Souvenirs De Voyage Dans Le Midi De La France Dans La Ligurie A
Chapter 9
La route continue d'être charmante jusqu'à Naples; les terres sont bien soignées; des corps-de-garde, mieux que sur les voies romaines, y sont établis pour la sûreté. Dans les campagnes, on cultive le riz; la vigne se marie à l'ormeau; on voit souvent à une charrette un boeuf et un âne attelés de front. On éprouve dans ces lieux un bien-être si parfait, une si douce aménité de la nature que rien n'altère les sentiments agréables qu'elle vous cause; elle vous inspire une indolence rêveuse dont on ne se rend pas compte. La douane de Naples est tracassière, et offre beaucoup de désagréments; les employés sondent jusqu'aux selles des chevaux: ils fouillent les voyageurs. Le chapeau de Mme Mercier, qu'elle avait acheté à Florence, et qu'elle n'avait pas malheureusement sur la tête, est saisi: cependant il avait tout ce qu'il fallait pour constituer l'usage; coiffe et rubans, rien n'y manquait. Si j'avais été au fait du clignotement des douaniers, si je leur avais glissé une piastre dans la main, tout cela ne serait pas arrivé; nous avons traité amiablement le lendemain, et, pour deux piastres, nous sommes rentrés en possession. Mais nous avons eu un orage bien plus sérieux, un de nos compagnons de voyage, amateur de tabac, n'allait jamais sans sa provision pour deux jours; il ne déclare point une demie livre de tabac pour son service quotidien; un vieux renard d'employé s'en aperçoit, fond sur sa proie; aussitôt la dogana juge cette peccadille un cas pendable; des soldats entourent notre voiture il faut nous envoyer sous escorte à l'inquisition de la grande douane, subir le sort: le coupable est menacé de quinze jours de prison, de deux mille francs d'amende; la voiture et les chevaux du vetturino vont être confisqués; nous cheminons lentement au milieu d'une haie de soldats, escortés de la populace. Nous obtenons par grâce de faire monter deux gendarmes dans la voiture pour rendre l'impétuosité à nos coursiers et nous délivrer des curieux. Heureusement que le capitaine Martin, maître de l'hôtel du Commerce, qui savait que nous devions prendre gîte chez lui, fut en même temps prévenu de notre position difficile, pour nous surtout, détenus dans la voiture depuis quatre heures, et qui payions les pots cassés, malgré notre aversion pour le tabac. Comme il était très lié avec un chef de la grande douane, il éteignit sans difficulté ce feu qui ne valait pas la chandelle. Nous fûmes remis en liberté; mais ce chef de douane a été lui-même inquiété pour avoir accommodé cette affaire. Voulant ne pas perdre un moment, d'autant plus que notre santé n'en souffrait pas, dès le lendemain nous allâmes admirer l'église royale, où les dames sont obligées, pour entrer, d'ôter leurs coiffes et leurs chapeaux; nous vîmes le palais du Roi, d'une, grande régularité, et auprès duquel est le palais du prince de Salerne; dans la belle rue de Tolède, bordée d'édifices élégants, et qui a un mille de longueur, les troupes du Roi défilaient pour se rendre à la revue.
Au milieu de la population de Naples, si animée et si oisive tout à la fois, nous voyons les lazzarones couchés presque nus sur le pavé, ou retirés dans un panier d'osier, leur tente et leur habitation de jour et de nuit; il en est parmi ces hommes qui ne savent pas même leur nom; ils craignent les ardeurs du soleil, dorment le jour pendant que leurs femmes filent; on voit des Calabrois se mettre en marche pour aller cultiver des terres, avec un joueur de violon à leur tête et dansant de temps en temps pour se reposer de marcher.
Il y a tous les ans, près de Naples, une fête à la Madone, à laquelle les jeunes filles dansent la Tarentèle au son du tambourin et des castagnettes; elles ont soin de mettre polir condition, dans leur contrat de mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette solennité.
L'église de Saint-Janvier possède d'immenses richesses et la tête de Saint Janvier, évêque de Pouzzoles, avec deux petites fioles remplies du sang de ce Saint, qu'une dame recueillit le jour de son martyre. Tous les ans, le premier dimanche du mois de mai, on porte ces reliques à une procession qui se fait avec beaucoup de pompe, et à laquelle assiste la famille royale; après la procession, on dit la messe, ensuite s'opère le miracle; on présente les fioles devant la tête; le sang dont elles sont remplies, qui est toujours figé, se liquéfie, dit-on, et bouillonne d'une manière très-sensible; les Napolitains y ont une grande dévotion; lorsque le sang ne se liquéfie pas, ils disent que la ville est menacée d'un grand malheur.
Dans cette église, est le tombeau de l'infortuné André II, Roi de Naples, fiancé à l'âge de sept ans, et que la Reine son épouse fit assassiner à dix-huit ans.
Dans l'église Saint-Janvier, quantité de Saints, de grandeur naturelle, sont en argent, ainsi que des fleurs et des chandelliers; le Baptistère est sorti de Pompéïa, c'est une coupe de porphyre.
Nous nous transportâmes ensuite au Champ-de-Mars, à la belle revue que le Roi donnait en l'honneur du grand duc Michel: seize mille soldats étaient sous les armes: les manoeuvres s'exécutaient parfaitement; on simulait l'assaut d'une forteresse. Les régiments étalaient au champ de Mars leurs brillants costumes; les officiers chamarés d'or et de cordons faisaient piaffer à merveille leurs coursiers fringants, respirant l'ardeur des combats.
Nous nous rendîmes de là aux belles promenades de Chiaia et de la Villa Réale, si magnifiques et donnant sur le port: leurs délicieuses situations les rendent très-fréquentées. Chiaia est la corruption de Piaggia. C'est là qu'on voit des enfants de prince, portés par quatre laquais sur de riches palanquins. On porte aussi leurs nourrices pour qu'elles n'échauffent pas leur lait, et l'enfant repose sur un oreiller de soie bleue garni de blonde. Le jardin du roi, nommé Villa Réale, est orné de trois rangées d'arbres, de statues, de gazons, de parterres, d'orangers et de pavillons chinois; il y a une douzaine de fontaines et un bassin en granit oriental d'une seule pierre. Le roi, revenant de conduire le grand duc à l'ambassade de Russie, passait dans la rivera di Chiaia, et eut la galanterie de saluer nos dames. À Chiaia, de charmantes fanfares étaient exécutées, avec une grande précision, par les régiments royaux.
Le tombeau de Virgile est à l'entrée de la grotte du Pausilippe; c'est une espèce de pyramide presque détruite, couverte d'arbrisseaux d'une riche végétation; un laurier croit auprès; nous avons cueilli et nous conservons comme un trésor précieux quelques feuilles de cet arbuste; les cendres du grand poète sont transportées au Musée de Naples.
La grotte Pausilippe, creusée à travers la montagne, abrège la route de Pouzzole à Naples; c'est un petit coteau, délicieux, couvert de fleurs, de fruits, de bons vins et de quantité de maisons de plaisance; elle a plus d'un mille de longueur, quarante pieds de haut et trente pieds de large; elle est pavée de pierres de lave; il y a, au milieu, une Madone pratiquée dans le roc, devant laquelle brûle une lampe: de cette grotte, on sent déjà l'odeur de la Solfatara; elle fut faite en quinze jours par cent mille hommes; rien n'est comparable à la température de l'air qui règne dans cet endroit; on entend résonner des voitures sous les voûtes qu'éclairent des fanaux.
La route de la Solfatara est entourée de champs abondant en hauts peupliers, mûriers, unis l'un à l'autre par des vignes qui se suspendent à leurs fronts, sous lesquelles croissent et passent, pour ainsi dire, tour-à-tour, dans une année, trois ou quatre moissons.
Des monceaux énormes de pierres d'une couleur gris de perles, recouverts de cristallisations de soufre jetées sur la voie, nous annonçaient le voisinage de la Solfatara.
La Solfatara est un ancien volcan éteint où l'on tire et clarifie le soufre: le sol retentit comme une voûte qui menace à chaque instant de s'écrouler, pour faire place à un lac; puis nous vîmes l'immense réservoir Cinto Camarille, que les Romains avaient fait construire pour avoir de l'eau en toutes saisons; il y a auprès un amphithéâtre remarquable, avec un autel dédié à Saint Janvier, des mosaïques et des symboles de sa décapitation.
La ville de Cumes est située entre Monte-Vecchio et Monte-Novo, montagne formée dans une seule nuit, sortie du lac Lucrin, que des pêcheurs cherchèrent inutilement pour retrouver et leurs barques et leurs filets.
Dans le même jour, nous avons vu encore le temple de Jupiter Sérapis, où il y a trois espèces d'eaux thermales, purgatives, rhumatismales et diaphorétiques, puis le vase où tombait le sang des victimes.
Le beau Ciel de Naples, souvent sans nuages, d'un azur si ravissant et si pur, nous faisait désirer d'y prolonger notre séjour: heureux les habitants, s'ils savaient apprécier le bonheur d'un des plus beaux climats du monde.
Les Italiens sont obligeants par caractère, et quand on emploie avec eux les formules de la politesse, ils sont toujours disposés à vous rendre service.
Nous étions fort bien à l'hôtel du Commerce, chez le capitaine Martin, Strada di Florentini; la table d'hôte est de trois francs par tête, elle est bien servie; les domestiques parlent français, ces officieux laquais vous dispensent du soin de couper les viandes; ils les dissèquent proprement, commencent par servir les dames, puis font le tour de la table avec beaucoup d'attention, sans répandre des graisses sur les convives.
Les tables d'hôte sont fort amusantes; elles ressemblent à une espèce de lanterne magique, où l'on voit passer des gens de tous les pays, de toutes les conditions, de toutes les opinions, où l'on entend parler toutes les langues et où le plaisir que l'on trouve est un changement complet d'habitude. On voyage, on se quitte sans se dire adieu; si les mêmes hommes ne se rencontrent plus, il s'en rencontre d'autres, ce qui suffit aux habitants, d'un monde fugitif. Quand on se fait servir du café au noir, on trouve autant à manger qu'à boire.
Le lazzarone, à la peau brûlée et presque noire, est en général bien fait; il a la figure martiale et à caractère tout à la fois; il poursuit la carrière que le hasard a ouverte devant lui; il dort où le soleil le surprend souvent à demi-nu; il se soumet au travail par indolence comme à une nécessité; il en dissipe le salaire sans calcul du lendemain; la faim est sa réserve, la privation sa ressource; il n'a souvent qu'une chemise ou une espèce de manteau brun à capuchon dont il laisse pendre les manches. Les lazzaroni sont vigoureux et constitués comme les anciens athlètes; ils ne contractent aucun mariage civil ni religieux; ils n'ont point de ménage. Ils portent des culottes flottantes terminées au-dessus des genoux, qu'ils laissent à découvert. Le lazzarone va étancher sa soif dans des flots d'aqua gelata ou de limonade.
Notre chambre était d'une piastre par jour.
Nous avions à notre service un domestique de place qui nous, coûtait journellement une piastre; c'était un ancien brigadier de gendarmerie, membre de la Légion-d'Honneur, fort bon homme et fort intelligent, nommé Michel; nous avions encore à notre usage une voiture à trois chevaux, du prix chaque jour de quatre piastres. Par ce moyen, nous pouvions voir beaucoup de choses en peu de temps; nous nous étions associés, seulement à Naples, avec M. et Mme Pérignon, peintre distingué de Paris, qui partageaient les frais de voiture, de domestique de place et de nombreuses bonnes-mains.
Après avoir vu les belles églises de Rome, celles de Naples paraissent fort ordinaires, ainsi que les statues, malgré qu'il y ait de grandes richesses.
On voit des barbiers, des marchands de légumes, de fruits, de poissons, de macaroni; des cuisines qui, sous la protection d'une Madone, s'installent rapidement et ont toujours une nombreuse clientelle; des toiles ambulantes abritent ces boutiques où sont déposés, sur une couche de plantes marines, des coquillages et des poissons vivants dont les écailles reflètent mille couleurs.
Voulant connaître toute ce qu'il y avait de curieux, surtout dans ce pays, qui est entièrement mytologique, nous partîmes pour l'Achéron, lac des enfers, ou lac Fusaro, sur lequel se trouve une maison de campagne du Roi, pour les parties de pêche; nous y avons mangé des huîtres délicieuses et de l'excellent poisson spinola; nous saluons les Champs Élysées, trouvant qu'il était trop tôt aller jouir des délices de l'Olympe; nous fûmes ensuite nous spiritualiser aux temples d'Apollon, de Mercure et de Vénus.
Les bains de Néron, ou étuves de Tritala, sont une voûte très-vaste et très-soignée à l'extrémité de laquelle se trouvent des sources d'eau bouillante qui peuvent durcir, des oeufs à l'instant; un Français (et que n'ose un Français!) voulut y pénétrer; mais il en fut mal récompensé; la chaleur l'avait suffoqué à tel point, qu'il ferma pour toujours les yeux à la lumière.
La voluptueuse Baia, où Marius, Sylla, César, Néron, etc., vinrent si souvent jouir des délices de la vie, n'est plus qu'une côte abandonnée, que rongent les flots qui la battent sans cesse. Quelques débris de villas et de temples romains ont encore survécu au naufrage du temps.
Le lac Lucrin et le lac Agnano sont voisins de la grotte de la Sibylle de Cumes: on ne voit presque plus de trace de l'ancienne ville de Cumes; c'est un désert inculte semé de quelques pierres; l'Arco Felice est près de la mer; on voit encore les fragments d'un temple de la Sibylle; quelques habitations semblent être elles-mêmes des ruines, et leurs possesseurs sont souvent dévorés par la misère et la maladie. La voûte souterraine est très longue; des faquins vous portent sur les épaules comme un précieux fardeau; d'autres vous éclairent avec des torches: les torches produisaient les images les plus fantastiques sur ces murailles noires et condamnées à l'ombre éternelle. Les faquins vont même dans l'eau, pour vous conduire dans l'endroit où la Sibylle se baignait, le lieu où elle allait s'asseoir, celui où Néron la regardait. L'air manque un peu dans ces réduits obscurs, encore empreints de fresques; enfin, nous revoyons la lumière; il est bon d'être plusieurs pour imposer aux portantini qui vous dévaliseraient facilement dans une semblable exploration.
Au milieu du Cap Misène, il y a une source d'eau douce qui surgit du fond de la mer.
C'est ici la grotte du Chien, au pied de la montagne Spina, dans laquelle il y a un fort dégagement d'acide carbonique à odeur de champagne, et qui éteint la lumière; les animaux ne peuvent respirer dans cette grotte, le pistolet même ne part pas.
Notre cocher alimentait ses chevaux avec le caroube, les lupins, les fèves et le chiendent; les autres fourrages sont très-rares; on nourrit un cheval pour quatre carlins ou deux francs par jour tout compris. Le grain est si abondant, qu'il y a de quoi fournir l'Italie; on en exporte en quantité, ainsi que de l'huile et de la soie. Le beurre vaut trois francs la livre.
À Naples comme à Rome, des sermonaires prêchent parfois dans les Carrefours et sur les places publiques, malgré le roulement des voitures, le cliquetis des armes des soldats, le luth harmonieux des bardes et des troubadours, les scènes burlesques de Polichinelle.
Il y avait hier grand spectacle: nous avons vu jouer le _Siège de Calais_ et une pantomime équestre. Le théâtre de Saint-Charles est magnifique, bien décoré; le roi et le grand duc Michel y assistaient; en l'honneur de ces princes, il y avait grande illumination. Les diamants ruisselaient et étincelaient sur le front et les épaules de ces belles Napolitaines, et la loge royale était parée avec une magnificence inaccoutumée. Les danses ne sont pas si gracieuses qu'à l'Académie Royale de Paris; on croirait voir danser les Sauvages Américains; d'un autre côté, la musique est divine.
Que d'émotions nous eussions éprouvées en terminant la soirée, si nous y eussions entendu M. et Mme Duprez réunir tous les suffrages avec la ravissante Mme Malibran, dans la _Somnambula_ et les Cavatines de _Don Juan_. Le souvenir de ces artistes est encore présent à Naples; chacun nous en entretenait; nous étions flattés de leurs victoires, et l'on conserve aussi toujours dans ces lieux la mémoire de la liaison intime de ces célébrités; on nous faisait comme assister à ces charmants soupers qui les réunissaient chaque jour tous les trois à la même table.
La gloire de Duprez a quelquefois éprouvé des éclipses, des vicissitudes et l'ingratitude ordinaire du public; il joua le rôle de _Polione_, dans _La Norma_, par déférence pour Mme Malibran, son amie, il était, ce qui lui arrivait rarement, fort enrhumé, et cette indisposition ayant pris un caractère sérieux dès la seconde représentation, il s'efforça de chanter, sans en avoir préalablement fait prévenir le public. Duprez fut sifflé à outrance à sa sortie, et le Ministre de la Police lui dit même que: «_Quand on était premier ténor, on ne devait jamais être enrhumé, parce que cela pouvait compromettre l'ordre public_.» Duprez supporta la tempête avec courage, mais Mme Duprez, qui remplissait dans la même pièce le rôle d'_Adalgisa_ de _la Norma_, fut applaudie à trois reprises différentes. Ce petit échec maladif n'a pas empêché de rendre par suite à notre illustre chanteur, l'enthousiasme et le délire napolitain, dans _la Lucia di Lamermoor_, de Donizetti. Duprez, jouant le rôle de _Ravenswood_, a fait vibrer une voix magique qui a été saluée par des tonnerres d'applaudissements.
Après avoir récolté une ample moisson de gloire et mûri son talent à la chaleur vivifiante du soleil italien, notre virtuose, embrasé du feu sacré, retourna avec sa dame dans sa patrie, ranimer le génie musical, briser les entraves qui arrêtaient son essor, et cueillir, de nouvelles palmes et de nouveaux triomphes.
La façade du théâtre Saint-Charles, un peu sévère, est composée d'un portique sous lequel circulent les voitures. Le vestibule est grandiose, les corridors sont spacieux, la salle est plus grande que celle de l'Opéra à Paris; il y a six étages de loge, trente-deux à chaque rang: ces loges peuvent contenir environ douze personnes. Toutes les places du parterre sont numérotées et séparées; c'est un usage général en Italie; on peut retenir son billet huit jours à l'avance, sans augmentation de prix; la salle est toute entière dorée de haut en bas; les loges sont drapées en bleu; celle du roi est en face du théâtre, au-dessus de la porte d'entrée du parterre; elle est soutenue par deux palmiers dorés, décorée par deux rideaux que soulèvent des génies; les peintures du plafond de la salle, représentent le Parnasse; au-dessus de la scène est une horloge composée d'un cadran sur lequel des amours indiquent les heures; entre chaque loge est un candélabre d'or et d'argent, à cinq branches; derrière chaque loge est un petit salon pour l'agrément des spectateurs.
Il y a encore le théâtre Comique des Florentins; les Napolitains aiment beaucoup les petits spectacles; ils sont surtout amateurs de marionnettes; il y avait un acteur de cette espèce âgé de quatre-vingts ans, qui faisait rire les Napolitains depuis soixante ans, dans son rôle de Polichinelle. Ces polichinelles et saltimbanques, toujours gais et fantasques, faisaient tressaillir la multitude ébahie.
Les cafés, les boutiques, les promenades, les lieux publics sont pleins dès le matin jusqu'à midi de toutes sortes de gens; à midi, on se couche; une heure avant la nuit on se lève, on se rhabille, on entre au café ou bien l'on monte en voiture pour se promener à Chiaia; ou le long du Pausilippe; le soir on va à l'Opéra.
On ne voit pas sur les lèvres des Italiens, la raillerie piquante, le rire sardonique.
Le mouvement de la rue Saint-Honoré n'est pas comparable à celui de la Strada de Tolède, les places, les rues, pleines de population, sont continuellement sillonnées par une multitude de voitures et de petites calèches qui voilent tant elles vont vite, et l'on craint d'écraser les enfants. Enfin les boutiques et les maisons semblent inondées d'habitants.
C'est sur la terrasse ou loggia, qu'au déclin du jour on vient chercher le repos et le souffle de la brise du soir.
La ville de Portici a le beau palais que Murat avait occupé; il y a des salles en porcelaine de Chine; le palais du prince de Salerne, la Bella Favorita, est au commencement de la ville; on voit, peu loin de là, Torre del Greco, brûlé neuf fois par le Vésuve: dans ces lieux, toutes les constructions sont sur la lave.
À Naples et sur les routes, on a sous les yeux un continuel tableau des misères humaines: des hommes ne pouvant mouvoir qu'une seule jambe suivent une voiture au grand trot des chevaux, et cela pendant un long trajet, demandant toujours la carita: des aveugles, des estropiés courent après vous; il y en a qui ont la forme de spectres hideux, de cadavres difformes; des cancers leur ont rongé le nez et les yeux; leur aspect fait reculer d'horreur. Les moines, si multipliés dans ces lieux, s'opposent à la formation de dépôts de mendicité, disant que nous devons toujours voir le spectacle fidèle des misères humaines pour être plus humains.
Nous entrons enfin dans cette merveilleuse Pompéïa, dérobée et conservée pendant dix-huit siècles; notre domestique de place n'a pas permission d'entrer; c'est un militaire invalide qui doit nous promener dans cette ville antique que la cendre a préservée du temps dévastateur. Il n'y a point de monuments qui inspirent plus d'intérêt que ceux de Pompéïa: tout se trouve tel qu'il était le jour de la terrible catastrophe qui la fit disparaître sous les couches volcaniques. L'épaisseur de la fumée obscurcit, du temps de Pline et de Titus, l'an 79, le soleil en plein midi; la mer se recula plusieurs fois et laissa les ruisseaux à sec; une grande pluie étant survenue dans le temps que l'air était le plus rempli de cendres, cela fit un mortier qui tombait par moment sur la terre; des fleuves de feu coulaient jusque dans la mer; des villages furent renversés; les dernières secousses ébranlèrent la ville: on entendit un bruit souterrain plus épouvantable que le tonnerre, qui retentit jusqu'à Rome et jusqu'en Égypte; en ce moment, les villes de Pompéïa et d'Herculanum furent ensevelies avec la plupart des habitants qui étaient au spectacle public, suivant le narrateur Dion: nous ne partageons pas cette opinion.
La première maison qui s'offre à nos regards est celle d'Arius Diomède; dix-sept personnes de sa famille sont trouvées victimes de l'éruption: Diomède lui-même meurt dans son jardin: nous avons examiné les amphores qui servaient à conserver son vin, pour faire des libations à Bacchus; dans la distribution de son appartement rien n'est oublié; depuis son boudoir jusqu'à la salle de ses femmes; les fresques sont encore parfaitement conservées; mais des figures obscènes ont été transférées au Musée de Naples; les appartements ne sont pas de grande dimension; tous construits avec la lave et la pierre ponce. On voit le tombeau de Diomède et la salle à manger après les funérailles.
Nous avons visité le cimetière, où se trouve le tombeau du commandant des anciens, de Luc Libelle, etc.; l'ossuaire est adjacent, ainsi que le four pour brûler les corps. Pompéïa avait environ trente mille âmes de population.
Les rues sont pavées de larges pierres et ornées de beaux trottoirs paralelles. Il y a des maisons à l'enseigne de Priape: les lits comme chez les Turcs touchaient presqu'à terre: on voit sur les pavés ou dalles la trace des roues de voiture. Les fontaines sont à l'embranchement de deux rues. Les fours avec des pains dedans et des moulins pour les grains sont encore très-bien conservés et de même forme qu'aujourd'hui; dans les maisons de cabaret on aperçoit la tache faite par les verres à liqueur sur le marbre; les marques de l'ancienne douane existent encore.