Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 27
Durant les deux jours que l'Empereur passa à la Pianosa, il ne prit pas un seul moment de repos et du matin au soir. Avec le lieutenant Larabit, il explora l'île dans tous les sens, en long et en large, sur ses bords, dans son centre, dans ses grottes et partout. Il examina avec la plus minutieuse attention la nature du sol, le parti que l'on pouvait en tirer, et lorsqu'il quitta la Pianosa, elle lui était parfaitement connue. Il était naturel que le général Drouot ne quittât pas un moment l'Empereur. Le capitaine Pisani, propriétaire campais, avait, comme tous ses concitoyens, profité maintes fois de la Pianosa, et il put donner beaucoup de renseignements à l'Empereur. L'Empereur ne se contenta pas d'être renseigné par le capitaine Pisani; il voulut aussi l'être par la presque totalité des soldats de la compagnie campaise. Les habitants de Campo sont tous agriculteurs; tous considéraient la Pianosa comme leur champ communal, et je crois bien à cet égard, d'après les changements qui se sont opérés depuis l'Empereur, qu'ils en sont revenus à leur antique habitude. Je fus aussi questionné, car les Anglais m'avaient conduit prisonnier sur cette île; mais mes renseignements ne pouvaient guère être utiles à l'Empereur: je n'avais eu ni le temps ni la liberté de bien voir la Pianosa; seulement, j'avais été témoin que les Anglais en levaient le plan sur une grande échelle: c'est tout ce que je pus apprendre à l'Empereur. L'Empereur me dit: «Nous en ferons autant», mais il n'eut plus le loisir nécessaire pour l'accomplissement de cette promesse; il ne retourna pas à la Pianosa; aucun ingénieur n'y remplaça le lieutenant Larabit; néanmoins, l'Empereur n'oublia pas cette île; tant s'en faut, nous allons en avoir la preuve. C'est à Porto-Ferrajo que l'Empereur m'adressa des questions sur la Pianosa.
J'ai parlé de la Pianosa dans ses rapports avec la défense militaire de l'île d'Elbe; j'ai dit que j'en parlerais encore en dehors de cette importance (_sic_), lorsque je saurais la pensée qu'elle ferait germer dans l'esprit de l'Empereur, et me voilà arrivé à l'accomplissement de ma promesse.
L'Empereur fit deux voyages à la Pianosa.
Son premier voyage à la Pianosa, quoiqu'un voyage d'exploration, eut pour but apparent le simulacre d'une prise de possession, ou plutôt il lui donna l'apparence d'une partie de plaisir, car il se fit accompagner par une société assez nombreuse dans laquelle on distinguait trois dames, deux de Porto-Ferrajo et une de Longone. La caravane arriva heureusement à sa destination; mais au moment où elle était dans toute la joie des fêtes de campagne, l'Empereur reçut des dépêches, prit de suite congé d'elle, et se fit débarquer à Campo pour retourner immédiatement à Porto-Ferrajo; la société revint à Longone, d'où elle était partie. Cette séparation fit causer.
L'Empereur, débarqué fort tard à Campo, avait dû, en retournant à Porto-Ferrajo, forcé qu'il était de marcher dans les ténèbres, se faire précéder par des guides et par des éclaireurs mercenaires; mais la personne chargée du payement des dépenses impériales de route avait oublié d'acquitter le salaire dû aux paysans qui s'étaient fatigués pendant plusieurs heures nocturnes, la lanterne à la main, qui devaient se fatiguer encore pour aller chez eux, et cet oubli causa un peu de rumeur, ce qui déplut extrêmement à l'Empereur. Quelque rapide qu'eût été cette course, elle avait cependant suffi pour que l'Empereur jetât un regard d'expérience sur la Pianosa, et pour que ce regard d'expérience devînt le principe vivificateur de la petite île. L'Empereur était satisfait de son excursion pittoresque; les projets fourmillaient dans sa tête. Le colonel Campbell n'était pas du tout content de ce qu'il appelait la «conquête de la Pianosa» que l'Angleterre voulait conquérir, et qu'elle aurait certainement conquise si l'Empereur avait prolongé son séjour à l'île d'Elbe. Je puis librement parler ainsi, parce que, lorsque l'Empereur ordonna l'armement de la Pianosa, qu'il y envoya de quoi l'armer, le colonel Campbell dit à un Longonais, vieux partisan de l'Angleterre: «C'est pour nous que l'empereur Napoléon travaille», et ce partisan se crut dispensé de garder le secret sur un propos dont on ne lui avait fait aucune espèce de mystère. Le colonel Campbell avait également assuré qu'il ferait des représentations sérieuses à l'Empereur, mais il ne lui parla jamais de la Pianosa, et il n'y avait qu'une vaine jactance dans les paroles qui lui étaient échappées à cet égard.
La Pianosa est située entre l'île d'Elbe et l'île de Monte Cristo, à vingt milles de l'île d'Elbe. Elle a environ dix milles de circonférence; le fond de son sol est de pierre calcaire, dont les trois quarts de la surface sont recouverts d'une bonne terre végétale qui a généralement trois pieds de profondeur; quelques rochers granitiques se montrent çà et là; il n'y a pas à se tromper. Chaque fois que l'île a pu être occupée, ses habitants se sont livrés exclusivement aux travaux d'agriculture, et leurs principales cultures ont été celles des céréales, de l'olivier et de la vigne; l'île est parsemée d'oliviers sauvages qui ne demandent qu'à être greffés pour être producteurs. Il y a aussi une grande quantité de ceps de vigne vieux comme le temps. L'eau n'y est pas d'une grande abondance, mais, malgré la privation de montagnes, il y a à l'endroit appelé _la Botta_ une source d'eau excellente qui ne tarit jamais, et l'on trouve encore d'autres bonnes sources sur les bords de la mer. Les foins y sont de la première qualité. Sur le quart du sol dont la surface n'est pas couverte de terre végétale, des troncs d'une grande dimension indiquent l'ancienne existence d'arbres de haute futaie, précieux pour les bois de construction, et il n'y a pas encore de longues années que ces arbres ont été totalement détruits. Tout prouve que le pin y vient facilement.
C'est sur ces preuves acquises que l'Empereur fonda son plan de régénération pour l'île de la Pianosa. Faire venir des glands de la forêt Noire, faire une semence de ces glands en les protégeant par une plantation d'arbres d'acacia que l'on détruirait lorsque leur protection ne serait plus nécessaire.
Des pins sur le terrain propre à leur nature.
Le mûrier partout où l'on pourrait en planter. Obligation à tous les propriétaires de s'en servir pour marquer les bornes de leurs propriétés.
Un greffage général de tous les oliviers sauvages. Une plantation indéfinie d'oliviers.
Des arbres fruitiers le plus possible, particulièrement de fruits à pépins et de fruits rouges.
La vigne là où le sol ne serait pas convenable pour le blé.
La prééminence aux champs.
La création d'une race de chevaux.
Un établissement public pour l'éducation des animaux domestiques.
Défense absolue d'introduire des bêtes dangereuses.
Point ou peu de chèvres.
Ne pas dépasser le nombre de moutons et de brebis que l'île pourrait facilement entretenir.
Tel était le plan de l'Empereur. Je ne crois pas avoir rien oublié, car je l'écrivis dès que l'Empereur eut la bonté de me le faire connaître.
L'Empereur ne pouvait pas faire toutes ces grandes choses par lui-même: sa bourse n'avait pas la profondeur de son génie, il s'en fallait de beaucoup. D'ailleurs, il lui manquait une chose plus essentielle que l'argent; c'étaient des bras nationaux.
Arrêté dans l'exécution de ses vastes idées, l'Empereur chercha à faire tout ce qui pourrait le rapprocher du bien qu'il voulait opérer, et il marcha droit dans la ligne des bonnes intentions. Il chercha à diviser l'île en quatre ou six fermes, à avoir quatre ou six fermiers, et à leur accorder tout le temps et tous les avantages qu'il était possible de leur accorder. Cette tentative ne lui réussit pas; on lui fit des propositions qui ne pouvaient pas être admissibles. Il essaya encore: ce fut la même chose, des exigences qui mettaient tout d'un côté et rien de l'autre. Cela devenait d'autant plus inquiétant pour l'Empereur qu'il s'était mis en tête d'assurer la provision annuelle de blé dont les Elbois avaient besoin. C'était son idée fixe.
Une partie de l'île avait une destination sacrée; elle devait être l'apanage des citoyens qui rendraient des services à la patrie, dotation égale pour les Elbois à ce qu'était pour les Français celle de la Légion d'honneur, avant que la Légion d'honneur servît à des primes d'encouragement pour la servilité; changement dégradant que le gouvernement de la Restauration avait commencé, auquel le gouvernement actuel tient à coeur de mettre la dernière main. Mais, pour que la dotation patriotique fût un bien réel, il fallait que l'île de la Pianosa devînt entièrement fertile, régulièrement peuplée, et que la munificence nationale n'obligeât pas les vertus patriotiques à aller vivre et mourir dans un désert.
Une circonstance particulière vint en aide à l'Empereur. L'Empereur avait toujours eu une grande propension pour les Génois; c'étaient ses Lyonnais de l'Italie. Un Génois, négociant à Gênes, ayant une fabrique de draps, avec lequel le gouvernement impérial de France avait eu des rapports d'intérêt relativement à ses entreprises, vint à l'île d'Elbe et demanda à être présenté à l'Empereur; l'Empereur le reçut. Parler à un Génois, c'est parler marine ou commerce, et l'Empereur n'aurait pas laissé échapper l'occasion [de causer] sur ces deux rameaux de la science gouvernementale.
Le négociant génois trouva le moyen de plaire à l'Empereur; il lui inspira de la confiance; l'Empereur l'appela et le rappela maintes fois. Les conversations ne roulèrent que sur les moyens de faire prospérer l'île d'Elbe: la mise en culture de la Pianosa était un de ces moyens; il fut donc question de la culture de la Pianosa. L'Empereur vanta outre mesure son précieux diamant; _il fit du prospectus_, disait plus tard le négociant génois. Quoi qu'il en soit, les conversations prirent le caractère de discussions d'État, et alors elles arrivèrent à un traité par lequel l'Empereur concédait deux mille journaux de terre labourable au négociant génois, à la condition expresse:
1° Que le concessionnaire ferait venir à l'île de la Pianosa cent familles étrangères à l'île d'Elbe, qui s'y établiraient en permanence et en se consacrant au travail.
2° Que le blé que le concessionnaire récolterait sur l'île de la Pianosa ne pourrait, dans aucun cas, en temps de paix comme en temps de guerre, être hors de l'île d'Elbe, à moins que, sur l'avis délibéré des municipalités, l'autorité supérieure de l'île d'Elbe n'eût publiquement déclaré que les Elbois n'en avaient pas besoin.
3° Que le prix du blé serait chaque année à une époque déterminée fixé par le gouvernement, d'après les mercuriales de la Toscane et de la Romagne.
4° Que le concessionnaire devrait toujours avoir à l'île de la Pianosa les troupeaux et les bestiaux que son exploitation comporterait, et que la vente provenant des bêtes des troupeaux serait soumise aux mêmes formalités que la vente du blé.
Venaient ensuite les stipulations pour la plantation des arbres. Le gouvernement devrait fournir les glands de la forêt Noire: il devrait aussi fournir les arbres de pépinière qui lui seraient demandés. Le concessionnaire devait d'ailleurs suivre le plus possible les intentions que nous venons tout à l'heure d'entendre manifester par l'Empereur. Le traité de concession finissait par les engagements de garantie réciproque; le concessionnaire avait une année pour accomplir son établissement.
Je reviens à l'idée fixe de l'Empereur qui voulait assurer la provision annuelle du blé pour les Elbois.
C'était cent fois constaté par les Campais. La semence du blé à la Pianosa rapportait, année commune, de sept à huit pour un, et l'on comptait là-dessus; mais à l'île d'Elbe, elle ne rapporte que de six à sept, et encore!...
La concession de la Pianosa, alors que les travaux du concessionnaire auraient été en pleine activité, aurait pu rapporter de cinq à six mille sacs de blé, et cette quantité pouvait être augmentée par la culture des terrains destinés aux récompenses nationales. Nous comptons cinq mois. L'île d'Elbe ne récoltait du blé que pour ses besoins de deux mois, on disait un peu plus; nous ne devions cependant pas compter davantage. Cela faisait sept mois. Restait à se pourvoir pour cinq mois.
La récolte principale de l'île d'Elbe est celle du vin: le vin est la seule exportation elboise. L'Empereur ordonna qu'il fût fait un relevé exact des vins exportés chaque année pendant dix années; je crois que ce relevé ne fut qu'approximatif. Toutefois, il en résulta que l'Empereur crut que l'exportation du vin pouvait fournir à l'importation de trois mille sacs de blé.
Ainsi l'Empereur comptait déjà sur un approvisionnement probable de dix mois de blé. Il fallait chercher comment pourvoir à deux mois pour le complément de l'année.
Il y a dans la partie méridionale de l'île d'Elbe une plaine spacieuse, appelée la plaine de l'Aconna, et qui est devenue marécageuse, parce que, n'étant pas cultivée, on n'a donné aucun soin à l'écoulement des eaux pluviales. Cette plaine s'étend en suivant la côte du cap Stella jusqu'à la limite territoriale de la commune de Longone, et elle donne son nom à une anse qui peut au besoin abriter des petits bâtiments, et par conséquent faciliter une descente militaire dans l'île. L'Empereur alla visiter cette plaine; il se fit accompagner par des personnes expérimentées, et après un mûr examen il fut reconnu que la plaine de l'Aconna pouvait de nouveau être rendue à l'agriculture, car personne ne mettait en doute que dans des temps reculés l'Aconna n'eût déjà été cultivée. L'Empereur fit l'acquisition de cette plaine. Il envoya dans la principauté de Lucques chercher des bras pour la mettre en rapport. On commença par préluder au desséchement des marais.
L'Empereur consulta les cultivateurs. On l'assura que l'Aconna pourrait produire trois mille sacs de blé par an. Tous les hommes, les grands hommes comme les hommes ordinaires, croient facilement à tout ce qui sourit à leur propre pensée, et l'Empereur aimait à se persuader que l'Aconna compléterait l'approvisionnement annuel auquel il désirait tant et tant pouvoir parvenir.
Dans tous les temps, sous tous les gouvernements, l'administration des mines avait elle-même approvisionné la population de Rio-Montagne ainsi que celle de Rio-Marine, et plus d'une fois elle était venue au secours de la population générale. Mais l'Empereur avait mis des entraves à cette vieille coutume.
Saint-Martin devait aussi entrer en ligne de compte pour fournir sa quote-part à l'approvisionnement de l'île. L'Empereur s'aveuglait sur Saint-Martin comme tous les propriétaires s'aveuglent sur leurs propriétés. Il voulait en faire un lieu d'agriculture modèle, c'est-à-dire qu'il voulait lui faire rapporter beaucoup plus que les autres propriétés ne rapportaient.
Cette illusion amena une anecdote dont je parle parce qu'elle est encore dans toutes les bouches elboises. M. Traditi, chambellan de l'Empereur, était sans contredit un des meilleurs agriculteurs de l'île d'Elbe, et un jour l'Empereur, la tête pleine de l'approvisionnement annuel, l'engagea à l'accompagner à Saint-Martin. À Saint-Martin, il lui parlait des changements agricoles qu'il voulait faire subir à sa campagne, et il lui en parlait comme si ces changements avaient déjà opéré le bien qu'il en attendait. M. Traditi savait mieux que l'Empereur ce qu'était Saint-Martin, mais, laissant l'Empereur se complaire dans d'innocentes exagérations, il gardait le silence, et l'Empereur, croyant que ce silence était une approbation, allait toujours en avant. Le territoire de Saint-Martin était tout au plus propre à ensemencer cent sacs de blé: cependant l'Empereur, entraîné par son illusion, peut-être trompé par quelqu'un qui avait cherché à le flatter, dit à M. Traditi: «Au moyen de telle opération, j'ensemencerai cinq cents sacs de blé.» Et alors M. Traditi, ne pouvant plus se contenir, s'écria en italien: «_O questa, si, che è grossa!_» Ce qui signifiait dans son esprit: «C'est celle-là, de baliverne, qui est grosse!»
L'Empereur fut un moment suffoqué; mais, comprenant bien que M. Traditi, homme respectable, n'avait pas voulu volontairement le blesser, il se remit vite, prit la chose en riant, et consola M. Traditi qui, vraiment foudroyé, ne trouvait plus une parole pour s'excuser. Cet excellent M. Traditi ne s'est jamais pardonné ce qu'il appelait «sa maudite inconvenance».
Ainsi l'Empereur croyait être parvenu à une marche régulière pour que les Elbois ne fussent plus chaque année dans des transes cruelles pour leur pain quotidien, et cette presque certitude d'un grand bien jetait quelques fleurs sur le chemin raboteux qu'il parcourait alors. Je crois que je suis la personne à laquelle il parla le plus de «cette satisfaction de son coeur», ce sont ses propres paroles. C'est que l'Empereur comprenait combien j'étais heureux du bonheur du peuple.
L'Empereur ne s'était pas caché que la guerre pourrait altérer l'ordre de choses qu'il voulait établir; mais il disait que durant la guerre, l'île d'Elbe, par sa position particulière, pourrait tirer un grand parti de ce droit de course, piraterie de fait que les puissances maritimes avaient le tort honteux de ne pas supprimer, et dont les gouvernements, pour n'en être pas dupes ou victimes, devaient, même en la blâmant, tâcher de profiter, tant que son abolition ne serait pas un fait généralement accompli.
III
BÂTIMENTS BARBARESQUES.
Depuis le renversement de l'empire français, les pirates des côtes d'Afrique parcouraient de nouveau la mer et effrayaient les marines marchandes des puissances riveraines de la Méditerranée. Les marins elbois n'étaient pas sans souci à cet égard, et l'Empereur partageait leur anxiété. On se rappelle que le brick _l'Inconstant_ avait pris sous sa sauvegarde un convoi napolitain chassé par un chebec barbaresque, et qu'il l'avait préservé, du moins en partie, d'une prise presque certaine. Sur cela les marins avaient forgé des contes imaginaires. Aucun d'eux ne pouvait avoir vu le _reis_, capitaine du bâtiment turc qui avait donné la chasse au convoi napolitain; n'importe, on le faisait parler, on lui prêtait les paroles les plus extravagantes. Ces propos, en passant de bouche en bouche, prenaient un air de vraisemblance, et ceux qui en étaient les inventeurs avaient fini par y croire. D'ailleurs, le bruit du danger des Barbaresques faisait que la marine marchande demandait une augmentation de nolis, et l'appât de ce surplus de gain entrait pour beaucoup dans la crainte que l'on témoignait. L'Empereur me demanda, avec l'accent de la simple curiosité, de quelle manière je me comporterais avec la marine riaise; je lui répondis qu'en mon âme et conscience il ne me paraissait pas nécessaire d'accroître le fret de paix, d'abord parce qu'il n'y avait encore aucun fait positif, et ensuite parce que c'était aux propriétaires des hauts fourneaux de fonte à traiter pour le transport du minerai. L'Empereur fut très satisfait de ma réponse; il avait eu la pensée que mon affection pour les Riais me ferait saisir cette circonstance pour les faire gagner. Je lui fis observer «qu'il me connaissait mal», mais il m'interrompit net en me disant: «Cela pourrait bien être», et il parla d'autre chose. Il devenait urgent de faire cesser des bruits qui avaient au moins l'inconvénient d'intimider les voyageurs que la curiosité attirait à l'île d'Elbe. L'Empereur ne voulait en aucune manière avoir recours à l'autorité britannique des Bourbons; il lui répugnait également de demander protection aux puissances signataires du traité de Paris. Il s'adressa lui-même à tous les pouvoirs barbaresques de la Méditerranée; il leur fit connaître son pavillon, et il attendait les décisions mahométanes, lorsqu'un événement tout à fait imprévu vint assurer l'île d'Elbe qu'elle n'avait rien à craindre des Turcs.
Un chebec barbaresque s'était montré dans le canal de la Corse; puis il avait poussé des bordées en dehors de la Pianosa, et tout à coup, après avoir parlé à un navire français, il alla mouiller sur la rade de Longone, le plus près de terre possible, ce qui le mettait dans la dépendance absolue de la place. Le reis, capitaine, n'attendit pas que l'intendance sanitaire le fît appeler; il s'y rendit de suite, et sans attendre qu'on l'interpellât, il demanda «si le Dieu de la terre était encore là». L'intendant sanitaire lui répondit qu'en effet l'Empereur était encore là, mais, ne songeant qu'à sa propre affaire, voulut lui adresser les questions sanitaires d'usage. Le reis le pria avant tout de lui faire vendre une bannière elboise, et pendant qu'on lui cherchait cette bannière, il fit le rapport qu'on lui avait demandé. Dès qu'on lui eut remis le pavillon elbois, qu'il paya sans marchander, il poussa au large, alla à son bord, fit hisser le drapeau acheté au bout de la grande antenne, et il le salua de trois salves de toute son artillerie, en ajoutant à cette salutation trois des _hourras_ en usage dans notre marine militaire; aucun bâtiment européen n'aurait pu avoir une politesse plus exquise. Le reis retourna à l'intendance sanitaire; son costume était visiblement un costume de parade, et avec un langage de respect il s'informa s'il ne lui serait pas possible «de courber la tête devant le grand Dieu terrestre». On lui répondit que comme il était, lui reis, en grande quarantaine, il ne pourrait pas approcher de l'Empereur, parce que les soins pour la conservation des jours précieux de Sa Majesté s'y opposaient, mais qu'il pourrait le voir sur le rivage lorsqu'il sortirait pour aller à la promenade, et il s'inclina profondément.
Il fut de suite rendu à l'Empereur un compte exact de ce qui se passait, et l'Empereur fut charmé des merveilles mahométanes (_sic_) dont il était l'objet. Il ordonna qu'on répondît au salut par un autre salut de cinq coups de canon. Le bâtiment barbaresque n'était pas un bâtiment militaire, c'était un armement particulier de la Régence de Tunis.
Le reis avait deux renégats pour interprètes, un Français et un Italien, et l'Empereur m'ordonna d'aller les interroger: j'y fus. Mais le reis voulut être de la conférence. Je restai une heure avec ces trois personnages. Le Français était du département du Gard, l'Italien était de Venise. Le Français me dit qu'il avait été fait prisonnier, puis esclave, et qu'en définitive il avait mieux aimé renoncer à sa religion qu'aux jouissances de la liberté; cet homme avait tout l'air d'un flibustier. L'Italien était plus réservé. Le reis ne me parla que par des questions; jamais il ne me donna la faculté de l'interroger. Il ignorait à peu près les causes et les effets des malheurs de la France. À chaque instant il me demandait «pourquoi les Français s'étaient séparés de leur Dieu». Je lui répondais du mieux qu'il m'était possible; toutefois mes réponses ne le contentaient pas, et il en revenait toujours à ses pourquoi. Une seule de ses pensées me parut remarquable; je l'engageais à ne pas avoir une mauvaise opinion de la nation française; je l'assurais que le peuple français aimait toujours l'Empereur, et il me fit dire par l'interprète italien: «Ce ne sont pas les petits qui trahissent, ce sont les grands.» Au moment de me séparer de lui, je lui demandai «s'il continuerait à être de nos amis», et en joignant parallèlement les deux doigts index, il m'adressa vivement ces mots qui résonnèrent ainsi à mon oreille: «_Schim, schim_.»