Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 25

Chapter 253,727 wordsPublic domain

En effet, le grand maréchal à la tête du cortège britannique arriva à Rio-Marine, et, par habitude, il alla descendre au palais impérial, où il ne trouva que des travailleurs, ce qui fit rire les Anglais, sans pourtant amuser leur conducteur. La société vint me trouver; je la reçus de mon mieux. La veille, j'avais aussi une autre compagnie anglaise assez nombreuse. Le grand maréchal croyait que j'aurais dû tenir bon dans le palais impérial; je n'étais pas de son avis; il me semblait, au contraire, que j'avais bien fait. La journée ne fut pas sans plaisir: la simplicité de la maison ne changea rien à la bonté des mets, à la qualité des vins, et les illustres (_sic_) de la Grande-Bretagne mangèrent et burent comme si de rien n'était. Ils furent d'ailleurs très aimables; je fis pourtant une petite malice à lord Bentinck: je lui parlai contre ceux qui avaient corrompu la grande-duchesse Élisa, et il y était pour sa part. Il me dit «que la grande-duchesse Élisa n'avait pas besoin d'être corrompue», ce qui était un peu vrai.

De retour à Porto-Ferrajo, le général Bertrand rendit compte à l'Empereur, et il lui fit connaître l'état de ma demeure. Sur quoi l'Empereur, sans même attendre de m'avoir parlé, m'envoya l'autorisation de reprendre possession du palais impérial, et je dus lui faire observer que la chose n'était plus faisable. Je me hâtai néanmoins d'aller le remercier de sa bonté; il me dit dès que je l'abordai: «Retournez au palais impérial aussitôt que cela vous sera possible; casez-vous y encore, et alors vous continuerez à me recevoir.» Il ajouta: «Le jardin n'a pas cessé d'être à Mme Pons», ce qui décida Mme Pons à y retourner. On ne pouvait pas être meilleur que ce que l'Empereur était pour moi dans cette circonstance, mais il oubliait qu'il avait fait disparaître toutes les petites pièces pour n'en avoir que de grandes. Je conservai ma maison bourgeoise, et désormais tous les recommandés de l'Empereur durent descendre dans une demeure passablement plébéienne, ce qui ne veut pas dire que l'hospitalité y fut moins cordiale ou moins généreuse. Ce qu'il y eut d'étonnant à l'égard de ce palais impérial, qui partout ailleurs n'aurait été regardé que comme une petite bicoque, c'est qu'au milieu des préoccupations inséparables de son départ de l'île d'Elbe, l'Empereur lui donna un dernier regard, voulut qu'il fût définitivement mis à la disposition de Mme Pons. L'exécution de cette volonté, même après le départ de l'Empereur, n'éprouva aucune espèce d'obstacle. Ma femme resta dans le palais impérial tant que la bannière impériale put y rester arborée.

II

APPROVISIONNEMENTS ET INDUSTRIES DE L'ÎLE.

Dès que l'Empereur eut fixé le logement qu'il destinait à son séjour habituel, il visita les petites cités de son petit empire: Rio, Longone, Marciana, Campo, Capoliveri, et, selon son usage, partout et toujours il examina ce qu'il y avait à examiner. Sa Majesté visita également l'île de la Pianosa, le rocher de Palmajola, deux dépendances de l'île d'Elbe, et, quoique le traité de Paris n'en fît pas mention, Sa Majesté en prit possession.

Le colonel anglais Campbell appelait cela faire des conquêtes, ce qui ne l'amusait pas, quoiqu'il ne se permît aucune observation en présence de l'Empereur.

C'est à l'île de la Pianosa que fut exilé et mourut Agrippa le Posthume. Cette île, jadis assez peuplée, aujourd'hui inhabitée, est propre à la culture; elle a quatre lieues de tour, la distance de l'île d'Elbe est d'environ six lieues. L'Empereur chargea le capitaine du génie Larabit de la fortifier, et cet officier justifia pleinement la confiance de Sa Majesté. M. Larabit était alors fort jeune: il avait commencé la guerre à la campagne de Saxe, ses premiers pas militaires lui avaient mérité des éloges. C'est lui-même qui avait demandé à l'Empereur la permission de le suivre; cependant, il ne put arriver à l'île d'Elbe que quinze jours après Sa Majesté; son arrivée fit plaisir à tous les compagnons du grand homme. L'Empereur disait de lui: «C'est une vieille tête sur un jeune corps.» Maintenant M. Larabit est un de nos députés les plus consciencieux.

Palmajola est un rocher à quatre milles de l'île d'Elbe, sur le faîte duquel il y a une tour avec deux canons, et qui en temps de guerre sert à observer ce qui se passe dans le canal de Piombino.

Année commune, l'île d'Elbe ne récoltait de blé que pour son besoin de deux mois, et il est facile de penser que ce dénuement de la denrée de première nécessité absorbait la pensée de l'Empereur.

L'Empereur fit un traité avec un négociant génois. Sa Majesté lui concéda une grande étendue de terrain à la Pianosa: le négociant génois s'engagea à établir une colonie lucquoise sur cette île, à faire cultiver la terre qui lui était concédée, et à fournir aux Elbois à un prix avantageux une quantité de grain égale à leur consommation ordinaire de cinq mois. Ce traité, dont l'administration générale des mines fut chargée de discuter et de soutenir les clauses et conditions arrêtées par l'Empereur, ne laissait rien aux chances du hasard; Sa Majesté avait tout prévu, et les stipulations pour la vente ou l'acquisition d'une grande province n'auraient certainement été ni plus ni mieux étudiées.

Ainsi les Elbois se trouvaient assurés de leurs approvisionnements en blé pour l'espace de sept mois.

Restaient cinq mois à la nécessité desquels il fallait parer.

L'Empereur acheta dans l'île d'Elbe même une vaste plaine appelée l'Aconna, dont le sol couvert des débris d'une antique forêt était totalement abandonné, et Sa Majesté appela de suite des Lucquois pour mettre cette propriété en culture. L'Aconna pouvait, année commune, fournir en céréales un approvisionnement de deux à trois mois.

C'était au moins neuf mois de tranquillité acquise; disons mieux, il n'y avait plus à craindre, parce que la quantité des vins que l'île d'Elbe récoltait en sus de la consommation de ses habitants lui permettait de faire annuellement des échanges qui, terme moyen, lui procuraient une quantité de graminées pour la nourriture de trois mois.

Cela ne suffisait pas à l'Empereur: il disait que lorsque «le pain était cher, tout était cher», et il voulait qu'on le mangeât bon marché. Aussi il s'occupa des champs jusqu'au moment où il crut que l'amélioration de la culture était telle qu'elle pourrait désormais doubler le produit auquel on était habitué.

Les pommes de terre étaient presque inusitées dans les ménages elbois. L'Empereur en prêchait la bonté et l'usage; il engageait les cultivateurs à leur consacrer une partie du sol qu'ils faisaient fructifier. Sa Majesté se plaisait à donner le nom de _parmentières_ aux pommes de terre; elle disait que Parmentier avait rendu un service immense à l'humanité.

Sa Majesté ne s'occupait pas seulement du blé et des parmentières. Une vieille erreur faisait croire aux Elbois que le châtaignier et l'olivier ne prospéraient point sur le sol de l'île; il y avait pourtant beaucoup de preuves du contraire. L'Empereur envoya en Corse pour y acheter une grande quantité de boutures de châtaigniers et d'oliviers, et, dès leur arrivée à Porto-Ferrajo, il les distribua aux propriétaires ruraux. Les châtaigniers furent placés sur les revers des montagnes au septentrion, et les oliviers partout où le soleil donnait en plein. Sa Majesté envoya aussi en Toscane pour faire l'acquisition de pépinières de mûriers: elle pensait que la propagation de cet arbre pouvait être une source de prospérité pour les Elbois.

Les marais salants du golfe de Porto-Ferrajo appartenaient à l'État, mais ils avaient été mal administrés, mal soignés, et l'Empereur, après les avoir fait mettre en bon ordre, les afferma avantageusement à un Milanais fort capable de les bien exploiter.

Les madragues de l'île d'Elbe sont renommées. Le fermier, Génois d'origine, avait fait une grande fortune dans cette entreprise, et il méritait son riche succès, car il faisait beaucoup de bien. L'Empereur désira que cet honorable industriel donnât plus d'extension à la pêche du thon, et le fermier créa une autre madrague. Cette extension donnée à la pêche du thon augmentait un peu, bien peu, les revenus de l'Empereur: mais ce n'est pas ce que Sa Majesté avait en vue, et son but principal était d'occuper fructueusement des bras. D'ailleurs, la pêche du thon favorisait beaucoup la vie animale des Elbois.

Dans des temps peu reculés, les Elbois se livraient à la pêche du corail et des anchois, et l'on trouvait encore des personnes qui pouvaient donner de bons renseignements à cet égard: l'Empereur les consulta. Sa Majesté prit ensuite les dispositions les plus capables de faire renaître et fleurir cette branche de commerce et d'industrie.

III

PORT DE RIO.

L'Empereur porta sa pensée sur Rio-Marine; il m'écrivit directement pour savoir «s'il ne serait pas possible de parer aux dangers de la rade riaise en faisant faire un port par une compagnie qui ensuite prélèverait un droit sur tous les bâtiments qui viendraient y mouiller». (J'appelle lettres directes de l'Empereur celles que l'Empereur dictait à son secrétaire intime et dans lesquelles le secrétaire intime parlait au nom de l'Empereur.)

Il n'y avait pas à Rio-Marine, ni de loin ni de près, possibilité de trouver un seul actionnaire, et à Rio-Montagne encore moins: Rio-Montagne est sans fortune, celui qui a quelques écus d'économie les emploie de suite à l'achat d'une pièce de terre. Les Riais de Rio-Marine n'ont jamais un denier de disponible; tout ce qu'ils gagnent est employé à faire construire des bâtiments de cabotage, ce qui les met souvent dans la nécessité de recourir à des emprunts onéreux. Je représentai cela à l'Empereur, je lui rappelai ce qui s'était déjà passé à l'égard de ce port. L'Empereur me répéta tout ce que le grand chancelier de la Légion d'honneur lui avait dit à cet égard. Voici:

Le vent du nord-est est le vent traversier de la rade de Rio-Marine. Dès que ce vent souffle un peu fort, les bâtiments en rade sont obligés de lever l'ancre et d'aller se réfugier à Longone, ce qui leur occasionne une perte d'argent et une perte de temps. Quelquefois même cette nécessité d'abri donne des soucis. Il y a bien, à un mille au sud de la rade, une calanque appelée Porticcioli qui peut recevoir trois bâtiments et dont on profite dans les cas d'urgence, seulement dans la belle saison. Cette calanque n'offre d'ailleurs des garanties de sûreté que lorsqu'on s'y est orienté pendant un temps calme. Encore, il n'est pas très rare que le vent traversier empêche de charger et d'expédier du minerai. Cet empêchement dure souvent plusieurs jours, quelquefois une semaine, un mois (_sic_). Il n'en faut guère plus pour occasionner la ruine d'un établissement de hauts fourneaux de fonte qui n'a pas eu la précaution de faire ses approvisionnements pour toute la saison des travaux.

En 1812, convaincu que je pouvais par les seules ressources de l'administration des mines, sans une bien grande augmentation de dépense pour la Légion d'honneur, construire un port à Rio-Marine, j'en fis la proposition raisonnée au grand chancelier, et le génie militaire fut consulté au lieu et place du génie des ponts et chaussées qu'on n'avait pas sous la main. Le génie militaire trouva que le ruisseau-torrent qui alimente la fontaine ainsi que les moulins de Rio-Montagne, se perdant dans la mer précisément à l'endroit où le port aurait dû être construit, occasionnerait, par l'entraînement de la pente rapide, des frais incessants de recreusement, et, fondé sur cet inconvénient, il ne fut pas de mon avis. L'inconvénient n'existait pas le moins du monde, puisque le cours du ruisseau pouvait facilement être détourné. Plus tard le génie militaire fut de mon avis, mais alors il n'était plus temps.

L'Empereur voulut aller sur les lieux. Son regard fut un regard de conviction; il indiqua comment le ruisseau-torrent devait être détourné, et il montra du doigt le point où il devait aller se perdre. Il demanda de suite une embarcation, ainsi que tout ce qui était nécessaire au sondage de l'emplacement désigné. Il sonda lui-même, il se mouilla beaucoup, quoique le temps fût assez froid, et son travail fini, comme si de rien n'était, il retourna à Longone d'où il était venu. Je crois que l'Empereur avait un peu exagéré le nombre de bâtiments que le port aurait pu contenir, d'après le tracé visuel qu'il en avait fait lui-même. Combler par une jetée l'espace de mer qu'il y a entre la tour et l'îlot de la rade, faire une seconde jetée qui, appuyée sur le même îlot, s'avancerait vers la viguerie dans une longueur convenable, et remplacer le pont de bois par un môle en pierre trois fois plus étendu; les jetées faites des pontons auraient creusé l'enceinte du port pour égaliser le fond, particulièrement à l'ancienne embouchure du ruisseau-torrent, qu'avant tout l'on aurait détourné: tel était le plan de l'Empereur. Il le dessina sur place, complètement, en précisant, proportionnellement à l'oeil, la viguerie, la plage riaise, le pont de bois, le ruisseau, la tour et l'îlot qu'on appelle _scoglietto_. Il marqua même l'emplacement que devrait avoir la maison sanitaire.

Les capitaines de la marine marchande que j'avais de suite fait appeler pour qu'ils préparassent immédiatement l'embarcation que l'Empereur désirait, montèrent, comme matelots, la meilleure de leurs chaloupes et allèrent embarquer l'Empereur, qui fut touché de leur attention. Les capitaines croyaient que l'Empereur les laisserait se charger du soin du sondage, mais il leur évita cette peine.

Ce n'était pas une chose sans intérêt que de voir le grand Napoléon, une longue perche ou une corde plombée dans les mains, se faisant conduire successivement dans toutes les directions et travaillant autant qu'un mercenaire. Je fis une bonne observation morale: l'embarcation était petite; elle balançait beaucoup, l'Empereur n'était pas toujours ferme sur ses jambes, et quelquefois il chancelait. Ordinairement, les marins rient de ces sortes de choses. Mais les capitaines de la marine marchande ne riaient pas; loin de là; ils éprouvaient un frémissement d'émotion chaque fois que l'Empereur ne paraissait pas se tenir solidement, et les deux plus forts d'entre eux s'étaient, sans rien dire, placés à ses côtés pour veiller à sa sûreté.

J'avais fait préparer un rafraîchissement pour l'Empereur. Lorsqu'il débarqua de la chaloupe, je le lui offris, mais il me répondit qu'il était trop mouillé pour s'arrêter chez moi; et pendant que je donnais des ordres pour qu'on lui apportât quelque chose sur le rivage, un des capitaines qui venaient de lui servir de matelots, le capitaine François Giannoni, lui dit en italien: «Majesté, j'ai du vin _aleatico_ qui ressuscite les morts, et je vous prie de le goûter.» L'Empereur ne se fit pas prier davantage; il prit un doigt d'aleatico, trempa un biscuit et monta à cheval.

En montant à cheval il se passa une scène qui avait son côté burlesque, mais dont l'Empereur sourcilla, et ce n'était pas sans raison. Il y avait à Rio-Montagne un sergent-major, Édouard Castelli, frère de l'excellent capitaine Castelli, qui avait une force vraiment herculéenne et dont l'esprit n'était pas transcendant. L'Empereur avait déjà le pied gauche à l'étrier, il prenait son élan pour se mettre en selle, lorsque Édouard Castelli, trouvant sans doute que l'Empereur ne montait pas assez vite, le prit par derrière, l'enleva et le jeta presque sur le cheval. L'Empereur résista en vain; il dut subir la loi de la force. Dès qu'il fut à cheval, il regarda sérieusement Édouard Castelli et lui dit: «Que cela ne vous arrive plus!» Ce pauvre gros garçon d'Edouard Castelli était tout ébahi qu'on le blâmât au lieu de l'admirer. Cette étourderie lui valut pourtant les épaulettes de sous-lieutenant, qu'il eut quelques jours après.

IV

L'INGÉNIEUR BOURRI.

Parmi les personnes qui venaient pour le voir, l'Empereur distingua M. Bourri, homme d'une haute capacité industrielle, le premier entrepreneur français des mines de fer de Rio. M. Bourri, je crois, Lyonnais de naissance, était l'ancien directeur de la fonderie militaire de Valence, et, au moment de son arrivée à Porto-Ferrajo, il dirigeait les hauts fourneaux du prince Lucien, avec lequel il paraissait associé. M. Bourri, toujours plein de grands projets, ne reculait devant aucune entreprise; il aurait pris l'Europe à ferme, si quelqu'un avait eu le droit de la lui affermer. Instruit, expérimenté, insinuant, sa conversation intéressait; et l'Empereur la mit à contribution. J'étais lié avec lui. Je pouvais croire que j'entrais pour une part dans son voyage à l'île d'Elbe; mais je n'étais pas à Porto-Ferrajo lorsqu'il y arriva, et il avait déjà eu une audience de l'Empereur alors qu'il vint me trouver à Rio. Il y venait pour me parler de l'Empereur, et les yeux brillants de joie, les bras étendus, sans cependant songer à m'embrasser, il m'aborda avec un élan d'enthousiasme: «Je n'ai pas eu besoin de vous attendre; il m'a fait appeler, il m'a reçu de suite. Il m'a parlé de tout, de la fonderie de Valence, des fourneaux de la Romagne, des mines de Rio, du charbon de terre, des transports, des usines... Quel homme! Il faut savoir ce qu'il a été, autrement on ne s'en douterait pas, tant il est pénétré des affaires auxquelles on le croyait le plus étranger. Lucien se vante d'en savoir autant que lui; c'est ridicule. Il dit qu'il l'a fait empereur, c'est plus ridicule encore. L'Empereur a été empereur par la force des choses autant que par la force de son génie... Triste homme que ce Lucien: il fait le républicain à Paris et le despote à Rome. L'Empereur a un grand projet en tête, il vient demain; il faut que nous lui préparions un rapport. N'allez pas vous opposer à ses désirs, parce que vous me feriez tort... J'ai parlé artillerie avec le général Drouot: il est modeste comme une jeune fille bien élevée. J'ai vu deux de mes canons: j'en ai été bien aise. Il me semble que l'Empereur a été content de moi... Je suis vraiment jaloux de la gloire de ses fidèles...»

«L'Empereur vient demain pour un grand projet», m'avait dit M. Bourri, et je lui demandai quel était ce projet, «L'Empereur, me répondit-il, voudrait, par une digue très forte, arrêter le cours du ruisseau qui va se perdre dans la mer, en ramasser les eaux ainsi que celles des pluies d'hiver, et, au printemps prochain, se servir de ce grand réservoir pour faire marcher un haut fourneau de fonte, que l'on s'empresserait de construire...» Cette idée n'était pas une idée nouvelle; je l'avais eue avant l'Empereur, M. Bourri avant moi. Mais personne ne s'était hasardé à soutenir radicalement ce projet, parce que, quoique sous l'Empire, époque à laquelle l'on ne reculait pas devant les dépenses publiques, la création complète d'un tel établissement devait absorber des sommes considérables, et qu'il était presque démontré que l'emploi de ces sommes n'obtiendrait pas un résultat analogue à leur importance. Puis venait le manque total de bois et de charbon de terre. Il y avait une autre considération qu'il ne fallait pas perdre de vue: c'était la concurrence que cette usine établirait avec toutes les usines semblables du continent. Avant 1815 il y avait un moyen de parer à ce grave inconvénient: c'était de ne fondre que de la gueuse et de ne l'employer exclusivement qu'au lestage de notre marine militaire, tandis qu'aujourd'hui nous ne pourrions vendre la fonte que dans les lieux où les hauts fourneaux trouvent depuis des siècles des débouchés pour la leur. M. Bourri cherchait à combattre ces raisons, devant lesquelles pourtant il avait précédemment reculé. Ce n'était pas même les seules qu'on pouvait mettre dans la balance. Nous raisonnâmes, nous calculâmes, et tous nos calculs et tous nos raisonnements nous ramenèrent au point de départ, c'est-à-dire que cette usine serait trop coûteuse pour son rapport probable, sans compter le mal qu'elle pourrait occasionner.

L'Empereur m'avait bien parlé de ce projet, mais vaguement: j'avais cru à une de ces idées fugitives qui sillonnaient sans cesse son génie.

Le lendemain, l'Empereur ne vint pas à Rio; nous l'attendîmes en vain. Le soir il me fit appeler à Porto-Ferrajo; je m'y rendis avec M. Bourri. Il pouvait se faire que M. Bourri n'eût pas bien compris l'Empereur; du moins l'Empereur ne me parut pas aussi pénétré que M. Bourri des avantages qu'il y aurait à d'aussi grandes constructions. Il me fit expliquer mes doutes et il me dit: «Nous irons ensemble vérifier cela sur les lieux»; ensuite il ajouta en riant: «Je me tenais en défense contre vous; car je ne supposais pas que vous reculeriez devant l'emploi du mortier.» L'Empereur faisait allusion à ce que j'avais beaucoup fait bâtir à Rio. Il me parla avec avantage de M. Bourri; il trouva seulement qu'il y avait trop de choses dans sa tête, que ces choses étaient pêle-mêle, et qu'elles s'étouffaient réciproquement. M. Bourri convenait que l'Empereur l'avait jugé comme s'il l'avait connu toute sa vie. L'Empereur le reçut encore; il le convainquit, et M. Bourri ne compta plus sur l'usine. Toutefois, l'Empereur n'avait pas pris un parti définitif; quelque temps après, il alla examiner les lieux, son examen fut approfondi. Il fit une foule de calculs; il voulut savoir d'où l'on tirerait les bois ou les charbons, quel serait leur prix de revient, quelles chances il y avait à courir pendant la guerre, quels écoulements pendant la paix. Enfin, après une grosse matinée de travail, il clôtura son opération par ces paroles: «L'avantage pour nous serait douteux, tandis que le désavantage pour les autres serait certain, et le plus sage est de s'abstenir. Il ne faut pas, d'ailleurs, que les gouvernements tentent même de faire perdre ceux qu'ils ont le devoir de faire gagner. Je suis encore gouvernement.» L'Empereur appuya sur ces derniers mots, qu'il prononça d'ailleurs avec dignité[62]. Lorsque je racontai à M. Bourri l'emploi de cette matinée, il resta un moment pensif, puis il s'écria avec amertume: «Et cet homme est tombé du trône de France au trône de l'île d'Elbe!»

M. Bourri avait apporté à l'Empereur une maisonnette en bois qui se montait et se démontait avec une facilité étonnante, et que l'on pouvait par conséquent changer de place à volonté. Cette maisonnette avait plusieurs pièces; il fallait deux heures pour la monter et une heure pour la démonter. La première pensée de l'Empereur fut de la destiner au plateau de Monte Giove, mais cette pensée ne fit que passer, et, se reprenant, il dit de suite: «Bah! avec cette maison, sur le Monte Giove, privé de voisinage, je serais seul logé, et cela ne doit pas être. Je m'en servirai à l'Aconna.» Néanmoins, la maisonnette ne servit jamais. J'ignore même ce qu'elle est devenue.

V

LES PLANTATIONS.--LES LAZARETS.

L'on dirait qu'un génie infernal a toujours éloigné de l'île d'Elbe les institutions locales nécessaires pour bien instruire les Elbois et pour les faire concourir aux progrès incessants du monde moral. Que peut une peuplade qui, pauvre par la nature du sol qu'elle habite, n'a que des écoles primaires, et qui, afin de trouver des écoles secondaires, doit vendre jusqu'aux derniers lambeaux de ses vêtements pour aller les chercher sur le continent?