Souvenirs Entomologiques Livre I Etude Sur L Instinct Et Les Mo
Chapter 21
Les lieux transformés d'aspect coup sur coup à quatre reprises; les devants de la demeure changés dans leur coloration, leur odeur, leurs matériaux; la douleur enfin d'une double blessure, tout avait échoué pour dérouter l'Hyménoptère, pour le faire simplement hésiter sur le point précis de sa porte. J'étais à bout de stratagèmes, et je comprenais moins que jamais comment l'insecte, s'il n'a pas un guide spécial dans quelque faculté de nous inconnue, peut se retrouver lorsque la vue et l'odorat sont mis en défaut par les artifices dont je viens de parler.
À quelques jours de là, une expérience me sourit pour reprendre le problème sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre à découvert dans toute son étendue, sans trop le dénaturer, le terrier des Bembex, opération à laquelle se prêtent aisément le peu de profondeur de ce terrier, sa direction presque horizontale et la faible consistance du sol où il est creusé. À cet effet, le sable est peu à peu raclé avec la lame d'un couteau. Ainsi privé de sa toiture d'un bout à l'autre, la demeure souterraine devient un demi-canal, une rigole, droite ou courbe, d'une paire de décimètres de longueur, libre au point où était la porte d'entrée, terminée en cul-de-sac à l'autre bout, où gît la larve au milieu de ses victuailles.
Voilà le domicile à découvert, en pleine lumière, sous les rayons du soleil. Comment se comportera la mère à son retour? Divisons la question suivant le précepte scientifique: l'embarras pourrait être grand pour l'observateur; ce que j'ai déjà vu me le fait assez soupçonner. La mère survenant a pour mobile la nourriture de sa larve; mais pour arriver à cette larve, il faut premièrement trouver la porte. Ver et porte d'entrée, voilà dans la question les deux points qui me semblent mériter d'être examinés à part. J'enlève donc le ver ainsi que les provisions; et le fond du couloir devient place nette. Ces préparatifs faits, il n'y a plus qu'à s'armer de patience.
L'Hyménoptère survient enfin et va droit à sa porte absente, à cette porte dont il ne reste que le seuil. Là, pendant une bonne heure, je le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler le sable et s'obstiner, non à creuser une nouvelle galerie, mais à rechercher cette clôture mobile qui doit aisément céder sous la seule poussée de la tête et livrer passage à l'insecte. Au lieu de matériaux mouvants, il trouve sol ferme, non encore remué. Averti par cette résistance, il se borne à explorer la surface, toujours dans l'étroit voisinage de l'endroit où devrait se trouver l'entrée. Quelques pouces d'écart, c'est tout ce qu'il se permet. Les points qu'il a déjà sondés et balayés pour la vingtième fois, il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir se décider à sortir de son étroit rayon, tant est tenace sa conviction que la porte devrait être là et pas ailleurs. Avec une paille, à diverses reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte ne s'y laisse prendre: il revient tout aussitôt à l'emplacement de sa porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, paraît attirer son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait quelques pas, toujours en râtelant; puis revient à l'entrée. Deux ou trois fois, je lui vois parcourir la rigole dans toute sa longueur; il atteint le cul-de-sac, demeure de la larve, y donne négligemment quelques coups de râteau et se hâte de regagner le point où fut l'entrée, pour y continuer ses recherches avec une persistance qui finit par lasser la mienne. Plus d'une heure s'était écoulée, et le tenace Hyménoptère cherchait toujours sur l'emplacement de la porte disparue.
Que se passera-t-il en présence de la larve? Tel est le second point de la question. Continuer l'expérimentation avec le même Bembex n'eût pas présenté les garanties désirables: l'insecte, rendu plus opiniâtre par ses vaines recherches, me semblait maintenant obsédé d'une idée fixe, cause certaine de troubles pour les faits que je désirais constater. Il me fallait un sujet nouveau, non surexcité, uniquement livré aux impulsions du premier moment. L'occasion ne tarda pas à se présenter.
Le terrier est mis à découvert d'un bout à l'autre, comme je viens de l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est laissée en place, les provisions sont respectées; tout est en ordre dans la maison, il n'y manque que la toiture. Et bien, devant ce domicile à jour, dont le regard saisit librement tous les détails, vestibule, galerie, chambre du fond avec le ver et son monceau de Diptères; devant cette demeure devenue rigole, à l'extrémité de laquelle s'agite la larve, sous les cuisants rayons du soleil, la mère ne change rien aux manoeuvres déjà décrites. Elle met pied à terre au point où fut l'entrée. C'est là qu'elle fouille, qu'elle balaie le sable; c'est là qu'elle revient toujours après quelques essais ailleurs, dans un rayon de quelques pouces. Nulle exploration de la galerie, nul souci de la larve en angoisse. Le ver, dont le délicat épiderme vient brusquement de passer de la douce moiteur d'un souterrain aux âpres ardeurs de l'insolation, se tord sur son monceau de Diptères mâchés; la mère ne s'en préoccupe. C'est pour elle le premier des objets venus épars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de boue sèche, et pas plus. Ça ne mérite pas attention. À cette tendre et fidèle mère, qui s'exténue pour arriver au berceau de son nourrisson, il faut pour le moment la porte d'entrée, l'habituelle porte et rien que cette porte. Ce qui remue ses entrailles maternelles, c'est le souci du passage connu. La voie est libre cependant: rien n'arrête la mère, et sous ses yeux se démène anxieusement le ver, but final de ses inquiétudes. D'un bond, elle serait au malheureux, qui réclame assistance. Que n'accourt-elle auprès du nourrisson chéri? Elle lui creuserait nouvelle demeure; rapidement elle le mettrait à l'abri sous terre. Mais non: la mère s'entête à la recherche d'un passage n'existant plus, tandis que le fils se grille au soleil sous ses yeux. Ma surprise n'a pas d'égale devant cette obtuse maternité, le plus puissant néanmoins, le plus fécond en ressources, de tous les sentiments qui agitent l'animal. À peine en croirais-je le témoignage de ma vue sans des épreuves répétées à satiété tant sur les Cerceris et les Philanthes que sur les Bembex de différentes espèces.
Il y a plus fort encore. La mère, après de longues hésitations, s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci de là, sans s'y arrêter, quelques négligents coups de balai. Guidée par de vagues réminiscences, et peut-être aussi par le fumet de venaison qu'exhale le tas de Diptères, elle atteint par moments le fond de la galerie, le point même où gît la larve. Voilà la mère et son fils. En ce moment de rencontre après de longues angoisses, y a-t- il soins empressés, effusion de tendresse, signe quelconque de maternelle joie? Qui le croirait n'a qu'à recommencer mes expériences pour se dissuader. Le Bembex ne reconnaît en rien sa larve, chose pour lui de valeur nulle, encombrante même, pur embarras. Il marche sur le ver, il le piétine sans ménagement, dans ses allées et venues précipitées. S'il veut essayer une fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrière par de brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gênerait dans son travail. Ainsi rudoyée, la larve songe à la défense. Je l'ai vue saisir la mère par un tarse, sans plus de façon qu'elle en aurait mis à mordre la patte d'un Diptère, sa proie. La lutte fut vive, mais enfin les féroces mandibules lâchèrent prise, et la mère disparut affolée, en jetant un piaulement d'ailes des plus aigus. Cette scène dénaturée, le fils mordant la mère, essayant peut-être de la manger, est rare et amenée par des circonstances qu'il n'est pas permis à l'observateur de provoquer; ce à quoi il est toujours possible d'assister, c'est la profonde indifférence de l'Hyménoptère devant sa progéniture, et le dédain brutal avec lequel est traité cette masse encombrante, le ver. Une fois le fond du couloir exploré du râteau, ce qui est affaire d'un instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la demeure, où il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il continue à se démener, à se tordre, où l'ont rejeté les maternelles ruades. Il périra sans secours aucun de sa mère, qui ne le reconnaît plus faute d'avoir trouvé l'habituel passage. Repassons par là le lendemain, et nous le verrons au fond de sa rigole, à demi cuit au soleil et déjà la proie des mouches, dont il faisait lui-même sa proie.
Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un l'autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont impuissantes à troubler. Que cherche le Bembex, en dernière analyse? La larve, évidemment. Mais pour arriver à cette larve, il faut pénétrer dans le terrier, et pour pénétrer dans ce terrier, il faut d'abord en trouver la porte. Et c'est à la recherche de cette porte que la mère s'obstine, devant sa galerie librement ouverte, devant ses provisions, devant sa larve elle-même. La maison en ruines, la famille en péril, pour le moment ne lui disent rien; il lui faut, avant tout, le passage connu, le passage à travers le sable mobile. Périsse tout, habitation et habitant, si ce passage n'est pas retrouvé! Ses actes sont comme une série d'échos qui s'éveillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et dont le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. Non pour cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute de l'habituelle entrée, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela suffit: les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier écho est muet, et les autres se taisent. Quel abîme de séparation entre l'intelligence et l'instinct! À travers les décombres de l'habitation ruinée, la mère, guidée par l'intelligence, se précipite et va droit à son fils; guidée par l'instinct, elle s'arrête obstinément où fut la porte.
CHAPITRE XX LES CHALICODOMES
Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire du Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeille maçonne. Je me propose de reprendre ici cette histoire, de la compléter et de la considérer surtout sous un point de vue qu'a totalement négligé l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de dire comment je fis connaissance avec cet Hyménoptère.
C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843. Sorti depuis quelques mois de l'École normale de Vaucluse, avec mon brevet et les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais envoyé à Carpentras pour y diriger l'école primaire annexée au collège. Singulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de supérieure. Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidité qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans la rue. Pour jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait, et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux de fer et petits losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb. Tout autour, pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu, une chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.
Matin et soir, au son de la cloche; on lâchait là-dedans une cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et à l_'Epitoine, _étaient voués, comme on disait alors, à quelques _bonnes années de français_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait chercher chez moi un peu d'orthographe.
Enfants et grands garçons étaient là pêle-mêle, d'instruction très diverse, mais d'une désespérante unanimité pour faire des niches au maître, au jeune maître dont quelques-uns avaient l'âge ou même le dépassaient.
Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens, j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques mots de dictée sur les genoux; aux grands, je dévoilais les secrets des fractions et même les arcanes de l'hypoténuse. Et pour tenir en respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence travail suivant ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser enfin l'ennui de la sombre salle, dont les murailles suaient la tristesse encore plus que l'humidité, j'avais pour unique ressource la parole, pour unique mobilier le bâton de craie.
Même dédain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en était l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un excellent homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux d'administrer lui-même les pois verts et le lard, avait abandonné le commerce de la soupe à quelqu'un de sa parenté, et s'était chargé d'enseigner la physique.
Assistons à l'une de ses leçons. Il s'agit du baromètre. De fortune, l'établissement en possède un. C'est une vieille machine, toute poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et portant inscrits, sur sa planchette en gros caractères, les mots tempête, pluie, beau temps.
«Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu vois Bastien?»
«Je vois» répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le professeur.
«Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé, plein de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre... l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand, monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la longue branche est ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus bien.»
Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe des pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis avec un sourire fermement épanoui sous le poil follet de sa moustache naissante:
«Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte par le haut. Voyez, je sens le creux.»
Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait à remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire.
L'abbé, impassible: «Cela suffit. Descends, Bastien. Écrivez, messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oublié moi- même.»
Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant, s'améliorèrent: on eut un maître, un maître pour tout de bon, sachant que la longue branche d'un baromètre est fermée. Moi-même j'obtins des tables où mes élèves pouvaient écrire au lieu de griffonner sur leurs genoux; comme ma classe devenait chaque jour plus nombreuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus un aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changèrent de face.
Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant au maître qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ, l'arpentage pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage nécessaire; mais avec mes gros émoluments, 7 francs s'il vous plaît, je ne pouvais hésiter à me mettre en dépense. Chaîne d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, équerre et boussole, sont acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large que la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni par l'établissement. Le trépied manquait; je le fis faire. Bref, me voilà outillé.
Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la sombre salle pour les champs. C'était fête. On se disputait l'honneur de porter les jalons, répartis par faisceaux de trois; et plus d'une épaule, en traversant la ville, se sentait glorifiée, à la vue de tous, par les doctes bâtons de la géométrie. Moi-même, pourquoi le cacher, je n'étais pas sans ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement l'appareil le plus délicat, le plus précieux: le fameux graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient une plaine inculte, caillouteuse, un harmas comme on dit dans le pays. Là, nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empêchait de surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot vert. La plaine s'étendait en long et en large, uniquement couverte de thym en fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre place pour tous les polygones imaginables; trapèzes et triangles pouvaient s'y marier de toutes les façons. Les distances inaccessibles s'y sentaient les coudées franches; et même une vieille masure, autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux exploits du graphomètre.
Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon; je le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se relever, chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et des signaux. Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la brochette de fer et prenait à sa place un caillou; un troisième, sourd aux mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de paille Et le polygone chômait, les diagonales étaient en souffrance. Qu'était- ce donc que ce mystère?
Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur, l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le maître. Sur les cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des nids de terre. Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manière d'opérer m'est enseignée. Le miel, quoique un peu fort, est très acceptable. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux chercheurs de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour la première fois, je vis l'Abeille maçonne de Réaumur, ignorant son histoire, ignorant son historien.
Ce magnifique Hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les galets ensoleillés, parmi le thym, son miel apportant diversion aux sévérités de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent impression vivace en mon esprit; et je désirai en savoir plus long que ne m'en avaient appris les écoliers: dévaliser les cellules de leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en vente un magnifique ouvrage sur les insectes: _Histoire naturelle des animaux articulés, _par De Castelnau, E. Blanchard, Lucas. C'était riche d'une foule de figures qui vous prenaient par l'oeil; mais hélas! c'était aussi d'un prix! ah! d'un prix! Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 7 francs ne devaient-ils pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps. Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai à l'autre, balance à laquelle doit fatalement se résigner quiconque prend la science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébende universitaire reçut saignée copieuse: je consacrai à l'acquisition du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait combler plus tard l'énorme déficit.
Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon Abeille noire; j'y lus pour la première fois des détails de moeurs entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon Dufour; et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centième fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait: «Et toi aussi, tu seras historien des bêtes». -- Naïves illusions qu'êtes-vous devenues! Mais refoulons ces souvenirs tristes et doux à la fois, pour arriver aux faits et gestes de notre Abeille noire.
_Chalicodome, _c'est-à-dire maison en cailloutage, en béton, en mortier; dénomination on ne peut mieux réussie, si ce n'était sa tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec. Ce nom s'applique, en effet, à des Hyménoptères qui bâtissent leurs cellules avec des matériaux analogues à ceux que nous employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le pisé que dans la pierre de taille. Étranger aux classifications scientifiques, ce qui jette grande obscurité dans plusieurs de ses mémoires, Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage, et appelé nos bâtisseurs en pisé _Abeilles maçonnes:_ ce qui les peint d'un mot.
Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma muraria_), celui dont Réaumur a magistralement donné l'histoire; et le Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas spécial aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire croire, mais se retrouve en Grèce, en Algérie et dans la région méditerranéenne de la France, en particulier dans le département de Vaucluse, où il est un des Hyménoptères les plus abondants au mois de mai. Dans la première espèce, les deux sexes sont de coloration si différente, qu'un observateur novice, tout surpris de les voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour des étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir velouté avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle, ce velours noir est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. La seconde espèce, de taille bien moins grande, n'a pas cette opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume, mélange diffus de brun, de roux et de cendré. Enfin le bout de l'aile, lavé de violacé sur un fond rembruni, rappelle, mais de loin, la riche pourpre de la première. Les deux espèces commencent leur travail à la même époque, vers les premiers jours du mois de mai.
Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix, dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur, d'une muraille bien exposée au soleil et non recouverte de crépi, qui, se détachant, compromettrait l'avenir des cellules. Il ne confie ses constructions qu'à des fondements solides, à la pierre nue. Dans le Midi, je lui reconnais même prudence; mais, j'ignore pour quel motif, à la pierre de la muraille, il préfère généralement ici une autre base. Un caillou roulé, souvent guère plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la vallée du Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance de pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le choix de l'Hyménoptère: tous nos plateaux de faible élévation, tous nos terrains arides à végétation de thym, ne sont qu'amoncellement de galets cimentés de terre rouge. Dans les vallées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pierrailles des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de cailloux roulés que les eaux ne visitent plus. Enfin, à défaut de galet, l'Abeille maçonne s'établit sur une pierre quelconque, sur une borne de champs, sur un mur de clôture.