Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 24

Chapter 243,680 wordsPublic domain

«L'armée d'Italie était toujours républicaine; votre système de gouvernement la froissait beaucoup. J'étais l'un des crieurs républicains contre le système politique que vous aviez adopté. Un conventionnel, mon ami, honnête homme, bon citoyen, avait, quoique extrêmement instruit, fait d'assez mauvais couplets contre votre nationalité, contre votre patriotisme, et le général en chef qui m'était très attaché m'avait engagé à corriger cet amusement satirique, qui ne devait d'ailleurs avoir aucune publicité. Le pamphlet poétique fut dérobé dans le cabinet du général en chef, par un homme qui croyait obtenir par sa déloyauté un avancement qu'il n'avait pas su mériter par ses services. On ne connut pas l'écriture des couplets, mais on connut la mienne qui était dans les interlignes, et je fus mandé à Paris. Votre représentant osa me demander une dénonciation contre l'écrivain qui vous avait attaqué. Cette infamie détruisit ma carrière. Je restai homme d'honneur.»

L'Empereur s'était arrêté pour m'écouter. Lorsque j'eus fini, il me dit:

«Je vous crois, et vous venez de soulever un voile.»

Puis, après un moment de réflexion, il ajouta: «J'ai cependant fait beaucoup de bien à ce conventionnel!» et il se tut encore.

Je ne voulais pas laisser l'Empereur sous la triste impression d'avoir obligé un ingrat. Je l'assurai que le conventionnel, auquel il avait en effet rendu un grand service, mais bien des années après, avait été extrêmement reconnaissant, et qu'il était mort en bénissant son nom, ce qui me parut le toucher. L'Empereur reprit la parole pour me demander «si, en dehors de ma vie militaire, il n'y avait pas eu quelque autre manifestation antigouvernementale». Je lui avouai que j'étais l'officier qui, la nuit du jugement de Moreau, s'était hautement prononcé en faveur de ce général, et cela ne l'étonna pas. Il me restait une confidence à lui faire, mais la chose me paraissait scabreuse. Néanmoins je m'y décidai:

«Il était naturel, lui dis-je, qu'à cette époque je fusse exaspéré contre le gouvernement, car je suis Cettois, et le gouvernement avait fait décimer mes concitoyens.»

Ce mot de «décimer» alla droit à l'âme de l'Empereur. Décimer! répéta-t-il avec émotion, et, après une minute de silence, il me dit, comme s'il s'agissait d'un événement bien récent:

«Vous voulez parler de la malheureuse affaire de collision entre les soldats et les ouvriers, sous le consulat? Je ne l'ai jamais oubliée: jamais aussi Fouché ne m'a bien satisfait à cet égard. La guerre entre Français est une guerre de désolation: je n'aurais rien valu pour elle. Racontez-moi: je saurai enfin la vérité.»

J'ajoutai: «La vérité, toute la vérité, rien que la vérité.»

Je commençais mon récit lorsque le général Bertrand, s'approchant de l'Empereur, lui fit observer que, s'il n'avait pas l'intention de nous faire coucher à la belle étoile, il était temps de rentrer, et l'Empereur, d'accord avec le général Bertrand, continua en s'adressant à moi: «En effet, nous nous sommes oubliés. Il faut que nous allions reposer. Votre récit ne sera pas perdu: je vous le demanderai.»

Nous rentrions, un violon frappa l'oreille de l'Empereur, l'Empereur me demanda ce que c'était. Je lui répondis que c'était un bal pour fêter le mariage d'un marin: «Allons voir danser les marins», dit tout de suite l'Empereur, et il tourna ses pas vers le lieu de la danse. Ébahi, je lui observai qu'à une heure aussi avancée, les marins devaient avoir la tête échauffée par le plaisir et le vin, et qu'il pourrait bien se faire qu'il s'exposât à un manque de respect: «Bah! me répondit l'Empereur, ces braves gens m'offriront un verre d'aleatico, voilà tout!» Et il continuait à marcher: je le priai encore, le général Bertrand le pria aussi; chacun fit sa prière (_sic_). Alors l'Empereur, s'arrêtant, nous dit gravement: «C'est en petit comme en grand! Puisque tout le monde est contre moi, il faut bien que je cède!» Et il alla se coucher.

Nous étions tous debout le lendemain de très bonne heure. Lorsque je fus présenter mes respects à l'Empereur, il me demanda si je n'avais plus rien à lui faire voir. Je lui répondis qu'il y avait une pêche matinale préparée, et des bâtiments du pays prêts à charger du minerai. La pêche était au filet qu'on appelle la «seyne»; on pêcha trois fois, toujours abondamment. L'Empereur avait passé un bon moment; mais la manière de charger le minerai l'intéressa davantage, il témoigna un grand étonnement. Ce jour-là, le chargement était difficile parce que la mer était houleuse, et que les bâtiments que l'on chargeait remuaient beaucoup. Mais les ouvriers chargeurs, stimulés par la présence de l'Empereur, se jouant du balancement de la planche sur laquelle ils devaient passer en portant plusieurs quintaux de minerai sur l'épaule droite, couraient plus vite que jamais, et en courant ils tournaient la tête pour s'assurer que l'Empereur les regardait. L'Empereur m'ordonna de leur accorder une gratification.

Il me restait à faire voir à l'Empereur un figuier remarquable et dont on lui avait parlé. Ce figuier de haute structure a, de son tronc principal, laissé autour de lui tomber ses branchages à terre, et ces branchages enfoncés dans la terre sont allés se reproduire à une certaine distance, former d'autres grands arbres qui, à leur tour, ont encore laissé tomber leurs rameaux, lesquels rameaux, soumis à l'impulsion de leurs prédécesseurs, se sont aussi enterrés pour continuer la reproduction, qui en effet continue; de manière qu'il y a là plusieurs générations de figuiers qui ont chacun un beau salon à offrir aux voyageurs qui vont leur demander de l'ombrage, et l'Empereur en profita. Je m'emparai de cette circonstance pour lui montrer un abricotier qui, l'année auparavant, avait produit soixante quintaux d'abricots. Je lui fis également visiter les orangeries du pays, assez importantes pour qu'on dût penser sérieusement à les propager. Mais je tenais surtout à le conduire à un arbre vraiment extraordinaire; c'était un pêcher. Ce pêcher appartenait à un de mes employés; chaque année, le jour de la Noël, cet employé offrait à ma femme douze pêches cueillies sur ce pêcher quelques minutes auparavant, et il n'en avait pas une seule qui ne fût du poids de douze onces. Je dis cela à l'Empereur; l'Empereur se mit à rire; il m'assura que mon employé m'en contait; je lui protestai que j'avais vu les pêches de mes propres yeux, l'Empereur n'était pas convaincu. C'est même dans ce sentiment d'incrédulité qu'il me suivit au pêcher mystérieux. Il l'examina, il l'examina encore, et, n'y trouvant rien qui pût fixer son attention, il se retira en disant: «Nous verrons.» Ce «nous verrons» était un avis, du moins je le regardai comme tel.

La fête de Noël arriva, les pêches l'accompagnèrent. Mon employé porta ses douze pêches à ma femme. Ma femme me chargea de les présenter à la princesse Pauline. La princesse Pauline les fit servir à la table de l'Empereur; j'avais l'honneur d'être à table. L'Empereur crut tout à coup que c'était un de ces fruits de fabrique italienne dont le perfectionnement peut tromper l'oeil le plus exercé: il manifesta son étonnement pour cette exacte imitation de la nature; la princesse Pauline jouissait de l'erreur de l'Empereur. L'Empereur s'en aperçut; il se rappela le pêcher de Rio-Marine; il me regarda, et il prit une pêche. La pêche n'était pas l'oeuvre de l'homme, c'était un enfant de la terre. L'Empereur l'admira, la mangea, et convint que j'avais eu raison.

J'ai promis de parler encore de ce commandant Gottmann qui, après avoir désolé les habitants de Longone, porta la perturbation sur la Pianosa, et que l'Empereur avait destitué. L'Empereur allait partir, il était déjà à cheval, lorsque le commandant Gottmann se présenta à lui pour réclamer contre la destitution dont il avait été frappé, et qu'il s'y présenta avec le ton d'un énergumène qui voulait ameuter le public. L'Empereur l'engagea avec dignité à s'adresser au général Drouot, que cela regardait, et il l'assura que justice lui serait rendue s'il y avait eu erreur dans la mesure prise à son égard. Le commandant Gottmann, trompé par le calme de l'Empereur, crut qu'il l'avait intimidé, et il parla plus fort. Ce fut une scène scandaleuse, à tel point que le général Bertrand dut menacer le commandant Gottmann de le faire arrêter s'il continuait ses inconvenantes criailleries. L'Empereur resta impassible, mais, lorsque tout le monde fut prêt à le suivre, il piqua son cheval, se mit en route au grand trot et laissa le commandant Gottmann au milieu de la rue. Le commandant Gottmann s'épuisa en paroles de véhémence, accusa le ciel, s'en prit à la terre, et, resté seul, il quitta le champ de ses tristes prouesses.

L'Empereur m'avait engagé à aller avec lui à Monte Serrato, où il se rendait, et je l'accompagnais. Je montais le cheval de ma femme, joli petit corse, magnifique de beauté, infatigable de marche, et qui plaisait beaucoup à l'Empereur. Le général Bertrand avait une grande monture: l'Empereur croyait que le général Bertrand pouvait aller plus vite que moi, le général Bertrand le croyait aussi. Nous courrûmes (_sic_); je dépassai le général Bertrand avec une facilité étonnante. L'Empereur louait tellement mon petit cheval que je me crus obligé de le lui offrir; il me répondit qu'il se ferait un cas de conscience d'en priver Mme Pons.

Pendant que l'Empereur était à Rio-Marine, une ancienne religieuse, habitante de Rio-Montagne, avait demandé plusieurs fois à lui parler, et comme elle ne jouissait pas d'une bonne réputation, outre qu'elle avait quitté le voile, on ne l'avait pas présentée. Nous la trouvâmes sur la route de Longone: évidemment elle attendait l'Empereur. Elle portait un costume qui était presque le costume obligé du cloître dont elle s'était volontairement séparée, c'est-à-dire la robe noire, le fichu blanc, le béguin, la croix. L'Empereur la vit de loin; surpris, il me demanda pourquoi une personne de couvent se trouvait ainsi seule sur un chemin à peu près désert et exposée aux outrages de quiconque voudrait l'insulter. Je lui répondis que je ne croyais pas me tromper en l'assurant que c'était une contribution qui allait l'atteindre, et de suite il mit la main à la poche. Je lui répétai l'opinion du pays, et alors il dit en riant: «Il est inutile de donner à une Magdelaine qui n'est ni pénitente ni repentante.» La prétendue religieuse s'était mise à genoux, le chapelet à la main, et, ferme au poste, elle attendait que l'Empereur l'avoisinât pour opérer une manoeuvre d'éclat. En effet, dès que l'Empereur fut près d'elle, elle se leva comme une folle, comme une furieuse, et elle se jeta dans les jambes du cheval de manière à se faire fouler si le cheval avait pris peur. L'Empereur eut des craintes; il recula et il demanda à cette femme ce qu'elle voulait. Elle répondit seulement: «L'aumône.» L'Empereur lui fit l'aumône quoiqu'il n'eût pas l'intention de la lui faire; puis il dit au général Bertrand: «L'opinion publique vient de me faire économiser quelques centaines de francs que j'aurais indubitablement donnés à cette femme.»

À partir de la plaine de Rio, le chemin de Longone, toujours montagneux, presque toujours à mi-côte, domine sur des vallons dont la plupart sont bien cultivés. Dans l'un de de ces vallons, sur un penchant faisant face au septentrion, l'Empereur aperçut avec un vif intérêt des plantations de châtaigniers; il demanda le nom du propriétaire. Il voulut s'arrêter en face de la plage de l'Ortanno pour savoir ce que je pensais, quant à l'embarquement des marbres provenant des carrières qu'il faisait exploiter sur ce point. Il avait fait faire des études pour pouvoir ouvrir une bonne route de Longone à Rio, car celle que nous parcourions n'était guère qu'un chemin vicinal sans nivellement.

En approchant du Monte Serrato, nous marchâmes quelques minutes sur un sol d'amiante, et je le fis observer à l'Empereur. L'Empereur voulait des faits. J'appelai un vigneron qui, après quelques coups de pioche, arracha un gros morceau d'amiante d'un blanc un peu jaunâtre, et il alla joyeux le présenter à l'Empereur, ce qui lui valut la récompense d'un napoléon. C'était ce que l'Empereur avait l'habitude de donner dans de pareilles circonstances; il ne portait pas d'argent blanc sur lui. Le vigneron assura l'Empereur que ce filon d'amiante serpentait dans toute la contrée. L'Empereur le questionna pour savoir si les productions du sol d'amiante valaient mieux ou valaient moins que celles qui venaient sur un fonds tout de terre végétale. Le vigneron parut assez embarrassé; il réfléchit, porta ses regards autour de lui, sembla interroger les propriétés qu'il voyait, et ensuite il dit à l'Empereur: «Le vin blanc du sol d'amiante, qui du reste n'est pas considérable, vaut mieux, mais la terre végétale l'emporte pour le vin rouge.» Il lui indiqua plusieurs vignes d'une qualité supérieure. L'Empereur lui demanda si ces vignes ne lui appartenaient pas: c'était à peu près cela.

Nous arrivâmes à Monte Serrato ou plutôt à l'ermitage qui porte ce nom, et que l'on peut considérer comme l'une des plus intéressantes curiosités de l'île d'Elbe.

L'ermitage est assis sur le plateau d'une des hauteurs montagneuses, au milieu de l'agglomération qui forme le Monte Serrato. Il y a là un mont principal couvert d'un schiste qu'on peut tout bonnement appeler «pourri». Il n'a que quelques arbustes sauvages qui naissent et qui meurent sans jamais être d'aucune utilité pour les besoins matériels de la société. En se cramponnant à ces arbustes sauvages, on peut, quoique difficilement, grimper jusqu'à la crête de cette montagne, d'où l'on retrouve une vue aussi admirable que des hauteurs de Volterrajo. Mais pour descendre, ce n'est pas seulement difficile, c'est si dangereux qu'on peut rouler du haut en bas sans rien trouver qui arrête sur la pente: j'ai appris cela à mes dépens.

Cependant l'ermitage de Monte Serrato, quoique ainsi entouré, n'a rien d'effrayant, même de lugubre, et le regard est de suite absorbé par une foule de détails importants. Là tout n'est pas inculte, et les ermites titulaires qui depuis des siècles s'y sont succédé, ont trouvé le moyen d'y ramasser un peu de terre, d'y planter quelques arbres, quelques vignes, et de faire un enclos pour la culture des herbages. Puis une chèvre, deux brebis, et un bon petit bidet que l'on garde «parce qu'il y a de quoi l'entretenir». L'on y est à l'abri des amertumes de la vie, les jours s'y écoulent presque en dormant. L'église est simple et pauvre, mais elle est bien tenue toujours; le dimanche un prêtre va y dire la messe; il y a une fête annuelle. La cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située sur une terrasse spacieuse entièrement couverte de treillages, et qui dans la belle saison forme un salon extrêmement agréable. La charpente de ce salon est toute en tiges d'aloès.

L'ermite de Monte Serrato vit autant avec les habitants de la terre qu'avec les habitants du ciel, car l'on va à l'ermitage encore plus pour se divertir que pour prier. Jadis les marins avaient une grande confiance dans la vierge de Monte Serrato: ils lui consacraient beaucoup de messes, ce qui faisait de l'ermitage de Monte Serrato une chapelainerie (_sic_) fort importante. Les temps sont changés; les messes sont rares. L'ermite me disait: «Cela durera jusqu'à ce que la Vierge nous ait fait quelque bon miracle!»

Pour arriver à l'ermitage, en quittant la route de Longone on prend un sentier très étroit, bordé par des cyprès d'une grande hauteur, dominant un ravin de haut en bas couvert d'aloès et de figuiers d'Inde (_cactus opuntia_), et au fond duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la mer à la «fontaine de Barberousse». Ce sentier parfois obscur, toujours très onduleux, fait arriver sur la terrasse devant la cellule. C'est surtout en débouchant du sentier que l'on est surpris de l'ensemble vraiment pittoresque de ce lieu, et qu'on est presque forcé de se livrer à un moment de contemplation. Ces montagnes sans vie semblent faire encore partie du chaos, où rien en principe n'avait imprimé les traces de l'homme, dont l'homme s'est pourtant emparé pour y reposer sa tête, peut-être même pour se séparer des hommes. Et par-dessus, un ciel pur qui enivre l'imagination de l'immensité de ses richesses!... Ensuite la nuit, la lune, les étoiles, chaque chose projetant sa lumière ou son obscurité, ajoutant aux horreurs ou aux beautés, idéalisant le regard... et la rosée du matin qui semble couvrir la terre de perles orientales, et la fraîcheur de la soirée que des milliers de plantes odoriférantes parfument, et un air vivifiant qui se lie amoureusement à la brise de la mer... Je veux parler de l'enchantement que j'ai vingt fois éprouvé en entrant dans cette enceinte de solitude et de méditation, sans que j'aie jamais bien pu analyser toutes les causes de mes différentes émotions, et, je l'avoue, je sens que maintenant je ne suis pas plus avancé. Ce ne sont pas là les saintes baumes de la Provence, ni la grotte de saint François d'Assise en Italie. Le caractère m'en paraît moins religieux. Néanmoins, tout y élève la pensée vers la divinité; on y prie d'instinct.

Qu'on ne pense pas que l'Empereur avec toute sa puissance morale pût à volonté se soustraire à une impression de surprise. Sans doute l'Empereur commandait à sa figure, mais il obéissait à son coeur, et il lui était impossible de taire les vibrations de son âme. Il s'arrêta sur le seuil de l'enceinte: dans une fixité absolue, considérant avec attention tout ce qui l'entourait, il resta dix minutes sans parler: et enfin il rompit son silence par ces paroles: «C'est beau, mais ce doit être bien plus imposant que ce n'est beau durant ces tempêtes équinoxiales qui sont sillonnées par les éclairs, labourées par le tonnerre, et qui menacent d'engloutir la terre.» Puis il alla s'asseoir, toujours en raisonnant sur les choses qui lui paraissaient les plus remarquables. De sa place il pouvait voir la mer, et cette vue lui fit beaucoup de plaisir; il se plaignit de ce qu'on n'avait pas apporté sa lunette d'approche, ce qui l'empêchait d'observer la manoeuvre de quelques bâtiments qui étaient à la voile.

L'Empereur demanda à l'ermite si la foudre ne faisait pas des ravages sur le Monte Serrato ou autour du Monte Serrato. L'ermite lui répondit qu'elle tombait fréquemment, mais qu'elle n'avait jamais atteint l'ermitage. L'Empereur lui fit observer que la montagne de l'ermitage était garantie parce que les montagnes qui l'entouraient étaient plus hautes et plus aiguës. L'ermite dit à l'Empereur: «Il vaut mieux encore que le peuple croie à la protection de la Vierge.»--«Ce que je n'empêcherai pas forcément», répliqua l'Empereur, et il ajouta en parlant italien, assez mauvais italien: «Pourtant, monsieur l'ermite, notre religion est assez riche de vérités pour pouvoir se passer d'assertions qui ne sont pas positivement vraies.» L'ermite lui demanda la permission de le conduire à l'église: elle était illuminée; l'Empereur s'agenouilla un moment. Il donna à l'ermite, je ne vis pas ce qu'il lui donnait. Mais immédiatement l'ermite s'entoura de quelques personnes qui par hasard se trouvaient là, et avec elles il fit des prières; je crois que ces prières étaient pour l'Empereur.

Par une heureuse précaution, l'Empereur avait fait venir une collation de Longone: nous la dévorâmes, nous avions tous bon appétit. L'Empereur se plut beaucoup à nous voir manger «comme des conscrits qui venaient de faire une corvée». Ce fut là son expression de contentement. L'Empereur était gai comme tout le monde; ces moments furent vraiment des moments heureux. Il y eut pourtant un temps de profond silence: l'Empereur dormit pendant un quart d'heure sur sa chaise.

Au moment du départ, l'Empereur me demanda si je connaissais le caroubier qui était à la campagne de Saint-Joseph appartenant à M. Rebuffat, et si ce caroubier méritait la réputation de beauté qu'on lui faisait. Je répondis à l'Empereur qu'il y avait deux caroubiers, le mâle et la femelle; que le caroubier mâle, sans être aussi considérable que celui de la reine Jeanne en Sicile, était cependant fort important, puisqu'on pouvait dresser sous son ombrage une table de soixante couverts, ce qui était arrivé à l'occasion du repas nuptial de Mlle Rebuffat auquel j'avais assisté: «Allons visiter l'arbre de noces», dit l'Empereur. Nous allâmes; l'Empereur se promena sous les deux caroubiers; il nous assura qu'il payerait beaucoup pour avoir deux arbres semblables à son château de Saint-Martin Saint-Cloud.

Il fallait retourner au logis. Je pris congé de l'Empereur: «Je suis bien content de ma journée d'hier et de ma journée d'aujourd'hui.» Telles furent les dernières paroles de son adieu; il allait coucher à Longone.

CHAPITRE V: LES TRAVAUX DE L'ÎLE D'ELBE

I.--Les palais impériaux.--La maison de Pons à Rio.--Réception de lord Bentinck.

II.--Visite de l'Île par l'Empereur.--La Pianosa.--Palmajola.--L'approvisionnement de l'Île.--Propagation de la pomme de terre.--Industries locales.

III.--Port de Rio.--Projet de Pons.--Napoléon ingénieur.--Napoléon mis en selle.

IV.--Les projets de M. Bourri.--Les hauts fourneaux de Rio.

V.--Les plantations.--Les lazarets.--Oliviers et mûriers.--La forêt de Giove.--Un plan de Napoléon pour le reboisement des montagnes de France.--La guerre sanitaire de Livourne et Porto-Ferrajo.

VI.--Résumé des travaux.--Défense de l'Île.

I

LA MAISON DE PONS.

Quant à la manière de me loger, l'Empereur avait plutôt sollicité qu'ordonné. Je pouvais donc faire ce que je croirais le plus convenable pour le rôle de représentant impérial qu'à mon corps défendant je devais jouer à Rio-Marine. Mon intention est seulement de faire comprendre que le fardeau était quelquefois un peu lourd, qu'il le devenait davantage du moment où je n'étais plus logé d'une manière digne des hôtes de l'Empereur qui m'arrivaient sous ses auspices.

L'Empereur m'autorisait à prolonger ma demeure dans le palais impérial, mais les maçons allaient s'emparer des appartements, et je ne pouvais pas faire dormir ma famille au milieu des décombres. Je dis dans le pays que je cherchais à me loger: j'eus immédiatement tout le pays pour logement. Deux des propriétaires les plus aisés se hâtèrent de me céder leurs maisons qui étaient contiguës, et je les fis communiquer. Le directeur des travaux des mines vint à la tête de cent ouvriers pour transporter mes meubles; la chose fut faite comme par enchantement, et, sans le moindre embarras, je me trouvai tout à fait installé.

J'étais à peine installé chez moi que l'Empereur aurait pu désirer que je fusse encore chez lui. L'Empereur reçut la visite de lord Bentinck et de (_nom en blanc_), et les traita somptueusement. Mais le contre-coup tombait sur moi, pauvre chétif, qui étais aussi à peu près déchu, du moins d'habitation. L'avis qu'on me donna de la visite de ces deux personnages, extrêmement polis selon l'usage, semblait pourtant m'enjoindre de les recevoir avec distinction: le grand maréchal accompagnerait les hôtes de l'Empereur. C'était presque de l'étiquette; je me le tins pour dit.