Souvenirs Entomologiques Livre I Etude Sur L Instinct Et Les Mo
Chapter 18
Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y trouve toujours l'oeuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme à lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du début est invariablement de petite taille, comme si la mère recherchait des bouchées plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature suivant la fréquence de telle ou telle autre espèce de gibier aux environs du nid. C'est tantôt une Lucilia Caesar, tantôt un Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt un délicat Bombylien habillé de velours noir; mais la pièce la plus fréquente est une Phérophorie, à ventre fluet.
Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de l'oeuf avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour une larve douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie de trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les Hyménoptères dont les larves vivent de proie entassent dans chaque cellule le nombre de victimes nécessaires à l'éducation complète; ils déposent l'oeuf sur l'une des pièces et clôturent la loge où ils ne rentrent plus. Désormais la larve éclôt et se développe solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception à cette loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une pièce de venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de ratisser le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée à tout regard autre que le sien.
Deux ou trois jours se passent; l'oeuf éclôt et la petite larve consomme la ration de choix qui lui a été servie. La mère cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantôt lécher pour nourriture les exsudations sucrées des têtes du Panicaut, tantôt se poser avec délices sur le sable brûlant, d'où elle surveille sans doute l'extérieur du domicile. Par moments, elle tamise le sable de l'entrée; puis elle s'envole et disparaît, occupée peut-être ailleurs à creuser d'autres cellules, qu'elle approvisionne de la même manière. Mais si prolongée que soit son absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement servie; son instinct de mère lui apprend l'heure où le vermisseau a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle revient donc au nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entrée; elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le domicile et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce moment ne tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles avec un dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec nouvelle provision.
Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve, les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est besoin, et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la mère pour suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son ventre au milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés de l'abdomen. À tout moment, on la voit rentrer avec une récente capture; à tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex élève sa famille au jour le jour, sans provisions amassées d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becquée à ses petits encore au nid. Des preuves multipliées qui mettent en évidence ce genre d'éducation, bien singulier pour un Hyménoptère alimentant sa famille de proie, j'ai déjà cité la présence de l'oeuf dans une cellule où ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptère, toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante, qui n'exige pas un moment spécial pour être constatée.
Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du gibier dévoré.
Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible, au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.
En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B. Julii_)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail. -- 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4 _Syrphus corolloe_, deux au complet, deux autres en pièces; 3 _Gonia atra_, tous les trois intacts et dont un apporté à l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier; 2 _Pollenia ruficollis_, l'un intact, l'autre entamé; le _Bombylius_ réduit en marmelade; 2 _Echinomyia intermedia_, à l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une soixantaine de pièces.
La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété. Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve, avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle, sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main, avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien souri de ma naïveté.
Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue, fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance; les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2 Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.
Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où l'Hyménoptère (_Bembex oculata)_ vient de pénétrer avec un _Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4 _Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier, les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.
Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et de l'_Eristalis tenax_. Tel serait à peu près le nombre de Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région, excepté le Bembex rostré (_B. rostrata)_, et le Bembex bidenté (_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement les Taons. Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une espèce à l'autre du genre Taon.
Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.
1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espèce à Cavaillon, une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement. Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.
2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphoerophoria scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions ultérieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe, Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia, Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.
3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dépose également son oeuf sur le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava, Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis, Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion notatum._ Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en Anthrax.
4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est déposé soit sur un _Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont un mélange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis, Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._
5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_, sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert à sa larve exclusivement du gros gibier appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_.
6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionné chasseur de Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur quel autre Diptère il pond son oeuf.
Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et une quatrième des Taons.
CHAPITRE XVII LA CHASSE AUX DIPTÈRES
Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de la chair fraîche.
Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je, presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture. Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.
Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques- uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se décider que d'après la manière dont se conservent les victimes.
Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre, les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres, la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement. Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques- uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses victimes.
Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex? Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf, durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les pièces de haute venaison.
En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse, lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même, demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant, fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et que met en pratique la sapience des Bembex.
Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon, un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax. L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex, volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.
Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent. Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs, lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins douteux.
Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex, il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.
N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes, dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.