Souvenirs De Voyage Dans Le Midi De La France Dans La Ligurie A
Chapter 7
De quelque côté que l'on arrive à Rome, on voit toujours ce bel édifice; aussi, des galeries de son Dôme, on jouit d'une des plus belles vues de l'Italie. Les pénitents, occupés à casser des pierres près de l'escalier qui conduit au haut de l'église, sont, d'après ce qu'on nous en a dit, des gens qui, n'étant pas assez riches pour se marier dans des degrés de parenté défendus par les canons, gagnent des dispenses à la sueur de leur front.
Le grand Autel de Saint-Pierre est directement sous le Dôme; le devant regarde le fond de l'église, en sorte que le célébrant, ayant toujours le visage du côté du peuple, ne se retourne point suivant la liturgie.
Rien ne peut égaler la magnificence de cet Autel; il est tout de marbre, et quatre colonnes de bronze torse, ornées de festons composés de feuillage et d'abeilles, soutiennent un dais magnifique, tout en bronze, qu'on a ôté du Panthéon; quatre Anges posés sur le haut des colonnes, et d'autres moins grands qui ont l'air d'errer sur la corniche, donnent une majesté toute singulière à ce superbe Autel. Au pied de cet Autel sont deux escaliers en marbre qui conduisent au tombeau de Saint Pierre, où il fut, dit-on, enterré.
Tout reluit d'or et d'azur dans Saint-Pierre; les piliers sont revêtus d'un marbre poli et éblouissant, les voûtes sont de stuc à compartiments dorés. Le pavé est tout en marbre, au-dessus de la porte Sacrée est un Saint Pierre, en mosaïque, objet d'admiration.
De superbes mausolées font un des plus beaux ornements de ce magnifique temple, celui de la comtesse Mathilde est un des plus considérables.
L'Autel sur lequel est la Chaire de Saint Pierre, est d'une beauté et d'une magnificence achevée; cette chaire; qui n'est que de bois, est enchâssée dans une autre Chaire de bronze doré environnée de rayons étincellants par le soleil et soutenue par les quatre docteurs de l'église.
Il n'est pas une mosaïque représentant un Saint qui n'ait demandé huit années de travail à l'ouvrier, et Saint-Pierre est plein de ces chefs-d'oeuvres.
Le mausolée de Paul III est remarquable par deux statues de marbre blanc, la Vieillesse et la Jeunesse, qui approchent si fort du naturel; qu'on a été oblige de donner, à la statue de la Jeunesse, une chemise de bronze pour éteindre les passions de quelques artistes impressionnables qui en étaient devenus amoureux.
Celui d'Alexandre VII est aussi fort beau, il y a quatre statues au milieu desquelles on voit la mort qui sort de dessous un tapis en marbre.
Enfin, pour arriver au Vatican, nous traversons une haie des gardes du Pape: ce sont des Suisses en uniforme bariolé de jaune, rouge et bleu, en culottes courtes et en fins escarpins, avec chapeau à plats bords relevés. Des salles immenses se présentent pleines de statues, de vases antiques, de bains romains, et vous jettent dans de continuelles surprises d'admiration.
Le palais du Vatican est contigu à Saint-Pierre et n'est pas régulier; on y monte de cette église, par un escalier magnifique: chez lui, le Pape est habillé de Damas blanc avec un rochet et un camail rouge sur les épaules. Les appartements de Sa Sainteté sont tendus de Velours rouge et galons d'or l'hiver, et l'été d'un Damas cramoisi orné de crépines d'or. Son cabinet est rempli de curiosités: dans la chambre où il couche, il y a une pierre blanche transparente représentant la Vierge et l'Enfant Jésus, qu'on estime un million.
La Bibliothèque est magnifique; les jardins du Vatican sont délicieux; les promenades agréables, couvertes d'orangers; des bustes, des statues antiques, des jets-d'eau qui s'élèvent si haut, qu'ils semblent vouloir se perdre dans les nues: on voit la mer artificielle sur laquelle vogue, à pleines voiles, une galère armée de ses canons; on fait faire la manoeuvre à ce vaisseau, on fait une décharge de cette artillerie, et, au lieu de boulets, on voit sortir une quantité d'eau de tous côtés.
L'appartement du Musée surtout, appelé le Belvéder ou Belle-Vue, renferme dans des niches, les plus belles statues antiques, une Louve qui allaite Rémus et Romulus, Antonius, une Vénus sortant du bain, un Apollon avec le Serpent Piton, un Hercule; dans une niche ornée de coquillages et de mosaïques, est la statue de Cléopâtre dans la même attitude où elle était quand elle se donna la mort; plus loin, les statues du Tibre et du Nil, une Vénus qui regarde l'Amour, son fils: Laocoon avec ses deux enfants, que deux serpents tiennent enveloppés, le tout d'un seul bloc de marbre.
À notre arrivée à l'hôtel, nous trouvons une lettre de M. Billotie, de Livourne, ami intime du Secrétaire du Capitole, dans laquelle il nous exprimait que sympatisant avec les Français et aimant beaucoup notre nation, il nous faisait offre de service pendant notre séjour à Rome; que, familiarisé dans l'étude de Rome antique et moderne, il nous aiderait de tous ses efforts; j'acceptai la proposition de cet obligeant étranger qui nous a constamment tenu parole.
Au lieu de musique jusque dans les rues et sur les places publiques, qu'on aime tant à entendre en Italie, il est vrai que nous étions dans le carême, ce n'étaient que processions masquées de camaldules et de flagellants qui se fustigeaient et se donnaient de la discipline,
Psalmaudiant psaumes et leçons, Sans y mettre tant de façon.
Nous avons entendu des camaldules capucins prêcher au Colisée, en plein air; cette arène, où les martyrs ont succédé aux gladiateurs, s'appelle Chemin de la Croix; les camaldules se revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et le corps, et ne laisse que de petites ouvertures pour les yeux. Ces hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux, en criant miséricorde et pitié, le peuple qui l'environne, se jette aussi à genoux, et répète les mêmes cris qui vont se perdre sous le vieux portique du Colisée.
Le Colisée, construit par trente mille Juifs, se trouve vis-à-vis du palais des empereurs. On aperçoit encore le plan de Jérusalem, tracé par ces malheureux captifs, touchant souvenir de la patrie! il y avait trois galeries couvertes, dans lesquelles cent cinquante mille personnes se plaçaient; douze chariots pouvaient y courir à la fois; le milieu était orné d'obélisques, de colonnes et d'un grand nombre de statues. Quel coup-d'oeil! quel tableau! quel étalage de ruines! les unes portent l'empreinte de la main du temps, les autres de la main des barbares: à travers tous ces débris, le lierre, les ronces, la mousse, les plantes rampantes, on croit entendre les mugissements du lion, les soupirs du mourant, la voix des hommes, les applaudissements des Romains.
Au milieu s'élève une croix, et, tout au tour, à égale distance, s'appuient, sur les loges où l'on enfermait les bêtes féroces, quatorze autels.
Nous nous sommes promenés dans toutes les parties du Colisée, nous sommes montés à tous les étages, nous nous sommes assis dans la loge des Empereurs. Quel silence! quelle solitude! On rencontre dans tous ces corridors la petite chouette des masures volant presque sur nos têtes, quand nous passâmes sous les portes voûtées du Colisée, le hibou aux ailes jaunes jetait son cri du haut du clocher du Capitole.
Combien le silence de la nuit ajoute à la beauté du monument! Nous étions dans une sorte d'extase, tous les grands souvenirs se présentaient en foule à notre imagination: nous jouissions de tout le passé. Les noms de César et d'Auguste erraient sur nos lèvres: nous appelions ces grands hommes sur les débris de leur patrie. Nous croyions encore entendre Corine se livrer à ses admirables improvisations, etc., etc.
Ce qu'il y a de plus curieux dans les environs de Rome, c'est surtout Tivoli; nous prenons une voiture pour nous y conduire, et nous roulons sur la voie romaine appelée Tiburtine: notre compagnon de voyage était Rossini, compositeur de musique à Saint-Charles et à la Pergola, neveu du célèbre auteur dont les heureuses inspirations règnent en maître absolu sur le coeur des dilettanti. Il parlait aussi bien le latin que sa langue natale. Nous sentons une odeur de soufre, et nous voyons le lac d'eau bleuâtre de la solfatare; quand on y jette la moindre chose, l'eau bouillonne; nous achetons des pétrifications de ce lac de soufre. En avançant vers Tivoli, nous rencontrons, aux pieds des montagnes, plusieurs ruines parmi lesquelles domine le tombeau de Plautius.
Arrivés à Tivoli, nous traversons l'Anio, qui tombe en bouillons impétueux et se précipite avec fracas; nous descendons dans la grotte de Neptune, montagne de roches, qui s'avance sur un abîme épouvantable. Dans le fond de ce gouffre, on voit encore sur le sommet les temples de Vesta et de la Sibylle: les nombreuses cascades et cascatelles sont des plus curieuses et des plus poétiques; l'eau se précipitant dans cet antre profond, on ressort à travers des roches pour former une petite rivière, après mille serpentements. Le paysage est animé par des oliviers, des mûriers, des figuiers et des vignes; on voit des voyageuses sur de modestes roussins d'Arcadie descendre avec circonspection les montagnes; des troupeaux paissent sur les escarpements; les cascatelles paraissent comme des gerbes jaillissantes et les flots ressemblent à des filets d'argent.
La maison d'Horace est située vis-à-vis des cascades, sur le versant de la montagne des Sabines, si propice aux émotions et au grandiose. Apparaît ensuite la maison de Catule, puis celle de Marius; dans le voisinage est la belle maison des Jésuites et la villa d'Est.
Notre cicerone, convoitant de nouvelles clientelles, faisait ses efforts pour nous quitter au milieu de ces lieux magiques; il nous laissa près de la villa Adriana: nous éprouvâmes beaucoup de difficultés pour en découvrir la véritable entrée; nous promenons dans la ville Adrienne, si féconde en curiosités et en souvenirs; nous trouvons des artistes peignant les fresques d'une voûte. L'empereur Adrien y avait réuni tous les monuments dont la magnificence et la gloire avaient frappé ses regards. Quelles impressions n'avons-nous pas éprouvées à l'aspect de ces lieux! ce ne sont plus que des herbes, des ronces, des tronçons de colonnes, des débris de murailles remplaçant le temple de Jupiter.
Les longues herbes de la solitude croissent partout; des colonnes jonchent le sol, et sont couvertes de mousse. Nous trouvâmes, au sortir de la villa Adriana, une source dont l'eau était d'une pureté et d'une fraîcheur admirables; elle sortait des flancs d'une montagne bordée d'une haie épaisse de lauriers roses en fleurs; comme nous étions très-échauffés, nous n'osâmes nous y désaltérer; fatigués de ces excursions, aux ardeurs du Soleil, et pressés de soif, nous faisons une longue course sur la route de Rome, pour trouver un liquide désaltérant; enfin le voiturin nous reprend; cette fois nos compagnons de voyage sont encore Rossini et un officier de carabiniers.
Tout est disposé en Italie contre la chaleur, et rien contre le froid; l'hiver, on n'a souvent pour se réchauffer, dans une vaste pièce, que l'homicide braciajo.
Le lendemain nous promenons au Capitole. Du haut de la tour, on découvre Rome, Frascati ou Tusculanum, remarquable par le séjour de Cicéron.
Le Capitole renferme un Musée plein de richesses; on y entrait par le Forum; il est surmonté d'un clocher d'où sort la statue de la Religion: de chaque côté de l'escalier sont des lions apportés d'Égypte, qui jettent de l'eau par la gueule: au haut sont Castor et Pollux, une colonne milliaire avec une boule dorée, et sur la façade du Capitole, on voit aussi des trophées de Marius.
Les antiques sont fort remarquables; il y a encore les statues d'airain de Rémus et de Romulus, qu'une louve allaite; on y voit fort bien le coup de foudre dont elle fut frappée: dans un des palais du Capitole, est la statue de Marforio, couchée dans la cour, près de la muraille, c'est contre cette statue qu'on affiche la réponse aux satyres de Pasquin.
Nous avons visité une boutique où l'on vendait secrètement des poignards: il y en a pour les Dames, qui sont travaillés avec beaucoup d'élégance, et elles les portent comme instruments de toilette.
En allant au Capitole, du côté du Forum, sont les prisons Mamertines dans lesquelles périrent Jugurtha, les complices de Catilina, et où Saint Pierre et Saint Paul, détenus, ont été délivrés par l'Ange.
À peu de distance du Capitole, est le Campo-Vaccino, célèbre par l'ancien Forum, le Temple de Jupiter Tonnant, de Jupiter Capitolin, dont on connaît à peine les traces, et celui de Vesta. La villa Farnèse est le principal ornement du Campo-Vaccino.
Nous ayons visité un cloaque Maximin fort curieux.
Du côté du Tibre, nous ayons vu les débris d'un ancien pont.
Voici comment pêchent les Romains; ils ont deux carrelets au bout d'un grand bois tournant, mis en mouvement par un arbre et des palettes ayant le courant pour moteur: avec ce piège facile, où il y a un appât, ils prennent en badinant le poisson trop avide.
Près de l'église Saint-Grégoire, se trouve le temple de la Fortune virile, ensuite les immenses débris des Thermes de Dioclétien, autrefois destinés aux bains, à la musique et aux fêtes: près des Thermes, sont les tombeaux des Scipion, découverts depuis sept ans; nous sommes descendus dans les caveaux sépulchraux, au milieu de cierges et d'illuminations.
Nous avons ensuite visité Saint-Jean-de-Latran, célèbre par les douze Apôtres, possédant en outre les chefs de Saint Pierre et de Saint Paul.
Nous voici au pélérinage de la Santa Scala, qu'on monte à genoux; la porte qui est au haut n'est jamais ouverte; ceux qui l'ouvrent, suivant la pieuse chronique, n'en ressortent point; la Santa Scala renferme le sang précieux de Jésus-Christ. On arrive à cette petite chapelle par cinq escaliers différents, celui du milieu a vingt-huit degrés de marbre blanc; Jésus-Christ y monta quand il fut conduit chez Pilate.
De là, nous nous rendons au Baptistère de Constantin, qui est admirable; on y remarque encore les pierres qui servaient à noyer les martyrs; nous explorons les acqueducs ou grandes arches, les Thermes de Titus, le temple de Jupiter Vengeur; il ne reste plus de la Roche Tarpéïenne d'autre importance que son ancienne réputation, ayant été immortalisée par tant de condamnés.
Nous avons vu le Palais Doria, dont on offrit qu'une partie à l'Empereur d'Autriche qui s'offensa de ne pas l'occuper tout entier, mais quand il fut à Rome, il s'aperçut que le quart était déjà trop grand pour son cortège.
Nous avons admiré le temple de la Concorde, la fontaine des Parfums près le Colisée, la voie sacrée sur laquelle passaient les Rois et les Empereurs. Après avoir parcouru la voie sacrée, nous entrâmes dans une jolie chiesa; nous fûmes étonnés de la fraîcheur et de la beauté des fresques qui en décorent le Dôme: on remarquait jadis dans une chapelle de cette église, un petit vieillard qui paraissait abîmé dans les profondeurs de la mysticité et des extases; on aurait dit qu'il s'élevait de la terre; c'était le chevalier Bernin, auteur de ce Dôme, qui paraissait se complaire dans la vue de ses oeuvres sublimes. Nous visitâmes le temple de la Paix et le Panthéon consacré par Agrippine à tous les Dieux, depuis à tous les Saints; le corps de Raphaël y repose, ainsi que celui du célèbre Carrache, fils d'un simple tailleur. Le Panthéon est un des plus anciens édifices antiques; quoique dépouillé de ses premiers ornements, il fait l'admiration des étrangers: c'est un bâtiment qui a autant de largeur que de profondeur; il est sans fenêtres et sans piliers, il ne reçoit la lumière que par une ouverture au milieu de la voûte.
La fontaine Pauline ne doit point être oubliée; l'eau tombe par cinq ouvertures dans autant de bassins, et se répand par des conduits souterrains dans plusieurs quartiers de la ville.
Les Juifs, à Rome, sont au nombre de sept mille; ils habitent un quartier isolé où tous les soirs on les enferme et on les garde à vue pour les préserver de l'intolérance du peuple.
Sainte-Marie-Majeure possède, dans un tabernacle, la crèche de Jésus naissant, et, dans une niche, l'image de la Vierge peinte par Saint Luc.
À notre arrivée sur la place de la Poste, notre cocher eut une rixe avec un ami de profession; il y eut un échange de coups de fouets dont nous manquâmes de devenir victimes dans notre calèche découverte. En même temps, notre maître d'hôtel nous atteint, et nous annonce qu'un cavalier du Pape est venu nous apporter une dépêche pour une audience pontificale le même jour, que M. Vaur, pénitencier français, extrêmement obligeant, avait sollicitée pour nous. Nous n'avions que trois quarts d'heure pour nous préparer et nous rendre au Vatican: notre toilette fut rapide; nous montons en voiture; le Souverain Pontife nous accueille avec des manières pleines de bienveillance; il paraît témoigner beaucoup d'affection aux Français et nous donne de précieux souvenirs.
Le Pape Grégoire XVI a une physionomie pleine de bonté; c'est un théologien habile, doué d'une grande modestie: de simple camaldule de la banlieue de Vénise, il est parvenu au pontificat et à la tiare par ses talents.
Nous eûmes une conversation agréable avec son bibliothécaire Monseigneur Mezzofanti qui parle quarante-deux langues; comme on lui dit que nous venions de la Bretagne, il se mit à nous entretenir dans l'idiome bas-breton, dialecte qui nous était inintelligible; il fut obligé de nous exprimer sa pensée en français et en italien.
Le majordome du Roi de Rome, Monseigneur Fieschi, eut la complaisance de déranger ses projets, et de nous promener, partout dans les salles, même dans les cuisines, qui nous ont paru ordinaires. Dans toutes les Seigneureries ultramontaines, on suit littéralement l'étiquette, beaucoup d'urbanité et force compliments sont l'assaisonnement de la conversation.
Les premières glaces que nous avons mangées à Rome, nous ont causé d'horribles tranchées, soit qu'elles fussent préparées dans des vases de cuivre, soit qu'elles fussent aromatisées d'eau de laurier.
Nous avons pris des glaces dans d'autres endroits qui ne nous ont pas ainsi travaillé les intestins. On ne voit partout que soutanes et habits ecclésiastiques: il est vrai que les avocats et les huissiers revêtent la toge sacerdotale; mais comme les prêtres dominent à Rome, qu'ils occupent les emplois et font la police, on ne doit pas être surpris de les trouver en nombre même dans les cafés; nous avons vu souvent des ecclésiastiques petits maîtres, fiers comme des abbés de cour, frapper de la canne dans le café, demander au garçon promptement la gazette, et perdre patience si on les faisait attendre un peu. Le jeu de billard y est très en vogue, et les lotteries sont dans tous les coins de rues.
Nous assistons à la belle cérémonie des Palmes, à laquelle figurait l'ex-roi de Portugal Don Miguel, armé d'une riche lorgnette qu'il employait souvent à admirer la beauté des princesses romaines; il aurait dû être pourtant un peu plus modéré, depuis son aventure au bal du prince Borghèse. En dansant, il s'était épris de belle flamme pour la princesse, peut-être dans un mouvement de galop, mais l'incendie était si considérable, que le prince, pour empêcher son désastre, fut obligé d'appeler Don Miguel à un combat singulier; le Souverain Pontife, prévenu de l'affaire, la fit promptement cesser, car Don Miguel vit des bienfaits du Souverain de Rome.
Le grand duc Michel, au nombre des curieux, puisqu'il est encore schismatique, assistait aux cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, dont la voûte est ornée des belles fresques du Jugement dernier, par Michel-Ange; tout le monde sait apprécier cette oeuvre magnifique du peintre, mais, dans nos pays, nos yeux, adoucis par les voiles et les gazes, ne pourraient supporter ces chefs-d'oeuvres de la belle nature.
Les dames n'entrent point sans avoir de billets, tous les hommes costumés proprement en noir sont admis; le peuple seul ne peut aborder.
Dans les charrettes, les conducteurs ont une grotte qui leur sert d'abri.
Le commerce de Rome consiste dans la vente de tableaux, de statues, de reliques et de chapelets.
Notre église est Saint-Louis. M. de Châteaubriand a fait une épitaphe sur le tombeau de Pauline de Montmorin, jeune personne qui vint mourir en terre étrangère, après y avoir perdu toute sa famille. Dans cette église, on fait une prédication française le dimanche.
Le marché est la place Navone; on l'appelle ainsi, parce qu'autrefois on pouvait facilement l'inonder et y faire voguer des pirogues et des nacelles pour s'exercer aux joutes marines: la colonne, au milieu de la Piazza, représente le Nil et ses débordements fertilisateurs. Les palais Mursini, Pamphili, Saint-André, sont auprès, et le palais Spazza. Le palais Farnèse est enrichi du sarcophage de Metella Caracalla. Ce palais a été achevé par Michel-Ange; il est orné de belles statues: celle de Socrate, l'Apollon du Belvéder, la statue de Pompée, un Hercule appuyé sur sa massue, trouvé dans les bains de Caracalla, Antonius, la statue d'Alexandre Farnèse, duc de Parme. Dans la grande salle, on voit le fameux Taureau; une femme est attachée par les cheveux à une des cornes de cet animal furieux; deux hommes font leurs efforts pour les pousser dans la mer du haut d'un rocher; une autre femme avec un petit garçon, accompagnés d'un chien, regardent ce spectacle: ces sept figures sont d'un bloc de marbre.
La colonne de Trajan reçut ses dépouilles comme les Pyramides celles des rois d'Égypte, et sa statue en bronze doré brillait au faîte du mausolée, comme celle de Napoléon ombrage aujourd'hui la place Vendôme. Les décombres du Forum Trajan ont exaucé le sol actuel de dix pieds. Sur les ruines, on a élevé deux églises, dont l'une est dédiée à la madone de Lorette.
Le palais des Chevaliers de Malte mérite aussi d'être visité; la belle église Saint-Charles appartient aux Jésuites.
L'église Sainte-Marie-in-Cosmedin est remarquable par une grosse pierre de marbre percée en cinq endroits; ces cinq trous sont disposés de manière qu'on pourrait mettre la bouche dans un, le nez dans un autre, le menton dans celui d'en bas; les deux autres répondent aux deux yeux; on croit que ce marbre était l'_ara maxima_ dédiée à Hercule, sur laquelle on jurait solennellement: on dit aussi qu'on mettait la main dans cette bouche en pierre pour dire la vérité, et que la main se séparait, si on faisait un mensonge.
Saint Paul, incendié il y a quelques années, maintenant en reconstruction, excitait notre curiosité.
Nous voulons nous distraire d'avoir été plusieurs jours de suite aux longues cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, et nous cheminons pédestrement sur Saint-Paul, que nous croyions peu distant, il y avait encore une heure de jour; je demandai à un faquin si nous étions bien sur la route: ce faquin s'offrit de nous accompagner; malgré nos refus, il persista à nous suivre. Le chemin fut beaucoup plus long que nous ne le pensions. Théodose a jeté les premiers fondements de Saint-Paul; il y avait cent quatorze colonnes de marbre blanc prises aux bains d'Antonin; la voûte était peinte à la mosaïque. Sur la voie Apienne près de Saint-Paul, on voit encore les débris du cirque d'Antonin, ainsi que les réservoirs où était destinée l'eau pour les combats sur mer. À quelque distance, se fait remarquer le tombeau de Cécilla Metella; c'est un bâtiment de forme ronde dont les murailles ont vingt pieds d'épaisseur.