Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 21
Après la lecture de cette lettre, l'Empereur me dit: «J'avais d'abord cru que c'était un agent politique qu'on nous envoyait, mais j'étais dans l'erreur, et le pauvre diable ne paraît venir ici que pour y trouver quelque ressource. Je voudrais faire quelque chose pour lui, quoique ce ne soit pas un nom des nôtres. Voyons, il ne faut pas qu'on dise que nous sommes rancuneux.» Je lui observai qu'il pouvait le nommer à un emploi de surveillance que je lui indiquai: l'emploi était donné depuis quelques jours. Alors l'Empereur me chargea de voir si le commandant du génie n'avait pas encore à donner quelques travaux d'entreprise. M. Guizot resta environ quatre mois à Porto-Ferrajo; je crois qu'il nous quitta pour aller à Marseille.
CHAPITRE III: LES FÊTES ET LES DISTRACTIONS IMPÉRIALES.--LA PRINCESSE PAULINE.
I.--Les fêtes.--Fête patronale de San Cristino.--Banquet de la garde nationale et de la garde impériale.--Bals au palais.--La Saint-Napoléon.--Fête du roi Georges d'Angleterre.
II.--Arrivée de Pauline Borghèse.--Son rôle à l'île d'Elbe.--Bal au théâtre.--Suite des fêtes données par l'Empereur.--Mots de Napoléon sur la Marseillaise.--Maladie imaginaire de Pauline.--Anecdotes sur elle.--Carnaval-mascarade de la garde.
III.--Théâtre.--Création d'une salle de spectacle.--Association de propriétaires.
I
LES FÊTES.
La municipalité de Porto-Ferrajo avait bien l'intention de fêter publiquement l'arrivée de l'Empereur; mais la caisse municipale n'était pas riche, et l'on touchait à la fête de saint Cristino, le patron titulaire du pays. Les Porto-Ferrajais n'auraient pas voulu pour rien au monde supprimer l'hommage annuel qu'ils rendent à leur protecteur céleste. Mais deux dépenses l'une sur l'autre, sans compter celle que l'arrivée de l'Empereur avait déjà occasionnée, c'était beaucoup: on se décida à fêter l'Empereur le jour qu'on fêterait saint Cristino. On fit deux parts pour cette double fête, la part de la religion et la part du plaisir. Le matin l'on chanta une messe solennelle, le soir l'on donna un bal splendide. L'invitation du matin ne faisait mention que de saint Cristino, l'invitation du soir portait la prière «d'assister au bal pour solenniser l'arrivée de Sa Majesté l'Empereur, l'auguste souverain». Il n'y avait pas à se tromper.
L'Empereur alla, dans toute la splendeur de sa situation, assister à la messe solennelle: voitures, chambellans, officiers d'ordonnance, troupes sous les armes, rien ne manqua à son cortège du matin et le soir. Pour aller au bal, il y eut de plus les flambeaux. Quelques personnes trouvèrent que, dans ce faste presque prétentieux, il y avait quelque chose de colifichet, et j'avoue que j'étais un peu de cette opinion. Quelques jours après, je reçus une leçon dans une conversation fortuite et je tâchai d'en profiter: l'Empereur, parlant au général Bertrand des nécessités de circonstance qui soumettaient les hommes comme les choses, lui disait: «Par exemple, croyez-vous que, l'autre jour, je n'aurais pas payé pour pouvoir aller à pied à l'église, seulement avec vous ou avec le général Drouot? Et cependant, je me suis fait suivre par une sorte de fracas ridicule: c'est que, dans un pays où le peuple n'a pas le sentiment de la puissance suprême, si, au jour de ses prédilections séculaires, je n'étais pas apparu à ses yeux dans l'éclat qu'il suppose aux souverains, il n'aurait peut-être plus cru à ma souveraineté, et, dans mon intérêt bien entendu, il fallait éviter cela, comme il faudra que je l'évite encore chaque fois que l'occasion s'en présentera.»
L'Empereur fut très dévot à la messe; il fut très gai au bal.
La garde nationale ajouta sa fête à la double fête; la garde nationale qui avait accueilli la garde impériale avec une fraternité de l'âge d'or, saisit cette circonstance pour lui offrir un banquet, et ce banquet fut la consécration de tous les sentiments nobles et généreux. Citoyens et soldats, soldats et citoyens s'identifièrent d'affection, et jamais réunion d'amitié n'eut un caractère plus virginal. Tout le pays y prit part; l'Empereur en éprouva une joie extrême. On porta sa santé avec délire. On porta aussi la santé «des braves morts au champ d'honneur», ce qui amena une illarité (_sic_) telle qu'on resta plus d'un quart d'heure sans pouvoir continuer à porter les santés convenues. Mais, en reprenant le cours des santés à porter, le convive qui s'était trompé reprit; gravement: «À la mémoire des braves morts au champ d'honneur!» et l'assemblée, debout, lui répondit par des acclamations brûlantes de patriotisme.
La garde impériale riposta banquet pour banquet: ce n'était pas une nouvelle fête, c'était la suite de la première fête. Toutes les âmes continuèrent à s'entendre, à s'aimer, à se le dire, et les épanchements furent sans réserve. L'Empereur y reçut de nouveaux témoignages d'amour.
On chanta des couplets de circonstance qui finissaient par ce refrain:
Jurons, jurons ensemble Honneur, fidélité!
et, d'enthousiasme, tout le monde jura honneur, fidélité. Les tables du banquet étaient dressées sur la terrasse de la Porte de mer; des croisées de ma maison dominaient cette terrasse. J'avais chez moi six canons de bronze du calibre d'une grosse carabine, et qui jusque-là n'avaient servi que d'ornement militaire. Ils n'équivalaient pas même à de petits mortiers. Ma femme, associée de coeur et d'âme à tous les témoignages de nationalité, eut l'heureuse idée de faire à mon insu dresser ces canons en batterie à l'une des croisées, et lorsque le général Cambronne porta la santé de l'Empereur, l'artillerie en miniature mêla son bruit aux cris de joie. Cette surprise, bien appropriée à la fête des preux, la couronna joyeusement, et un vivat général de gratitude salua Mme Pons. Tous les officiers de la garde me témoignaient beaucoup d'affection: il était donc naturel que je portasse un toast; je le portai ainsi: «À la liberté! Puisse-t-elle devenir au monde moral ce que le soleil est à l'univers physique!» Ce n'étaient pas les habitudes impériales. L'Empire comprenait mieux l'égalité que la liberté: on pourrait même dire que l'Empire ne comprenait que l'égalité. Toutefois, mon toast fut accueilli avec un sentiment d'approbation extrême. La plupart des braves vinrent me presser la main. C'est que le mot de liberté fait vibrer tous les coeurs nobles et généreux.
L'Empereur s'était affligé de ce que la princesse Pauline n'avait pas pu assister à la fête de saint Cristino; il s'affligeait encore de ce qu'elle n'assisterait pas à la fête de saint Napoléon, il le disait souvent. Il eut même un moment la pensée de faire retarder cette nouvelle manifestation. Mais il comprit la difficulté d'arrêter le mouvement populaire, il laissa faire.
Porto-Ferrajo se lançait dans une voie immense d'affection. Mais c'était pourtant une voie de perdition pour les finances générales de la commune et pour les finances particulières de ses notabilités. Les rentrées de la commune ne couvraient pas, à beaucoup près, les dépenses qu'elle s'imposait. Il fallait donc indubitablement qu'elle recourût aux emprunts publics, onéreux dans tous les pays du monde, plus particulièrement dans les pays pauvres. Il n'y avait pas six familles à Porto-Ferrajo dont la fortune fût au niveau des sommes que coûtait le luxe inusité de leurs femmes. Sans doute, l'Empereur, en occupant des milliers de bras, faisait couler l'or à grands flots, mais il le faisait couler par le travail, et la généralité des personnes de faste ne travaillait pas. Les marchands gagnaient parce qu'ils vendaient haut la main toutes leurs marchandises, bonnes et mauvaises. Les rentiers perdaient parce que le renchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie matérielle devenait chaque jour moins en rapport avec l'immobilité de leurs revenus: ils ne pouvaient pas faire faire pour cent francs ce que, avant l'arrivée de l'Empereur, ils faisaient faire pour cinquante francs, tandis que la valeur de leurs rentrées n'avait pas augmenté d'un centime. N'importe, l'on était notabilité; et pour ne pas déchoir par la mise, on s'exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays; on n'aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l'on cherchait à s'en procurer une plus belle; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour: tout cela conduisait à une catastrophe. L'usure de Porto-Ferrajo aurait fini par dévorer le patrimoine de la bourgeoisie rentière, comme l'usure de Florence dévore les domaines de la vieille noblesse.
Quoi qu'il en soit, l'on se prépara à célébrer dignement la fête de l'Empereur, et la municipalité n'épargna aucune des somptuosités qui pouvaient être à sa portée. On construisit une grande salle en bois sur la place d'Armes, on éleva un arc de triomphe pour un beau feu d'artifice, et l'on organisa une course de chevaux: c'était immense pour la localité.
Enfin le 15 août arriva. Les salves d'artillerie commencèrent les joies de la journée. Le lever de l'Empereur eut vraiment quelque chose d'extraordinaire; toutes les magistratures populaires de l'île s'y trouvaient, et jamais aux Tuileries l'Empereur ne fut si bien entouré: il semblait le comprendre, ses paroles d'émotion se succédaient, on voyait que sa manière était supérieure à celle du souverain agréant des hommages: c'est que c'était celle de l'homme recevant des sentiments. Tout le monde emporta de nobles souvenirs de ce lever. On alla aussi complimenter Madame Mère: Madame Mère joignit ses voeux aux voeux universels.
Les cérémonies religieuses eurent cet éclat presque mondain qui sert plus à éblouir les yeux qu'à satisfaire le coeur, et dont l'Italie fait un si grand abus que son culte du catholicisme romain ne semble pas le même que celui que l'on exerce en France. L'Empereur se rendit en grand apparat à la messe. La garde nationale et la garde impériale étaient sous les armes formant la haie, et je ne crois pas que la fête eut rien de plus magnifique. La sortie de la messe offrit un spectacle curieux: toutes les toilettes du jour, se disputant un regard de l'Empereur, forcèrent les rangs militaires, prirent leur place, et la perturbation de joyeuseté fut telle qu'on ne songea pas même à battre aux champs.
Il en fut à peu près de même à la course des chevaux: les dames prirent d'assaut toutes les places sur lesquelles l'oeil de l'Empereur pouvait planer. Ce divertissement n'était pas ordinaire à Porto-Ferrajo, parce qu'il fallait y faire venir les chevaux du continent. Aussi il fit un grand plaisir, même à l'Empereur.
Un vent impétueux dérangea le feu d'artifice. J'ai dit que le feu d'artifice représentait un arc de triomphe; sur le fronton de cet arc de triomphe on lisait: «À l'Empereur.» Le vent éteignit tous les lampions de la première lettre, de la quatrième, de la neuvième et enfin de la dixième, de telle sorte que les lettres restantes formaient ce mot, «le père»; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que «le père» fut la dernière clarté qui cessa de briller. Le peuple fit attention à cela; l'Empereur fut peuple à cet égard.
L'illumination fut générale dans toute l'étendue du mot; chacun disputa de goût et d'éclat, il y avait de fort belles illuminations. La mienne remporta le prix: je le dis avec plaisir. J'avais huit croisées de façade. Je fis faire des lettres en bois aussi grandes que les croisées: une ancre d'espérance, aussi en bois, qui avait vingt pieds de long, rompait à angle droit le centre de la ligne horizontale des lettres, et chaque lettre avait au-dessous d'elle une étoile qui l'égalait en largeur; les huit lettres étaient dominées par une seule lettre, un _A_; ces huit lettres formaient le nom de Napoléon. J'avais fait garnir cette charpente de lampions tricolores aussi resserrés que possible. Dès qu'on l'eut éclairée, le public accourut devant ma maison, et il m'honora de ses applaudissements répétés. On prévint l'Empereur: l'Empereur se rendit chez le capitaine du port qui restait en face de chez moi, et il regarda longuement. Le colonel Campbell prétendait que mon allégorie était trop explicite. Je ne savais pourtant rien des projets de l'Empereur; je ne crois pas même qu'à cette époque l'Empereur eût des projets. Le peuple veilla toute la nuit.
Tandis que le peuple veillait dans les rues, la haute société veillait au bal, et le soleil dispensait sa lumière lorsque les danseurs se séparèrent. L'Empereur alla voir danser, Madame Mère aussi; tous deux partagèrent la joie commune. La comtesse Bertrand ne parut pas: un malheur de famille la retenait chez elle. Il y eut un acte de juste sévérité exercé contre une femme française; cette femme avait une mauvaise conduite; un de ses adorateurs lui avait procuré un billet; elle s'était rendue au bal la première. On la pria de se retirer; appuyée qu'elle se croyait par des protecteurs, elle refusa, et alors, usant d'autorité, on la fit sortir; les protecteurs ne la protégèrent pas.
Entre la fête de saint Cristino et celle de saint Napoléon, il y avait eu, en rade, une fête anglaise qui surprit les Elbois. Le 4 juin, vers midi, je reçus l'invitation suivante: «Le capitaine Towers, de la frégate de Sa Majesté Britannique, prie Monsieur et Madame Pons de lui faire l'honneur d'assister à une fête impromptue donnée à l'occasion de la naissance de S. M. le roi Georges, ce jour à cinq heures et demie.» Cette invitation me fut apportée par un officier anglais, qui, de la part de son commandant, me pria de vouloir bien lui dire s'il n'y avait personne d'oublié sur une longue liste qu'il me présenta, et que la municipalité lui avait donnée. Il ne pouvait guère y avoir des oublis, car c'était vraiment la levée en masse des personnes présentables. J'y ajoutai pourtant un nom. Cet officier, sa liste à la main, guidé par un valet de ville, alla de porte en porte, et, verbalement, pria tout le monde d'assister à la fête impromptue. Cet officier parlait bien le français, moins bien l'italien; il avait d'ailleurs des manières distinguées.
J'avoue que ma première impression fut de trouver cette fête blessante. Il me semblait que c'était de mauvais goût que de fêter le souverain vainqueur en présence du souverain vaincu. Je croyais que la rade de Livourne aurait mieux convenu à cette ovation. Je fus consulter le général Drouot. L'Empereur ne lui avait rien fait dire, et il était aussi embarrassé que moi; il courut chez l'Empereur. L'Empereur regardait la fête anglaise comme une fête de famille, il désirait que j'acceptasse l'invitation, même que j'allasse à bord de la frégate «avec ma femme et mes enfants qu'il aurait du plaisir à voir».
Je fus donc avec ma femme et mes enfants à bord de la frégate anglaise. Les Anglais nous accueillirent avec une politesse extrême.
Tous les canons avaient été mis dans la cale. L'entrepont formait une vaste salle à manger. La table tenait toute la longueur que la frégate avait pu permettre de lui donner. Sur le pont, avec des voiles et des drapeaux, l'on était parvenu à constituer un beau salon dansant, dans lequel le capitaine Towers avait fait élever un trône pour l'Empereur. La frégate était complètement pavoisée: le pavillon elbois tenait la première place.
L'Empereur arriva: tout l'état-major alla le recevoir à l'échelle. On ne pouvait pas le saluer avec l'artillerie, parce qu'il n'y avait plus de canons montés, mais l'équipage, rangé sur les vergues, lui adressa trois hourras bien nourris, et l'Empereur, le regardant, ôta son chapeau. Il passa ensuite sur le gaillard d'arrière: là, tout le monde se rangea en cercle, et l'Empereur, comme s'il était chez lui, la main gauche dans son gousset, selon son usage, répéta à l'avenant les questions insignifiantes qu'il faisait presque toujours en pareille circonstance. Il ne cherchait pas à fatiguer son esprit par des à-propos particulièrement applicables à chacune des personnes qu'il interrogeait: ce n'était pas son moment d'éclat. Lorsque le cercle fut rompu, l'Empereur demanda un interprète, et il alla parler à des matelots, surtout à un contremaître qu'il avait entretenu plusieurs fois pendant sa traversée de Fréjus à l'île d'Elbe. Il semblait que tout l'équipage était avide de le revoir: la figure de ces braves gens exprimait le contraire de la perversité de leur gouvernement. Le capitaine Towers était dans une admiration sincère pour l'Empereur: il le suivait sans cesse d'un regard plein de respect et d'intérêt, il avait une de ces figures ouvertes qui inspirent de la confiance.
J'en étais encore à ma grande brouillerie avec l'Empereur. Je ne l'approchai pas. Il vint à moi, il me demanda ma femme et mes enfants, je me hâtai de les lui présenter. Il loua beaucoup ma femme de la manière remarquable dont elle remplissait ses devoirs maternels, qu'il appela de _saints devoirs_. Il avait déjà dit au général Drouot «que ma femme était un noble modèle des bonnes mères». Il s'amusa beaucoup à faire jaser ma fille aînée, qui, toute petitote (_sic_), ne pouvant en aucune manière comprendre la grandeur du personnage qui s'occupait d'elle, lui disait des choses enfantines que l'Empereur trouvait aimables, parce qu'elles étaient ingénues et qu'elles lui prêtaient à rire: cet amusement dura assez pour que tout le monde en fît la remarque. Ma fille cadette n'était pas encore en état de bien répondre. J'étais fort aise de la distinction impériale dont ma fille aînée jouissait, parce qu'elle me prouvait que l'Empereur, qui semblait m'en vouloir, n'en voulait pas du moins aux êtres que je rapprochais le plus de mon coeur. J'eus aussi mon moment de faveur, suite naturelle de celle dont ma famille venait d'être honorée. L'Empereur me fit signe d'aller à lui: «Vous ne vouliez pas venir ici?--Je ne croyais pas devoir y venir.--Pourquoi?--Parce qu'il ne me semblait pas séant que l'on affectât de fêter sous vos yeux le prince qui a le plus contribué à vos malheurs.--C'est un devoir pour les Anglais de célébrer cette fête partout où leur service les appelle.--Le service de ceux-ci les appelle au moins autant à Livourne qu'à Porto-Ferrajo, puisqu'ils sont les trois quarts du temps à Livourne, où ils étaient hier encore.--C'est vrai.--Ensuite ils viennent nous dire que c'est un impromptu; oui, un impromptu prémédité! du drap noir cousu avec du fil blanc!--Comme tout ce que font les Anglais. Le capitaine Towers n'est pour rien dans cette combinaison, c'est une idée du colonel Campbell. Le colonel Campbell est l'âme damnée de son gouvernement, son mandat est de me nuire. Il cherche à me nuire, il m'a plusieurs fois ennuyé. Ne vous engage-t-il plus à rentrer en France?--Non, Sire, et bien lui en vaut, car la patience a un terme.--Gardez-vous bien de la perdre! C'est dans mon intérêt que vous devez la garder. On ne manquerait pas de me susciter une affaire générale en vengeance d'une affaire particulière. Le gouvernement anglais ne cherche qu'à me perdre: il ne me pardonnera jamais d'avoir été le Français le plus acharné à briser sa suprématie. Ce n'était pas la haine qui me faisait agir, c'était le devoir, c'était l'amour de la patrie. Aussi tous les Anglais de bonne foi m'honorent. Si j'allais en Angleterre, le gouvernement anglais aurait peur de mon influence, et il me ferait partir.»
J'aurais payé beaucoup pour pouvoir prolonger cet entretien, mais l'Empereur s'aperçut qu'il retardait le repas. Il me dit: «Je commence à être un embarras, et il est temps que je m'en aille.» Dès qu'il fut levé pour partir, le capitaine Towers vint lui faire une demande à voix basse, et l'Empereur lui répondit hautement: «Madame Pons!»
Les mêmes hourras accompagnèrent l'Empereur à son départ: il répondit par le même salut.
Lorsqu'on dut se mettre à table, le capitaine Towers, chef visible de cette fête, alla prendre Mme Pons, lui donna le bras et la fit placer à sa droite; il lui fit aussi les honneurs du bal. Cette préférence était certainement due à l'indication de l'Empereur. Le repas fut somptueux; il y avait une immensité de plats; toutefois, il y avait peu dans chaque plat. Ainsi, un poulet rôti faisait deux plats.
Le bal suivit le repas, il couronna la fête.
Ma fille aînée en était encore aux jours de la première enfance, mais les leçons de père et mère étaient incessantes, et ce tout petit enfant en profitait. De retour à la maison, sa mère lui demanda si elle était contente d'avoir vu l'Empereur: «Oui, répondit-elle, mais je crois, que je l'ai trop salué, et j'en suis fâchée!» Cette réponse était de quelques années plus vieille que ma fille. Lorsque je fus dans les bonnes grâces de l'Empereur, je lui racontai cette petite anecdote, et il me dit gaiement: «Ah! monsieur le républicain, il y a votre couleur dans ces paroles naissantes!» Je ne m'en défendis point.
Cette fête eut cependant un revers de médaille, fort indifférent sans doute pour la société britannique: deux officiers anglais, entrés dans la vigne du Seigneur, voulurent cependant danser quand même, et, par leurs inconvenances de déraison, sans pourtant avoir l'intention d'offenser, ils contraignirent plusieurs dames à se retirer, particulièrement la femme de l'intendant, quoiqu'elle aimât beaucoup la danse. Il est incompréhensible qu'un peuple qui a presque atteint au plus haut degré de la civilisation ne puisse pas se guérir à tout jamais de cette maladie dégradante. Un officier supérieur a, dans une grande réunion à la cour de Florence, pour ainsi dire en présence du souverain, de la souveraine, fait ce qu'un soldat abruti n'oserait pas à la caserne faire en présence de ses camarades, et les compatriotes de cet officier supérieur ne l'ont puni qu'en riant de son oubli! La philosophie philanthropique qui, en Angleterre, est si riche de bonnes institutions, ne pourrait-elle pas ajouter à sa gloire en inventant un moyen assuré d'éteindre cette odiosité (_sic_), ou au moins de l'empêcher de se montrer en spectacle dans tous les pays du monde?
II
PAULINE BORGHÈSE.--LE CARNAVAL.
La princesse Pauline était un complément d'intimité indispensable pour l'Empereur: elle avait toutes les qualités d'un ange consolateur. La présence du Roi de Rome était la seule qui aurait été plus précieuse que celle de la princesse Pauline. Sans doute Madame Mère, que l'Empereur aimait si tendrement, lui procurait de douces jouissances, mais Madame Mère n'était pas toujours là, et d'ailleurs ses habitudes de vieillesse ne pouvaient pas marcher ensemble avec les habitudes viriles de l'Empereur. C'était même à cause de cela que Madame Mère avait voulu avoir sa maison à part. La princesse Pauline, au contraire, ne considérait en rien pour rien les habitudes de l'Empereur; et si l'Empereur avait eu l'habitude de la battre, résignée à supporter les coups, elle aurait dit: «Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque cela lui est agréable!» Je répète ses propres expressions dans un moment où elle expliquait son dévouement fraternel. Elle était douce, affectueuse, bienveillante, et sa gaieté donnait de l'animation à tout ce qui l'entourait. On pouvait la considérer comme le trésor le plus précieux du palais impérial, l'Empereur à part, cela s'entend.
L'Empereur alla au-devant de la princesse Pauline: tout Porto-Ferrajo était sur les pas de l'Empereur. La première fois la princesse Pauline n'avait fait que paraître et disparaître; maintenant elle venait pour ne plus s'en aller. C'était l'Empereur qui l'avait dit: chacun le répétait, et cela doublait le plaisir de cette heureuse arrivée.
Tous les soins de tendresse que l'Empereur avait eus pour sa mère, il les eut pour sa soeur, et le peuple, dans sa justice distributive, disait que l'on ne pouvait pas être ni meilleur fils ni meilleur frère. Un vivat universel accueillit la princesse Pauline; ce vivat la suivit au palais impérial, où Madame Mère l'attendait. Rien n'est comparable au bonheur de semblables réceptions; aucune manifestation officielle ne peut avoir une telle puissance. Les coeurs ne vibrent pas par ordre.