Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 2
En le dégageant de ces broussailles et de ces broutilles, ce n'est cependant pas le texte intégral du manuscrit de Pons que je donne ici. Ce manuscrit se divise en deux parties: les deux premières liasses beaucoup plus complètement rédigées que la troisième,--et même, hélas! plus écrites!--forment un récit continu. Mais Pons, qui avait du loisir et qui aimait à reprendre les choses de longueur, a cru nécessaire, pour expliquer la domination impériale dans l'île, pour replacer l'Empereur dans son milieu, de donner une description géographique et géologique du pays, de décrire en détail les moeurs des habitants, non sans rapporter quelquefois des détails très intimes et non moins pittoresques, et de raconter par le menu les vicissitudes de l'histoire de l'île d'Elbe pendant la Révolution. Cette description géographique, cette chronique minutieuse des révolutions elboises n'offrent vraiment qu'un intérêt tout local ou de pure érudition. On ne pouvait guère les infliger au grand public; les curieux sauront les retrouver dans les publications spéciales qui les ont accueillies[20]. Je n'ai retenu et ne publie ici que l'introduction générale de Pons de l'Hérault[21] et la portion de son ouvrage relative spécialement au séjour de Napoléon dans l'île d'Elbe: c'est cette suite qui compose ici les _Souvenirs sur Napoléon à l'île d'Elbe_, la première partie de ce livre. Quant à la troisième liasse du manuscrit, elle se présente au lecteur dans un état assez différent des premières. On y a réuni une série de notes, sans lien entre elles, relatives à divers épisodes du gouvernement, à diverses scènes de la vie privée de Napoléon. Écrites elles aussi sur ces larges fiches rectangulaires qu'affectionnait Pons, elles ont été placées sans classement à la suite les unes des autres, et quelques-unes seulement ont reçu des titres de la main de Pons de l'Hérault[22]. On a joint et confondu avec ces notes qui s'annexaient évidemment à l'essai précédent deux moindres paquets composés de fiches analogues, et intitulés, l'un: _Première époque_; l'autre: _Troisième article_. Le premier contient la division du règne elbois de l'Empereur en quatre périodes; l'autre, le récit des préparatifs de la rentrée en France; celui-ci est signé: _Un compagnon d'infortune de l'empereur Napoléon_. Ces deux fragments se distinguent des autres notes à l'emphase plus grande, à l'abondance encore plus prolixe du style, à la solennité que met Pons à se désigner à la troisième personne, et sous son titre: «M. l'administrateur général des mines»; il est probable que Pons destinait ces fragments à quelque journal; il est même possible qu'ils aient été imprimés. Il m'a semblé naturel et nécessaire de les réintégrer à leur place probable dans la suite de ces fragments, d'où Pons ne les avait peut-être détachés que provisoirement. Tous ces fragments épars[23] sont groupés ici dans la seconde partie du volume sous le titre d'_Anecdotes de l'île d'Elbe_. Il m'a semblé non moins naturel de modifier le titre quelque peu ambitieux que l'honnête Pons avait donné à son projet d'ouvrage, et puisque son Essai n'a abouti en réalité qu'à être une suite de souvenirs et d'anecdotes, de le dire dès l'abord et de le désigner sous ce nom.
L'authenticité de ces souvenirs est indiscutable. De l'aveu de Pons de l'Hérault lui-même, soit ici, soit dans ses lettres à Peyrusse ou à son frère aîné, nous savons qu'il composait des Mémoires. Le manuscrit que nous possédons est d'ailleurs l'original, où s'étale, sans qu'il soit possible de la méconnaître ou de la confondre avec aucune autre, la large, solennelle et majestueuse écriture de «M. l'administrateur général», fertile en inimitables fioritures, en majuscules grandiloquentes, aimant à s'espacer dans la longueur apprêtée des lignes.
Mais quels sont les _Souvenirs_ que nous a conservés cet authentique manuscrit? Dès les premières lignes de son ouvrage, Pons dit qu'il a été chargé d'abord, puis, sur son refus implicite, invité par Napoléon à prendre des notes historiques, à «écrire sommairement sur ce qui se passerait de remarquable à l'île d'Elbe», et il ajoute qu'après quelque résistance il se décida à tenir cette sorte de journal: «L'Empereur, dit-il, en a connu plusieurs pages, et le général Drouot en a corrigé quelques-unes[24].» Mais ce journal était encore à l'état de notes informes, sinon de projet, pendant les Cent-Jours, Pons le dit expressément:
«La dernière fois que j'eus l'honneur de voir l'empereur Napoléon à l'Élysée Bourbon, le ... juin 1815, je l'assurai que je réunirais en corps d'ouvrage tous les souvenirs que j'avais conservé (_sic_) de son séjour à l'île d'Elbe, et l'Empereur m'indiqua plusieurs choses que je ne devais pas oublier.»
Par ce mot _souvenirs_, faut-il entendre ce premier journal, ces notes déjà commandées ou demandées à Pons, ou seulement, et d'une manière générale, ses souvenirs non encore écrits? Peu importe en somme, car Pons n'a pas pu utiliser ses premiers essais, cette narration faite au jour le jour, et il en est de ses mémoires comme de ceux de Mme de Rémusat: nous n'en avons qu'une seconde rédaction, faite après coup, d'après des souvenirs déjà lointains, et non sous le choc direct des événements, le texte original ayant disparu pour une raison quelconque. On sait que Mme de Rémusat brûla son manuscrit pour éviter des ennuis en cas d'une perquisition qu'elle redoutait. Comment disparut le manuscrit de Pons? Quand Pons commença à tenir sa promesse à l'Empereur, le manuscrit de son journal n'était plus en sa possession. Était-il assez «homme de lettres» pour avoir emporté ce journal de l'île d'Elbe à son départ, improvisé en une nuit? Quand, quelques mois plus tard, il dut s'enfuir de Lyon, eut-il le temps, dans le désordre d'une préfecture menacée par les ennemis, de réunir et d'emporter ses manuscrits, s'il en était alors nanti? S'il avait laissé ses notes à l'île d'Elbe, put-il se les faire restituer? Plus tard, à Venise, nous le voyons dépouillé de tous ses papiers par la police autrichienne; il dit qu'on lui en rendit une partie, mais lesquels? Il est certain et évident que les _Souvenirs et anecdotes_ actuels ne sont que des réminiscences du journal elbois, dans lesquelles Pons a glissé mainte allusion aux faits postérieurs: des accusations et des invectives contre la monarchie de Juillet[25], des détails sur la destinée ultérieure des compagnons de Napoléon à l'île d'Elbe. La rédaction, restée finalement inachevée, de ses souvenirs s'étend donc sur près de quarante années. C'est en exil qu'elle fut commencée. Non seulement Pons y entreprit son _Mémoire aux puissances alliées_, cette apologie de Napoléon qui est si fâcheusement restée, elle aussi, interrompue; non seulement il publia son _Essai sur le gouvernement de Buonaparte_, mais il reprit la composition de son grand ouvrage. Un des fragments que je n'ai pu replacer dans le corps de ce volume, et que je cite dans son état actuel, l'atteste:
«... Sur la terre étrangère. Je n'ai donc pas la ressource des matériaux qui me seraient absolument nécessaires pour me livrer à un travail complet. J'écrirai avec ma mémoire. Elle ne me fera pas défaut, parce que je ne lui demanderai que ce qu'elle pourra facilement me garantir.....»
Mais cette composition fut de nouveau interrompue, par la rentrée de Pons en France, par ses occupations, par la politique, plus tard par ses voyages en Italie. Ce ne fut que vingt ans après qu'il reprit sérieusement son travail: il touchait alors à l'extrême vieillesse. Nous le voyons en 1847, en 1850, encore occupé à demander des renseignements, des sources à consulter. Le 20 juin 1850, le petit-fils d'un de ses anciens compagnons, de l'adjudant Labadie, lui communiquait la gazette rimée de ce brave officier[26]. Il était alors dans le feu de son travail: dans une lettre de nouvel an adressée à son frère aîné, il dit n'avoir mis qu'une année pour écrire trois gros volumes d'histoire[27]. Dans une lettre à Peyrusse, il dit travailler au quatrième et toucher à la fin de son oeuvre. Des malheurs de famille, les événements politiques, les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle l'empêchèrent d'en venir à bout. Nous n'avons donc sous les yeux qu'une seconde rédaction des souvenirs de Pons de l'Hérault.
Quelle en est la valeur historique? L'information originale de Pons était excellente. Il dit lui-même avoir reçu les confidences de Napoléon sur certaines questions, notamment sur les tentatives d'assassinat dirigées contre lui. Drouot, son ami intime, son camarade Peyrusse, lui apprirent bien des détails. À Rio-Marine, où il résidait, il recevait, par ordre de Napoléon, la plupart de ses visiteurs de distinction, qui lui répétaient les conversations de leur hôte impérial. Lord Bentinck, Campbell, le général Koller, Towers, causèrent librement devant lui. Depuis longtemps fixé dans l'île, et étant «de tous les Français celui que les Elbois aimèrent le mieux», il avait la confiance de quelques-uns des hommes les plus marquants de l'île, et dont Napoléon fit ses fonctionnaires civils, Balbiani, Lapi, et surtout cette famille Vantini avec qui il conserva toute sa vie d'affectueuses relations[28]. Il tenait à Rio-Marine un «cercle» où, soit absence du maître, soit confiance en Pons, on causait librement, plus librement qu'à Porto-Ferrajo. Son éloignement du centre de la vie elboise eut, par contre, on ne peut le nier, un mauvais résultat: il fut parfois isolé, et ignora certaines arrivées dans l'île d'étrangers importants. Peut-être son journal quotidien était-il plus circonstancié là-dessus; il est fâcheux que sur ces menus faits ses souvenirs soient restés muets. Il serait si important de les connaître à fond, pour fixer les relations secrètes de Napoléon avec la France et la préméditation du retour de l'île! Par bonheur, cet isolement de Pons se trouva compensé par le grand nombre de visites et de confidences qu'il recevait, et par ce qu'il nous dit lui-même[29]: «Il y avait entre les personnes qui entouraient plus particulièrement l'Empereur une espèce d'engagement de se dire mutuellement tout ce qu'elles savaient.» D'ailleurs, Pons, homme d'une énergie et d'une activité infatigables, d'une incroyable puissance de travail,--il dit avoir parfois passé douze heures de suite dans son cabinet[30],--ne ménageait aucune fatigue pour suivre l'Empereur et apprendre les moindres détails: «Là où je n'étais pas avec lui, j'allais de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre compte par ceux qui sans erreur pouvaient m'instruire.» Les souvenirs de Pons sont ceux d'un témoin immédiat et oculaire pour les journées de l'arrivée, du débarquement, de l'installation de Napoléon dans l'île, pour les excursions et les voyages à la Pianosa, à Palmajola, à Monte-Giove, et naturellement à Rio-Marine. Ses querelles avec l'Empereur au sujet des finances de la mine sont aussi racontées d'original; il a été mêlé en personne à l'aventure du vaisseau napolitain si mal reçu par Cambronne; il a servi d'interprète au commandant du vaisseau barbaresque; il a été envoyé en mission auprès du grand-duc Ferdinand. Il était présent au naufrage de l'_Inconstant_[31]. Il a donc connu par lui-même une bonne partie des faits qu'il raconte.
Ses souvenirs s'étaient certainement un peu effacés et brouillés quand il les rédigea, et ne pouvaient lui suffire. Comment les raviva et les compléta-t-il? Il ne paraît pas qu'il soit resté entre ses mains, après 1815, beaucoup de ses papiers du temps de l'Empire. Dans la biographie écrite par lui ou sous sa dictée pour la collection des _Biographies des hommes du jour_[32], nous le voyons citer avec autant d'exactitude que de complaisance des documents officiels datant de la Révolution, qu'il avait sans doute retrouvés dans ses papiers de famille à Cette; il en cite aussi d'autres qui datent de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Pour l'époque de son séjour à l'île d'Elbe, la lacune est presque complète; sauf quelques lettres à Napoléon au sujet de la mine et de l'affaire des farines, il ne cite que des actes comme la proclamation de Dalesme ou le mandement d'Arrighi, tombés dès lors dans le domaine public. Sa famille, qui conserve encore pieusement quelques rares souvenirs de lui[33], ne possède aucune lettre antérieure à sa rentrée en France en 1825. La police autrichienne à Venise a bien fait son oeuvre. Il ne retrouva guère, pour s'en aider à rédiger son grand ouvrage, que le début de son _Mémoire aux puissances alliées_, où il puisa d'ailleurs largement, et quelques bien rares documents personnels qui,--chose assez étrange,--manquent aujourd'hui à la collection de ses papiers à Carcassonne.
À défaut de documents personnels, Pons contrôla et raffermit ses souvenirs par ceux de ses contemporains et de ses anciens compagnons de l'île. Il consulta, ou tout au moins connut, non seulement le _Mémorial_, mais les Mémoires du colonel Vincent publiés dans les _Mémoires de tous_, ceux de Mme Dargy, à qui il refuse toute valeur historique[34]; les relations de Cadet de Gassicourt, de Fleury de Chaboulon[35]; le voyage à l'île d'Elbe d'Anselme Thiébaut, qu'il corrige sur bien des points; les livres de Lambardi et de Ninci sur l'île d'Elbe, qu'il juge avec sévérité[36]. Pour la dernière partie de ses Mémoires, qui sans doute eût raconté le «vol de l'Aigle», il recueillit, et il n'eut pas le temps de les mettre à profit, des relations imprimées ou inédites sur le retour de Napoléon: les souvenirs du policier Morin, un rapport du colonel de gendarmerie de Grenoble, Ch. Jubé[37]; la relation d'un officier en demi-solde qui rejoignit les _fidèles_ à Grenoble[38]. Il interrogea Drouot; il demanda maintes fois à Peyrusse communication de son mémento[39]; il renoua des relations avec tous ceux des officiers de la Garde qu'il put retrouver; s'il ne connut pas les Mémoires de Combe et de Mallet[40], il eut en mains ceux du capitaine Larabit, de Labadie, du sellier Vincent; il put interroger avec fruit les valets de chambre Saint-Denis et Marchand. De là vient pour une part la sécurité avec laquelle on doit consulter les _Souvenirs_ de Pons de l'Hérault.
En devenant historien de l'Empereur, Pons se formait la plus haute idée de son devoir; il croyait réellement remplir une mission providentielle, un mandat impérial. Voici comment il s'exprime à ce propos:
«Je n'ai pas la vaniteuse prétention de croire que mon travail mérite par lui-même de traverser les siècles, mais, je le dis avec un sentiment de fierté qui n'a rien de semblable à la petitesse de l'orgueil, c'est dans ce travail que les grands écrivains iront puiser, chaque fois qu'ils voudront avec vérité parler de l'Empereur à l'île d'Elbe, et alors, sous leurs auspices, ou, pour mieux m'exprimer, sous leur nom, il m'est permis d'espérer que ce que je dis ira retentir jusque dans la postérité la plus reculée. Je dois donc dire, le mieux qu'il m'est possible de dire, le plus qu'il m'est possible de dire. Je ne dois surtout rien négliger pour mettre mes lecteurs à même de connaître la pensée de l'Empereur.»
Mais ce mandat impérial ne l'aveugla pas. Pons offre ce rare et singulier exemple d'un historien à la fois sincèrement républicain et sincèrement napoléoniste,--comme il dit,--capable de préférer encore à la gloire de l'Empereur, malgré son dévouement, la vérité nationale et libérale. Il s'estimait tenu seulement, en vertu même des ordres de l'Empereur, à dire la vérité; il croyait à bon droit son indépendance absolue vis-à-vis de Napoléon; il ne se pensait lié à lui par aucun lien personnel de reconnaissance. Aussi son impartialité est-elle réelle. Sa véracité, autant qu'on peut le constater, ne l'est pas moins. À dire vrai, il serait assez difficile, actuellement, de faire ce contrôle par pièces d'archives: l'île d'Elbe n'en a conservé aucune[41]. Les archives de Florence, pour les séries qu'il faudrait consulter, ne sont pas ouvertes[42]. Mais j'ai pu m'assurer que tout ce que Pons raconte de sa jeunesse, dans la biographie que je citais plus haut, est parfaitement exact; les registres de la Société populaire de Cette en font foi[43]. On peut conclure de sa sincérité dans des récits qui le concernaient personnellement et qui étaient relatifs à la plus trouble des époques, à sa véracité dans le récit d'événements où il n'était en somme que témoin. Et, en effet, tous les épisodes de ses _Souvenirs_ actuels dont on trouve des récits parallèles dans le _Mémorial_, dans les rapports des agents de Mariotti, dans Foresi et dans les autres sources, se trouvent confirmés dans leur ensemble, sauf quelques détails[44] et quelques divergences d'appréciation. Du reste, Pons, n'étant pas un écrivain de métier, n'a aucun pli professionnel, ne sacrifie à aucune recherche littéraire, et raconte les choses comme il les a vues.
Il les a vues à coup sûr d'un oeil favorable ou indulgent. Mais, même dans l'apologie, il reste impartial et modéré, il est un témoin à décharge plutôt qu'un avocat. Cet axiome admis que «Napoléon est incomparable et supérieur à tout sauf à la liberté», il raisonne fort librement de tout, de l'Empire et de l'Empereur lui-même.--Bien informé, véridique, impartial, Pons de l'Hérault est donc un témoin qu'il faut qu'on écoute, et son témoignage est toujours intéressant et curieux.
Il y a beaucoup à prendre dans sa déposition. Connaissant mieux que personne, mieux qu'aucun des Français de la suite de l'Empereur, l'île d'Elbe jusque dans ses recoins et les Elbois jusque dans le secret de leurs moeurs encore si primitives, Pons de l'Hérault est riche en descriptions du dernier domaine impérial, en portraits des sujets insulaires de l'Empereur, en anecdotes sur leurs relations avec le maître. Dans ses pages revivent certains types pittoresques de l'île, la religieuse trop libérée de Rio, l'ermite un peu trop voltairien de Monte-Giove, le brave commandant Tavella, et sa bête noire, le méprisable maire-chambellan Gualandi, les plus humbles comparses de cette impériale figuration, le décor rustique et sauvage de cet avant-dernier acte du drame.--Directeur des mines, administrateur de Rio-Marine, paternel à ses ouvriers et par eux chéri, tout un coin peu connu de l'île nous est révélé par lui: le vivant tableau de cette mine aux procédés primitifs, de l'existence grossière et rude de ses ouvriers, tant terriens que maritimes, de ses relations commerciales, de ses conditions financières. On s'intéresse à cette administration patriarcale, à ce directeur, soldat et marin autant qu'ingénieur, qui lève en masse ses ouvriers pour repousser une descente anglaise[45], qui préside au sauvetage des barques en danger et paye toujours de sa personne; on voit un aspect peu connu de Napoléon,--Napoléon dans ses rapports avec les ouvriers,--et l'Empereur n'apparaît pas ici à son avantage.--Marin, Pons suit et raconte avec un intérêt visible les progrès et l'organisation de la flottille impériale; il apprécie avec une juste sévérité les deux incapables marins à qui, par la même fatalité qui l'avait poursuivi pendant tout son règne, Napoléon s'était vu obligé de confier sa naissante marine; il le fait en connaissance de cause, puisque Taillade, fixé et marié dans l'île, était de ses relations dès avant l'arrivée de Napoléon, et puisqu'il avait connu Chautard, personnage assez mystérieux, lors du siège de Toulon.--Officier d'artillerie, ami du brave et grincheux colonel Vincent[46], il décrit en technicien les travaux du génie exécutés dans l'île sous les ordres de celui-ci, et les modifications qu'y apporte le génie de l'Empereur.
Mieux encore revit dans ses Mémoires le groupe intéressant des Fidèles. Pons a consacré tout un chapitre, fertile en jugements et en anecdotes, à ses appréciations sur les officiers de la garde. Avec une teinte générale d'indulgence, il les juge en somme avec tact. Peut-être lui reprocherait-on à bon droit un léger préjugé contre l'aristocratie et les titres nobiliaires; mais Pons était un enfant du peuple, et il est toujours resté fidèle, même à son détriment[47], à ce préjugé. Des hommes comme Mallet, Combes, Raoul, sont bien décrits ici; Cambronne y complète, malgré toutes ses prétentions aux qualités d'homme du monde et à la bonne éducation, sa physionomie légendaire,--plus vraie en ce cas que l'histoire,--de dur et fougueux soudard: l'incroyable accès de fureur de ce brave guerrier à l'aspect du vaisseau napolitain, son attitude excessive à l'égard d'un officier débarqué dans l'île, sont des traits de caractère dignes d'être notés[48]. Bertrand apparaît aussi sous un jour moins glorieux que l'auréole de la tradition: c'est surtout le mari d'une Anglaise, s'entourant d'un cercle anglais, vivant à l'écart, n'accordant aucune audience, plus invisible encore que son souverain, ne demandant qu'à «avoir la paix», laissant s'accréditer le bruit de son prochain retour en France, dur au surplus pour les ouvriers, peu serviable en somme pour Pons, servant Napoléon plus par correction que par dévouement, avec plus de discipline routinière que d'initiative intelligente, et de qui l'on peut se demander ce qu'il était venu faire dans l'île. De tous les compagnons de l'Empereur, celui qui grandit le plus ici, c'est l'honnête et bon Drouot, ce sage à qui suffisait «un coin pour travailler», ce conseiller toujours prêt et toujours prudent, le confident dévoué de Pons, arbitre-né des différends de Napoléon avec lui, conscience vivante, pour ainsi dire, de l'Empereur. Il n'est pas jusqu'à la touchante histoire de sa mésaventure sentimentale avec Enrichetta Vantini, qui n'ajoute,--avec sa candeur de fiancé presque malgré lui et sa tendresse naïve et contenue pour sa vieille maman,--un peu d'humanité attendrie à cette figure austère, grave et jusqu'ici un peu fermée.
Au-dessus de tous, celui qui, à quarante ans de distance, remplit encore la mémoire, presque le coeur de Pons, c'est l'Empereur. Événements, actions, paroles, caractère, Pons s'est efforcé de tout pénétrer, de tout savoir, de tout raconter. Il raconte beaucoup d'anecdotes, dont plusieurs d'original. S'il copie ou abrège ses devanciers dans son récit du voyage de l'Empereur de Fontainebleau à Fréjus, de la pendaison en effigie à Orgon, du déguisement en courrier,--toutes choses qu'il n'a pu connaître que par des récits ou des lectures,--il devient original dès que l'_Undaunted_ arrive en vue de Porto-Ferrajo. Sur la première descente de Napoléon à terre, la présentation des délégués elbois, la réception à l'hôtel de ville et les autres incidents analogues, ses renseignements sont personnels et neufs. Sans souci, malheureusement, de la chronologie, toute l'existence de Napoléon apparaît ici, avec un peu de la précipitation et de l'incohérence qu'eurent à l'île d'Elbe ses faits et gestes: ses installations successives à l'hôtel de ville, aux Mulini, ses constructions de villas dans tous les cantons de l'île, l'inspection détaillée de sa «petite bicoque» et de ses forts, la prise de possession des îlots voisins,--ses dernières conquêtes!--puis toute la machine administrative à monter[49], audiences aux fonctionnaires, blâmes, encouragements, enquête sur le commerce et l'industrie, sur l'état de la religion et des beaux-arts, projets de travaux agricoles et de plantations, utopies militaires et pédagogiques, idées plus ou moins pratiques sur la réfection du port de Rio, sur l'établissement des madragues et des compagnies d'exploitation et de commerce: sur tout cela, les lettres de Napoléon et le registre d'ordres trouvent dans ces souvenirs un indispensable commentaire, une glose perpétuelle.