Souvenirs du célèbre marcheur Gallot, le roi des marcheurs. Première partie

Part 4

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Le lendemain, ils vont faire leurs emplettes au magasin du poste, le magasin est bien, en vérité, ce qui peut le mieux leur convenir. On y voit de toutes sortes de marchandises, y compris les peaux de lapin noir, pour lesquelles les Indiens montrent une si grande admiration qu'ils les troquent volontiers contre des fourrures de prix, puis ce sont des articles de confection des plus variés: des étoffes de couleur voyante, même criarde, des couvertures de laine, qui se vendent soixante-dix francs la pièce et sont fabriquées spécialement à l'intention des postes d'échange.

Bien entendu, la bimbloterie, la verroterie et la quincaillerie jouent un rôle important dans les étalages, ainsi que les faux bijoux, les couverts en ruolz et les menus objets de toute nature, car les Indiens achètent de tout, et le plus qu'ils peuvent, avec le produit de leurs pelleteries. Ils tiennent aussi à la qualité et font choix des étoffes les plus belles et les plus coûteuses, ainsi que des flanelles les plus riches pour les doubler.

Rien n'est trop beau pour eux, ils brûlent de pouvoir dire à leurs squaws, (à leurs femmes), en les revoyant au _wigwam_, qu'ils leur apportent ce qu'il y avait de plus cher et de plus éblouissant dans le magasin.

Le _Vieux Soleil_ vint à son tour, avec quelques gens de sa tribu, ses canots étaient pleins, à couler, de fourrures superbes. Il eut grande joie de me revoir, et poussa de grands AH! et de grands OH! en les accompagnant de bonds fantastiques quand je lui marquai mon intention de l'accompagner. Natos-Apiw m'avait pris particulièrement en affection parce que je lui donnais des leçons de français pendant son séjour parmi nous. Il ne le parlait pas mal, et même l'écrivait un peu. Ce qui avait, à ce sujet, fait son admiration, c'est la faculté que me donne mon excellente vue d'écrire en caractères si petits, qu'il faut, lorsque j'en ai fait oeuvre de curiosité, une loupe ou un microscope pour les déchiffrer. Et, en effet, je suis parvenu, à la suite d'un pari, à écrire la Marseillaise tout entière sur un timbre poste, et un autre jour à faire tenir 18.250 mots sur une carte postale. Ces exploits émerveillaient le _Vieux-Soleil_, qui avait peine à faire tenir son nom sur une seule ligne.

Ses acquisitions faites, et il avait dévalisé notre magasin, nous nous disposâmes à partir.

Lorsque je communiquai mon projet à César Napoléon, il leva les bras au ciel, quoi! Aurais-je le courage de le laisser seul pendant un an? Et puis, quels dangers n'allais-je pas courir?

Je lui expliquai que c'étaient précisément ces dangers qui m'attiraient.

Alors, il me parla de nos affaires, des marchandises que nous avions à nous procurer pour la prochaine saison. Je lui répondis que mon absence ne pouvait être que profitable à nos affaires, attendu que, pendant qu'il se chargerait de l'écoulement de nos fourrures et de nos acquisitions de marchandises dans les villes où nous trafiquions habituellement, moi, je surveillerais les grandes chasses, le triage des peaux, le choix des plus belles, de sorte qu'aucun autre poste du Manitoba ne pourrait rivaliser avec le nôtre.

César insista; je tins bon, mais je fus obligé de faire appel aux sentiments intimes de mon associé pour le convaincre.

Je lui dis combien je l'estimais et quelle confiance j'avais en lui.

Il me remercia, et, les yeux pleins de larmes, me donna mon exeat, après m'avoir embrassé à plusieurs reprises.

C'est alors qu'il me rappela la fameuse fumisterie dont j'avais été victime de la part du _Renard-Argenté_ de la tribu des Sioux. Elle est assez curieuse pour mériter d'être racontée en quelques lignes.

J'étais seul. César Napoléon était sorti pour nos affaires communes lorsque je reçus la visite du _Renard-Argenté_.

C'était un Indien, subtil, madré, retors à rendre des points au plus finassier parmi les finauds normands. Il portait bien son nom et c'était sa ruse qui lui avait valu son nom de Renard, et sa fortune celui d'Argenté.

Donc le susdit Renard-Argenté se présenta à moi:

--Je viens, me dit-il, t'offrir douze superbes fourrures.

Et il m'exhiba une peau d'ours d'une grande valeur.

--Où sont les autres? lui demandai-je.

--Attends! je les ai laissées dehors. Je vais les chercher.

La maison avait deux issues. Il sortait par l'une et rentrait par l'autre, me présentant successivement douze fois la même peau.

J'étais sans défiance, très occupé par mes propres affaires et ne me doutant nullement de sa supercherie.

Quand je crus avoir vu les douze fourrures:

--Mets ton ballot dans l'arrière-boutique! lui dis-je.

--J'y vais, me répondit-il.

Et un moment après:

--C'est fait. Règle-moi.

Je le payai. Ce ne fut que lorsqu'il fut parti depuis un long moment et déjà loin que je me déplaçai pour aller serrer mon précieux achat. Alors seulement je m'aperçus du subterfuge. Il n'y avait plus rien à faire et je pris le sage parti de rire moi-même tout le premier de ma mésaventure.

César, après m'avoir recommandé de ne plus me laisser duper, me serra une dernière fois cordialement dans ses bras.

Le lendemain, notre flottille gagnait le large, et bientôt, sur les bords du lac immense, notre factorerie ne me sembla plus qu'un point à l'horizon.

V

LE VIEUX-SOLEIL

Natos-Apiw et l'Etoile-Vivante.--Essaim de bicyclettes.--Un match inattendu.--L'Oreille-Jaune.--Les dévotions du Grand-Soleil.--La Prairie.--Heureux bébés.--L'hospitalité indienne.--Crawfoot.--La tribu des _Pieds-Noirs_.--«Locké».--Cordial accueil.--Le célèbre _Pied-de-Corbeau_.--La Fête du Soleil.--En l'honneur du Grand Manitou.--Apothéose.

Natos-Apiw n'avait que des amis parmi les chefs indiens qui venaient trafiquer à Winnipeg; mais on ne peut se dissimuler qu'il existait une certaine froideur, très digne d'ailleurs, et fondée sur de simples questions d'amour-propre, entre lui et le provincial Sapomaniko, ou l'Etoile-Vivante, qui gouvernait une tribu des Oreilles-Jaunes, au-dessus du territoire du Nord-Ouest. Un jour, celui-ci avait lancé son tomahawk dans le coeur d'un arbre, à une distance invraisemblable, et aussitôt, sans lui donner le temps de jouir de son triomphe, le Vieux-Soleil, ajustant son rifle, envoya six balles de suite s'aplatir sur le dos du fer de la hache. Le succès fut égal pour les deux chefs, et l'Etoile-Vivante en conçut une vive jalousie.

Ceci n'est pas une simple digression, comme on pourrait le croire, car nous allions avoir affaire à Sapomaniko. Il avait parié avec mon compagnon que, partant après nous, il nous dépasserait et arriverait le premier à un point où le chemin se bifurquait pour mener chacun à sa tribu. La route était assez bonne jusqu'à cet endroit, qui était une petite ville, dont j'ai oublié le nom, aussi ne fîmes-nous que rire des prétentions de l'audacieux Oreille-Jaune, lorsque, soudain, le soir même de notre départ du lac, nous fûmes rejoints par une horde de cyclistes, qui nous dépassèrent en nous accablant de sarcasmes. C'était l'Etoile-Vivante, qui avait pris, avec les siens, des leçons de bicyclette à Winnipeg, et qui, après avoir acheté quelques-unes de ces machines, s'en servait pour nous humilier.

«Voilà une bien vilaine action, me dit Natos-Apiw; d'autant plus que vous savez, une fois passé notre but, je veux être scalpé si Sapomaniko peut se servir dans la brousse, de son cheval à roulettes.»

--Et notre but est encore éloigné? lui demandai-je.

--Quarante milles environ.

--En ce cas, mon cher ami, soyez sans crainte, nous arriverons avant Sapomaniko.

--C'est impossible!

--Moi, je vous dis: c'est certain!

Le lendemain à l'aube, nous trouvions un Oreille-Jaune endormi auprès de sa bécane en morceaux, dans la matinée, trois autres Indiens gisaient fourbus sur la chaussée.

Ceux que nous vîmes ensuite étaient à moitié morts... Natos-Apiw se désolait. J'avais beau lui dire: «Patience! nous arriverons avant l'Etoile-Vivante», il ne voulait pas me croire. Aussi, quel ne fut pas son étonnement lorsqu'au soir tombant nous aperçûmes l'infortuné chef affalé sur la route, geignant, moulu, brisé. Nous lui fîmes prendre un cordial qui le réconforta, mais auquel il fit si bien honneur qu'il ne tarda pas à tomber de tout son long à terre et s'endormir profondément. Le lendemain, quand nous partîmes, alertes et reposés, Sapomaniko ronflait avec le vacarme d'une sirène à vapeur.

En passant dans un bourg où il y avait une église, Natos-Apiw, bon catholique, fit ses dévotions annuelles. Il se confessa, communia et fit un beau cadeau au révérend père qui réside en cet endroit. Puis nous reprîmes notre route, maintenant en pleine nature vierge, la plaine succédant à la plaine, et la forêt à la forêt.

Si j'avais l'imagination d'un conteur exotique, je ne manquerais pas d'aligner ici toute une série d'aventures aussi pittoresques qu'imprévues et saisissantes.

Mais, la vérité m'oblige à déclarer que dans notre course à travers le Manitoba et une bonne partie du territoire du Nord-Ouest, nous n'eûmes à nous plaindre que de quelques reptiles un peu familiers dont la morsure se combat par l'ivresse due à une absorption considérable de whisky. Nous avions aussi à souffrir des sauterelles et des piqûres de maringouins qui pullulent par myriades dans ces parages, sauf ces petits inconvénients absolument inévitables dans le Manitoba surtout.

Pour moi, le ravissement était continu.

Tout m'intéressait, me surprenait, et, toutes les fois que nous sortions d'un bois, j'étais pris d'une indéfinissable émotion en voyant se dérouler devant moi la prairie émaillée de fleurs, qui, verte d'abord, se continuait en teintes jaunissantes jusqu'à l'horizon, où elle formait une bande d'or, étincelante de soleil. Cela ne me rappelait rien, et, dans ces moments-là, cependant, je pensais à la France. Pourquoi?... Parce que tout ce qui est grand et beau évoque l'image de la Patrie.

Souvent, nous rencontrions des tribus à demeure fixe ou nomades, et c'étaient toujours des effusions comme au lac Winnipeg.

A notre vue, les feux s'allumaient d'eux-mêmes, et les ménagères troussaient les rôtis.

Ah! les douces nuits calmes, dans l'immensité de la plaine endormie, ou, dans le bois, sous la cathédrale des arbres immenses. C'était le foyer se révélant à moi, qui, enfant, n'avait pas connu les tendresses du _home_. Je voyais souvent, accrochés aux arbres ou à un wigwam, sur notre passage, bien lacés dans leur layette ornée de grains de porcelaine, de grelots et d'autres petits riens, des _papeausses_ (bébés) crevant de santé, rouges comme des petits homards, et attendant patiemment le retour de la maman, en corvée... Heureux bébés!

Nous avions un long parcours à fournir, car la tribu des Pieds-Noirs--les Blackfoots--occupe une réserve nommée Crawfoot, qui touche aux Montagnes Rocheuses. Natos-Apiw avait hâte d'y parvenir pour figurer à la fête traditionnelle de la contrée, qui se célèbre le 1er juillet; mais il se laissait attarder en route. C'était partout des festins pantagruéliques et des veillées interminables.

Un jour, je lui fis observer qu'à ce compte nous n'arriverions jamais, mais il me répondit qu'il ne pouvait priver ceux que nous rencontrions du plaisir de nous avoir avec eux.

Je lui dis combien j'étais touché de cette hospitalité si franche, si cordiale, si spontanée; mais, malgré tous ses efforts, il ne put jamais se faire une image exacte de ce mot: _Hospitalité_. Un homme rencontre un autre homme, n'est-il pas naturel qu'il mange et loge chez lui? Je n'ai jamais pu le faire sortir de là. Bien plus, il me disait:

«Le voyageur est l'envoyé du Grand Manitou. Il apporte à mon wigwam la bénédiction céleste. Et quand ce serait un ennemi, il est sacré pour moi et je le défendrai jusqu'à la mort.»

C'est ainsi que nous cheminions, lentement... pour ne pas fatiguer notre escorte, chargée de marchandises;--c'est, du moins, le prétexte invoqué par mon compagnon. Les semaines se passaient. Enfin, un beau jour de juin, après avoir traversé des villes et franchi des steppes sans nombre, nous arrivâmes en vue des Montagnes Rocheuses. Le spectacle était des plus beaux; l'immensité du coup d'oeil me donnait presque le vertige.

--Vous voyez, là-bas, là-bas, me dit Natos-Apiw, ce pli de terrain, où il y a des arbres qui, à moi, m'apparaissent comme des brins de duvet.

--Parfaitement.

--Eh bien, au-delà, c'est tout de suite Crawfoot-Crossing, où je suis roi après Dieu et le Pied-de-Corbeau, grand chef de la Tribu des Pieds-Noirs, que vous verrez le 1er juillet, car il honore ce jour-là, de sa présence, la Fête du Soleil, chez moi. En attendant, nous serons encore à temps ce soir à Crawfoot, pour y célébrer l'adoration de l'astre du jour.

Nos compagnons de route eurent ordre de se presser. Nous fîmes pas double, et, en effet, nous arrivâmes, quelque temps avant l'heure du soleil couchant, aux premières huttes isolées, qui sont comme les avant-postes du gros du village. Nous avions été vus, et le peuple se portait en foule à notre rencontre. Tout ce monde semblait inquiet, et le mot koké venait à nos oreilles, prononcé par une centaine de voix au moins. «C'est le cri de mort des aïeux, m'explique Natos-Apiw; mes sujets demandent s'il ne nous est point survenu de malheurs, si nous revenons au complet.--Loké,» c'est-à-dire: tout va bien! répondirent nos hommes, et, aussitôt, la tribu, mise en joie, d'accourir pour féliciter les arrivants.

Pendant les premières effusions, je pus, à loisir, contempler mes futurs camarades.

Les hommes avaient le visage cuivré, les yeux creux, noirs et brillants, les lèvres épaisses, le nez saillant, la bouche très fendue. Ils étaient en tenue d'été, c'est-à-dire fort succincte: un brayer, ou pagne très court, et c'était tout. Les tatouages et les peintures à couleurs vives qui s'étendaient de la racine des cheveux à la plante des pieds complétaient, il est vrai, un ensemble assez présentable; mais ce qui était affreux, c'étaient leurs doigts, leurs poignets, leurs oreilles, à moitié rongés par les anneaux de cuivre qu'ils s'y mettent. Quelques-uns avaient la tête garnie d'une banderole de peau qui leur tombait jusque sur les épaules; c'étaient les notables de l'endroit.

Quant aux femmes, je fis la remarque qu'elles étaient plus bronzées que les hommes. Elles portaient une robe liée sur les épaules avec des ficelles, nouée autour de la taille par une bande servant de ceinture, et descendant jusqu'aux genoux. Les pauvres créatures n'étaient au physique guère mieux partagées que leurs maris, et cependant, un sentiment de vanité ou de coquetterie leur avait suggéré quelques ornements destinés à rehausser l'éclat de leur parure. D'aucunes avaient orné leur robe de broderies en soie de porc-épic, et les jeunes filles étaient toutes couvertes de colliers, de chaînes, de bracelets et de boucles d'oreille en porcelaine blanche du pays.

Tout ce monde gambadait, sautait, hurlait à qui mieux mieux au son d'un tambour qui rendait un son clair. Mais, à un moment, Natos-Apiw imposa le silence, et, me prenant par la main, il me présenta à la tribu. Ce fut alors une véritable ovation, et je puis dire, sans fausse honte, que je fus, pendant cet instant, l'objet de l'admiration générale.

Les femmes et les filles pressaient autour de moi leurs têtes curieuses à la façon d'une hydre, mais d'une hydre aimable. Les enfants palpaient mes effets, qu'ils trouvaient beaux. Et, finalement, les hommes vinrent m'assurer de leur dévouement. Je m'attendais à des frottements de nez, en manière de bienvenue; mais il faut croire que la mode en est passée, car il n'y eut entre les Pieds-Noirs et moi qu'un échange de cordiales poignées de main.

Nous avions grand'faim, mais le soleil allait se coucher, et cet événement dominait toute autre préoccupation. Sans même se débotter, Natos-Apiw se mit en devoir, comme chef et comme prêtre de la tribu, de procéder à l'adoration du Grand-Esprit, du grand «Manitou», incarné dans les rayons ignés d'Apiw, le Soleil. Je l'avais vu communier saintement chez le révérend; maintenant, c'était lui qui était l'officiant. Et il s'en tirait, ma foi, fort grandement. Il se tourna successivement vers l'Orient et vers l'Occident, et, tandis que la boule enflammée, mettant de l'or plein la prairie, s'enfonçait à vue d'oeil dans une brèche de la montagne, il demeura debout, les bras ouverts, au milieu de son peuple prosterné, remerciant Apiw de ce qu'il daignait réchauffer les humbles mortels de ses rayons et de ce qu'il faisait croître et pousser toutes choses. La prière, l'adoration plutôt, dura jusqu'à ce que les pics et les crêtes, allumés d'aigrettes et de dentelles de feu, se fussent éteints, et que la découpure des monts, rouge d'abord, puis rose, eût pris une teinte crépusculaire, car il importe d'expliquer à nos lecteurs que depuis la conversion des tribus indiennes au Christianisme par les missionnaires venus d'Europe, les évangéliser, celles-ci n'ont point perdu le culte des traditions anciennes.

Les missionnaires ont essayé, mais en vain, de les leur faire oublier. Ils se sont heurtés à une difficulté insurmontable.

--D'ailleurs, disent-ils aux missionnaires: «En adorant le soleil nous adorons la plus grande, la plus sublime création du Grand Manitou. C'est le Soleil qui nous révèle le mieux la puissance et la bienfaisante fécondité.

Et les Indiens ont toujours continué à célébrer la fête du Soleil.

Mais ce n'était là que la petite fête avant la grande. Le 1er juillet approchait, et, ce jour-là, tous les Pieds-Noirs de la Réserve devaient venir à Crawfoot, qui est la ville sainte de la contrée. Ils avaient arboré leurs plus belles parures et soigné leurs coiffures, ornées de plumes d'aigles et de toutes sortes de petits animaux, luisants, rampants et même vivants. La mode de ces derniers s'est propagée depuis dans les salons les plus aristocratiques des Etats-Unis et du Canada; ce qui prouve qu'on n'est pas sauvage que dans le Far-West.

Je connus donc ce jour-là Crawfoot lui-même, le célèbre Pied-de-Corbeau,--c'est la traduction du mot anglais,--qui me parut assez majestueux et fut très poli avec moi. Il parlait le français comme s'il sortait de Chaptal, mais je ne saurais dire pourquoi Natos-Apiw me parut encore plus solennel. Il incarnait, en quelque sorte, le Soleil, son patron. En grand costume de guerre, comme au temps des aïeux, avec, cependant, en signe de concession aux temps modernes, un pardessus et un pantalon qui venait de notre Poste, il m'apparaissait comme un prophète des âges écoulés. Il portait en tête un plumeau gigantesque; son col cassé abritait tout un monde de fétiches et de médailles de sainteté; et, en mains, il tenait, avec ostentation, le calumet d'une paix que rien ne troublait plus.

La guerre, ou plutôt le souvenir de la guerre, fut cependant célébré bruyamment en ce jour mémorable. Il y eut, après le service religieux en l'honneur du Manitou, une sorte de pantomime rappelant les anciens usages. Au premier tableau, quelques figurants, représentant des ambassadeurs d'une puissance rivale, apportèrent des cadeaux consistant en fourrures et en colliers de porcelaine. A chaque cadeau était attachée une demande ou une proposition. Les pourparlers durèrent longtemps, et un moment les Pieds-Noirs hésitèrent; ils furent sur le point d'accepter le tabac des plénipotentiaires et d'en bourrer le calumet vert, emblème de la paix. Mais ils se reprirent. Un chef, après un monologue furieux, arbora le calumet rouge.

C'était la guerre.

Le reste de la pièce se devine: batailles, surprises, traits d'héroïsme;--et aussi comme à l'Ambigu, traits de désintéressement; --puis retour, Koké-Laké, triomphe;--et, pour apothéose, le coucher du Soleil, selon le rite habituel, avec encore plus de pompe pour la circonstance.

Décidément, mon ami Natos-Apiw était un habile metteur en scène.

VI

LE CHANT DE MORT

Musique étrange.--Quel est ce chant.--L'explication de Natos-Apiw.--Hymne de guerre et de mort.--Le texte exact.--Ma fantaisie poétique.

Un jour, nous devisions avec mon ami Natos-Apiw, quand j'entendis, dans le lointain, un groupe de Pieds-Noirs qui chantaient une sorte d'hymne dont, à cause de l'éloignement, je ne pouvais saisir les paroles.

Le rythme était solennel, d'abord calme, puis s'accentuant comme dans un mouvement de colère. Je fus saisi et ne pus m'empêcher de demander à Natos-Apiw:

--Quel est donc ce chant qui vient de si fortement m'impressionner, je ne m'explique pas pourquoi.

--C'est vrai, me répondit-il, vous ne le connaissiez pas encore.

Et il ajouta:

--C'est à la fois un chant de guerre et un chant de mort. C'est celui que chantent tous les guerriers indiens, non seulement de la tribu des Pieds-Noirs, mais de toutes celles qui existent encore dans le Nord-Amérique. On l'apprend aux enfants dès leur plus tendre jeunesse. C'est une mélopée d'abord lente, puis énergique et saccadée. Alors, ce n'est plus un chant, mais un cri dans lequel vibre toute la puissance de notre haine pour l'étranger envahisseur, tout notre amour de la liberté, toute notre foi dans une vengeance future alors que nous retrouverons nos ennemis dans le Paradis réservé à ceux qui sur terre auront toujours vaillamment et noblement combattu pour la défense de leurs frères opprimés et l'indépendance de la Patrie.

--Je voudrais bien le connaître! insistai-je.

--Qu'à cela ne tienne, me répondit mon interlocuteur.

Je pris un crayon et sur un morceau de papier j'écrivis sous la dictée même de Natos-Apiw, l'hymne indien que je traduis aussi fidèlement que possible en français.

Le voici:

I

«Libre, fier, à travers les vastes forêts j'allais Suivant le sentier de la guerre. Au milieu des lianes, caché Aux yeux de tous, je priai le Grand-Etre de livrer nos ennemis En notre pouvoir.

II

«J'allais en avant quand l'étranger m'a surpris. Il va me livrer au supplice. Je n'en ai pas peur. Je ne dirai Jamais où sont nos wigwams, jamais l'étranger n'y pourra Pénétrer.

III

«Ils ont des coeurs mous, ces hommes au Visage pâle. Oui! vous pouvez déchirer mes chairs, faire craquer Mes os sous la tenaille, les tortures me seront douces venant De vous.

IV

«Vous pleurez vous autres, mais nous Indiens! Jamais nous ne versons une larme. Torturez! meurtrissez mes Membres. Plus tard, dans le ciel des guerriers nous vous reverrons Et nous scalperons vos crânes pour y boire votre sang.»

J'ai cru devoir d'abord en donner le texte exact. Maintenant--que mes lecteurs me pardonnent--je me suis livré à une petite débauche poétique. J'ai essayé de mettre en vers français ce chant indien. J'ai fait de mon mieux. Ai-je réussi? je l'ignore. Toutefois, je livre à la publicité mon factum tel qu'il a jailli de mon cerveau. Aux autres à le juger.

I

Fier et libre, j'allais naguère A travers les vastes forêts Suivant le sentier de la guerre Pour moi si beau, si plein d'attraits, J'allais invoquant le Grand-Etre Et le priant en fils soumis De faire à jamais disparaître Le dernier de nos ennemis.

II

J'allais et précédais mes frères Pour les prévenir du danger Quand, dans les forêts solitaires Je fus surpris par l'étranger. Ma mort maintenant est certaine Mais que m'importe le trépas Notre retraite est trop lointaine L'ennemi ne l'atteindra pas.

III

Hommes au visage de femme! Au coeur mou: vous pouvez bientôt Me mettre à la torture infâme Clouer mes membres au poteau. Broyez mes os dans vos supplices! Déchirez, tenaillez mes chairs Je n'y trouverai que délices Car vos supplices me sont chers.

IV

Indiens, nous n'avons pas de larme Comme vous que l'on voit pleurer, Nous! votre cruauté nous charme Et vous pouvez nous torturer Mais plus tard, dans les empyrées Lorsque nous nous retrouverons Alors, de vos chairs déchirées Nous! C'est le sang que nous boirons.