Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes

Part 13

Chapter 133,647 wordsPublic domain

Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne aussitôt en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère dépossédé. Le sphex court sus à la nouvelle proie, trop corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute, des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser le nombre à cause de la difficulté d'observation. L'Éphippigère, victime pacifique, se laisse opérer sans résistance; c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir pour soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait. L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie inférieure du collier oesophagien; mais la persistance du mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires, palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que les choses ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les téguments de la poitrine.

Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur, l'Éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde femelle dont je dispose. Les mêmes manoeuvres recommencent, suivies du même résultat. À trois reprises, presque coup sur coup, avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges, le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera- t-il une quatrième avec l'Éphippigère mâle qui me reste encore? C'est douteux, non que l'Hyménoptère soit lassé, mais parce que le gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre proie que des femelles, qui, bourrées d'oeufs sont manger plus apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé: privé de sa troisième capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente. Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'Éphippigère, il en fait le tour, il jette un regard dédaigneux, et finalement s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience me le répète à vingt ans d'intervalle.

Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées. Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de l'Hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les résultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre point de vue.

Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a été ainsi conduite:

Deux Éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence d'un jour s'explique aisément. À la lumière, l'animal s'est plus agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la machine animale correspond une dépense de combustible, une plus grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue, l'abstinence étant complète de part et d'autre.

L'une de mes trois opérées a été tenue dans l'obscurité, sans nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex; et néanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir être cause de mort, est en réalité cause de vie.

Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples. Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé, il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes, inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas, elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre jours ses réserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les dépense et ne périt qu'en dix-huit jours. La vie est une continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut- être pas de plus élégante.

Encore une remarque. Il faut de rigueur viande fraîche aux larves de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture. Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas mieux.

Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes, ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.

L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil hôpital.

Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre, exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue: les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs périssent d'inanition et non de leur blessure.

CHAPITRE XII IGNORANCE DE L'INSTINCT

Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples.

Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée sans autre mésaventure.

Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prégo Diéou_ comme on dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille, elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie. On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture. Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques du _Prégo Diéou_.

Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot, soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons- nous de jeter un voile sur ces horreurs.

Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme, c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre, qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et tantôt là.

Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances nouvelles pour lui.

_Première expérience_. -- Un Sphex, traînant sa proie, est à quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné, l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe: cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs palpes de la victime et continue son travail de traction, sans paraître en rien troublé par cette modification dans le mode d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête; mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises, il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a paru, le signe du renoncement à l'ouvrage.

Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de traction. Introduite la tête la première et tirée par les antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible, l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en lui.

Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut- être ma présence prolongée et les événements insolites qui viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés. Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier, lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.

_Deuxième expérience. _-- L'Hyménoptère est occupé à clore son terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique, aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie. J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie, j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée. L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne jamais plus y revenir.

Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne. Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.