Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes

Part 14

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Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile; ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi, j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate, lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée est libre.

La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout, que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante ici que la logique. -- J'ai laissé écouler près d'une semaine pour laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si telle était son intention. Les événements ont répondu aux conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas revenu.

Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du premier entraîne celle du second, lors même que, par des circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.

_Troisième expérience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex vont nous confirmer dans cette proposition.

Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête, où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte empressée.

Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.

Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien. L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée, saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous points conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons. C'est dans les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs souterrains avant d'entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex à ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui consiste à lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus d'élite, des familles à forte tête, qui, après quelques échecs, reconnaissent les malices de l'expérimentateur et savent les déjouer. Mais ces révolutionnaires, aptes au progrès, sont le petit nombre; les autres, conservateurs entêtés des vieux us et coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore si le chasseur d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins de ruse suivant le canton.

Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches et obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un lieu sûr où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants après, il reparaît. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du monde: le Sphex se met à boucher le terrier. Et ce n'est pas ici clôture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clôture finale, soigneusement faite avec poussière et gravier balayés dans le couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette cellule met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été pris et amené au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a conduit le travail suivant l'inflexible règle; et suivant l'inflexible règle aussi, il complète son oeuvre en bouchant le logis, tout vide qu'il est. C'est la répétition exacte des soins inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient d'être pillé.

_Quatrième expérience. _-- Il est à peu près impossible de s'assurer si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs cellules au fond du même couloir et entasse plusieurs Grillons dans chacune, commet les mêmes inconséquences lorsqu'il est accidentellement troublé dans ses manoeuvres. Une cellule peut être clôturée quoique vide ou bien incomplètement approvisionnée, et l'Hyménoptère n'en continuera pas moins à venir au même terrier pour le travail des autres. J'ai néanmoins des raisons de croire que ce Sphex est sujet aux mêmes aberrations que ses deux congénères. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare pourtant de n'en trouver que trois, et même que deux. Le nombre quatre me paraît être le nombre normal, d'abord parce qu'il est le plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de jeunes larves exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première pièce, j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des divers Grillons que je leur servais un à un, jusqu'à la quatrième pièce inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute nourriture, ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si quatre Grillons sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le développement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette différence énorme du simple au double dans la quantité de ses provisions de bouche? Ce n'est pas à cause des différences que peuvent présenter les pièces servies à son appétit, car toutes ont très sensiblement le même volume; ce ne peut donc résulter que de la déperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du talus dont les gradins supérieurs sont occupés par les Sphex, des Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente du sol, qui les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux- mêmes des ennemis dans le logis.

Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui sont arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible l'entraînant à la recherche du gibier un nombre de fois déterminé. Quand il a fait le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait tout son possible pour emmagasiner les captures qui en résultent, son oeuvre est finie; et la cellule est close, complètement approvisionnée ou non. La nature ne l'a doué que des facultés réclamées dans les circonstances ordinaires par les intérêts de ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables par l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race, l'animal ne saurait aller plus loin.

Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes de stupidité, sont à la fois son partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou dans des conditions accidentelles.

CHAPITRE XIII UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX

Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation, qui en fait le point culminant de la France en deçà des frontières soit des Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le mont Ventoux, se prête, avec une remarquable netteté, aux études de la distribution des espèces végétales suivant le climat. À la base, prospèrent le frileux Olivier et cette multitude de petites plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques senteurs réclament le soleil des régions méditerranéennes; au sommet, couvert de neige au moins la moitié de l'année, le sol se couvre d'une flore boréale, empruntée en partie aux plages des terres arctiques. Une demi-journée de déplacement suivant la verticale fait passer sous les regards la succession des principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu sur les croupes inférieures; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s'offre au botaniste débarquant, en juillet, sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain; là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.

De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août 1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois dont le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq compagnons étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté le désir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet l'expédition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage pas des fatigues endurées.

On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, et vous aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers énormes, s'élève dans la plaine sans pentes préalables, sans gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pénible en la divisant par étapes. L'escalade immédiatement commence par des sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un chemin récemment empierré; et se poursuit, toujours plus rude, jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mètres. Frais gazons, gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à une interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le bruissement des roches éboulées y remplace le murmure des eaux.

Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car demain il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne. Dormir, voilà vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu, et la principale cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique au Ventoux, de ne pas se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils éviteront le bruyant va-et-vient d'un café-auberge, les interminables conversations à haute voix, l'écho des carambolages dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette après boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement des cuivres du bal voisin, et autres tribulations inévitables en ce saint jour de désoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en réponds pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'oeil. Toute la nuit, le tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a gémi sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine que par une mince planche.

Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher. Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la main.

Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter moins fréquemment le tube de Torricelli.

Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici sous le nom vulgaire de _Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle. Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit, plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres, que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique, l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à mes collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite oseille à feuilles en fer de flèche, le _Rumexscutatus;_ et prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse oseille.

Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains, serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin, apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés. Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi la halte choisie pour notre déjeuner.

Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau. La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au _Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre; par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions- nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table!