ses compagnons, et il était facile de s'apercevoir qu'ils n'avaient pas été tranquilles sur la réception qui leur serait faite à Porto-Ferrajo.