Souvenirs épars d'un ancien cavalier

Part 5

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Mais cet employé zélé, une fois averti par le notaire, accepta la situation de la façon la plus simple du monde. Il ne fit pas la moindre allusion à l’incident de la botte de paille, salua Maxime sans trop d’obséquiosité, et commença immédiatement un rapport oral sur diverses dépenses urgentes à faire dans la propriété. C’était, malheureusement, une de ces petites âmes étroites, complètement dénuées d’imagination, et de qui il n’est pas amusant de triompher.

Maxime avait demandé qu’on ne mît pas les officiers au courant de son opération. Tout en se promenant avec Paul dans ses terres, il lui expliqua comment il en était devenu acquéreur.

En passant devant la maison du notaire, il avait vu une affiche qui annonçait la mise en vente, aux enchères ou à l’amiable, de ce magnifique château et de ses dépendances, le tout d’une centaine d’hectares. Justement il cherchait à employer des fonds.

--Autant les mettre là qu’ailleurs. Le notaire avait pleins pouvoirs pour traiter... J’ai commencé par lui offrir les deux tiers du prix qu’il me demandait. J’ai vu que ça ne bichait pas du tout. J’ai fini par traiter avec un rabais de quinze pour cent sur ses premières prétentions. Et je crois bien que j’ai eu là son tout dernier prix.

--Vous n’avez consulté personne?

--Pas besoin. J’aurais demandé conseil à des gens du pays, j’aurais obtenu des estimations plus ou moins sincères. Et c’étaient des histoires à n’en plus finir. J’ai préféré me renseigner sur la figure du notaire. C’est ainsi qu’en jouant aux cartes on découvre parfois le jeu de ses adversaires, d’après leur attitude.

--Et l’affaire a pu se faire séance tenante?

--Je lui ai montré des pièces d’identité. J’ai signé un bout de sous-seing en attendant l’acte définitif. J’ai donné un chèque pour les arrhes. J’ai senti que je pouvais signer de confiance l’inventaire du mobilier. Je tenais à entrer en jouissance le soir même, car il me fallait ma botte de paille pour me coucher.

Maxime semblait à Paul étonnamment précoce. Il faut dire que le camarade s’était trouvé tout seul de très bonne heure au milieu d’affaires importantes et compliquées.

Tout en lui présageait un brasseur d’affaires extraordinaire... Paul apprit, par la suite, qu’il n’avait pas justifié ces espérances. Et il n’en comprit que plus tard la raison. Maxime s’était dessalé trop vite. Il avait voulu être trop malin, et n’avait pas laissé assez de marge au hasard.

Du reste, il s’était mis à jouer un baccara formidable, avec une certaine nonchalance d’abord, et l’idée qu’il n’y tenait pas. Il n’y a rien d’aussi dangereux que les passions qui commencent ainsi, sournoisement et en douceur. On s’y engage sans méfiance, et l’on est pris sans s’en apercevoir.

Paul, d’ailleurs, ne le revit que rarement après leur service. Les joueurs se séparent vite de ceux qui ne jouent pas. On dirait deux autos qui ne roulent pas à la même allure. Le joueur a mis l’accélérateur. L’autre semble tourner au ralenti.

* * * * *

Les semaines qui suivirent les manœuvres marquaient la fin de leur année de volontariat. Vers la fin de septembre, on vit d’abord partir les hommes de la classe. Ils attendaient ce jour depuis tant de jours que leur enthousiasme avait besoin de se forcer un peu pour être à la hauteur de l’événement. Ils faisaient de grands gestes de bras et chantaient exagérément. Les plus délicats, pour adoucir l’amertume de la séparation, promettaient à leurs poteaux que l’on se reverrait. Et peut-être le croyaient-ils.

Ceux qui restaient se faisaient une raison. Les volontaires n’en avaient plus que pour un mois. La petite classe devenait «la classe» et laissait son titre à la classe suivante. Les bleus attendaient la bleusaille nouvelle pour passer à la dignité modeste de pierrots.

Seul, Brottain avait le cœur ulcéré.

Brottain faisait du rabiot. Quelques menues histoires de cuites, de fausses permissions, de nuits passées en ville et qui coïncidaient avec de fâcheux contre-appels... Chaque fois quatre jours, qui ne manquaient pas de faire des petits, sous l’action successive et de plus en plus fécondante du régiment et de la brigade.

Brottain avait espéré jusqu’au dernier moment qu’on le laisserait partir avec les autres. Mais le colo, qui pourtant n’était pas dur, jugea convenable de le garder quelque temps. Brottain noya son chagrin dans un océan de chopines, qui le fit tanguer et rouler d’une façon un peu ostensible sur le trottoir de la grand’rue. Il gêna trop manifestement la circulation, et l’on estima que la rue étant à tout le monde, il était mauvais qu’un seul individu en accaparât à lui tout seul toute la largeur. Quand il arriva dans les parages du quartier, la porte s’ouvrit devant lui toute grande. Entre deux digues d’hommes de garde, on dirigea son cours sinueux vers une cellule, où il stagna lourdement jusqu’au crépuscule du jour suivant.

Mais le soir, avant l’appel, le maréchal des logis de garde, en faisant sa tournée, trouva la porte de la cellule ouverte. Brottain s’était dissipé dans l’éther. Il ne restait de lui qu’une paire de galoches en mauvais état.

Des émissaires furent envoyés à la gare. Mais les recherches furent molles. Le lendemain, le colo examina le cas, présuma que Brottain avait dû franchir la frontière. On savait qu’il trouverait de quoi vivre à l’étranger. Il n’y avait pas à se faire d’inquiétudes sur son compte. Quant au régiment, il se passerait sans douleur de cet homme embarrassant.

L’évasion miraculeuse de Brottain devient plus facile à expliquer, lorsque l’on ajoute qu’il était serrurier de son métier, que c’était lui qui avait réparé en dernier lieu la serrure de cette prison, où, avec beaucoup de prévoyance, il avait enterré dans un coin tout un lot d’outils indispensables.

XII

ÉPILOGUE

Ici finit la véritable carrière militaire de Paul.

Car on ne peut y englober ses deux périodes de vingt-huit jours.

La première, accomplie à Paris aux abords de l’École militaire, comporte surtout des souvenirs de bœuf bouilli au gros sel pris à chaque midi chez un marchand de vins de l’avenue de Breteuil, émigré dans un autre coin du quartier à la suite d’une expropriation, et dont Paul ne put jamais retrouver la trace.

A l’École militaire, on lui avait attribué un cheval maussade, appelé _Barnave_, qui sautait les obstacles sans s’occuper de lui. Or, ses réactions très rudes entraînaient de la part de Paul des mouvements inesthétiques, qui lui valurent des appréciations désobligeantes d’un sévère officier supérieur présent à cet exercice.

Il note aussi le souvenir d’une garde à pied devant le quartier. Il avait sur la tête un casque trop large, et le sabre à la main. A son idée, il ressemblait assez à un héros d’Homère. Ce caractère majestueux de sa personne échappait un peu aux petits enfants du quartier de Grenelle, qui n’avaient pas lu l’_Iliade_. Ils lui criaient: «Barbu! Barbu!» et daignaient à peine se sauver quand il les menaçait de son sabre.

Deuxième période de vingt-huit jours, à Pont-à-Mousson...

Au manège, un jeune cheval assez pesant, du nom d’_Alcibiade_, jette Paul à terre et lui appuie ensuite sur la cheville un sabot distrait. Huit jours d’infirmerie.

Période de treize jours à l’École militaire, à Paris...

Cette fois, Paul a quitté l’arme de la cavalerie et a été versé, lourdement, dans le train des équipages. On l’équipe à neuf d’un dolman tout frais lavé et d’un pantalon à basanes qui semble en tôle peinte. On l’arme d’un sabre recourbé et on l’amène chez le capitaine adjudant-major qui l’emploie à régler du papier ministre, besogne pour laquelle l’adjonction d’un sabre, surtout recourbé, ne paraît pas absolument nécessaire.

Mais tout cela n’appartient vraiment plus à sa vie militaire. Elle s’était terminée à l’instant où ils avaient quitté la gare de leur ville de garnison.

Il était arrivé au régiment, une année auparavant, plein d’effroi et d’espoirs de gloire, mais il avait apporté dans une tâche modeste une trop grande ambition. Il eût voulu obtenir tout de suite le grade élevé qui lui eût permis de prouver son génie militaire. Or, la loi des cadres lui imposait toute une série d’échelons et, entre chacun d’eux, de longs stages réglementaires.

Il était arrivé tout plein de confiance dans le prestige de l’uniforme. C’était la légende des _Dragons de Villars_ exprimée avec tant de bonne humeur, et des rimes si lamentables:

Bouchonne Cocotte, Bouchonne, mon fils. C’est elle qui trotte; C’est toi qui séduis.

Il avait trouvé en Bretagne une monture sans docilité et dépourvue d’affection. Elle voulait bien manger des croûtes de pain dans la main de son cavalier, mais ne lui en savait aucun gré et oubliait, la minute d’après, ces attentions.

Les dernières semaines, elle lui avait été retirée pour être affectée au peloton hors rang. La veille de son départ, il avait projeté d’aller la voir, en manière de pélerinage, en sa nouvelle écurie du P. H. R. Il y allait sans illusions, par une sorte de pieux devoir. Mais il se trouva qu’elle était sortie. L’élève trompette qui l’avait maintenant en consigne galopait avec elle, sur le terrain de manœuvres, en soufflant, d’une haleine entrecoupée, les différentes sonneries de l’école du régiment.

Il projeta de renouveler sa visite d’adieux, mais les écuries du P. H. R. étaient loin et les deux derniers jours de leur séjour furent fort occupés par des libations.

... C’est toi qui séduis...

Le dernier vers du quatrain n’avait pas trouvé sa confirmation. Il avait, somme toute, rencontré fort peu de dames avenantes et celles qui s’étaient trouvées sur son chemin y étaient restées trop peu de temps pour que pût s’opérer la séduction promise par la légende. Non, ses camarades, les conditionnels et lui, rapportaient des souvenirs plus austères, et moins «classés»; ce ne fut que plus tard que certains d’entre eux purent les recenser et les évaluer à leur prix.

Tel valet de ferme, qui leur avait donné un coup de main pour seller leur cheval ou pour leur corvée de litière, en était récompensé fraternellement par un petit verre à la cantine. Cet homme, qui ne parlait jamais, de qui les officiers et les sous-officiers, à la théorie, ne pouvaient arracher la réponse la plus simple, racontait sa vie aux jeunes volontaires, leur disait ce qu’il avait laissé chez lui et ce qu’il y retrouverait. Ce n’était pas attendrissant, c’était simplement vrai. Ils découvrirent un être assez pareil à eux chez cet individu si différent d’aspect. Mais ils ne furent émus de tout cela que plus tard...

Au moment où la classe partait, Burel sortit la montre d’argent que Paul lui avait confiée: c’était lui qui s’occupait du fourbi et qui devait préparer à l’heure le casque, la bride, le sabre, l’uniforme.

--Garde-la, Burel, va!

--Tu me la donnes?

Ils s’embrassèrent. Ce n’était pas une formalité. Peut-être sentaient-ils qu’à ce moment la poignée de mains ne suffisait pas. D’ailleurs ils ne se revirent jamais. Mais à quoi bon? Ils s’étaient appris l’un à l’autre à ne pas trop détester le genre humain.

TABLE

Pages I. Souvenirs épars 5 II. Service en campagne 23 III. Bretagne indisponible 33 IV. Un jour à pied 43 V. En permission 60 VI. Où, devant un auditoire... 70 VII. Hôtel recommandé 79 VIII. Chevaux en liberté 88 IX. Reîtres 97 X. Maxime 132 XI. Les dernières semaines 140 XII. Épilogue 150

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE TRENTE ET UN DÉCEMBRE MIL NEUF CENT DIX-SEPT, PAR ARRAULT, A TOURS, POUR GEORGES CRÈS ET Cie.

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