Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 23
Ce qui se passait à Longone avait moins de retentissement dans l'île d'Elbe que ce qui se passait à Porto-Ferrajo. Ainsi l'on avait peu parlé des parties de palet faites presque clandestinement. Les surveillants salariés des faits et gestes de l'Empereur y ajoutèrent ensuite ce qu'ils voulurent pour se faire des droits à une augmentation de salaire. La partie de la madrague fut racontée avec plus de vérité. On aurait pu faire un recueil de toutes les paroles de l'Empereur. Pendant huit jours on ne s'entretint pas d'autre chose; pas un seul individu qui ne crût avoir été l'objet principal des attentions de l'Empereur. Quelques jours après, j'avais une réunion porto-ferrajaise chez moi, et la conversation générale ne roula que sur ce qui s'y était passé: l'un avait vu que l'Empereur avait fait ceci, l'autre que l'Empereur avait cela, un tel avait été interrogé, un tel consulté; chaque dame avait eu son aparté, il avait demandé le ruban à celle-ci, il l'avait pris à celle-là; il s'était promené avec la première, avec la deuxième, avec la troisième; et enfin si l'on avait additionné le chiffre du temps qu'il avait passé avec toutes les personnes de l'invitation, il en serait certainement résulté que cette matinée avait au moins duré trois mois. L'Empereur me parla de cette réunion: je lui racontai ce qui s'y était passé, et quoique le général Drouot lui en eût déjà rendu compte, il n'en voulut pas moins connaître les plus petites circonstances. Il s'amusa beaucoup de ce qu'on lui faisait faire et de ce qu'on lui faisait dire.
Chose remarquable: l'Empereur, qui apprenait avec indifférence, du moins ostensiblement, tout ce que la réaction antisociale vociférait contre ses injustices, contre ses tyrannies, éprouvait une sensation douloureuse en lisant dans les journaux ce qu'on disait de son affaissement moral, et il ne cachait pas sa peine.
II
DEUX JOURNÉES DE RIO.--MONTE GIOVE.
Le général Bertrand était le gouverneur-né du palais impérial de Porto-Ferrajo: son titre de grand maréchal lui donnait également la haute main sur le palais impérial de Longone, et cependant l'Empereur avait nommé quelqu'un de confiance au gouvernement de ce dernier palais: cela ressemblait à quelque chose, mais en réalité ce n'était rien, absolument rien. Tous les ordres étaient l'oeuvre du général Bertrand, lorsque l'Empereur n'avait pas lui-même pris directement l'initiative, ce qui arrivait presque toujours. On ne connaissait pas d'autres palais impériaux à l'île d'Elbe, ni rien qui fût destiné à une demeure impériale: néanmoins, tout à coup il surgit de terre un palais impérial. Personne ne s'en doutait, moi encore moins que personne, et ce fut l'Empereur qui me l'apprit. Le général Drouot m'avait averti que l'Empereur voulait me parler; il avait ajouté avec satisfaction: «Nous irons vous voir.» Je trouvai l'Empereur dans une apparence de contentement manifeste. Il me demanda de suite si le grand maréchal m'avait prévenu que j'étais nommé gouverneur du palais impérial de Rio. Et comme il me fit cette demande d'un air presque riant, je crus que c'était une plaisanterie, et je lui répondis sur le même ton: «C'est-à-dire gouverneur de ma maison.» Ma réponse ne fit pas précisément de peine à l'Empereur, puisqu'il la prit par son bon côté, mais il cessa de sourire, et il ajouta: «Vous resterez là jusqu'à ce que je vous aie fait préparer un autre logement dans lequel vous serez beaucoup mieux. Lorsque j'aurai un chez-moi, que je ne vous dérangerai plus, j'irai souvent à Rio.» Alors je compris que la chose était sérieuse, que ma réponse était presque une balourdise, et je fis observer à l'Empereur que je ne savais rien: «Je m'en suis douté», répliqua l'Empereur, et alors il continua à me parler d'un ton de bonne humeur, ce qui me fit plaisir, car j'étais au regret d'avoir laissé échapper des paroles irréfléchies. L'Empereur poursuivit: «Mais en attendant que je puisse être chez moi, il faut que vous me receviez encore chez vous, et demain j'irai vous demander l'hospitalité: je coucherai à Rio.»--Coucher à Rio! C'était m'annoncer qu'il n'y viendrait pas seul. Vouloir y aller le lendemain, c'était ne pas me donner le temps nécessaire pour une réception convenable. Je priai l'Empereur de retarder son voyage d'un jour. Il me répondit: «C'est comme si vous me demandiez de vous mettre à même de faire beaucoup plus de dépense que je n'ai l'intention de vous en occasionner, et je veux éviter cela. Je me rendrai demain à Rio. Nous irons visiter la forteresse de Monte Giove.» Il n'y avait pas à répliquer.
Cette seconde hospitalité devait, comme la première, fourmiller de particularités plus ou moins importantes, et elle pourrait facilement fournir des matériaux pour un chapitre étendu. Alors j'étais dans les bonnes grâces de l'Empereur; j'avais déjà part à ses confidences.
Depuis le repas que je lui avais donné à son arrivée, l'Empereur n'était venu à Rio-Marine que pour s'y reposer ou pour s'y rafraîchir en passant. Les marins riais désiraient de le voir séjourner au milieu d'eux. L'Empereur dut être satisfait du plaisir que sa présence faisait éprouver.
Monte Giove, qui donne son nom à la seule forêt que l'île d'Elbe possède, est couronné à son faîte par un plateau assez spacieux, au centre duquel on trouve les vestiges d'un monument que les indigènes considèrent comme les débris d'un ancien temple de Jupiter, et qui sont les restes d'une tour de défense que les Riais avaient élevée pour se garantir des irruptions barbaresques du moyen âge. Il est impossible d'avoir une vue plus admirable que celle qu'on a du plateau qui couronne le Monte Giove. L'oeil peut promener son regard depuis le mont Argental jusqu'au golfe de la Spezia, distinguant tous les objets qui l'intéressent, et en suivant la crête des Apennins jusqu'à la hauteur de Gênes. On compte facilement les navires qui sont sur la rade de Livourne, plus facilement encore la quantité prodigieuse de barques de pêche qui ressemblent parfaitement à des papillons effleurant la surface des flots. On croit toucher à toutes les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Ce qu'on éprouve sur ce plateau, c'est de la contemplation, c'est une ferveur religieuse. Je ne l'ai jamais visité sans me dire qu'un athée y serait mal à son aise, car tout y révèle la divinité.
L'Empereur donna le signal du départ pour le plateau de Monte Giove. Nous suivîmes la route parallèle à la côte. L'Empereur, qui de la mer avait examiné les batteries, voulut les connaître du côté de terre, et il alla les visiter. Il alla visiter aussi les filons du minerai de fer et les antiques usines de fonte; il fut complètement de mon avis; il me dit: «Vous me reconduirez ici.» La route était pittoresque et assez facile jusqu'au pied de Monte Giove. Mais arrivés au pied de Monte Giove, nous ne trouvâmes que des sentiers étroits, scabreux, et, en approchant du sommet, il fallut mettre pied à terre. L'Empereur grimpa comme toute sa suite en s'appuyant sur un bâton qui dès lors devint son bâton, et enfin, un peu fatigué, il atteignit au terme de sa course. Chaque bel arbre qu'il avait vu lui avait fait pousser un cri de joie, et il avait vu beaucoup de beaux arbres. De manière qu'en arrivant au lieu de halte forcée, on pouvait croire que ses cris de joie étaient épuisés et que son contentement deviendrait silencieux. Nous nous trompions! Dès qu'il eut posé le pied sur le plateau, qu'il plana sur le vaste horizon qui de toutes parts se développait devant lui, ses exclamations nous étonnèrent, et, pendant une demi-heure, elles nous obligèrent à remarquer des beautés qui auraient peut-être échappé à notre attention. Ce premier mouvement passé, l'Empereur alla s'asseoir sur un amoncellement de pierres provenant de la démolition de la tour de Giove, et en s'asseyant, il dit: «Même les monuments périssent!» Cette pensée l'amena à philosopher sur le néant des grandeurs humaines, et il termina sa péroraison par ces paroles remarquables: «Bien fou celui qui se croit à l'abri des coups du sort.»
Lorsqu'il fut reposé, l'Empereur examina avec une grande attention s'il existait quelque chose dans les restes du monument détruit qui pût avoir quelques rapports avec un ancien temple, et il se convainquit que ce n'était qu'une tour de sûreté pour se garantir des pirates. Après cet examen, l'Empereur se livra à l'inspection du plateau, et, l'inspection terminée, son imagination ardente, impétueuse, sans bornes, lui fit tracer le plan d'une campagne solitaire, unique, merveilleuse: là, le bâtiment principal; là, les dépendances; là, un jardin; là, une citerne; là, un bouquet d'arbres, puis un sentier couvert qui irait jusqu'aux bords de la mer, puis un peu de chasse, puis deux ou trois petites fermes, puis des vaches, puis un troupeau, puis... il alla reprendre son siège sur les ruines du prétendu temple de Giove, et là, il revint à des idées philosophiques: «Voyez, nous dit-il, quelle est la faiblesse de notre nature! Je suis plus pauvre que Job, et pourtant je fais travailler mon esprit pour dépenser de l'argent.» Ensuite il fit des calculs. Les calculs ne lui sourirent pas. Il se leva en murmurant ces mots: «Je ne suis pas assez riche!» et enfin, après un combat entre sa pauvreté et son agrément, sa pauvreté ayant vaincu, il parla de retourner à Rio. Mais il répéta maintes fois: «Pourtant ce serait une retraite d'une beauté idéale.» Alors ce n'était qu'un rocher presque nu: il aurait fallu bien du temps pour lui redonner une nature végétale.
L'exploration du plateau amena une scène qui passa presque inaperçue. L'Empereur était très mécontent de la conduite de la grande-duchesse de Toscane: tout le monde savait cela. L'oeil fixé sur le Piombinais, l'Empereur demanda à quelqu'un de sa suite, homme du pays, ce que faisait la grande-duchesse à Piombino, et cet homme, croyant faire la cour à l'Empereur, lui répondit crûment «qu'elle faisait l'amour». L'Empereur cessa de lui parler, il ne le regarda plus. Tourné de mon côté, il me dit: «Je l'ai arrêté sur-le-champ pour l'empêcher d'aller trop loin», et il ajouta: «Quelle est votre opinion?» Je répondis que, envoyé à l'île d'Elbe pour administrer, je m'étais borné à administrer. L'Empereur continua: «Cependant vous devez connaître les changements qui se sont opérés dans la principauté de Piombino?» Je répondis à l'Empereur: «Ceci est autre chose; je n'ai pas à me taire. Le gouvernement de la grande-duchesse a fait beaucoup de bien au peuple piombinais.» L'Empereur me témoigna son contentement par un signe de bonté, mais se tournant de suite vers la personne qui lui avait adressé la première parole, il lui dit avec l'accent du blâme: «Je suis sûr que vous ne savez rien de cela», et il marcha.
Nous retournâmes à Rio-Marine par le chemin de Rio-Montagne. L'Empereur alla à l'ermitage de sainte Catherine qu'il connaissait déjà. Il alla aussi examiner un terrain où l'on assure qu'il y a des carrières de marbre; il ne fut pas bien convaincu; néanmoins il ordonna quelques travaux d'examen.
J'avais évacué le palais impérial. Je m'étais retiré dans ce qu'on appelait l'hôtel des employés, que j'avais fait bâtir et que l'Empereur me destinait. L'Empereur fit une visite à ma femme; il lui renouvela la promesse de la loger mieux qu'elle ne l'était dans le soi-disant palais qu'elle venait de quitter. Et, comme de juste, il fit lui-même le plan d'un appartement complet. Chose singulière: ce plan tout de la main de l'Empereur, laissé par lui à ma disposition, devenu ma propriété, a été détourné de mon cabinet, et dernièrement à Florence l'on a voulu me le vendre. Mais on le mettait à un prix trop haut pour moi.
Un beau jardin qui était mon ouvrage attenait au nouveau palais impérial, et dans ce beau jardin, devenu aussi propriété impériale, mais dont je conservais la jouissance, il y avait un joli petit réduit où j'avais l'habitude d'aller étudier. À cette époque j'écrivais un ouvrage qui m'obligeait à méditer _Télémaque_, et cet ouvrage était dans le réduit de mes méditations. Sans doute entraîné par la situation de l'Empereur, par la multiplicité des travaux qui se faisaient sur l'île d'Elbe, j'avais marqué, au crayon noir, les passages suivants, et le livre était resté ouvert à cet endroit:
«Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur qu'aucun autre, etc.
«Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui qu'à condition qu'ils régneraient d'après ses maximes: il aimait encore plus son peuple que sa famille.
«Je fus réduit à me réjouir de posséder avec un petit nombre de soldats et de compagnons qui avaient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus jamais espérer de revoir jamais cette île fortunée où les dieux m'avaient fait naître pour y régner, etc. Ainsi tomberont tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des flatteurs.»
L'Empereur était entré dans son appartement. Il faisait chaud, extrêmement chaud, et l'on pensait qu'il s'était renfermé pour avoir de la fraîcheur en se mettant plus à l'aise. Sa suite s'était un peu dispersée; chacun était allé çà et là chercher de l'ombre. Je me promenais depuis quelque temps avec un chambellan, bon enfant, mais mauvaise tête et surtout mauvaise langue. Nous discutions assez vivement sur la vie politique et religieuse de Pie VII; le chambellan se servait d'expressions offensantes pour ce Saint Père. Je n'étais pas de son avis; je le blâmais, et nous en étions presque à des paroles de vivacité. Tout à coup, l'Empereur, que l'on croyait mollement étendu sur un lit de repos, sortit de mon réduit, vint à nous d'un air courroucé et, apostrophant le chambellan avec sévérité, lui dit: «Des opinions comme les vôtres, monsieur, exprimées par des personnes qui m'approchaient, ont induit l'Europe en erreur, et ont fini par faire croire que j'avais maltraité Notre Saint Père. Je vous sais mauvais gré de ce que je viens d'entendre. Veuillez bien ne pas récidiver.» Cela dit, sans attendre une réponse ou une excuse, l'Empereur tourna le dos au chambellan et il se retira. Le pauvre chambellan était terrifié, se croyant perdu. Un instant après, l'Empereur n'y pensait plus.
Resté seul, j'entrai dans mon petit réduit chéri, je feuilletai le _Télémaque_, et à mon tour je fus saisi d'étonnement. J'avais laissé le livre ouvert, je le retrouvais fermé et avec une oreille à différentes pages que l'on avait sans doute voulu m'indiquer. Ce ne pouvait être que le fait de l'Empereur. Je me hâtai de regarder. L'Empereur avait accompagné à coups de plume les coups de crayon par lesquels j'avais signalé les passages que j'ai cités avec une scrupuleuse fidélité. Quelle pouvait être l'intention de l'Empereur? Pourquoi ne m'avait-il pas de suite interrogé sur la précaution que j'avais prise de marquer certains passages? Mon anxiété ne fut pas de longue durée. En sortant du petit réduit, je vis l'Empereur sur une terrasse: il me regardait en riant, et il m'appela; j'accourus, je répète son colloque:
«Vous commentez donc le poème de Fénelon, car je crois que c'est ainsi qu'il faut appeler son immortel _Télémaque_?
--Je l'explique comme je le comprends. Mes explications sont écrites pour que mes enfants puissent en profiter dès qu'ils seront à même de les comprendre.
--Vos coups de crayon me prouvent que vous faites des allusions à ma personne?
--Ils vous prouvent mal; mes allusions s'adressent toutes à votre gouvernement.
--En quel sens?
--Pour l'intérieur, en plus d'un sens, par la raison que tous mes sentiments sont fondés sur le principe éternel de la souveraineté nationale.
--Et pour l'extérieur?
--Tout à votre avantage: vous étiez l'enfant de la révolution; malgré vous, vous représentiez la révolution, et, en vous détruisant, on croyait détruire la révolution comme on croyait l'anéantir en anéantissant la république. Voilà la base fondamentale de toutes les guerres que la France a eu à soutenir.
--Ne vous laissez pas trop aller à un entraînement patriotique. Examinez bien les causes, quels qu'en soient les effets: c'est le seul moyen d'être juste.
--C'est à quoi je m'applique.
--Fénelon fabriquait des rois divins. Mais les rois sont des hommes, un assemblage de défauts et de qualités, de vices et de vertus. Les plus grands rois sont ceux qui sont les moins imparfaits. Cette opinion doit vous aller?
--Elle m'enchante.
--Tant mieux!» Et l'Empereur, vraiment satisfait, changeant la conversation, me loua d'avoir «rembarré le chambellan».
Il me serait difficile de rendre avec exacte précision tout le plaisir que ce colloque me fit éprouver, et, après un long enchaînement de vicissitudes, j'en conserve encore l'impression d'un souvenir joyeux. C'est que depuis bien du temps je désirais avec ardeur pouvoir franchement manifester à l'Empereur la plénitude de mes sentiments patriotiques: de là, mon contentement de la circonstance qui semblait être venue tout exprès au-devant de moi. J'avais bien dit à l'Empereur que j'étais l'ami du peuple, l'apôtre de la liberté, mais en passant, et l'Empereur n'avait pas paru m'entendre. L'Empereur n'avait pas froncé les sourcils en m'écoutant.
Il était temps de dîner. Nous attendions que l'Empereur donnât le signal d'aller à table, mais il ne se pressait pas, quoiqu'il eût deux fois regardé sa montre, et j'étais étonné, j'étais surtout étonné que ma femme ne fût pas invitée. L'Empereur perdit patience, il s'approcha de moi, et il me dit sans élever la voix: «Mme Pons se fait bien attendre.» Je fus forcé de lui répondre que ma femme n'avait pas été invitée. L'Empereur fut très surpris et très fâché de cet oubli; il avait chargé le général Bertrand de l'invitation, et même de demander à Mme Pons s'il n'y aurait pas une autre dame à inviter, afin qu'elle ne se trouvât pas seule avec des hommes. Le général Bertrand ne connaissait pas les habitudes matinales de ma femme; avant le départ de Monte Giove, il avait cru qu'il était trop à bonne heure (_sic_) pour aller chez elle, et ensuite le voyage avait effacé cela de son souvenir. L'Empereur l'envoya de suite chercher Mme Pons; le général courut pour la prendre, et à peine lui donna-t-il le temps de mettre ses gants. Ma femme était en grande toilette, mais en deuil, et c'est dans l'habillement de deuil qu'elle se présenta à l'Empereur. L'Empereur avait une antipathie profonde pour les habillements noirs: ma femme ne savait pas cela, le général Bertrand ne la prévint pas. L'Empereur, en voyant le deuil, devint sombre, et il ne se dérida pas un moment pendant le temps qu'il resta à table. Ce n'était pas de la mauvaise humeur: c'était une pensée douloureuse qui l'oppressait. Toutefois, il fut parfait pour ma femme. Le général Drouot m'assura que l'Empereur avait dû se faire un grand effort pour rester une heure à côté d'une dame en deuil. Il n'avait permis qu'à Mme Duroc de paraître ainsi à la cour. Le général Drouot n'avait jamais pu connaître ni présumer la cause de cette antipathie.
Cette petite faiblesse d'un grand homme ne se bornait pas seulement à ne pas aimer que les femmes se présentassent à lui habillées de noir: il n'aimait pas non plus qu'elles s'y présentassent habillées de blanc. La reine Caroline de Naples envoya à la princesse Pauline du velours noir, soi-disant des fabriques napolitaines, et la princesse Pauline eut une envie démesurée de s'en faire faire une robe. Toutefois, elle craignait la désapprobation de son frère; elle hésitait, mais le démon tentateur l'emporta: la robe fut faite. Cependant la princesse prit ses précautions pour que l'Empereur ne se fâchât pas. La robe fut ornée à l'espagnole avec des bouffants en soie rose et avec d'autres ornements de la même couleur. Ainsi pimpante, jolie comme un ange, la princesse arriva à l'heure du dîner, et en la voyant, l'Empereur, inexorable dans sa répulsion pour le noir, lui dit: «Quoi, madame, vous venez dîner en domino!» La pauvre princesse s'arrêta, balbutia, et, tout interdite, alla mettre une autre robe. Une autre fois, la princesse Pauline avait fait venir de Paris une robe blanche, richement brodée; l'Empereur lui dit: «Ah madame! vous voilà habillée à la victime!» Ce qui obligea la princesse à rentrer chez elle pour se vêtir d'une autre manière. Cette fois il y avait un double mécontentement de la part de l'Empereur, la princesse Pauline en convenait. Il n'y avait pas de dames elboises qui eussent une parure en diamants, et par un principe de délicatesse bien entendue l'Empereur avait désiré que la princesse s'abstînt d'en porter. Cependant au péché d'avoir mis la robe blanche la princesse avait ajouté la faute de se parer d'une riche épingle en diamant, et l'Empereur y avait fait attention. La couleur favorite de l'Empereur était la couleur rose.
Revenons au dîner: en se levant de table, l'Empereur prit congé de ma femme et il se retira dans son appartement. Nous restâmes libres, pas pour bien longtemps cependant. Je crois que l'Empereur n'avait cherché qu'à se soustraire à la vue de l'habillement noir. Une heure après il nous fit appeler, et nous le suivîmes à la promenade; je le priai de me permettre de le diriger, je le conduisis sur les bords de la mer. Un de mes employés avait préparé une pêche de nuit au feu, et j'étais certain que ce serait une curiosité agréable pour l'Empereur. On fait brûler des bois résineux dans une machine en cercles de fer que l'on fixe au bout d'une perche; le poisson vient à la lumière; alors on l'entoure avec des filets, on resserre doucement les filets, et, lorsque les filets sont resserrés, que le poisson est ramassé dans un petit espace, qu'il est facile de l'atteindre, on le prend à coups de trident. La nuit était arrivée; son voile transparent lui donnait l'air d'un crépuscule, et le firmament étalait ses cent peuples d'étoiles; les vagues s'éteignaient sans murmure en touchant au rivage. L'Empereur s'embarqua. La pêche au feu l'amusa beaucoup, et il y passa une heure de divertissement. Sa tristesse avait entièrement disparu.
En débarquant, l'Empereur dit: «Cette campagne qui embaume, ce ciel d'azur qui enchante, engagent à la promenade, et il faut nous promener.» Nous le suivîmes, la promenade fut longue; nous rentrâmes tard. Cependant elle m'avait paru courte et rapide. Elle a une première place dans les plus beaux souvenirs de ma vie. Pendant sa durée, je fus presque toujours tête à tête avec l'Empereur, et, je l'avoue, j'en étais plus fier que je ne l'aurais été aux Tuileries. Nous étions dans le silence des merveilles de la nature; tout portait aux épanchements. L'Empereur me dit: «Voyons, pourquoi aviez-vous écrit contre moi?» Si le respect ne m'avait pas retenu, j'aurais embrassé l'Empereur pour le plaisir qu'il me faisait en prenant l'initiative d'une explication que j'avais le désir ardent d'avoir, et ma réponse fut rapide. J'allai droit au but: