Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe

Chapter 18

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L'Empereur était essentiellement religieux, je crois même qu'il était un peu superstitieux. Si l'Empereur avait eu une vie calme, une situation ordinaire, il aurait été dévot: il avait des saints de prédilection; les cérémonies du culte lui plaisaient lorsque leur splendeur n'avait pas un air mondain, il n'avait oublié aucune des prières que sa mère lui faisait réciter. La princesse Pauline disait: «L'Empereur sait bien mieux prier que moi.» J'avais un aumônier pour l'administration que je dirigeais; cet aumônier serait mort de peur, si on l'avait fait coucher dans la sacristie: l'Empereur trouva qu'il n'y avait là rien d'extraordinaire; il pensait qu'il était permis de se troubler dans une église non éclairée, surtout au milieu de la nuit. Il ne souffrait pas des paroles qui outrageaient la religion. Mais il ne voulait pas que des prêtres fussent autre chose que des prêtres, qu'ils quittassent la paix du sanctuaire pour porter le trouble dans la société.

Madame Mère m'assurait que l'Empereur avait toujours eu un coeur d'or: «Lorsqu'il était petit enfant, me disait-elle, il était constamment prêt à partager avec les autres petits enfants, alors même qu'on ne partageait pas avec lui, et, quelquefois, je devais le gronder.» Cette générosité des premiers jours de sa vie ne se démentit jamais, et ses plus grands ennemis l'ont reconnu. Il resta toujours fidèle à ses liaisons de jeunesse: il combla de bienfaits tous ceux avec lesquels il avait eu alors quelques rapports d'intimité. La France ne sait que trop combien il fut bon parent. Il aima constamment Joséphine, mais il n'oublia point une dame qu'il avait connue en Égypte, et qui l'avait suivi en France. Son blâme était sévère pour l'homme qui affichait une maîtresse; il l'était aussi pour la femme dont la parole n'était pas réservée.

Dans la vie privée, il se laissait moins aller aux mots blessants que dans la vie publique; il se servait même de la vie privée pour réparer les torts de la vie publique. Il ne lui était pas cependant facile de faire le bonhomme: son habitude de pouvoir absolu ne prêtait pas au laisser aller. Toutefois, il y avait des circonstances où le bonhomme était seul. Par exemple, on ne voyait que le bonhomme dans les petites invitations, lorsqu'il pouvait se considérer comme étant tête à tête, et alors rien n'indiquait l'Empereur, parce qu'il s'effaçait entièrement. J'ai quatre fois joui de cette distinction honorable, une fois pour manger des huîtres, repas pendant la durée duquel l'Empereur fut d'une gaieté indicible. C'était son moment le plus gai.

Le savoir de l'Empereur était si vaste, si général, que l'Empereur pouvait mêler sa parole à toutes les questions du ressort de l'esprit humain; il aimait mieux discuter sur des choses dans le débat desquelles il pouvait apprendre que sur des choses dans le débat desquelles il pouvait instruire, et il ne s'en cachait pas. Dans ses raisonnements ordinaires, il se mettait à la portée de tout le monde et il n'intimidait personne. Son opinion était péremptoire quant aux questions politiques. «En morale, disait-il, il ne faut ni des _si_, ni des _mais_. La morale doit être toute de pureté, ou je ne la comprends pas.» Je l'ai entendu adresser ces paroles à une dame qui était à cet égard loin de penser comme lui.

Les chirurgiens affectent pour l'ordinaire une dureté qui souvent n'est que factice; j'ai vu Samson, le meilleur de tous les hommes, l'une des plus hautes sommités chirurgicales, vouloir paraître dur en ayant les larmes aux yeux. L'Empereur était un peu de cette trempe: il cherchait à cacher sa sensibilité, alors même que sa sensibilité l'étouffait. Il ne pouvait pas nommer son fils sans se troubler, il ne pouvait pas parler d'un événement malheureux sans que sa parole fût péniblement altérée, et son coeur était faible autant que son âme était forte. On lui aurait fait faire beaucoup de choses en le prenant par la sensibilité.

Au milieu de ses grandes qualités, l'Empereur avait une manie des petits esprits qui excite encore mon étonnement: l'Empereur aimait trop à connaître le détail vulgaire des vies du foyer, la teneur des bavardages dans les coteries, ce que disait celui-ci, ce que faisait celui-là, et il ne se montrait pas toujours sans susceptibilité pour les niaiseries.

Ma grande étude a été de suivre l'Empereur pas à pas. Je ne l'ai pas un seul moment perdu de vue pendant toutes ses explorations de l'île d'Elbe, de la Pianosa et de Palmajola. Là où je n'étais pas avec lui, j'allais de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre compte par ceux qui sans erreur pouvaient à peu près m'instruire. Il y avait entre les quelques personnes qui entouraient plus particulièrement l'Empereur une espèce d'engagement de se dire mutuellement ce qu'elles savaient,--et elles se le disaient, à moins que le devoir du secret imposé ne les obligeât à garder le silence,--de manière que, pour tout ce qui n'avait pas besoin d'être couvert d'un voile, ces quelques personnes connaissaient ensemble ce que l'Empereur faisait, ce qu'il disait et presque ce qu'il pensait. Mais un homme tel que l'Empereur ne pouvait pas laisser deviner les graves sujets de méditation qui devaient changer ou désarmer sa destinée: alors son âme était impénétrable, son coeur sans vibrations, ses traits sans mobilité, son regard sans feu et ses gestes sans énergie. Tout dans sa nature était soumis à la force de sa volonté. Au moral comme au physique, il ne paraissait que ce qu'il voulait paraître. On ne savait rien de lui, surtout lorsqu'on croyait en savoir quelque chose. Mais lui n'ignorait aucune des pensées dont il était l'objet, car ces pensées, il les faisait naître, et il leur imprimait la direction dont il pouvait tirer le parti le plus avantageux.

III

ISOLEMENT DE L'EMPEREUR.--SERVICE D'INTÉRIEUR.

Grâce aux meubles de la grande-duchesse Élisa et du prince Borghèse, l'Empereur avait embelli son palais; chaque jour il l'embellissait encore. Mais il n'achetait pas du moins des choses d'agrément: il se bornait à choisir dans l'abondance dont le hasard l'avait rendu possesseur. Toutefois, il était seul au milieu de ses lambris; il était décidé qu'on ne laisserait pas venir l'Impératrice, l'arrivée de Madame Mère se faisait attendre, et la princesse Pauline ne devait retourner qu'assez tard. On a mal connu l'Empereur: l'Empereur avait besoin d'affection, il ne s'habituait pas à son isolement, il ne se résignait pas à l'absence de son fils, peut-être à celle de sa femme. L'impatience qui le dévorait pendant qu'il attendait la garde impériale venait le dévorer encore. L'Empereur souffrait; des amis éprouvés l'entouraient, mais ils ne pouvaient pas lui dispenser les consolations qu'il aurait puisées dans l'amour maternel et dans la tendresse fraternelle,--je n'ose pas me permettre de dire dans le dévouement conjugal: sa fatale compagne n'avait jamais été dévouée, elle n'avait point compris la grandeur de sa destinée; elle avait traversé des jours de gloire sans s'occuper d'autre chose que des pierreries précieuses dont la gloire se plaisait à la surcharger: c'était une pagode couronnée. Elle ne sut pas même se faire oublier! Les fastes des déceptions humaines apprendront à la postérité la plus reculée la baraterie honteuse qu'elle fit du nom auguste qu'elle portait. Mais il y avait un fils: cela seul explique les soupirs et les voeux de l'Empereur. Les amis éprouvés n'étaient auprès de l'Empereur que lorsque l'Empereur les appelait. Les rapprochements de la journée étaient fugitifs, lorsqu'ils n'étaient pas purement des rapprochements de travail. Ses soirées avaient seules la prérogative de dispenser les douceurs de l'intimité, mais l'heure du couvre-feu en abrégeait la durée. Tous les autres moments étaient durs, même lorsqu'ils étaient pleins d'activité.

Les soirées de l'Empereur étaient d'une simplicité toute bourgeoise. Elles se passaient en causeries pour l'Empereur. Il y avait une table à jeu pour les invités; on y jouait très petit jeu. Mais ces soirées presque patriarcales avaient chacune un événement remarquable, le plus remarquable de tous ceux qui ont pu faire connaître le caractère de l'Empereur.

L'Empereur avait des défauts, des préjugés, des caprices. Parmi ses défauts, l'Empereur en avait un dont le malencontreux caractère, d'une reproduction fréquente, était toujours blessant et qui, sans nul doute, fut la cause des haines inexorablement acharnées à sa perte: l'Empereur n'était pas colère, même quand il était indigné, mais dans un premier mouvement de vivacité il avait des paroles qui blessaient cruellement, et qui ne cessaient plus d'être saignantes (_sic_). L'Empereur ignorait souvent qu'il avait blessé, et lorsqu'il était convaincu d'une blessure faite par lui, il cherchait immédiatement à la guérir. Il n'y réussissait pas toujours. Toutefois, la plénitude de sa bonne intention était patente. C'était plus particulièrement dans les soirées que cette bonne intention se manifestait. Les soirées n'étaient pas régulières; l'on n'y participait généralement que par invitation, sauf quelques exceptions privilégiées. Lorsque l'Empereur avait eu quelque discussion, qu'il s'était laissé aller à une impétuosité de mots offensants, l'offensé ne manquait jamais d'être appelé à la soirée, et il y était le plus fêté. L'Empereur se retirait ordinairement à neuf heures; lorsque neuf heures sonnaient, il s'approchait du piano, et avec l'index il battait sur les touches les notes suivantes: _ut ut sol sol la la sol fa fa mi mi ré ré ut_. Et lorsque ce concert impérial était terminé, l'Empereur s'approchait de la personne avec laquelle il avait querellé et lui posait amicalement la main sur l'épaule, il lui disait affectueusement: «Eh bien! nous avons fait comme les amoureux, nous nous sommes fâchés! Mais les amoureux se raccommodent, et, raccommodés, ils s'en aiment davantage. Adieu, bonne nuit, sans rancune!» Et l'Empereur se retirait avec un contentement si expressif que tout le monde en était touché. L'Empereur ne prenait aucun masque, il se montrait tel quel. Il ne pouvait pas aller se coucher dans un état de brouillerie; la brouillerie lui pesait comme un cauchemar.

Malgré la simplicité des soirées, le service intérieur du palais était largement établi, et il pouvait suffire aux nécessités d'une grande réception. Lorsqu'il arriva à l'île d'Elbe, l'Empereur avait avec lui deux de ses plus anciens valets de chambre, MM. Huber et Pelard, braves gens, capables, et surtout fidèles; il avait aussi M. Colin, homme honorable, intelligent et dévoué: ces messieurs retournèrent à Paris, après avoir installé l'Empereur à Porto-Ferrajo. M. Marchand arriva pour être employé en qualité de premier valet de chambre. Alors l'organisation définitive du service intérieur se composa de la manière suivante:

MM. Marchand, premier valet de chambre. Gilles, second. Saint-Denis, premier chasseur. Noverraz, second.

Le service des appartements se fit par quatre huissiers: deux Français et deux Elbois; les Français se nommaient Dorville et Santini. Puis il y avait deux chefs des valets de pied: Archambault, Mathias.

M. Marchand, dont les paroles sacramentales du testament de l'Empereur ont si honorablement fait connaître le nom, préludait alors à cette vie de fidélité dévouée. M. Marchand avait reçu une bonne éducation; il en avait bien profité, et beaucoup de fanfarons de naissance auraient pu lui demander des leçons d'urbanité. L'Empereur savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il lui accorda une grande confiance. M. Marchand fit partie de la commission qui alla chercher les cendres de l'Empereur à Sainte-Hélène: personne n'était plus digne que lui de remplir cette tâche pieuse.

M. Saint-Denis était aussi un homme de fidélité et de dévouement. L'Empereur pouvait entièrement compter sur lui. Il y avait dix ans qu'il était au service impérial: il y était entré sous les auspices du duc de Vicence, ce qui était une garantie de probité. M. Saint-Denis avait suivi l'Empereur dans les guerres. Un grand souvenir m'attache à M. Saint-Denis: c'est lui qui m'apporta la lettre confidentielle dans laquelle l'Empereur me faisait pour la première fois pénétrer le secret de son départ. Il fut à Sainte-Hélène l'un des témoins quotidiens des crimes permanents par lesquels le gouvernement anglais abrégea la vie de l'Empereur. Il a voué un culte de respect à la mémoire de celui qui, dans l'expression de sa dernière volonté, lui donna une preuve impérissable de son estime.

Il y eut une occasion de froissement entre l'un des braves les plus distingués de la garde impériale et le second valet de chambre de l'Empereur, M. Gilles. Ce n'est pas sans intérêt pour la connaissance du caractère social qui dominait à l'île d'Elbe. Des officiers de la garde étaient au café; ils avaient M. Gilles en leur compagnie. M. Gilles ne jouissait peut-être pas de l'affection qui entourait M. Marchand: il était jeune, étourdi et, je crois, un peu bruyant. Le capitaine Cornuel entra dans le café; les officiers l'invitèrent, il n'accepta pas. On crut qu'il n'acceptait pas pour éviter de se trouver publiquement en société avec M. Gilles, ce qui était vrai, et le capitaine Cornuel ne chercha pas du tout à le taire. Cela amena une explication. M. Gilles prétendait que l'Empereur lui avait donné le rang de capitaine; le capitaine Cornuel lui disait: «N'importe le rang fictif que l'Empereur vous donne, mais vous me servez lorsque j'ai l'honneur d'être admis à la table impériale, et, sans vouloir vous blesser, je me dois de garder ce souvenir.»

Ce jour-là je me trouvais au café avec le trésorier de la couronne. L'Empereur me demanda ce que j'en pensais. Je lui répondis qu'il me semblait que la susceptibilité du capitaine Cornuel était celle d'un homme honorable. Il ne me dit plus rien, mais M. Gilles s'abstint dès lors de la fréquentation des lieux publics. Il y avait en effet quelque inconvénient à ce que les personnes du service impérial intérieur se trouvassent souvent au milieu des réunions qui avaient leur franc parler.

IV

LA PORTE DE TERRE.--LE SECRET.

L'Empereur, lorsqu'il habitait l'hôtel de ville, était peiné de s'offrir en spectacle chaque fois qu'il voulait monter en voiture pour aller à la promenade, ce qui arrivait quotidiennement: cet inconvénient l'entraîna à habiter le palais impérial tandis que les ouvriers en étaient encore en possession.

Des mesures militaires avaient mis la Porte de Terre dans un état tel qu'une voiture était dans l'impossibilité de sortir de la place. L'Empereur, logé dans sa nouvelle demeure impériale, avait de suite chargé le maire de Porto-Ferrajo de faire rendre cette porte à la libre circulation, et le maire avait assuré l'Empereur qu'on allait mettre la main à l'oeuvre. L'Empereur tenait à l'exécution prompte de cette mesure, par suite de laquelle il pourrait sortir de la ville sans être embarrassé par les curieux et par les solliciteurs. Mais il fallait des bras pour mettre la main à l'oeuvre, et les bras étaient tous occupés aux travaux multipliés dont l'Empereur lui-même pressait l'accomplissement. L'Empereur ne savait pas attendre. Trois jours s'écoulèrent sans qu'il y eût rien de commencé: il n'y tint plus. Le troisième jour, il m'ordonna verbalement d'envoyer le lendemain à la Porte de Terre, où ils devaient se trouver avant le lever du soleil, six ouvriers mineurs pourvus de leurs masses et de leurs fleurets de fer. Désireux de savoir à quoi l'on allait employer mes ouvriers, je m'acheminai vers le rendez-vous que je leur avais donné, et en route je me trouvai face à face avec l'Empereur. Il était seul, j'en fus étonné; il me dit en riant: «Soyez tranquille, je ne suis pas en bonne aventure. Venez avec moi.» Je le suivis à la Porte de Terre, où bientôt un fort détachement de la garde nous joignit. Ces braves venaient en pionniers pour aplanir la route; ils semblaient joyeux d'avoir quelque chose à faire sous les yeux de l'Empereur. L'Empereur dirigea les soldats et les mineurs. Enfin la main était vraiment mise à l'oeuvre; l'ouvrage fut assez avancé dans la matinée pour que l'Empereur pût sortir désormais de la place par cette porte. Les grognards exerçaient leur mémoire en même temps qu'ils fatiguaient leurs bras: ils racontaient la guerre; on croyait entendre le récit fabuleux des contes orientaux. L'Empereur s'amusa beaucoup de leur jaserie anecdotique; il m'assura que personne n'avait autant d'imagination qu'eux pour les sornettes.

Le détachement de la garde avait été bruyant dans sa marche: tout le monde s'était mis à la croisée. Une espèce d'Aspasie française s'y était mise comme tout le monde; elle y resta pour attendre le retour de l'Empereur. Lorsque l'Empereur revint, l'Aspasie lui fit des grimaces doucereuses, et l'Empereur, presque fâché, peut-être humilié, me dit: «Il paraît que cette femme s'imagine que je suis un conscrit.» La police ordonna à la dame d'être plus circonspecte à l'avenir, ce qui touchait de près à une menace d'expulsion. L'Empereur avait pris la chose au sérieux.

La promenade continuait à être d'une nécessité absolue pour l'Empereur. Tous les jours il allait au château de Saint-Martin, ou autour du golfe de Porto-Ferrajo, ou à Longone ou à Marciana. Rio-Marine était réservé pour les promenades à cheval. Personne ne savait ordinairement de quel côté l'Empereur porterait ses pas. Cependant les Anglais ne cessaient point de se trouver sur son passage; ils semblaient être instruits de ce dont les alentours de l'Empereur n'avaient aucune connaissance. On en fit l'observation; sans avoir précisément des craintes sur l'assiduité britannique, que l'on ne pouvait certes pas considérer comme un effet de tendresse, l'état-major de la garde pria l'Empereur de permettre qu'un officier l'accompagnât: l'Empereur y consentit de suite. À dater de ce jour, le capitaine de service au palais impérial monta dans la voiture impériale, et l'on crut que l'Empereur était plus en sûreté. Le brave qui accompagnait l'Empereur devenait la gazette officielle du jour; ses récits faisaient foi, et bien des nouvelles qui circulaient en Europe partaient de cette source.

L'Empereur paraissait quelquefois laisser échapper des paroles qu'il avait pourtant l'intention de rendre publiques, même populaires. Lorsqu'il voulait que son langage fît beaucoup d'impression, il le répétait de diverses manières, sous différentes formes, et il finissait par demander si dans le public on parlait de ce qu'il venait de dire. Puis il ajoutait: «Le public est un renard, je suis certain qu'il ne laissera pas passer cela inaperçu; soyez attentif, vous me répéterez son opinion.» Alors l'on interrogeait le public, et l'Empereur finissait par savoir ce qu'il voulait.

L'Empereur avait une autre habitude embarrassante. Lorsque, sortant du cercle des affaires ordinaires, il confiait quelque chose qui avait une apparence sérieuse, il prescrivait le secret, et je ne crois pas qu'à l'île d'Elbe il l'ait jamais prescrit en vain. Puis la chose, d'abord sérieuse, finissait par n'être plus sérieuse, et alors l'Empereur en parlait. Jusque-là c'était bien. Mais ensuite l'Empereur venait vous dire: «Eh bien, vous avez divulgué ma confidence!» et cela affligeait lorsqu'on ne savait pas que c'était une petite manie d'amusement impérial. Toutefois, l'Empereur ne vous laissait pas longtemps dans l'embarras: il riait bientôt de sa malice; surtout il ne s'offensait pas de ce qu'on lui répondait vertement qu'il se trompait. On pouvait aller jusqu'à lui prouver qu'il était lui-même le divulgateur; le trésorier Peyrusse,--qui parlait toujours d'une manière joviale, sans cependant parler d'une manière déplacée,--lui dit une fois: «Non, Sire, ce n'est pas moi, et je ne suis pas assez haut placé pour punir le coupable.» L'Empereur comprit parfaitement M. Peyrusse.

Cette exigence de secret était parfaitement raisonnée de la part de l'Empereur; elle servait ses projets. Ses confidences étaient faites aux personnes qui pouvaient le seconder; les personnes initiées à ses vues agissaient sans que rien les embarrassât ou cherchât à les embarrasser, et tout était fait lorsqu'on s'apercevait de ce que l'Empereur avait voulu faire. La situation de l'Empereur ne lui permettait pas de jouer constamment _jeu sur table_. Il ne faudrait pas croire pourtant que l'Empereur était facile à livrer son secret; l'Empereur ne disait que ce qu'il fallait dire. Le nombre de ses confidents était extrêmement restreint; il n'avait pas un confident absolu. Sans doute en étant sans cesse auprès de l'Empereur témoin ou collaborateur, l'on pouvait bien deviner ou préjuger les intentions qui le maîtrisaient, et les conséquences que l'on tirait de ce que l'on croyait à peu près savoir mettaient sur les traces mêmes de ce qu'il pouvait y avoir d'occulte dans sa conduite apparente. Même dans la plus grande intimité de la vie privée, nous nous tenions rigoureusement sur nos gardes, pour ne pas nous écarter de la circonspection imposée ou recommandée. À l'île d'Elbe, les secrets de l'Empereur furent saints et sacrés pour ceux qu'il en honora. Jamais le général Drouot ne chercha à savoir ce que l'Empereur m'avait dit, jamais je n'eus la pensée de le lui confier, cependant le général Drouot était l'homme de ma vénération. La tempête sociale nous a dispersés sans qu'il nous ait été possible de nous confier ce que chacun de nous savait. Je n'ai pu m'épancher qu'avec le général Drouot. J'avais obtenu de quitter l'Autriche: j'étais en Suisse, le général Drouot vint m'y trouver; le général Desaix et le général Chastel étaient avec lui: il était impossible de voir une réunion plus parfaite que celle de ces trois officiers généraux. Il n'y avait plus de secrets à garder: le malheur nous autorisait à parler. Le général Drouot n'en revenait pas de ce que je savais, encore plus de ce que je ne m'étais jamais laissé pénétrer. Je n'étais peut-être pas le seul dans cette position exceptionnelle.

L'Empereur avait une autre habitude. Alors qu'il prouvait le plus son estime, il témoignait le moins son affection, surtout en public. Le premier mouvement de l'Empereur le décelait: c'était le mouvement du coeur. Après, il posait: il subordonnait son regard, sa parole, son geste, tout, au besoin d'envelopper ce qu'il croyait ne pas devoir faire connaître. Bien lui en valait d'agir ainsi: ses chambellans, tous de l'île d'Elbe, étaient les yeux et les oreilles des Elbois, et les Elbois leur imposaient pour ainsi dire la communication de ce qu'ils pouvaient parvenir à savoir, par un sentiment d'intérêt qui avait quelque chose de filial. De là, des commentaires sur la parole la plus simple, des jugements sur l'action la plus ingénue, des opinions sur le regard le plus indifférent. Ensuite nous étions tous connus à Porto-Ferrajo: on savait quel était l'homme de tête, quel était l'homme de coeur, quel était l'homme de courage, quel était l'homme de dévouement, et lorsqu'on voyait l'Empereur serrer la main de l'un de ces hommes, on croyait avoir lu dans son âme. Cela avait son danger; c'est contre ce danger que l'Empereur cherchait à se mettre en garde. Je l'ai vu, à l'aspect inattendu de personnages devant lesquels il ne voulait pas se laisser pénétrer, passer tout à coup d'une conversation riante et affectueuse à une conversation sombre et décolorée, et ne plus laisser échapper un mot que l'on eût envie de retenir.

L'Empereur avait fait suivre son argenterie de campagne: c'était plus qu'il ne lui en fallait pour sa vie impériale de l'île d'Elbe. Les plus petits besoins de sa souveraineté passée étaient cent fois plus importants que les plus grands besoins de la souveraineté présente. Il était convaincu à cet égard.