Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes
Part 9
Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa tartine et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va tout de suite au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour le loisir d'une douce digestion les chairs qu'il faut patiemment extraire de leur étui de corne. Cependant le vermisseau tout jeune, au sortir de l'oeuf, ne débute pas avec semblable friandise: à lui le pain d'abord et puis le raisiné. Il n'a pas le choix: il doit mordre, pour première bouchée, en pleine poitrine, au point même où la mère a fixé l'oeuf. C'est un peu plus dur, mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde dans laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs il y aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient ainsi à de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de victimes dont les jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de sécurité et non les appétits du ver qui déterminent le choix de la mère pour l'emplacement de l'oeuf.
À ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le Grillon sur lequel l'oeuf est pondu, expose plus que les autres le ver à des chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un frêle vermisseau; et puis la victime est toute récente et par conséquent dans les meilleures conditions pour donner signe d'un reste de vie. Cette première pièce doit être paralysée aussi complètement que possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon de l'Hyménoptère. Mais les autres, dont la torpeur devient plus profonde à mesure qu'elles vieillissent, les autres que la larve attaquera devenue forte, exigent-elles d'être opérées avec le même soin? Une seule piqûre, deux piqûres dont les effets gagneraient peu à peu de proche en proche tandis que le ver dévore sa première ration, ne pourraient-elles suffire? Le liquide venimeux est trop précieux pour que l'Hyménoptère le prodigue sans nécessité: c'est la munition de chasse dont l'emploi doit se faire avec économie. Du moins si j'ai pu assister à trois coups de dard consécutifs sur la même victime, d'autres fois je n'en ai vu donner que deux. Il est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen du Sphex semblait rechercher le point favorable pour une troisième blessure, qui m'a échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais donc à croire que la première ration est toujours poignardée trois fois, mais que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles, viendra plus tard confirmer ce soupçon.
Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon. En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'oeuvre est achevée. Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté sous un abri impénétrable, s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne invinciblement, à cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit sortir transfigurée au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis grossier et extérieur, trois couches distinctes figurant comme trois cocons inclus l'un dans l'autre. Examinons en détail ces diverses assises de l'édifice de soie.
C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière, aranéeuse, sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend comme dans un hamac, pour travailler plus aisément au cocon proprement dit. Ce réseau incomplet, tissé à la hâte pour servir d'échafaudage de construction, est formé de fil jetés au hasard, qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnées de rouge du Grillon, les pattes, les calottes crâniennes. L'enveloppe suivante, qui est la première du cocon proprement dit, se compose d'une tunique feutrée, d'un roux clair, très-fine, très-souple et irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils jetés çà et là la rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe suivante. Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d'une ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de sa surface.
Vient ensuite un étui plastique, de dimensions notablement plus petites que celles de la bourse qui le contient, presque cylindrique, arrondi au pôle supérieur, vers lequel est tournée la tête de la larve, et terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa couleur est encore d'un roux clair, excepté vers le cône inférieur, dont la teinte est plus sombre. Sa consistance est assez ferme; cependant il cède à une pression modérée, si ce n'est dans sa partie conique qui résiste à la pression des doigts et paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet étui, on voit qu'il est formé de deux couches étroitement appliquées l'une contre l'autre, mais séparables sans difficulté. La couche externe est un feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse précédente, la couche interne ou la troisième du cocon, est une sorte de laque, un enduit brillant d'un brun violet foncé, cassant, fort doux au toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu'au lieu d'être un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes précédentes, c'est un enduit homogène d'un vernis particulier, dont l'origine est assez singulière comme on va le voir. Quant à la résistance du pôle conique du cocon, on reconnaît qu'elle a pour cause un tampon de matière friable, d'un noir violacé, où brillent de nombreuses particules noires. Ce tampon, c'est la masse desséchée des excréments que la larve rejette, une seule fois pour toutes, dans l'intérieur même du cocon. C'est encore à ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus foncée du pôle conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9.
Revenons au vernis violacé qui enduit l'intérieur du cocon. J'ai cru d'abord devoir l'attribuer aux glandes sérifiques qui, après avoir servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage, l'auraient sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai ouvert des larves qui venaient de finir leur travail de filandières et n'avaient pas encore commencé de déposer leur laque. À cette époque, je n'ai vu aucune trace de fluide violet dans les glandes à soie. Cette nuance ne se retrouve que dans le canal digestif, gonflé d'une pulpe amaranthe; on la retrouve encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué à l'extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels; cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de l'appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l'affirmer, ayant eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l'occasion favorable pour m'en assurer, que la larve dégorge et applique avec la bouche la quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac, pour former l'enduit de laque. Ce ne serait qu'après ce dernier travail, qu'elle rejetterait en une masse unique les résidus de la digestion; et l'on s'expliquerait ainsi la rebutante nécessité où est la larve de faire séjourner ses excréments dans l'intérieur même de son habitacle.
Quoi qu'il en soit, l'utilité de cette couche de laque n'est pas douteuse; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l'abri de l'humidité qui la gagnerait évidemment dans l'asile précaire que la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve est enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol sablonneux et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi vernissés peuvent résister à l'accès de l'humidité, j'en ai tenu d'immergés dans l'eau plusieurs journées entières, sans trouver après des vestiges d'humidité dans leur intérieur. En parallèle avec ce cocon du Sphex, à couches multiples, si bien disposées pour protéger la larve dans un terrier lui-même sans protection, mettons le cocon du Cerceris tuberculé, reposant sous l'abri sec d'une couche de grès, à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce cocon a la forme d'une poire très-allongée, avec le petit bout tronqué. Il se compose d'une seule enveloppe de soie, si délicate, si fine, que la larve se voit à travers. En mes nombreuses observations entomologiques, j'ai toujours vu l'industrie de la larve et celle de la mère se suppléer ainsi mutuellement. Pour un domicile profond, bien abrité, le cocon est d'étoffe légère; pour un domicile superficiel, exposé aux intempéries, le cocon est de robuste structure.
Neuf mois s'écoulent pendant lesquels s'effectue un travail où tout est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par l'inconnu de la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je passe, sans transition, de la fin du mois de septembre aux premiers jours du mois de juillet suivant. La larve vient de rejeter sa dépouille fanée; la nymphe, organisation transitoire, ou mieux insecte parfait au maillot, attend immobile l'éveil qui doit tarder encore un mois. Les pattes, les antennes, les pièces étalées de la bouche et les moignons des ailes ont l'aspect du cristal le plus liquide, et sont régulièrement étendus sous le thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque, très-légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires de l'abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et obtus. Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion lamelleuse en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de deux mamelons coniques disposés côte à côte; ce qui forme en tout onze appendices étoilant le contour de l'abdomen. Telle est la délicate créature qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une livrée mi-partie noire et rouge, et se dépouiller de la fine pellicule qui l'emmaillote étroitement.
J'ai été curieux de suivre jour après jour l'apparition et les progrès de la coloration des nymphes, et d'expérimenter si la lumière solaire, cette palette féconde où la nature puise ses couleurs, pourrait influencer ces progrès. Dans ce but, j'ai extrait des nymphes de leurs cocons pour les renfermer dans des tubes de verre, dont les uns, tenus dans une obscurité complète, réalisaient pour les nymphes les conditions naturelles et me servaient de termes de comparaison, et dont les autres, appendus contre un mur blanc, recevaient tout le jour une vive lumière diffuse. Dans ces conditions diamétralement opposées, l'évolution des couleurs s'est maintenue des deux côtés dans la parité; ou bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c'est au désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n'influe donc pas sur la coloration des insectes, ne l'accélère même pas; et cela doit être puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le rapport de l'éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les merveilleuses splendeurs qu'on croirait dérobées à un rayon de soleil, sont en réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles du sol ou dans les profondeurs du tronc carié d'un arbre séculaire.
Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la cornée à facette passe successivement du blanc au fauve, puis à l'ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le reste du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le blanc. Il est à remarquer que cette précocité de l'organe le plus délicat, l'oeil, est générale chez tous les animaux. Plus tard, un trait enfumé se dessine supérieurement dans le sillon qui sépare le mésothorax du métathorax, et, vingt-quatre heures après, tout le dos du mésothorax est noir. En même temps, la tranche du prothorax s'obombre, un point noir apparaît dans la partie centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules se couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax, et finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit pour transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête et des segments extrêmes du thorax. C'est alors que l'abdomen prend part à la coloration rapidement croissante. Le bord de ses segments antérieurs se teinte d'aurore, et ses segments postérieurs acquièrent un liséré d'un noir cendré. Enfin les antennes et les pattes, après avoir passé par des nuances de plus en plus foncées, deviennent noires; la base de l'abdomen est entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité par le noir. La livrée serait alors complète, si ce n'était les tarses et les pièces de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les moignons des ailes qui sont d'un noir cendré. Vingt-quatre heures après, la nymphe doit rompre ses entraves.
Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses teintes définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la coloration précoce devance d'une quinzaine de jours celle du reste du corps. D'après cet aperçu, la loi de l'évolution chromatique est facile à saisir. On voit qu'en laissant de côté les yeux et les ocelles, dont la perfection hâtive rappelle ce qui a lieu dans les animaux supérieurs, le lieu de départ de la coloration est un point central, le mésothorax, d'où elle gagne progressivement, par une marche centrifuge, d'abord le reste du thorax, puis la tête et l'abdomen, enfin les divers appendices, les antennes et les pattes. Les tarses et les pièces de la bouche se colorent plus tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte qu'après être sorties de leurs étuis.
Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée, il lui reste à se dépouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique très- fine, exactement moulée sur les moindres détails de structure, voilant à peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait. Pour préluder au dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti tout à coup de sa torpeur, commence à s'agiter violemment, comme pour appeler la vie dans ses membres si longtemps engourdis. L'abdomen est tour à tour allongé ou raccourci; les pattes sont brusquement tendues, puis fléchies, puis tendues encore, et leurs diverses articulations roidies avec effort. L'animal arc-bouté sur la tête et la pointe de l'abdomen, la face ventrale en dessus, distend à plusieurs reprises, par d'énergiques secousses, l'articulation du cou et celle du pédicule qui rattache l'abdomen au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et après un quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé de toute part, se déchire au cou, autour de l'insertion des pattes et vers le pédicule de l'abdomen, en un mot partout où la mobilité des parties a permis des dislocations assez violentes.
De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte plusieurs lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe l'abdomen et remonte sur le dos du thorax. C'est à ce lambeau qu'appartiennent les fourreaux des ailes. Un second lambeau enveloppe la tête. Enfin chaque patte a son étui particulier, plus ou moins maltraité vers la base. Le grand lambeau, qui fait à lui seul la majeure partie de l'enveloppe, est dépouillé par des mouvements alternatifs de contraction et de dilatation dans l'abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé en arrière, où il finit par former une petite pelote reliée quelque temps à l'animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors dans l'immobilité, et l'opération est finie. Cependant la tête, les antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se faire tout d'une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines dont elles sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se dessèchent-ils sur l'animal pour être détachés plus tard par le frottement des pattes. Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis toute sa vigueur qu'il effectue cette desquamation finale, en se brossant, lissant, peignant tout le corps avec ses tarses.
La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu'il y a de plus remarquable dans l'opération du dépouillement. À l'état de moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et très-contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on peut facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles ne s'étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand le grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en arrière par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir peu à peu des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu'elles deviennent libres, une étendue démesurée par rapport à l'étroite prison d'où elles émergent. Elles sont alors le siège d'un afflux abondant de liquides vitaux qui les gonflent, les étalent, et doivent par la turgescence qu'ils provoquent, être la principale cause de leur sortie des étuis. Récemment étalées, les ailes sont lourdes, pleines de sucs et d'un jaune paille très-clair. Si l'afflux des liquides se fait d'une manière irrégulière, on voit alors le bout de l'aile appesanti par une gouttelette jaune enchâssée entre les deux feuillets.
Après s'être dépouillé du fourreau de l'abdomen, qui entraîne avec lui les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilité pour trois jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur coloration normale, les tarses se colorent, et les pièces de la bouche, d'abord étalées, se rangent dans la position voulue. Après vingt-quatre jours passés à l'état de nymphe, l'insecte est parvenu à l'état parfait. Il déchire le cocon qui le retient captif, s'ouvre un passage à travers le sable, et apparaît un beau matin, sans en être ébloui, à la lumière qui lui est encore inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les antennes et les ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se lave les yeux avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le font les chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux mois à vivre.
Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par ration, sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes; vous dont j'ai suivi pas à pas les transformations, m'éveillant en sursaut la nuit crainte de manquer le moment où la nymphe rompt son maillot, où l'aile sort de son étui; vous qui m'avez appris tant de choses et n'avez rien appris vous-mêmes, sachant sans maîtres tout ce que vous devez savoir; oh! mes beaux Sphex! envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes boîtes, de mes flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil aimé des Cigales; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au Lézard qui vous guette sur les talus ensoleillés; allez en paix, creusez vos terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites race, afin de procurer un jour à d'autres ce que vous m'avez valu à moi-même: les rares instants de bonheur de ma vie.
CHAPITRE IX LES HAUTES THÉORIES
Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères à notre pays pour la plupart. À ma connaissance, la faune française n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de la région des oliviers, savoir: le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis)_, le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) et le Sphex languedocien (_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans un vif intérêt que l'observateur constate en ces trois déprédateurs un choix de vivres conforme aux scrupuleuses lois des classifications entomologiques. Pour alimenter les larves, tous les trois choisissent uniquement des orthoptères. Le premier chasse des grillons; le second, des criquets; le troisième, des éphippigères.
Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il faut le coup d'oeil exercé de l'entomologiste, ou le coup d'oeil non moins expert du Sphex. Comparez, en effet, le grillon avec le criquet: celui-là doué d'une grosse tête ronde, trapu, ramassé dans sa courte épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux cuisses de derrière; celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite tête conique, bondissant par la soudaine détente de ses longues jambes postérieures et continuant cet essor avec des ailes plissées en éventail. Comparez-les après tous les deux avec l'éphippigère, qui porte sur le dos son instrument de musique, deux aigres cymbales en forme d'écailles concaves, et qui traîne lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallèle ces trois espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des choix aussi dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre entomologique, il faut aux Sphex un coup d'oeil connaisseur que l'homme, non le premier venu, mais l'homme de science, ne désavouerait pas.
Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu leurs limites de quelque législateur en classification, d'un Latreille par exemple, il devient intéressant de rechercher si les Sphex étrangers à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par malheur ici les documents sont rares, et pour la plupart des espèces font même totalement défaut. Cette regrettable lacune a pour cause, avant tout, la superficielle méthode généralement adoptée. On prend un insecte, on le transperce d'une longue épingle, on le fixe dans la boîte à fond de liège, on lui met sous les pattes une étiquette avec un nom latin, et tout est dit sur son compte. Cette manière de comprendre l'histoire entomologique ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle espèce a tant d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes, tant de poils en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai réellement la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses instincts, ses moeurs.
Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs, si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez, supposons, me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me décrivez tout d'abord le nombre et l'agencement des nervures de l'aile; vous me parlez de nervures cubitales et de nervures récurrentes. Vient ensuite le portrait écrit de l'insecte. Ici du noir, là du ferrugineux, au bout de l'aile du brun enfumé; en ce point un velours noir, en cet autre un duvet argenté, en ce troisième une surface lisse. C'est très précis, très minutieux, il faut rendre cette justice à la perspicace patience du descripteur: mais c'est bien long, et puis c'est loin d'être toujours clair, tellement qu'on est excusable de s'y perdre un peu, même alors qu'on n'est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à la fastidieuse description seulement ceci: chasse des éphippigères, et avec ces trois mots, le jour aussitôt se fait; je connais mon Sphex sans erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille proie. Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il? Observer réellement et ne pas faire consister l'entomologie en des séries d'insectes embrochés.