Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe
Chapter 14
Sans doute, l'Empereur était d'abord pour beaucoup dans la réception improvisée que l'on faisait à sa soeur; mais lorsque l'on eut vu la princesse, toutes les manifestations furent inspirées par elle. Tête, regard, sourire, corps, démarche, tout dans la princesse Pauline était perfection, et son caractère était plus parfait encore.
Mais la joie populaire de Porto-Ferrajo fut de courte durée. Le lendemain, la princesse Pauline se remit en route pour Naples. Son départ occasionna mille et mille contes plus fantastiques les uns que les autres.
Mais toutes ces distractions ne faisaient pas que l'Empereur perdît de vue son logement. C'était là son point capital. Il était du matin au soir au milieu des ouvriers. Le pavillon des Moulins n'était plus reconnaissable. Les vieux moulins, les maisons d'embarras, tout ce qui pouvait gêner était démoli, et du sein de tant de décombres, il sortait, avec toute l'élégance possible, les deux maisons du génie et de l'artillerie, qui, réunies ou plutôt métamorphosées, formaient le palais impérial. Au fur et à mesure que l'on déblayait le terrain, la pioche et la bêche, d'un sol que tout le monde croyait improductif, faisaient un parterre magnifique. Le colonel Vincent me disait, un jour que nous visitions ensemble les travaux: «Si cela continue, il nous fera de l'Étoile une lune ou un soleil», et cette idée me fit bien rire. Le fort de l'Étoile domine le pavillon des Moulins.
Tandis que le palais impérial avançait, l'arrivée de l'impératrice Marie-Louise reculait, et peu à peu il n'en fut plus question. L'appartement qu'on lui avait préparé reçut une autre destination, et il devint titulairement l'appartement de la princesse Pauline. Cette destination ne varia plus.
L'Empereur ne se contenta pas d'un palais principal à Porto-Ferrajo. Il touchait encore au jour de son arrivée: il n'avait pas eu le temps de penser au moment de son départ; sa pensée était une pensée de stabilité. Il ne songeait qu'à se faire un bon lit de repos, à avoir ses aises, ses jouissances, ses va-et-vient, tout ce qui constitue les douceurs de la vie princière. Pour cela, il lui fallait un pied-à-terre sur les points capitaux de l'île, une campagne ou des campagnes qui pussent le mettre à l'abri des ennuis de la monotonie. Il commença par Longone; il donna le nom de palais impérial à la maison du commandant de la place.
Jusqu'alors l'on avait dû grimper d'une manière très fatigante pour aller de Longone-Marine à la place de Longone. L'Empereur voulait faire en voiture ce trajet escarpé. La route carrossable, grâce à des zig-zac (_sic_), permit à l'Empereur de faire une entrée triomphale dans cette forteresse. C'était la première fois que l'on y voyait une voiture. L'Empereur descendit dans son propre palais. Les maçons, les menuisiers, les serruriers y étaient encore. L'idée d'être chez lui séduisit l'Empereur, et il en eut un contentement tant soit peu juvénile; il aimait beaucoup de pouvoir faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui: j'ai eu maintes fois occasion de constater cela.
C'était particulièrement une campagne convenable que l'Empereur désirait trouver. Tous les propriétaires offraient les leurs. L'Empereur fixa son choix sur la campagne de M. Manganaro, située dans la jolie vallée de Saint-Martin, et qui pouvait facilement être agrandie. M. Manganaro était certainement l'une des plus belles notabilités de l'île d'Elbe. Son fils aîné comptait déjà parmi les plus braves officiers de l'armée française; le plus jeune de ses enfants était cadet dans la marine impériale de l'île d'Elbe. Un troisième étudiait pour suivre la carrière du barreau dans laquelle il s'est fait un nom distingué. L'Empereur pouvait traiter aveuglément avec le père d'une famille si honorable: le marché ne traîna pas en longueur; on fit estimer, l'Empereur paya le prix de l'estimation, et tout fut fini. Néanmoins, cette propriété devint chère par le développement que l'Empereur lui donna, par la manière dont il la fit orner, et par le chemin qu'il dut faire faire pour pouvoir y aller avec la somptuosité d'un souverain. Saint-Martin coûta 180,000 francs à l'Empereur, tout compris: c'était trop. Saint-Martin reçut un nouveau baptême de nationalité française: les Français lui donnèrent le nom de Saint-Cloud. Saint-Cloud devint le joujou rural de l'Empereur: c'était son lieu de retraite et de méditation.
Saint-Cloud était au centre de l'île d'Elbe. L'Empereur ambitionnait deux autres demeures de retraite et de méditation dans les deux extrémités de l'île, à l'est et à l'ouest. À plusieurs reprises il envoya diverses personnes explorer la partie occidentale pour y trouver un endroit agréable de belle vue et où il y aurait de l'eau. La recherche fut longue et minutieuse. Enfin l'on crut avoir trouvé. L'Empereur se rendit au lieu désigné. Le site lui plut. De suite il y fit élever une toute petite maisonnette. C'était sur les hauteurs de Marciana.
Par-dessus tout, c'était au faîte d'une haute montagne, sur les débris d'un ancien temple de Jupiter que l'Empereur désirait avoir une habitation. C'était d'une beauté à la fois sauvage et admirable. De là l'oeil embrassait un horizon immense, la côte depuis le mont Argental jusqu'au golfe de la Spezzia et les îles qui peuplent la mer Tyrrhénienne. Napoléon était en extase devant ce grand spectacle de la nature: son regard de feu le dévorait. Il ne cessait point de dire: «C'est merveilleux.»
Toutefois Napoléon était effrayé de la dépense. Il répétait souvent: «Je ne suis pas assez riche pour me permettre l'accomplissement d'une telle fantaisie.» Il aimait même qu'on lui en montrât les inconvénients. Ce projet ne fut pas exécuté.
Dans la partie orientale de l'île, l'Empereur devait forcément construire ou prendre une demeure. La plus belle maison du pays, de la contrée, un beau jardin, des écuries, des dépendances, vue en plein sur la mer, mouvement perpétuel sur le rivage, rien ne manquait à l'agrément de cette habitation, et cette habitation lui appartenait. Mais je l'avais créée, et l'Empereur prenait prétexte de cela pour ne pas m'en priver. Cependant, il y avait une autre raison de délicatesse qui l'arrêtait plus particulièrement encore. L'Empereur avait dit au général Drouot: «L'hôtel de l'administration des mines me conviendrait beaucoup, on me conseille de le prendre, mais cela aurait l'air d'une persécution contre M. Pons, et j'aime mieux me priver.» C'était le maire de Rio qui lui avait donné ce conseil. Le général Drouot m'engagea beaucoup à ne pas aller au-devant des désirs de l'Empereur en lui offrant de quitter ma demeure, ce que j'aurais fait sans ces conseils. D'ailleurs, l'Empereur pouvait disposer à volonté de mon chez-moi. Je l'avais mis à ses ordres.
Pour des palais, pour des campagnes, il fallait des meubles; l'Empereur n'en avait pas du tout. Il se tira vite d'embarras. Le palais impérial de Piombino était très bien meublé. L'Empereur y envoya prendre des meubles; on n'osa pas lui en refuser; un fourrier du palais alla et revint sans coup férir. Le colonel Campbell riait de cette manière un peu anglaise de se pourvoir, disait-il, «pour compte de qui il appartiendrait»; le commissaire autrichien crut devoir faire quelques observations, ce qui ne changea rien aux dispositions prises. Le fourrier du palais signa un état circonstancié des meubles dont il avait fait choix: c'était déjà beaucoup. Le prince Borghese, forcé de quitter Turin, n'ayant pas l'espérance d'y retourner, fit expédier à Rome une quantité considérable de meubles qui lui appartenaient, et ces meubles, on les embarqua à Gênes sur un bâtiment ligurien. Le mauvais temps fit relâcher le bâtiment à Longone; l'on en prévint tout de suite l'Empereur; il ne se donna pas la peine de choisir ce qu'il y avait de bon et de meilleur: il prit tout. «Cela ne sort pas de la famille», disait-il en riant. Néanmoins il fit estimer tout ce qu'il prenait.
C'est ainsi que l'Empereur eut un garde-meuble richement monté. Aussi, il nomma un employé pour la surveillance de cette fastueuse réserve.
J'avais expédié des bâtiments de transport pour les côtes romaines. C'était la première fois que le drapeau elbois allait flotter sur ces parages. Les administrations sanitaires ne voulurent pas le reconnaître. Il fallut que ces bâtiments se rendissent à Civita-Vecchia. À Civita-Vecchia, on les mit en quarantaine. Cependant ils étaient chargés de minerai de fer pour le prince Lucien Bonaparte. L'Empereur se mit en colère; il prétendit qu'on voulait l'humilier; il se plaignit au Saint-Père. Il me donna ordre de réclamer et de protester. Je chargeai M. Franchetti, de Civita-Vecchia, de mes réclamations et de mes protestations, et M. Franchetti réclama et protesta. La chose n'eut pas de suites. Le Saint-Père reconnut le pavillon de l'île d'Elbe: il voulut même faire indemniser les bâtiments de transport dont on avait retardé le voyage.
Le prince Lucien Bonaparte était propriétaire de la principauté de Canino; les hauts fourneaux de fonte lui appartenaient; les bâtiments de transport étaient chargés pour lui. Les capitaines de ces bâtiments avaient cru d'abord pouvoir recourir à la protection de ce prince. Ce prince n'avait pas paru vouloir prendre parti entre l'Empereur et le Saint-Père. Toutefois, il avait accueilli les capitaines avec une extrême bienveillance. On les questionna beaucoup sur l'Empereur, mais ces questions portaient l'empreinte haineuse de mauvais sentiments. La princesse Lucien surtout n'avait que des paroles blessantes pour l'Empereur. Les pauvres capitaines étaient profondément blessés des vilaines choses qu'ils entendaient.
Ma position était toute particulière à l'égard du prince Lucien. Je le croyais sincèrement républicain: ce qui m'avait attaché à lui de telle manière que j'avais exposé ma responsabilité pour favoriser son établissement, car j'avais étendu le crédit officiel que je devais lui faire. J'étais allé plus loin: son établissement était dans la gêne, et de mes propres deniers j'avais converti en prêt les frais de transport qu'il ne pouvait pas payer. En ce moment-là, le prince Lucien Bonaparte était débiteur de l'administration des mines et mon débiteur. Je lui envoyais cependant du minerai. La suspension de mes envois lui aurait porté un grand préjudice, et l'Empereur, instruit de ce qui se passait, pouvait m'ordonner de les cesser. Mon embarras était grand; j'eus recours au général Drouot: il fut d'avis qu'il ne fallait encore rien dire à l'Empereur, afin de lui éviter une inquiétude; mais en même temps il me conseilla d'envoyer d'autres capitaines pour bien m'assurer de la vérité. Ces capitaines furent plus indignés encore que ceux qui les avaient précédés, mais il y eut pour eux une compensation: le prince Louis voulut les voir, et autour de ce prince tout leur parla avec éloge de l'Empereur.
Nous décidâmes, le général Drouot et moi, que je devais tout dire à l'Empereur.
L'Empereur m'écouta avec sa figure d'impassibilité factice. Après un gros moment de silence, il me dit: «Je savais ce qui se passait chez Louis, et je me doutais de ce qui se passait chez Lucien, parce que personne ne m'en parlait. Cela s'épuisera pour en venir à autre chose. Ainsi va le monde. Et Lucien finira par comprendre qu'il a tort de trop laisser jaser sa femme.»
Les capitaines marins de Rio étaient très connus à Civita-Vecchia et à Rome, et depuis que l'Empereur régnait à l'île d'Elbe, tout le monde dans ces deux villes les abordait pour leur demander des renseignements sur le grand homme, et il arrivait souvent que de hauts personnages les faisaient appeler. Les curieux payaient les matelots pour leur faire déployer le pavillon elbois. L'Empereur aimait à savoir ces petites choses.
L'Empereur visita l'île d'Elbe de manière à pouvoir parfaitement la connaître dans tous ses détails. À son retour à Porto-Ferrajo, l'Empereur disait: «Je sais mon île d'Elbe par coeur»; et c'était vrai. À Marciana, à Campo, à Poggio, à Saint-Hilaire, à Saint-Pierre, à Capoliveri, il avait tout examiné et tout apprécié.
Cette course fut vraiment triomphale. Partout on voulut que l'Empereur fît une entrée solennelle, partout on chanta le _Te Deum_, partout les autorités représentèrent et présentèrent. Partout le clergé harangua, partout l'on illumina, et partout, enfin, l'on essaya de surpasser Porto-Ferrajo.
L'Empereur mit de suite à profit les lumières qu'il avait acquises dans son voyage. Il autorisa une troisième madrague que M. Seno fit valoir comme il faisait valoir les deux autres. Tout le monde gagnait à cet accroissement. M. Seno méritait la bienveillance de l'Empereur. Seul artisan de sa fortune, devenu riche à la sueur de son front, n'oubliant jamais les premiers jours de sa vie laborieuse, il occupait sans cesse les pauvres qui voulaient être utilement occupés, et il secourait ceux qui après avoir beaucoup travaillé ne pouvaient plus travailler. Sa philanthropie était permanente. C'était d'ailleurs un bon père et un bon citoyen. L'Empereur désira que j'entretinse (_sic_) M. Seno sur la pêche des anchois et sur la pêche du corail, qui autrefois étaient familières aux Elbois. Je ne pouvais que m'en rapporter à la sagesse de M. Seno. L'Empereur approuva M. Seno, il lui promit toute sa protection, ainsi qu'à ceux qui suivraient son exemple. On fit de suite des essais. Des mesures bien combinées de prudence et de faveur furent prises afin que les négociants et les pêcheurs, encouragés par des avantages qu'ils n'avaient jamais eus, se livrassent activement à ces opérations.
J'avais demandé que les carrières de marbre de l'île d'Elbe fissent, comme les mines de fer, partie de la dotation de la Légion d'honneur: le grand chancelier avait en vain donné cours à ma demande. L'Empereur vit les carrières; il dit: «Il faut qu'elles soient exploitées», et elles furent exploitées.
Mais l'Empereur ne borna pas sa pensée à la vente du marbre brut. Il demanda au célèbre statuaire de Florence, Bartolini, de lui donner un bon professeur de sculpture, et Bartolini lui donna le professeur Bargigli de Carrare. L'Empereur m'avait chargé d'engager Bartolini à faire le voyage de l'île d'Elbe. Bartolini avait bien envie de répondre à cette honorable invitation, mais cela ne dépendit pas de lui. Le professeur Bargigli arriva à Porto-Ferrajo avec des sculpteurs et avec des marbriers. L'Empereur mit les carrières de marbre à leur disposition. Des ateliers de sculpture furent de suite ouverts; le principal de ces ateliers était à Rio-Marine; bientôt une foule d'objets d'utilité ou d'embellissement sortit de ces laboratoires. Tous les voyageurs étrangers cherchaient à s'en procurer, surtout les Anglais. Le professeur Bargigli suivit l'Empereur en France; la bataille de Waterloo le foudroya; il se trouva à Paris entièrement isolé; sa bonne étoile le conduisit à Lyon où j'étais préfet; je fus assez heureux pour l'aider à rentrer dans sa patrie.
L'Angleterre a acquis presque tout ce qui est sorti de ce laboratoire des beaux-arts. Sa Majesté ne voulait pas qu'on eût recours aux artisans du continent: «Faisons d'abord comme nous pouvons, disait-elle, puis nous ferons moins mal, ensuite nous ferons mieux, et enfin nous ferons bien.» Ce peu de paroles avaient une grande puissance d'encouragement. Il aurait fallu peu de temps pour rivaliser avec les arts manuels de Livourne et de Florence.
J'ai parlé des salines. Le regard de l'Empereur avait passé par là, les salines étaient vivifiées. Le gouvernement français les avait mal confiées, il y avait eu de l'incurie, l'opinion publique disait de la déprédation. Le fermier de ces salines, M. Rossetti (de Milan), était un très honnête homme; il aurait bien dirigé s'il avait dirigé lui-même, mais M. Rossetti ne quittait pas son pays; et son agent y voyait à sa manière. Les salines bien régies pouvaient doubler, peut-être même tripler le prix auquel on les avait affermées, et les Porto-Ferrajais faisaient des calculs positifs à cet égard. L'Empereur voulut les mettre en régie. Il me consulta pour réunir cette régie à mon administration. Je me hâtai de le détourner de ce projet.
Il me dit: «Ce ne serait pour vous qu'une surintendance.» Alors j'observai à l'Empereur que cette surintendance ferait peser sur moi la responsabilité de l'intendance, et que cette idée pourrait me rendre investigateur, peut-être même tracassier. L'Empereur ne me pressa pas davantage. M. Rossetti, partisan des Français, vint à l'île d'Elbe pour voir l'Empereur, aussi pour veiller à ses intérêts des salines. L'Empereur traita avec lui. Les salines augmentèrent de valeur. J'étais toujours dans la tempête des discussions lorsque l'Empereur eut la bonté de vouloir m'investir de cette régie. Il n'avait pas plus de fiel qu'un poulet. Son coeur était toujours désarmé.
CHAPITRE X
L'étiquette impériale.--Visiteurs de l'île d'Elbe.--Une cavalcade d'Anglais insolents.--Une dame anglaise.--Intrigues du colonel Campbell. --Tentative de corruption sur Pons.--Arrivée d'officiers français, corses et polonais.--Bertolosi, Colombani, Lebel, Bellina, Tavelle.--Le _colonel_ Tavelle, gouverneur de Rio.--Le général Boinod.--Aventure amusante du général Boinod avec M. Rebuffat de Longone.
L'Empereur éprouvait le besoin d'être chez lui, dans un appartement arrangé selon ses habitudes, ses goûts, ses convenances, où il pût à volonté faire le souverain et le bourgeois, et en arrivant à Porto-Ferrajo on l'avait casé comme il avait été possible de le caser. Mais le temps s'écoulait: l'Empereur ne travaillait pas comme il aurait voulu travailler, et pour lui le temps qui n'était pas complètement rempli par le travail était un temps perdu.
La translation de la maison commune au palais qui devait désormais être le palais impérial des Tuileries fut une solennité de famille, et l'Empereur, se conformant à un usage populaire, fit la fête de la crémaillère. Il eut société au premier repas dans sa nouvelle demeure.
Le palais était loin d'être arrivé au perfectionnement que plus tard il devait avoir. Les constructions ainsi que les réparations avaient besoin de sécher, les boiseries d'être peintes, les chambres tapissées. N'importe, l'Empereur prenait le tout comme il le trouvait, et, malgré les observations du médecin, il y transporta ses lares. Le colonel Campbell admirait le contentement de l'Empereur.
La famille du général Bertrand remplaça l'Empereur à la maison commune, le général Drouot se contenta de ce qu'on put lui donner, et il se colloqua dans le voisinage du palais impérial.
Presque en même temps, la demeure de Longone était définitivement habitable, et rien n'empêchait l'Empereur de s'y établir pour des temps indéterminés.
Aussitôt qu'il fut installé, l'Empereur établit des règles d'étiquette, et il y eut moins de facilité pour l'approcher. Les demandes d'audience impériale étaient adressées au général Bertrand ou au général Drouot, qui prenaient les ordres de l'Empereur. L'Empereur indiquait le jour et l'heure de la réception. Il ne faisait jamais beaucoup attendre. Cette règle était sans exception, même pour les personnes du pays qui n'avaient pas des emplois. Quant au travail régulier de son empire en miniature, l'Empereur faisait appeler les employés avec lesquels il voulait travailler, et cela obligeait les employés à être constamment prêts à rendre compte et à payer de leur personne.
Les présentations étaient faites par celui des deux généraux Bertrand ou Drouot auquel on s'était adressé pour avoir audience, et il n'y avait pas d'autre cérémonial. Il était facile de reconnaître la mesure de considération que l'Empereur avait pour les personnages qu'il recevait.
On ne venait pas à l'île d'Elbe voir l'Empereur sans visiter les mines de fer, et ainsi, par contre-coup, je recevais tout le monde que l'Empereur recevait. Il n'y a pas d'exemple que je n'aie pas eu à Rio-Marine d'assez longs entretiens avec quelqu'un que l'Empereur avait entretenu à Porto-Ferrajo, et il était tout naturel qu'on s'entretînt plus librement avec un homme bonhomme qu'avec l'homme suprême que l'on venait admirer. Les visites aux mines n'étaient pas la seule chose qui me faisait tenir une place dans la représentation impériale sur notre rocher. Lorsque l'Empereur voulait fêter les visiteurs, il m'engageait à leur donner à déjeuner à Rio, et cette délégation, qui n'était pas rare, devenait quelquefois embarrassante.
L'Empereur expédiait vite les personnes pour lesquelles il n'était qu'un simple objet de curiosité, surtout lorsque ces personnes portaient un grand nom. Lorsque les visiteurs étaient pénétrés d'un grand intérêt pour les infortunes de l'Empereur, l'Empereur s'épanchait sans peine et prolongeait facilement la conversation; lorsqu'il avait affaire à des hommes d'État d'une bonne réputation, il provoquait les discussions sur l'état du monde, et alors il enthousiasmait ses auditeurs. J'ai vu des hommes d'État distingués, qui, vingt-quatre heures après l'avoir entendu, avaient encore une fièvre d'admiration. Les visiteurs appartenant au monde commercial ou industriel, l'Empereur se plaisait infiniment à les entretenir, et les engageait à le revoir, et il les traitait avec des égards marqués, surtout quand ils lui parlaient de la supériorité de la fabrique de Lyon, car Lyon était la cité de son coeur.
L'originalité anglaise se faisait distinguer dans toutes ces visites. La présence de l'Empereur la contenait, mais hors de la présence de l'Empereur, elle se laissait aller à des inconvenances répréhensibles.
Une cavalcade de militaires anglais vinrent à Rio pour aller visiter les mines, et, au lieu de se rendre d'abord chez moi, ils me firent appeler pour les accompagner. C'était plus que de l'originalité, c'était de la grossièreté; mais ils étaient tombés en bonnes mains. Je fus indigné contre les Anglais qui la composaient, et je défendis qu'on les accompagnât: ils furent piqués, ils s'en retournèrent, non pas sans avoir menacé de se plaindre. Restait à savoir comment l'Empereur prendrait cela. Je n'étais pas parvenu à le persuader que j'avais un caractère facile, et il pouvait croire que dans ce qui venait de se passer il y avait autant de susceptibilité de ma part que d'impertinence de la part du général anglais. Je lui écrivis:
«Sire, plusieurs officiers anglais viennent d'arriver ici pour visiter les mines. Celui d'entre eux (qui, dit-on, est un général) qui paraissait être le chef de la compagnie, arrêté à deux cents pas de ma porte, a eu l'impudence de m'envoyer une personne de sa suite pour me faire dire d'aller l'accompagner.
«Je devais à Votre Majesté, je devais à moi-même de punir cet oubli des convenances, et je l'ai puni. J'ai formellement refusé d'aller. J'ai défendu qu'aucun employé allât.
«J'ai pensé que Votre Majesté ne serait pas fâchée de connaître la vérité de cette affaire, dans le cas où on lui en parlerait, et je me suis hâté de lui dire ce qu'il en était.
Je suis avec respect...»
L'Empereur fut charmé de ce que j'avais fait. Précisément le colonel Campbell était auprès de lui lorsqu'il reçut ma lettre, et, après l'avoir lue, il lui en communiqua le contenu. Puis il lui dit avec gravité: «Monsieur le colonel, je désire que vous fassiez connaître mon mécontentement à messieurs vos compatriotes; ils ont manqué d'urbanité, et M. Pons a bien fait de leur donner une leçon de bienséance.» Le colonel ne se fit pas répéter les paroles de l'Empereur; il écrivit à ses compatriotes. En même temps, il m'écrivit:«Je vous prie d'agréer mes excuses pour la bêtise d'un de mes compatriotes qui hier est allé aux mines. C'est le colonel Lemoine qui, ayant été à l'île d'Elbe avec le quartier général anglais, il y a plusieurs années, avait connu le surintendant et croyait le retrouver. J'espère que vous oublierez ce malentendu.» Je répondis à cette convenance par une convenance égale.