Souvenirs du célèbre marcheur Gallot, le roi des marcheurs. Première partie
Part 5
Et voilà ma modeste poésie. Est-elle bonne? mauvaise? Que m'importe! Je crois qu'elle exprime bien le chant des Pieds-Noirs et de toutes les tribus éparses qui végètent encore sur le sol américain.
VII
LA VIE LIBRE
Le trappeur Gallot.--La Fête de la Médecine.--Le docteur _La Poudre_.--Le bon et le mauvais esprit.--La chasse est contremandée.--Mes petits talents de société.--_Tayaut! Tayaut!_ chez d'honnêtes gens.
L'été passa vite, en chasses d'agrément, en pêches, en flâneries de toutes sortes. Mais l'hiver vient promptement au Canada, et l'on dut songer aux préparatifs en vue des grandes expéditions. Les femmes mirent donc en état les habits fourrés de leurs maris. Je fus également équipé en trappeur, et je n'y faisais pas mauvaise figure. Il est vrai qu'on m'avait gâté. Mon complet, en zibeline, s'il vous plaît, était brodé sur toutes les coutures d'ornements en soie de couleurs éclatantes; j'avais aux jambes des bradines en poil de porc-épic, mêlé de verroterie; et mes mocassins, en peau de chevreuil, les meilleurs pour la raquette, défiaient toutes les froidures.
«Quand partons-nous? demandai-je, très impatient, au grand chef.
--Je ne sais au juste, me répondit Natos-Apiw; le jongleur va venir pour la Fête de la Médecine; il décidera de notre sort; je ne fais jamais rien sans le consulter.
--Comment, vous, bon chrétien, vous croyez aux sorciers?
--Il me faut bien quelqu'un pour me mettre en rapport avec les esprits, puisque, depuis mon baptême, j'ai perdu toute communication avec eux. Autrefois, je causais avec eux comme je cause avec vous. Maintenant, ils me tiennent rigueur. Et puis No-ga-tai-ké--la Poudre--n'est pas un sorcier. Il a passé par un long noviciat pour avoir droit au titre de jongleur, ou faiseur de médecine. Il a jeûné; il a couché pendant des années sur des branches d'arbres, recueillant ses rêves, dans la pensée qui lui viennent des esprits; il a appris les remèdes au son du tambour de peau humaine; il a bourré son sac de médecine, fait de la fourrure d'un animal entier et de petites images en bois, qu'il a eues en récompense de son travail; et quand il a eu payé, très cher, son initiation, il a eu le droit d'exercer son art. Vous verrez que c'est un homme très agréable. Et si vous saviez comme il fait des choses surnaturelles. Il vous changerait de l'eau en vin, comme Notre-Seigneur...»
Le jongleur vint, et j'avoue qu'il ne me plut guère. Il exécuta des tours comme un joueur de gobelets de troisième ordre n'en ferait pas. Puis, il fit éteindre les feux au moment où on allait faire le dîner, ce qui était, entre nous, le plus mauvais tour qu'il pût faire; ensuite il brûla des aromates qui sentaient fort mauvais; et quand la nuit fut venue, il se retira sous une manière de cloche à claire-voie en forme de crinoline, pour chasser, à la lueur de torches tenues par quelques notables, dont j'étais, le mauvais esprit, l'anti-manitou.
Il demanda tout d'abord si personne n'était malade dans la tribu, et comme on lui dit que tout le monde se portait bien, il marmotta:
«Mauvais signe!»
Alors, il se livra à toutes sortes de contorsions, d'imprécations et de malédictions, se heurtant aux parois de la cloche, qui, fournie de grelots, tintait comme un chapeau chinois. Par moments, il entonnait un chant guttural, auquel répondaient les oua! oua! oua! ho! ho! de mes voisins. C'est là, ce qu'on appelait la Fête de la Médecine. Pendant ce temps, Natos-Apiw s'était retiré dans sa cave, et, entouré des siens, lisait dans un Eucologe, de la maison Mame, de Tours, à la queue-leu-leu, les prières du matin et du soir, et les saints offices, et les litanies, depuis le premier verset jusqu'au dernier.
Au matin, le jongleur, délivré, déclara qu'il n'y avait pas lieu de partir en chasse, ou du moins qu'il fallait remettre la partie. C'était là une anicroche à laquelle je n'avais pas songé. Un ami de la tribu m'en donna la raison. Ma présence irritait les esprits. Natos-Apiw lui-même, n'était pas éloigné de me donner le conseil de m'en retourner au lac Winnipeg. Pour le coup, ce fut trop fort, et je dis à ceux qui m'entouraient, No-ga-tai-ké présent:
«Cet homme passe pour être en relations avec les esprits: moi, je le suis bien plus que lui, et je le défie bien de faire ce que je fais.»
Il y eut un sourire d'incrédulité dans l'auditoire.
Alors, je demandai à Natos-Apiw s'il avait un jeu de cartes, ce dont je ne doutais pas, car je lui en avais vendu au Poste;--il est vrai qu'il les employait comme objets de toilette--et je me mis à lui faire une partie de bonneteau...
Ah! pardon! je ne suis pas bonneteur; mais enfin, on connaît son Paris, et j'en ai remontré à bien des bonneteurs.
Ensuite, je fis sauter la coupe des deux mains, et d'une main, j'escamotai sa montre au grand chef, son amulette à un de ses lieutenants, et j'annonçai, pour le soir, la Malle des Indes, à l'instar de M. Robert-Houdin, mon maître en médecine, et le plus grand jongleur de l'univers.
Je n'eus pas besoin d'aller jusque-là.
Mon pouvoir surnaturel avait convaincu tout le monde, et Natos-Apiw craignit un instant que je lui fisse ombrage. On se disposa donc pour le départ, sans prendre garde aux avis de No-ga-tai-ké; les chasseurs se mirent en tenue de campagne, pour être prêts, au matin, et, le soir même, on fustigea les chiens, suivant la coutume, pour les préparer aux corrections qui peuvent les attendre en route... Et pourtant qu'ils en méritent peu, les pauvres chiens! Ils forment l'attelage des traîneaux, souvent bien chargés; ils veillent de nuit, autour du campement; quelquefois on les mange à défaut de chevreuil.
Nous partîmes donc en chasse, comme nos ancêtres partaient pour la croisade. C'était très solennel, et les squaws pleuraient. Nous n'étions pas cuirassés comme les compagnons de Philippe-Auguste, ni enfeutrés comme les mousquetaires du cardinal de Richelieu, ni même montés comme les cow-boys du Far-West, que j'ai bien connus aussi, mais simplement équipés, embrigadés et classés pour la battue quotidienne, diurne et nocturne, à pied, sous bois ou dans la plaine.
Ah! les belles chasses! que de gibier!
Les pièces rares succèdent aux pièces rares. Orignaux, martres, castors, renards bleus, zibelines, etc., tombent sous les balles comme en un jeu de massacre. Les pauvres bêtes ne savent pas se garder, et les chiens en ont leur poids à traîner. Et donc, quels festins! Du chevreuil à tous les repas, et pour menus plats, des oiseaux exquis, du poisson frais et des conserves de légumes, dont nous étions abondamment fournis. De temps à autre, nous avions un trop plein de pelleteries. Alors, nous les laissions à n'importe quelle tribu en passant, sûrs de les retrouver au retour.
Pour donner une idée de la loyauté qui règne dans ce monde des gens qualifiés de sauvages, je raconterai ce fait dont j'ai été témoin maintes fois. Certaines tribus sont jalouses de leur droit de _chasse gardée_. Alors, les plus belles pièces pouvaient partir devant nous, nos fusils restaient muets. Quelquefois la faim nous prenait, et nous tuions des animaux comestibles dont nous mangions la chair, mais dont les peaux étaient religieusement envoyées au premier wigwam que nous rencontrions.
VIII
JOURS TRISTES
La vie libre.--Une fin tragique.--«Koké!»--Un misérable.--Les funérailles.--Qui a fait parler la poudre?--A discours, discours et demi.--J'ai vengé mon ami.--Allons plus loin.
Oui, ce sont de braves et d'honnêtes gens que les «sauvages», et je compte pour le meilleur de mon temps celui que j'ai passé avec eux. Cette période de chasse, c'était bien la vie libre, telle que je l'avais rêvée.--Hélas!... pourquoi faut-il qu'un affreux drame soit venu brusquement y mettre fin?
Un jour, nous poursuivions un troupeau d'orignaux qui nous déroutait et nous donnait beaucoup de mal. Il fallut, pour chercher à les prendre, organiser un mouvement tournant. Natos-Apiw attaqua de front; un autre chef, ayant à ses côtés No-ga-tai-ké, se tenait à gauche; moi, j'étais à droite. Nous fîmes une conversion sur les deux ailes, et, à un signal donné, le feu s'engagea sur les trois lignes. A ce moment, un cri,--un cri que je n'oublierai jamais,--retentit au centre. C'était mon ami Natos-Apiw qui venait de recevoir une balle à la tempe gauche...
Ah! les Indiens tirent bien.
Pour moi, il était certain que Natos-Apiw n'avait pas été frappé par une balle égarée, mais bien victime d'un assassinat longuement, froidement prémédité et traîtreusement exécuté. C'est ce que je me promis d'éclaircir.
Je ne pouvais encore soupçonner quel était le meurtrier, mais je me résolus à me livrer à une enquête secrète qui, d'après moi, devait m'amener à la découverte certaine du véritable coupable.
La mort de Natos-Apiw venait de changer d'une façon complète la face des événements. Au lieu de la grande joie qui régnait dans notre troupe, il se fit un morne silence, et la plus sombre tristesse régna parmi nous.
Alors, plus de chasse! l'hiver était en toute son horreur. Sur la civière où l'on rapportait le chef, la neige formait un linceul, toujours reblanchi. Les chiens, tout au long du chemin, hurlaient à la mort.
Les compagnons, sombres, se suivaient grommelant des mots inintelligibles, et me regardaient d'un mauvais oeil.
J'avais été à l'encontre du jongleur, et voilà ce qu'il en résultait. Aux endroits où nous avions laissé des peaux, mes compagnons en faisaient abandon aux tribus qui les avaient gardées. Ils y joignaient même toutes celles que nous avions avec nous; de sorte que nous parvînmes à Crawfoot-Crossing, les mains vides.
Je redoutais cette rentrée; et, en effet, elle fut navrante. La population se précipita au-devant de nous, comme au jour où j'avais vu, pour la première fois, la consécration, l'hommage au soleil. Ah! il n'était plus de la fête, à ce moment, le soleil. Le temps était lugubre, sinistre. De loin résonnaient les koké interrogatifs de la foule.
L'écho leur répondit:
«Koké».
Le spectacle fut des plus lamentables. Les femmes, les enfants, poussèrent des cris aigus... Qui était mort?--Le chef!... La consternation se lisait sur tous les visages, même sur celui de No-ga-tai-ké.--Durant la route, je l'avais observé avec soin, et j'avais vu de quelle façon prudente il s'efforçait de m'éviter. Cette attitude fit surgir des soupçons dans mon esprit et bientôt ils y prirent un corps, une consistance réelle. Je fus convaincu que le jongleur seul avait pu être capable de l'assassinat de l'infortuné Natos-Apiw. Je le regardai fixement, nos yeux se rencontrèrent, il détourna la tête. Alors, j'eus la preuve certaine que ma conviction était bien établie et que No-ga-tai-ké était l'assassin de Natos-Apiw.
On se demandera pour quel motif?...
La réponse est simple. J'avais ébranlé le crédit du jongleur. Si l'expédition se terminait heureusement, c'en était fait à jamais de sa puissance. Il lui fallait frapper haut pour reconquérir son prestige;--et il frappa le vieux chef, pour lequel il avait eu toujours une sourde haine. C'était également un moyen de tirer vengeance de mon attitude envers lui; car, il était certain qu'après les funérailles du Vieux-Soleil, les Pieds-Noirs ne manqueraient pas de me faire un mauvais parti.
J'eus un instant l'idée de m'enfuir, mais j'étais retenu par mon désir d'assister aux funérailles de mon ami, et puis, je ne voulais pas laisser le dernier mot à son meurtrier, d'ailleurs il importait que le criminel fût ouvertement démasqué et reçût le juste châtiment de son abominable forfait. Je me fis en moi-même le serment de demeurer dans la tribu quoiqu'il en dût m'arriver et en même temps celui plus grave de m'ériger en justicier et de frapper moi-même le coupable.
Les premières heures qui suivirent notre arrivée furent consacrées au souvenir. Le peuple se retira dans ses foyers, les hommes pour méditer, les femmes pour pleurer.
Ensuite, celles-ci firent la toilette du mort, qui fut revêtu de ses plus beaux ornements; puis, elles préparèrent leur deuil qui, chez les Pieds-Noirs, se porte aux jambes. Les malheureux se lacérèrent le gras du mollet, et les squaws se coupèrent le bout de leurs doigts de pieds.
Natos-Apiw avait laissé des instructions pour ses obsèques. Avant d'être enterré au cimetière catholique, il tenait à faire une station au champ de repos païen, et c'est pour lui rendre cette visite profitable que ses proches avaient placé dans son cercueil sa pipe, du tabac, son briquet, son fusil de chasse, de la poudre et du plomb; car, tout, chez ce peuple primitif, se rapporte à la chasse. Les cercueils sont déposés sur des fourches en bois, hautes d'un mètre environ, et l'on veille avec soin à ce qu'ils soient suffisamment écartés les uns des autres, afin que les morts puissent tuer assez de gibier pour suffire à leur nourriture. Afin de leur faciliter leurs approvisionnements, on va même jusqu'à couper les bois environnants pour que le gibier ne puisse s'y cacher.
Après la levée du corps à laquelle avait présidé No-ga-tai-ké, le convoi se mit en route pour le cimetière des aïeux, où le cercueil de Natos-Apiw devait séjourner jusqu'à ce qu'un missionnaire errant, et il y en a beaucoup qui parcourent les tribus, le fît transporter en terre sainte. Une longue série de rites bizarres, de chants, de danses et de simulacres de chasse suivit. Puis le jongleur s'avança pour tenir un discours. Je savais assez le dialecte pied-noir pour le comprendre. Il parla d'abord des vertus du défunt; il exalta sa vie, toute d'honneur et de probité.
«Oui, disait-il, tout a souri au Vieux-Soleil, jusqu'au moment où un étranger, fils des massacreurs de notre race, est venu prendre place à son foyer...»
A ce moment, je pensais:
«Cela va aller mal!...» Mais je laissais mon homme continuer.
Enhardi par mon silence, il s'embarqua dans la triste issue de la chasse; il montrait la tribu ruinée par la faute... de qui?... de l'étranger; puis il aborda la mort de Natos-Apiw. Une balle égarée par un mauvais sort avait atteint le chef...
A ce moment, je m'écriai:
«Il n'y a pas eu de mauvais sort, il n'y a eu qu'un assassin... Tu t'appelles la Poudre, et c'est toi qui a fait parler la poudre.»
A ces mots, affolé de colère, le jongleur leva la main sur moi... Je ne lui laissai pas le temps de la laisser retomber. D'un coup de crosse de pistolet, je lui fendis le crâne...
Il s'affala près de moi râlant.
Le peuple était haletant. Instinctivement tout le monde s'agenouilla.
«Mes amis, dis-je, ne croyez plus aux jongleurs. Je ne suis pas plus sorcier que ce misérable; je suis un vengeur, j'ai vengé le Vieux-Soleil... Et maintenant, adieu! Merci de votre généreuse hospitalité. J'ai goûté parmi vous le bonheur de la vie... Adieu!... Paix à vous!... Adieu!»
Un chien, qui m'avait pris particulièrement en amitié était près de moi. Me voyant partir, il me suivit... Au bout d'une heure, nous avions déjà fait quelques milles.
IX
LES VRAIS SAUVAGES
Sur les frontières du Texas et du Nouveau-Mexique.--A l'auberge.--Une troupe de _Bullys_.--Le _Pied-Tendre_.--Consommation forcée.--Après boire, danse.--La revanche de Cold Colorado.--Un quadrille mouvementé.--Une lynchette.--Sus à la prison.--Les terreurs de Tom Zizi.--La caque au goudron.--Tout le monde s'amuse.--Un récit de Cold Colorado.--Un train arrêté.--Grant danse une gigue.
Ah! oui, j'en ai vu, en Amérique, des sauvages! J'en ai fréquenté de toutes les nuances de cuivre, depuis celle de la bassine à confitures jusqu'à celle du plat à barbe qu'on voit à la porte de nos coiffeurs. J'ai vécu tant aux Etats, qu'au Canada, chez les Gros-Ventres, chez les Cris, chez les Sauteurs; j'ai passé une saison chez les Abinakis, de Saint-François du Lac, qui de mon temps n'étaient plus que 330; j'ai servi, en qualité de valet de ferme, chez les Hurons, qui, moins nombreux encore, cultivent la terre, près de Québec; j'ai mené la vie de trappeur avec les Sioux, qui sont bien les plus doux des humains; j'ai connu les Apaches, les Osages, les naturels du Public Land. Eh bien! je le déclare: en cette bigarrure qu'on appelle l'Amérique, les plus sauvages ne sont pas ceux qu'on pense.
Dans un village sur les frontières du Texas et du Nouveau-Mexique, j'ai assisté un jour à une scène, où ne figuraient que des Visages-Pâles, et qui laisse bien loin derrière elle tout ce qu'on peut imaginer en manière de sauvagerie. J'ai écrit cet épisode le lendemain du jour où il avait eu lieu, et je le transcris sans y changer un mot.
Après avoir marché depuis trente-six heures sur une voie de chemin de fer tellement recouverte de brousse que, m'en écartant parfois, inconsciemment, je ne la retrouvais que grâce aux ossements blanchis d'animaux divers jetés hors les rails par le chasse-neige des locomotives, j'entrai dans une auberge où l'on menait grand bruit. Une troupe de cowboys, de bullys, comme on dit dans le pays, buvait et jouait aux cartes, revolver sur la table, en se querellant. Mon entrée passa inaperçue, mais il n'en fut pas de même de celle d'un tout jeune homme qui vint prendre place à une table voisine de la mienne. Il portait le costume des riches Texiens, avec le vaste sombrero qui ombrageait sa figure imberbe.
«_Tender Foot_, pied tendre», se dirent les joueurs, en se poussant du coude.
Et l'un d'eux, se détachant du groupe:
«Holà, jeune homme, venez boire avec nous.»
L'étranger, qui s'était fait servir, refusa poliment. Alors l'autre insistant:
«Je vous dis que vous allez venir boire avec nous.»
En prononçant ces mots, il lui mettait son revolver sous le nez.
«Tout beau! tout beau! fit le jeune homme; ne nous fâchons pas pour si peu; je ne recule jamais devant un bon verre de whisky, et je ne doute pas que le votre soit excellent. Donc, messieurs, à votre santé!
--Allons! voilà qui va bien, dirent _les bullys_.»
Et tout le monde trinqua.
Mais lorsque l'imberbe eut vidé, à trois ou quatre reprises, son verre, celui qui lui avait tout d'abord adressé la parole reprit:
«Et maintenant vous allez danser.
--Danser? mais je ne sais pas danser.
--N'importe! nous ne sommes pas difficiles.
--Jamais je n'oserai.
--Nous voulons pourtant que vous dansiez pour nous amuser. Plus vous danserez mal, plus nous nous amuserons.»
Et le revolver de recommencer ses menaces.
Ah! j'avoue qu'à ce moment-là, si le malheureux garçon avait fait un signe, je sautais auprès de lui, et c'est bien le diable si, à nous deux, nous n'avions pas fait du grabuge dans le groupe des buveurs.
Mais il s'exécuta.
«Allons-y, puisque vous le voulez.»
Et il dansa la cachucha, la gigue, la tarentelle, tout ce qu'on voulut. Le public criait:
Encore!... Encore!... Mais il demanda grâce.
--Tout à l'heure, dit-il, je vous montrerai la danse au beau mollet, très en usage autrefois, à Trianon, chez Mme de Pompadour; mais, pour le moment, j'ai besoin d'un peu de repos.»
«_All right!_» consentirent les cowboys.
Et le danseur, paraissant en proie à une grande fatigue, s'affala plutôt qu'il ne s'assit devant sa table. Je le regardais en dessous et je vis qu'il préparait un coup de sa façon. Je ne me trompais pas; car se levant, au bout d'un instant:
«Gentlemen, señores, avant de continuer la séance, je désire, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, que vous sachiez mon nom.
--Que nous importe! Danse! c'est tout ce qu'on te demande.
--C'est que, lorsque vous me connaîtrez, il est probable que vous ne me demanderez plus de danser.
--Tu dis?...
--Je dis que je m'appelle Cold Colorado, le plus habile tireur du Texas.»
En disant ces mots, le jeune homme brisait d'un coup de revolver, au ras des lèvres, la pipe de l'un des buveurs.
Tout le monde s'était levé.
«Et maintenant, mes beaux seigneurs, dansez à votre tour. Allons là tout de suite. Ne touchez pas à vos revolvers sur la table, je vous en supplie... sans cela... une deuxième pipe à ce moment sauta comme la première. Et en avant! D'abord, en l'honneur de mon voisin qui est français, j'en suis sûr, la contre danse, la quadrilla... J'ai été en France, cher monsieur. Allons! le Pantalon, l'Eté, la Poule, la Pastourelle... Et maintenant le Galop; et vite!... Houp! Houp! dehors!... A la porte, tout le monde!... Vous êtes prêts à partir, señores? Parfait! mais comme je ne veux plus vous exposer à être ridicules, comme vous venez de l'être, voilà la danse de Mme de Pompadour.»
Et il déchargea, au mollet, à chacun, oh! de façon à les érafler seulement, son premier, son second revolver et le mien par-dessus le marché.
«_Tender foot!_» leur cria-t-il en manière de suprême bonsoir.
Nous fûmes bientôt seuls. Tout le cabaret était allé se faire panser autre part.
«Avez-vous vu ces canailles? me dit-il; ça nous vient du Mexique. Ah! c'est un joli monde que celui-là! Capable de tout! Vous me connaissez, monsieur, puisque je me suis nommé.»
La vérité m'oblige à dire que je n'avais entendu parler, ni d'Eve, ni d'Adam, ni de Cold Colorado.
Cependant, je m'inclinai, en disant:
--Comment donc, si je vous connais...
--Eh bien, reprit mon éphèbe, si vous voulez venir avec moi, vous me ferez plaisir, et vous verrez un autre monde qu'ici. Ne jugez pas par moi; j'ai peut-être été un peu vif, tout à l'heure. Mais que voulez-vous, il y a des moments où la patience vous échappe. Chez nous, nous faisons les choses plus froidement, vous verrez ça, pas plus tard que demain, si vous voulez bien me faire l'honneur de m'accompagner à mon humble cottage, qui n'est pas bien loin d'ici... Et puis j'ai un bon cheval à ma voiture.»
Nous partîmes, et nous arrivâmes dans la nuit au cottage de mon nouvel ami. La maison était pleine de monde; on l'attendait.
«Eh bien! qu'a-t-on décidé? demanda Cold Colorado, après que nous eûmes pris place devant une table somptueusement servie.
--Cette nuit même, nous nous ferons justice», lui fut-il répondu.
Je pensai et je lui dis:
«La loi de Lynch?
--Oh! une _lynchette_ à peine. On ne pendra personne et cela vous amusera.
--Mais encore?...
--Vous verrez!»
Le souper se continua, de plus en puis gai. Il fallait gagner l'heure où l'on pourrait, sans éveiller l'attention des bourgeois endormis, forcer les portes de la prison.
Comme quatre heures sonnaient, nous nous levâmes, et je dus, comme les autres, me barbouiller de noir la figure et les mains.
«Au moins, pas de blague? répétai-je encore à mon hôte.
--Soyez sans crainte», me répondit-il en riant.
Et nous partîmes pour la prison.
Tout dormait.
«Pan! pan!»
Et, tout de suite, la hache dans la porte.
«Nous venons chercher Tom Zizi, le nègre qui a volé des noix chez la femme du shérif.
--Il vous attendait, répondit gracieusement le guichetier, en se frottant les yeux.
Et il nous laissa entrer.
Tom Zizi s'était réfugié sous son lit. On l'en fit sortir à coups de matraque.
«Ah! misérable! cochon! Tu voles les noix à la femme du shérif. Attends, attends, nous allons te faire ton affaire.»
Déjà, les batteries de revolver craquaient de tous côtés.
Je bouillais, j'allais me jeter devant le nègre, le couvrir de ma poitrine, lorsque Colorado me retint.
«Puisque je vous répète que ce n'est qu'une simple plaisanterie», me dit-il.
Dix, vingt, trente mains entraînèrent dehors le voleur de noix.
Il tremblait de tous ses membres, car il croyait que sa dernière heure était venue. Il s'attendait à ce qu'on le menât sous un arbre où on le hisserait à la corde. Au lieu de cela, on le conduisit dans une maison bien close.
Tout le monde s'assit. Les juges, en cercle, avaient l'air d'une troupe de _minstrels_ comme on voit dans les _bar-rooms_ de New-York. Le président lui adressa quelques paroles de reproches. Puis:
«Tu te crois noir parce que tu es nègre, mais tu ne l'es pas assez pour nous... Bourreau, faites votre office!»
En un tour de main le pauvre hère fut enlevé de terre et plongé jusqu'au menton dans un baril de goudron.
«Plus bas, plus bas», criait le président.
Et, comme le patient se refusait à mettre sa tête dans le goudron, il tira de sa gaîne un grand sabre, en disant:
«Plonge, car je vais écrémer le tonneau.»